Ocean Vuong, Un bref instant de splendeur

« Je suis entraîné dans un trou, plus noir que la nuit autour, par deux femmes.C’est seulement quand l’une d’elles se met à hurler que je sais qui je suis. Je vois leurs têtes, leurs cheveux noirs emmêlés d’avoir dormi par terre. L’air rendu âcre par une bouffée de délire chimique alors qu’elles se démènent dans l’habitacle confus de la voiture. »
Un jeune homme adresse une longue lettre à sa mère qui ne la lira sans doute jamais. Exilée traumatisée par la guerre du Vietnam, illettrée, elle a élevé son enfant de manière chaotique, passant de la tendresse à la folie et à la violence. Du père, il n’est guère question, par contre la grand-mère partage leur quotidien, mais elle aussi porte en elle un lourd passé.
Les lecteurs font connaissance du contexte familial par bribes dans la première partie. La langue très poétique promet et apporte effectivement des passages superbes qui forcent à écarquiller les yeux et à relire pour mieux s’en imprégner. Par contre, le manque de fil conducteur m’a un peu gênée, entre l’enfance, le racisme, la guerre au Vietnam, le comportement de Rose, la mère et de Lan, la grand-mère. J’attendais de la deuxième partie un récit plus linéaire et chronologique.

« Je ne savais pas ce que je sais à présent : être un garçon américain, puis un garçon américain avec une arme, c’est se déplacer d’un coin à l’autre d’une cage. »
Les deuxième et troisième parties sont plus centrées sur la rencontre à quatorze ans avec Trevor, un autre adolescent qu’on peut qualifier aussi de perturbé, et la découverte de la sexualité. Entre flux de conscience et poésie, métaphores insolites et scènes pleines de crudité, il faut bien dire que j’ai continué à trouver le temps un peu long, mais pas l’éblouissement attendu. Je suis pourtant preneuse de récits sur l’exil, et la quête de l’identité, de même que de romans d’apprentissage, mais là, les mots trop bien agencés, les images si parfaitement choisies m’ont donné souvent une sensation totalement contraire au but recherché, j’ai trouvé qu’elles éloignaient le narrateur de sa vérité, pour tourner un peu à vide.
Je n’avais pas réalisé en achetant le livre qu’il s’agissait d’autobiographie, d’autofiction ou on appelle ça comme on veut. En tout cas,on y trouve des instantanés qui composent une enfance et une jeunesse, une jeunesse qui n’est pas celle forcément du jeune américain moyen, avec les séquelles de la guerre, l’immigration, la pauvreté, la violence, l’homosexualité, la drogue… Ces instantanés ont beaucoup plu, le roman a été élu meilleur livre de l’année par le
New Yorker, le Washington Post, le Times et le Guardian, je peux donc affirmer qu’il plaira à beaucoup de lecteurs, mais manifestement, au vu de mon expérience de lecture, pas à tous.

Et vous, l’avez-vous lu, ou en avez-vous l’intention ? Je vous quitte avec quelques phrases du livre, de celles qui m’ont parlé sans que le trop-plein de poésie ne me laisse une fois de plus sur le côté. À noter le très beau travail de traduction de Marguerite Capelle.
« Mais le travail est parvenu à suturer une fracture en moi. Un travail fait de liens indéfectibles et de collaboration, chaque plant coupé, ramassé, soulevé et emporté d’un container à un autre dans une harmonie si bien rodée qu’une fois ramassé, pas un pied de tabac ne retouche le sol. »

Un bref instant de splendeur, d’Ocean Vuong, (On earth, we’re breafly gorgeous, 2019) éditions Gallimard, janvier 2021, traduction de Marguerite Capelle, 282 pages.