Publié dans littérature Amérique du Nord, mes préférés, premier roman, rentrée littéraire 2018

Hernan Diaz, Au loin


auloin.jpgRentrée littéraire 2018 (4)
« L’aube n’était qu’une intuition, une certitude encore invisible, mais Håkan s’élança vers elle à toutes jambes, le regard rivé sur ce lointain qui ne tarderait pas à rougeoyer et lui montrer la direction menant à son frère. »

Le roman commence en Suède, au dix-neuvième siècle. Un jeune garçon et son frère guère plus âgé que lui sont les deux seuls de la famille à pouvoir embarquer pour l’Amérique. À un moment du voyage, ils se retrouvent séparés et le plus jeune, Håkan, débarque en Californie, avec pour seul objectif New York, et l’idée de traverser le pays de part en part pour retrouver son frère Linus. C’est l’époque de la Ruée vers l’or, avant la guerre de Sécession, et ce n’est évidemment pas une mince affaire d’entreprendre ce périple. D’autant qu’Håkan ne parle pas un mot d’anglais. Les rencontres qu’ils font l’emmènent dans la bonne direction, ou pas, ou le freinent dans son élan vers l’Est.

« L’homme posa une autre question, et ces mots-là ne semblaient pas être de l’anglais. Il refit une tentative dans une langue aux sonorités gutturales et rêches. Håkan le regarda tout en frottant la peau à vif de ses poignets. »
Le moins qu’on puisse dire est que la mise en situation et la construction du roman mettent en appétit. Et rien par la suite n’est venu me décevoir ou remettre en cause mon éblouissement pour cette histoire, et pour la manière dont elle est racontée !
Les personnages rencontrés par le jeune garçon, chercheurs d’or, tenancière de bar ou scientifique parcourant le désert, pourraient sembler des stéréotypes, mais vus par l’œil de Håkan, l’impression de déjà-lu s’estompe et ils acquièrent au contraire une fraîcheur et une nouveauté à laquelle je ne m’attendais pas. Comme Håkan ne parle que quelques mots d’anglais, au début du moins, le texte ne contient pas de dialogues et l’auteur se place totalement de son point de vue. Aucune compréhension n’est donc fournie au-delà de ce que le jeune homme comprend. J’ai trouvé cela particulièrement habile, et idéal pour donner un élan formidable au roman. La temporalité aussi reste assez vague, comme elle l’est pour Håkan qui ne connaît même pas son âge.

« Sa crainte de tomber sur quiconque ayant pu avoir vent de ses actes était si grande que, en plus de ces ombres imaginaires qui les jetaient au sol sans crier gare, il découvrait maintenant à tout bout de champ des signes de présence humaine. »
Après des péripéties qui font de Håkan un personnage quasiment légendaire dans l’Ouest, du fait de sa haute taille et d’actes qu’il aurait accomplis, (je reste volontairement vague), il doit poursuivre son voyage en évitant tout contact humain. C’est étonnant, parce que je sortais du roman de Sophie Divry, Trois fois la fin du monde, qui explorait aussi le thème et la description de la solitude, et cela a été extrêmement intéressant de mettre les deux en parallèle. La solitude subie est bien différente de celle qui est choisie, mais l’une et l’autre peuvent devenir insupportables.
J’ai vraiment savouré chaque mot de ce roman pas si typiquement américain qu’on pourrait le croire. On connaît les romans qui brossent l’envers du rêve américain, voici le roman qui décrit l’envers des mythes fondateurs… De la figure héroïque du pionnier qui protège sa famille, à la liberté que procurent les grands espaces, rien ne ressemble à ces mythes pour Håkan, et en cela, son histoire préfigure celles de nombreux immigrants qui trébucheront sur leur image rêvée de l’Amérique. Si on ajoute à ces qualités une écriture et une traduction remarquables, qui rendent aussi bien les descriptions de paysages que les affres du personnage, et voilà un premier roman d’une telle richesse que je le classe sans hésiter dans la catégorie des mes préférés !

Au loin de Hernan Diaz (In the distance, 2017), éditions Delcourt (septembre 2018) traduit par Christine Barbaste, 334 pages.

Lecture pour le Picabo River Book Club #PicaboRiverBookClub, et je participe aussi au Mois américain 2018. Ah, et n’oubliez pas, si vous allez au Festival America à Vincennes du 20 au 23 septembre, Hernan Diaz y sera également !
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Publié dans littérature îles britanniques

Jonathan Coe, Bienvenue au club

bievenueauclub« Au risque de me répéter : les années soixante-dix étaient vraiment une drôle d’époque. La musique aussi en témoigne. C’est incroyable, le genre de trucs que les gens – des gens qui pour la plupart étaient loin d’être idiots – étaient capables d’écouter le plus sérieusement du monde sur la chaîne hi-fi de leur père ou dans leur chambre d’étudiant. »
Pour commencer (et même très bien commencer) le mois anglais, le Blogoclub a retenu un livre de Jonathan Coe, Testament à l’anglaise. L’ayant déjà lu, je me suis tournée vers une autre valeur sûre de l’auteur, à savoir Bienvenue au club… me rendant compte par la même occasion que j’avais déjà lu Le cercle fermé qui retrouve les personnages de Bienvenue au club, vingt ans plus tard.
Ici, ils sont encore lycéens, ce qui permet à l’auteur de tracer un portrait, plutôt caustique, de l’Angleterre des années soixante-dix, tout en jouant la carte du roman d’initiation à personnages multiples.
De l’apprenti écrivain qui exerce sa plume dans le journal du lycée, au pitre de la classe dont les canulars dépassent parfois toute mesure, du compositeur d’une symphonie rock ambitieuse aux parents touchés par le vent de rébellion des années soixante-dix, l’auteur entrelace les histoires, mélange les styles de manière virtuose, fait sourire la plupart du temps, et s’émouvoir lorsque le drame fait irruption jusque dans les rues assez tranquilles de Birmingham.

 

« Est-ce qu’un récit sert à quelque chose ? Je me le demande. Je me demande si tout le vécu peut vraiment être réduit et distillé en quelques moments d’exception, six ou sept peut-être qui nous seraient accordés dans toute notre existence, et si toute tentative de tracer un lien entre eux est vouée à l’échec. Et je me demande s’il y a dans la vie des moments non seulement « qui valent des mondes », mais tellement saturés d’émotion qu’ils en sont dilatés, intemporels… »
J’ai passé un très bon moment de lecture avec ce roman, très représentatif de l’auteur, et ses personnages attachants. Il me manque un petit quelque chose pour en faire un coup de cœur, peut-être est-ce un brin de retenue toute britannique dans le texte qui m’en empêche ? Ou quelques petites longueurs…
Puisque l’auteur est mis à l’honneur aujourd’hui, je ne saurais que vous conseiller de découvrir sa plume, parfaite pour décortiquer la médiocrité comme les moments de noblesse de ses compatriotes. À lire donc, selon vos envies ou vos goûts : Testament à l’anglaise, La maison du sommeil, Numéro 11 ou La vie très privée de Mr Sim… Pour moi, Jonathan Coe compte parmi les meilleurs auteurs anglais contemporains avec Ian McEwan, William Boyd ou Julian Barnes… entre autres !

Bienvenue au club de Jonathan Coe (The Rotter’s club, 2001) éditions Folio (ou Gallimard, 2003) traduit par Jamila et Serge Chauvin, 541 pages.

Vous trouverez chez Florence (Le livre d’après) d’autres lectures de Jonathan Coe pour le Blogoclub, notamment de Testament à l’anglaise.
Le mois anglais est chez Lou et Cryssilda.
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Publié dans littérature Europe de l'Est et Russie, premier roman, rentrée hiver 2018

Żanna Słoniowska, Une ville à cœur ouvert

unevilleacoeur.jpg« Aussi, plus les gens manifestaient dans les rues de Lvov, plus fort ils parlaient de choses autrefois entourées de silence, plus elle mettait d’acharnement à vérifier, le soir venu, que nos portes d’entrée étaient parfaitement closes. »
Une ville à cœur ouvert est un peu à la fois l’histoire d’une famille, l’histoire d’un immeuble, l’histoire d’une ville… La famille est composée uniquement de femmes, la narratrice, sa mère Marianna, soprano à l’opéra, sa grand-mère Aba qui est médecin, et son arrière-grand-mère. Les hommes sont venus, repartis, on n’en parle guère. L’appartement où elles cohabitent fait partie d’un immeuble, remarquable pour le haut vitrail art-nouveau qui court tout au long de la cage d’escalier. Il aura un rôle symbolique très fort tout au long du roman. La ville enfin, Lwow, Lvov ou Lviv selon les périodes, selon que la ville était polonaise, russe ou ukrainienne.

 

« Néanmoins, dès qu’elle a adopté l’ukrainien, je me suis mise à éviter de lui parler, comme si je m’étais métamorphosée en un dictionnaire dont quelqu’un supprimait des mots au fur et à mesure. »
Le roman commence avec la mort de Marianna, tuée d’une balle lors d’une manifestation de partisans ukrainiens en 1988. Ces manifestations anti-communistes ont réellement eu lieu, et l’auteure a imaginé le retentissement qu’elles auraient pu avoir s’il y avait eu une victime, les conséquences sur le cercle familial, professionnel, amical et amoureux de la charismatique chanteuse de l’Opéra.
Si je connais ainsi le projet de l’auteure, c’est que je l’ai entendu s’exprimer, en français (et parfaitement), au sujet de son roman, à la Fête du Livre de Bron. Je sais ainsi qu’elle s’est beaucoup documentée pour écrire son roman, et a interrogé des personnes âgées de Lviv, de différentes origines. L’histoire de cette ville, située à 70 kilomètres de la frontière polonaise, est très compliquée, et rien qu’au vingtième siècle, elle est passée par des phases soviétiques, polonaises et ukrainiennes. Différentes communautés y vivent, pas toujours en harmonie, et le roman le fait bien sentir.
Le thème de l’amour de l’art est très présent aussi dans le texte, on voit comment, de mère en petite-fille, se transmet l’amour de la musique, ou celui de la peinture, un peu à la manière des poupées russes, et comment chaque génération dévoile ses dons artistiques.



« Le vitrail était glacial et Mikolaj avait vite retiré sa main : il avait eu l’impression qu’elle allait geler là sur place, contre le verre, et qu’il devrait rester éternellement sous cette porte cochère. »
Alors, ai-je aimé ce roman ? J’ai trouvé au début le style lyrique un peu déroutant et j’ai eu à m’accrocher un peu pour suivre la narration fragmentée. Ce n’est pas tant les différentes époques dans lesquelles finalement on se repère bien, mais plutôt les faits qui sont décrits, parfois un peu anecdotiques et décousus, font qu’il est assez difficile de s’attacher aux personnages. Le plus passionnant est finalement l’histoire de la ville qui se dévoile par bribes mais finit par former un ensemble cohérent. Le style de la jeune auteure est intéressant, orné de figures lyriques, il est accentué parfois par la propension à chercher le côté douteux, voire morbide, des situations et des gens. Le choix de l’événement central du roman placé dès le premier chapitre, alors qu’il aurait été possible de faire culminer le texte autour de ce drame, peut aussi être perturbant.
Tout cela ne vous donne peut-être pas envie de vous précipiter sur le roman, mais l’avis de Delphine-Olympe ou celui de Sarah Gastel dans Page des Libraires vous convaincront sans doute davantage. Je le conseillerais surtout à ceux que l’histoire de cette région intrigue.

 

Une ville à cœur ouvert de Żanna Słoniowska, (Dom z witrazem, 2015) éditions Delcourt littérature 2018, traduit du polonais par Caroline Raszka-Dewez, 239 pages

Troisième lecture pour le mois de l’Europe de l’Est d’Eva Patrice et Goran, et Lire le monde.
logo-epg  Lire-le-monde

Publié dans classique, littérature France

Romain Gary, La promesse de l’aube

promessedelaube« Il n’est pas bon d’être tellement aimé, si jeune, si tôt. ça vous donne de mauvaises habitudes. On croit que c’est arrivé. On croit que ça existe ailleurs, que ça peut se retrouver. On compte là-dessus. On regarde, on espère, on attend. Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. »
Je l’avoue tout de suite, je ne suis pas une grande lectrice d’autobiographies, ce genre me rappelle les dîners où votre voisin de table vous assomme avec son unique sujet de conversation, lui, lui, et encore lui (ou elle) pour finalement conclure qu’il (ou elle) est ravi d’avoir fait votre connaissance. Enfin, dans le cas présent, au moins, on peut fermer le livre quand on veut. J’ai donc commencé par me dire, dès les premières pages, que Romain Gary aurait peut-être eu mieux à faire, à quarante-cinq ans, sur une plage à Big Sur, que de se retourner sur son enfance. Et puis j’ai continué…

« C’est ainsi que la musique, la danse et la peinture successivement écartées, nous nous résignâmes à la littérature, malgré le péril vénérien. Il ne nous restait plus maintenant, pour donner à nos rêves un début de réalisation, qu’à nous trouver un pseudonyme digne des chefs-d’œuvre que le monde attendait de nous. »
Dans les années 20, à Wilno (Vilnius), le petit Roman vit seul avec sa mère, qui lui voue un amour démesuré, et s’emploie à préparer le futur de celui qu’elle imagine déjà ambassadeur, écrivain, admiré par les hommes et aimé par les femmes. Pourtant, malgré les cours de danse, de chant ou de peinture que sa mère l’oblige à prendre, il continue de jouer avec les autres gamins de la cour du n°16 de la Grande-Poluhanka, là même où vivait un certain Mr Piekielny, dont quiconque s’est intéressé à la rentrée littéraire de l’année dernière reconnaîtra le nom… Roman et sa mère sont ensuite contraints de déménager vers Varsovie, avant de s’installer à Nice, plus propice aux projets maternels. La vision maternelle de la France coïncide davantage que son pays natal à ce qu’elle attend de son fils.

« Je n’avais que neuf ans et je ne pouvais guère me douter que je venais de ressentir pour la première fois l’étreinte de ce que, plus de trente ans plus tard, je devais appeler « les racines du ciel », dans le roman qui porte ce titre. L’absolu me signifiait soudain sa présence inaccessible et, déjà, à ma soif impérieuse, je ne savais quelle source offrir pour l’apaiser. »
Je ne sais plus à partir de quel moment du livre j’ai commencé à bien accrocher, sans doute lorsque je me suis rendu compte qu’il y avait probablement un décalage, voire plus, entre l’enfance réelle de Romain Gary et celle qu’il rapportait. Que ce soit à Wilno, à Nice ou plus tard lorsque la guerre le séparera de sa mère, et qu’il deviendra aviateur, l’auteur a paré ce que sa mémoire lui rapportait de fantaisies plus ou moins prononcées, et en agrémentant ainsi sa vie, l’a rendue plus captivante et apporté un plus grand plaisir de lecture que s’il rapportait platement les faits.
Si cette lecture n’a pas été un coup de cœur, c’est que j’ai toujours du mal avec les personnages de mères étouffantes qui projettent leurs échecs ou leurs frustrations sur leurs enfants, sans les laisser décider par eux-mêmes de leur vie. Mais je reconnais un grand talent d’écriture à Romain Gary, une auto-dérision réjouissante, et j’ai beaucoup aimé la réécriture de l’histoire personnelle, et la plongée dans une enfance dont l’auteur semble n’être jamais tout à fait sorti.

Je dois avouer que, lorsque j’ai poursuivi cette lecture avec Un certain Mr Piekielny de François-Henri Désérable, c’est avec grand plaisir que j’ai retrouvé les personnages de La promesse de l’aube, mais chut ! J’en parlerai une autre fois !

La promesse de l’aube de Romain Gary (1960) éditions Folio, 456 pages.

C’est une lecture commune avec Inganmic et Karine (son billet très bientôt). Récemment Athalie l’a lu aussi…

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Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman

Carol Rifka Brunt Dites aux loups que je suis chez moi

ditesauxloups« Ce dimanche-là, j’ai emporté la lettre de Toby dans les bois. De la vieille neige se cramponnait à chaque branche d’arbre, donnant aux bois dans leur ensemble une allure instable, comme si tout pouvait basculer d’une seconde à l’autre. J’ai suivi le mince ruisseau gelé en essayant d’entendre les loups. »
J’ai réussi, malgré les nombreuses tentations de rentrée littéraire à sortir un livre de ma pile à lire en cette fin de mois de septembre. J’avais acheté ce roman à sa sortie en poche, suite à quelques avis enthousiastes, notamment sur Babelio où la note générale du livre est vraiment excellente. Puisque je ne suis pas en phase avec cette extase quasi générale, je vais essayer de comprendre pourquoi !
June, ado de quatorze ans et narratrice, vit avec ses parents et sa sœur dans une petite ville de l’état de New York. En conflit permanent avec sa sœur aînée, June peine à se faire des camarades, et préfère cultiver son originalité, et s’inventer des histoires, se balader en forêt en s’imaginant au Moyen Âge ou rendre visite à son oncle Finn, artiste renommé. Mais Finn est très malade, ce sont les premières années du sida, et June doit se rendre à l’évidence que son oncle va la quitter.

 

« Ce sont les gens les plus malheureux qui veulent vivre éternellement parce qu’ils considèrent qu’ils n’ont pas fait tout ce qu’ils voulaient. Ils pensent qu’ils n’ont pas eu assez de temps. Ils ont l’impression d’avoir été arnaqués. »

Peu après la mort de son oncle, un certain Toby prend contact avec elle. C’est « l’ami particulier » de son oncle, et elle commence, quoiqu’un peu méfiante, à le fréquenter sans l’accord de ses parents. C’est à partir de là que j’ai commencé à trouver un manque de réalisme à cette situation et à d’autres épisodes du récit de June, et que j’ai commencé à m’ennuyer, rouvrant sans enthousiasme un livre que j’avais pourtant bien aimé jusqu’au 200 premières pages environ. Je me suis rendu compte que je n’étais sans doute absolument pas le public visé par ce roman, destiné à un lectorat jeune, voir adolescent. Si j’ai été touchée et agréablement surprise par la représentation de l’arrivée du sida dans les années 80, et des images erronées qu’elle véhiculaient, qui sont très justes, d’autres épisodes entre June et sa sœur, ou entre June et Toby, m’ont semblé répétitifs, et sans grand intérêt. Quant à la fin, elle ne m’a rien apporté de plus. C’est dommage, parce que, bien que transcrivant les pensées de l’adolescente, l’écriture n’est pas mièvre, et touche souvent son but. L’éditeur américain aurait pu suggérer sans dénaturer le texte quelques suppressions qui lui auraient donné plus de force.

 

Dites aux loups que je suis chez moi de Carol Rifka Brunt éditions 10/18 (2016) traduit par Marie-Axelle de la Rochefoucauld, 499 pages.


Des exemples d’avis enthousiastes chez Eva ou Folavril, plus mitigé chez Electra.

Objectif PAL de septembre et mois américain.
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Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman

Abby Geni, Farallon Islands

farallonislands« J’ai regardé autour de moi à la recherche de mon assistant inconnu. Mais la silhouette derrière la vitre de la grue avait disparu elle aussi. Qui que soit la personne envoyée pour faire fonctionner la grue, elle n’avait pas cru bon de se présenter, de m’aider à porter les bagages et de m’accueillir sur les îles. »
J’ai de la chance en ce moment dans le choix de mes lectures, en voici encore une qui m’a enthousiasmée, un très beau roman paru avant l’été chez Actes Sud. Miranda, une jeune femme qui vient réaliser une série de photos pour un projet sur les îles Farallon se rend vite compte que ces îles de la côte californienne sont tout sauf hospitalières avec des courants marins et des vents pas vraiment pacifiques. Si en plus les rares êtres humains, des scientifiques qui restent à l’année dans les lieux, sont d’un commerce peu agréable… En dépit de hordes de souris, d’un poulpe nommé Oliver et même d’un fantôme, Miranda se prend rapidement à adorer les îles Farallon, leurs colonies de phoques, leur lumière et leur météo capricieuse. « A ma plus grande surprise, ça y est. En fait, c’est arrivé ce matin : je me suis réveillée à l’aube et les îles m’étaient familières. » Ce roman m’a rappelé un livre que je n’ai pas commenté, même si je l’ai beaucoup aimé, San Miguel de T.C. Boyle, qui a pour cadre une autre île au large de la Californie, mais qui l’aborde de manière plus ancrée dans l’histoire.

« Les gens imaginent souvent que prendre des photos les aidera à se souvenir précisément de ce qui est arrivé. En fait, c’est le contraire. J’ai appris à laisser mon appareil au placard pour les événements importants parce que les images ont le don de remplacer mes souvenirs. »
Je vous préviens tout de suite, ce roman est difficile à lâcher. On se prend à éprouver aussi une sorte d’exaltation devant ces îles, et à être plus qu’intrigué par les comportements des compagnons de la jeune femme. Bien plus qu’un roman d’atmosphère, ou un thriller maritime, ce livre est traversé par le thème de la perte, celui de la reconstruction de soi, de la solitude. Miranda n’est pas encore remise de la mort de sa mère lorsqu’elle était adolescente, faisant en cela penser à la jeune fille des Règles d’usage de Joyce Maynard. Bien qu’elle soit trentenaire, elle n’a jamais pu encore s’installer quelque part, parcourant le monde pour des reportages. Au fur et à mesure de la lecture, le lecteur comprend la direction prise par l’auteure. Est-ce que ce sera le fantastique, les rapports humains, le rapport à la nature, la résilience ou un autre sujet qui sera le thème central du roman ? Je ne vous le dirai pas pour préserver une future lecture, mais sachez que la richesse de ce roman vous surprendra.

Farallon islands d’Abby Geni (The lightkeepers, 2016) éditions Actes Sud (juin 2017) traduit par Céline Leroy, 384 pages

De grandes voyageuses se sont risquées avant moi sur les îles Farallon : Ariane, Cuné, Papillon et Sandrine.

Première lecture pour le mois américain.
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Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, rentrée littéraire 2017

Nathan Hill, Les fantômes du vieux pays

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Il y aura au moins un billet sur un roman de la rentrée littéraire sur ce blog,
grâce à une proposition de Babelio qui avait tout pour m’intriguer et me plaire : un premier roman de 700 pages qui a beaucoup plu aux lecteurs américains.

 

« Le fantôme avait suivi son père depuis le vieux pays, et maintenant il la hantait à son tour. »

Tout commence par un fait divers où un candidat, réactionnaire et populiste, à la présidentielle américaine, est agressé pendant un meeting par une femme de l’assistance. Le professeur et écrivain Samuel Anderson apprend qu’il s’agit de sa mère, Faye Andresen-Anderson, qu’il n’avait pas revue depuis l’âge de onze ans. L’avocat de sa mère lui propose d’écrire une lettre pour appuyer sa défense, mais l’éditeur de Samuel va avoir une idée quelque peu différente. Ils sont appelés, de toute façon, ce que le fils ne souhaite absolument pas, à se revoir. Les retrouvailles sont forcément lourdes de non-dits entre Samuel et Faye, les sentiments ambivalents de l’enfant abandonné se heurtant au silence de sa mère sur sa vie ponctuée de fuites.
Où le comportement de Faye trouve-t-il son origine ? Dans sa jeunesse auprès d’un père renfermé, dans ses origines scandinaves, dans la façon dont elle a vécu les événements de 68 à Chicago ? Samuel, de gré ou de force, se trouve obligé d’enquêter sur celle qui l’a abandonné.

« Je suis en train de lire un éditorial qui compare ma mère à Al-Quaida.
– Certes, monsieur. Tout à fait répugnant. Toutes ces choses affreuses qui ont été dites. Aux informations. Des horreurs. »

Le style, assez original, est ponctué de dialogues vivants et crédibles, et d’énumérations chamarrées qui en disent plus que d’habiles descriptions. La traduction doit être à la hauteur du texte, car elle ne se fait pas remarquer. Quant à la forme du roman, elle peut sembler brouillonne, mais on sent que l’auteur sait où il va, qu’il se délecte à retarder au maximum certaines révélations pour pousser à tourner les pages. Les retours sur l’enfance et la jeunesse de Faye apportent progressivement des réponses, de même que des épisodes de l’enfance de Samuel, ces derniers étant plus « dispensables » à mon avis. Le point fort de ce roman réside dans les rapports mère-fils, vus par les deux protagonistes, mais d’autres thèmes s’y mêlent.

« Parfois, quand ses pensées s’emballent, il a l’impression de tomber dans un trou, de vivre à côté de sa vie, comme si, à un pas près, il s’était trompé de chemin et se retrouvait à suivre une route saugrenue et triste qui avait fini par être la sienne. »

Il y aurait beaucoup à dire, j’en ai suffisamment dévoilé, mais il y a en quelque sorte plusieurs romans en un seul, et chacun en trouvera au moins un qui lui parle. Pour un premier roman, il est remarquable, et regorge de thématiques et de situations qui s’éloignent du déjà-vu, même pour qui a dévoré pas mal de romans américains. Le personnage de la mère est incontestablement intéressant, celui de Samuel plus habituel dans son rôle de professeur et d’écrivain qui se cherche. D’autres personnages ajoutent des touches d’humour, ou de romantisme, et permettent d’ausculter la société américaine contemporaine. Je ne crierai pas au chef-d’œuvre, il ne faut rien exagérer, mais un bon livre difficile à lâcher ne se croise finalement pas tous les jours, non ?
Ce roman foisonnant plaira aux amateurs de Jonathan Tropper, pour l’ironie douce-amère, Jonathan Franzen, pour la profusion, ou Steve Tesich pour le roman de formation, (j’ouvre une parenthèse pour m’étonner moi-même de le comparer à des romans que je n’ai pas adorés, bien au contraire… et je ne sais pas ce qu’il faut en déduire) mais je ne jetterai pas la pierre (le pavé) à ceux qui préféreront le lire en poche ou sur liseuse !

Les fantômes du vieux pays de Nathan Hill (The Nix, 2016) éditions Gallimard (17 août 2017) traduit par Mathilde Bach, 707 pages

Lu pour une opération Masse critique, cela ajoute un pavé à mes lectures d’été !
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Publié dans littérature Europe du Sud, sortie en poche

Luca di Fulvio, Le gang des rêves

gangdesreves« Dans ce nouveau monde, deux choses particulières frappaient Cetta : les gens et la mer. »
J’ai l’impression de voir ce roman partout depuis sa sortie en poche, pas tant sur les blogs que sur les réseaux sociaux, d’ailleurs. J’avais noté ce titre depuis un moment, et n’ai pas résisté longtemps aux avis dithyrambiques et à la couverture qui laisse libre cours à l’imagination.
Au cas où imaginer ne vous suffirait pas, voici un bref résumé du début. Toute jeune, dans un village misérable de l’Aspromonte, en Italie, Cetta donne naissance à un enfant qu’elle nomme Natale, à cause de sa mèche de cheveux blonds. Avec cet enfant issu d’un viol, elle s’embarque pour les Etats-Unis. Rebaptisé Christmas à Ellis Island, le garçon grandit dans le quartier italien de Manhattan, comprend dès qu’il est assez grand le métier de sa mère, et quitte rapidement l’école pour la rue…

« Le Lower East Side était comme une prison de haute sécurité : on ne pouvait s’en évader, et ceux qui étaient dedans étaient condamnés à perpétuité. »
C’est romanesque à souhait, avec un joli mélange des thèmes entre la vie des immigrés dans les « tenements » du quartier du Lower east Side, celle des bandes de jeunes et des gangsters new-yorkais, le milieu du cinéma à Los Angeles, celui de la radio… La construction ressemble à celle d’une série télévisée, elle est dynamique et alterne les époques et les points de vue avec virtuosité. Parmi les personnages, nombreux sont ceux auxquels on s’attache de manière indéfectible, Christmas et sa mère, mais aussi Sal, l’ami de sa mère, ou Ruth, la jeune fille de bonne famille dont Christmas tombe amoureux. Car une histoire d’amour parcourt tout ce roman, et le lecteur compatit aux malheurs de nos Roméo et Juliette, s’angoisse de l’emprise funeste d’un odieux personnage sur leur histoire.

« Il retrouva ses propres rêves, comme s’ils n’étaient jamais morts mais avaient simplement été mis de côté. »
Bref, j’allais abonder dans le sens des commentaires passionnés que j’avais lus, mais je crois avoir retrouvé un certain sens critique au cours de la lecture. J’ai tout d’abord ressenti quelques longueurs, surtout en ce qui concerne la romance entre Christmas et Ruth, puis des lourdeurs dans le style ou la traduction (la « voix de velours » du héros, ça passe une fois, mais cinq ou six fois, un peu moins bien…) quelques facilités aussi, des scènes incontournables du roman sentimental dont je me serais bien passée.
Au final, si le roman se lit très facilement malgré ses plus de 900 pages, il ne faut rien en attendre d’inoubliable du côté du style, et se préparer seulement, et c’est déjà très bien, à passer un bon moment avec des personnages expressifs et des lieux chargés d’histoire, et propices à faire rêver.

Le gang des rêves (La gang dei sogni, 2015) de Luca Di Fulvio, traduit de l’italien par Elsa Damien, éditions Pocket (2017), 944 pages

Alex émet quelques bémols, Sandrine glisse sur ces mêmes bémols, Nicole est enthousiaste !

Ceci est mon premier (et peut-être mon seul) pavé de l’été !
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Publié dans littérature France, premier roman

Jérôme Magnier-Moreno, Le saut oblique de la truite

sautoblique« Je m’attendais à des chiottes à la turque mais en fait pas du tout. »
Cela commence dans les toilettes du cimetière Montparnasse, puis avec des enveloppes contenant chacune un roman qui disparaissent dans une boîte aux lettres. Le roman lui-même est le récit d’un court voyage en Corse d’un architecte fraîchement diplômé qui ne sait pas encore trop quoi faire de sa vie. En attendant de savoir, il va passer quelques jours à pêcher en Corse avec son ami Olivier. Ils ont rendez-vous à la gare d’un petit village. Olivier n’arrive pas, notre architecte observe, écrit beaucoup et parfois dessine, les couleurs l’inspirent, la fraîcheur des rivières, les parfums de la myrte et du romarin.

« Je pars attendre le train sur le quai. Déposant mon gros sac à dos contre un muret, je m’assois sur le bitume poussiéreux, le dos calé contre mon paquetage. »
Je ne ressors pas plus emballée que ça par ce roman qui a des qualités qui sont à la fois des défauts : il est un peu foutraque, mélangeant les styles et sautant d’une tonalité à une autre et je trouve à cela un côté plutôt rafraîchissant, mais qui au bout d’un moment finit par dépasser ce qu’on en attend, et lasser… Le roman n’est pas très long et pourtant je me surprenais à avoir envie de supprimer quelques paragraphes : raconter ses rêves, quel intérêt ? Noter de longues citations d’Hemingway ou Thoreau a-t-il lieu d’être dans ce qui ressemble plus à un journal de bord de voyage ? Que dire de la longue digression où l’auteur fait parler la rivière ?

« Tout est simple près de la rivière : le cosmos se résume à cette splendide vallée entourée de versants boisés auxquels je tourne le dos. »
Au final, de même que le spectateur qui se met à regarder la mise en scène au cinéma montre qu’il n’est pas vraiment dans le film, le lecteur qui mentalement réarrange le texte n’est certes pas absorbé par l’histoire. C’est ce qui m’est arrivé. Et si de temps à autre la Corse de l’auteur devenait bien réelle (ce sont les passages sur la nature qui sont les plus réussis) à d’autres moments je me suis demandée ce que je faisais là.

Le saut oblique de la truite de Jérôme Magnier-Moreno, Phébus (mars 2017) 92 pages

Des avis aux couleurs différentes chez Aifelle Antigone Hélène ou Keisha.

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Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, projet 50 états

S.E. Hinton, Outsiders

outsiders« Lorsque j’émergeais de la salle obscure dans le grand soleil, je n’avais que deux choses en tête : Paul Newman et la marche qui m’attendait pour rentrer chez moi. »
Ainsi commence le roman imaginé par une jeune fille de seize ans en 1967. Elle se met dans la peau, dans la tête, dans les mots d’un jeune de quatorze ans de Tulsa, en Oklahoma. Ponyboy Curtis vit avec ses deux frères dans un quartier déshérité, appartient au clan des « Greasers » qui s’opposent régulièrement aux « Socs », les petits bourgeois en voitures décapotables et polos bien repassés. Leur culture commune est la bagarre, les codes de la rue, le cinéma en plein air, l’alcool et les cigarettes. La mort d’un de ces jeunes va bouleverser la vie de Ponyboy, et l’obliger à prendre la fuite.

« Seize ans dans les rues : tu peux en apprendre, des trucs. Mais que des trucs moches, pas ceux que tu as envie de savoir. Seize ans dans les rues : tu peux en voir, des choses. Mais que des choses pourries, pas celles que tu as envie de découvrir. »
Cette citation résume bien le roman. Mais ce « West side story » de l’Oklahoma va bien au-delà du portrait, très réussi au demeurant, d’une génération cabossée. Car la jeune auteure, finement, ne caricature pas les garçons et les filles des deux clans rivaux. D’un côté comme de l’autre, certains diffèrent un peu des autres, essayent de s’en sortir, de voir plus loin que leurs petites guerres, de prendre conscience que tout cela finira mal. Ce roman est aussi celui du rôle de la littérature qui sauve, de la solidarité, de l’amour, de la mort, de la rédemption peut-être…

 

« J’adorais la campagne. Je rêvais d’être en dehors des villes, loin de l’agitation. Mon seul souhait était d’être allongé sur le dos, sous un arbre, et de lire un bouquin ou de faire un dessin, sans craindre d’être attaqué, ni d’être obligé de porter un couteau […] »
Je ne sais plus trop pourquoi j’ai choisi ce roman, puisque le choix d’un narrateur adolescent, je trouve toujours cela un peu risqué. Bien souvent, je ne reste pas intéressée très longtemps, ça semble un peu fabriqué. Cette fois, j’y ai trouvé un accent de véracité, et malgré le vieil exemplaire tout jaune et délabré que j’avais sous la main, j’ai dévoré le roman ! Quelques phrases sonnent de manière un peu naïve, parfois, mais cela reste assez marginal pour ne pas s’y arrêter. Je me suis dit qu’on devrait en faire un film, de cette formidable histoire, mais il existe déjà : Outsiders a été tourné par Francis Ford Coppola avec Matt Dillon, Patrick Swayze, Tom Cruise… Je pense toutefois que je resterai sur les images venues à la lecture !


Outsiders de Susan Eloïse Hinton. (The outsiders, 1967) édition : Livre de Poche (1984) traduction de Marie-Josée Lamorlette 188 pages.

Projet 50 états, 50 romans : l’Oklahoma.
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