Publié dans littérature Amérique Latine, sorti en poche

Sortie poche (14) : Le rêve du celte

reveducelte_pocheJe les ai aimés, ils sortent en poche… C’est l’occasion de ressortir un billet de mon ancien blog.
L’auteur : Né à Arequipa au Pérou), en 1936, Mario Vargas Llosa est élevé par sa mère et ses grands-parents maternels en Bolivie, puis au Pérou.
Après des études à l’Académie militaire, il épouse sa tante, Julia Urquidi. Étudiant de lettres et de droit à l’université de San Marcos, puis de littérature à l’université de Madrid, il publie son premier recueil de nouvelles, Les caïds, en 1959. Il s’installe ensuite à Paris, où il exerce diverses professions : traducteur, professeur d’espagnol, journaliste pour l’agence France-Presse.
En 1963 paraît La ville et les chiens, son premier succès littéraire, qui sera traduit en une vingtaine de langues. Séduit par Fidel Castro et la révolution cubaine, il se rend à la Havane. Au début des années 70, l’auteur exprime pourtant ouvertement sa rupture avec la révolution castriste. Citoyen du monde, il vit entre Lima, Madrid, Londres et Paris.
Il a été lauréat du prix Nobel de littérature 2010. 

544 pages
Editeur :
Folio (15 mai 2013)
Titre original : El sueno del celta
Traduction : Albert Bensoussan et Anne-Marie Casès

C’est une excellente biographie, conduite comme un vrai roman, que je vous invite à découvrir. Je lance toutefois un petit avertissement, elle compte plus de 500 pages bien denses, aussi vaut-il mieux avoir quelque intérêt pour le sujet ! Ceci dit, la vie de Roger Casement mérite qu’on s’y attarde. Né en Irlande, il rêve des pays que son père, capitaine de l’armée coloniale britannique, lui décrit. Tout jeune, il s’embarque pour le Congo : Il prit part à trois voyages en Afrique occidentale sur le SS Bounny et l’expérience l’enthousiasma au point qu’après le troisième il renonça à son emploi et annonça à ses frères et sœur, oncle, tante et cousins qu’il avait décidé de s’en aller en Afrique. Il le fit dans l’exaltation et, à ce que lui dit l’oncle Edward, « comme ces croisés qui au Moyen-Âge partaient pour l’Orient libérer Jérusalem ». Sa famille alla au port lui faire ses adieux et Gee et Nina versèrent quelques larmes. Roger venait d’avoir vingt ans.
Rapidement, il se rend compte que les conditions dans lesquelles les plantations d’hévéa et la récolte de caoutchouc sont gérées, sont inhumaines et représentent ce que le colonialisme exerce de pire sur les peuples qu’il prétend amener à la civilisation. Participant à des missions religieuses, il constate qu’une approche plus humaine du colonialisme est possible. Il est chargé lors d’un autre voyage de faire un rapport sur le Congo auprès du Foreign Office, rapport qui lui vaut la reconnaissance en Angleterre. Par la suite, il est chargé du même genre de compte-rendu en Amazonie, au Putumayo, où les conditions de travail des indigènes utilisés de force pour la récolte du caoutchouc (encore !) sont plus horribles, atteignant des sommets de cruauté et de cupidité réunies.
Tout cela est déjà très prenant, et raconté de manière vivante et fluide. S’y ajoute l’engagement passionné de Sir Roger Casement pour l’Irlande, qui le conduit à être emprisonné pour trahison à Londres. Tout le roman, car j’insiste, il s’agit bien d’un roman, est construit avec des retours en arrière, depuis la prison où il attend sa condamnation à mort ou le recours en grâce qui le sauvera. Ces allers et venues entre l’engagement idéaliste et les jours sombres à l’isolement rendent le récit très vivant et émouvant. J’y ai à peine trouvé quelques petites longueurs et ne regrette pas du tout l’emprunt à la bibliothèque. Je me suis d’ailleurs empressée de noter La fête au bouc et Le Paradis – un peu plus loin, respectivement biographies de Léonidas Trujillo, dictateur de la République Dominicaine et de la féministe Flora Tristan.

Extrait : En retournant à sa cellule, il était triste. Reverrait-il jamais Alice Stopford Green ? Que de choses elle représentait pour lui ! Personne n’incarnait autant que l’historienne sa passion pour l’Irlande, la dernière de ses passions, la plus intense,, la plus récalcitrante, une passion qui l’avait consumé et l’enverrait probablement à la mort. « Je ne le regrette pas » se répéta-t-il. Les siècles d’oppression avaient provoqué tant de douleurs en Irlande, tant d’injustice, que cela valait la peine de s’être sacrifié pour cette noble cause.

Des billets chez Dasola, Dominique et Ys.

Publié dans littérature Amérique du Nord

Paula McLain, Madame Hemingway

madamehemingwayL’auteur : Paula McLain est née à Fresno en Californie en 1965. Diplômée en poésie de l’université du Michigan, boursière du prestigieux national Endowment for the Arts, Paula McLain est l’auteur de deux recueils de poèmes, d’un essai et d’un premier roman, A ticket to ride, pas traduit en français. Elle vit avec ses enfants à Cleveland, dans l’Ohio.
499 pages
Editeur : Le livre de Poche (décembre 2012)

Madame Hemingway est le roman de la première épouse du grand écrivain de la Génération Perdue, celle qu’il rencontra en 1920. Le roman commence par cette rencontre, même s’il revient ensuite sur les antécédents des deux jeunes gens. Hadley Richardson a vingt-huit ans lorsque, chez son amie Kate, elle rencontre ce beau garçon, « grand et mince, avec d’abondants cheveux bruns et, à la joue gauche, une fossette à tomber dedans ». Il est plus jeune qu’elle, à peine vingt ans, et il revient de la guerre où il a été blessé en Italie, et a connu son premier amour. Ernest lui propose, moins d’un an plus tard, le mariage, et de le suivre en Italie. C’est finalement à Paris qu’ils iront, vivant dans un appartement très modeste que Hadley entretient, et où elle s’exerce au piano, pendant qu’Ernest va écrire dans les cafés ou dans une chambre de bonne. Ils fréquentent d’autres écrivains de la même génération, Gertrude Stein, Ezra Pound, James Joyce, et surtout le couple formé par Francis et Zelda Fitzgerald. Hadley, bien qu’étant la muse, la confidente, se sent mal à l’aise et inférieure au milieu de ce cercle d’écrivains.
Ils passent une partie de l’hiver en Suisse, vont pour les besoins d’écriture d’Hemingway aux courses de chevaux ou à la féria de Pampelune, suivent les Fitzgerald sur la Côte d’Azur…
J’ai passionnément dévoré ce roman, et beaucoup apprécié le point de vue d’Hadley Richardson choisi par l’auteur, qui la fait s’exprimer, et analyser ses sentiments, sentiments profonds mais mis à rude épreuve par le tempérament d’Ernest.

pariswife  Paris Wife

Pour compléter ma lecture, et comme je n’avais pas envie de les quitter, j’ai complété par la relecture de Paris est une fête, et son point de vue fort différent a éclairé cette période d’une tout autre lumière.
Les deux sont à lire, ensemble ou séparément, à Paris ou ailleurs !

Extrait : Au cours des semaines qui suivirent, Ernest suivit le conseil de Mlle Stein et bazarda l’essentiel du roman pour le reprendre à zéro. Il rentrait à la maison en sifflotant, affamé, impatient de me montrer ce qu’il avait fait. Les nouvelles pages pétillaient de verve. Ce n’étaient qu’aventures, chasse, pêche, rut. Nick Adams, son personnage, c’était Ernest, mais en plus intrépide et plus pur – comme le serait Ernest s’il suivait toujours son instinct. J’aimais ce matériau et je savais que lui aussi.

parisestunefeteExtrait de Paris est une fête : Mais parfois quand je commençais un nouveau récit et ne pouvais le mettre en train, je m’asseyais devant le feu et pressais la pelure d’une des petites oranges au-dessus de la flamme et contemplais son crépitement bleu. Ou bien je me levais et regardais les toits de Paris et pensais : « Ne t’en fais pas. Tu as toujours écrit jusqu’à présent et tu continueras. Ce qu’il faut c’est écrire une seule phrase vraie. Ecris la phrase la plus vraie que tu connaisses. »

Déjà lu et commenté par AifelleAsphodèle, l’Irrégulière, MalikaMango

Publié dans littérature France

Mathias Enard, Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants

parleleurdebataillesL’auteur : Né en 1972, Mathias Enard, docteur au CNRS, a étudié le persan et l’arabe et fait de longs séjours au Moyen-Orient. Il vit à Barcelone. Il a publié quatre romans chez Actes Sud : La Perfection du tir (2003, prix des Cinq continents de la francophonie), Remonter l’Orénoque (2005), Zone (2008, prix Décembre 2008 et Livre Inter 2009) et Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (2010, prix Goncourt des lycéens).
153 pages
Editeur : Actes Sud (2010)
Existe en poche

Michel-Ange, dans une période où il a quelques problèmes à Rome avec le pape Jules II, décide de répondre à la demande du sultan Bayzid et de se rendre à Constantinople pour réaliser un pont qui traversera la Corne d’Or. A son arrivée, il passe plusieurs jours, un peu désorienté, à attendre que le sultan veuille bien le recevoir et lui expliquer son projet. Il dessine, écrit des listes, s’imprègne de la ville en compagnie du poète Mesihi.
Je me rends compte que je vais avoir un peu du mal à raconter l’histoire, qui est distillée dans le livre par petites touches, tantôt suivant Michelangelo, tantôt s’exprimant par la voix d’une danseuse, à moins que ce ne soit un danseur, personnage équivoque qui a ébloui le sculpteur florentin. C’est plus un roman de sensations, de couleurs, de bruits, d’odeurs (on n’ose pas penser à celle de Michel-Ange qui ne se lavait jamais), de frôlements, d’ombre et de lumière…
Les chapitres courts créent la ville, à laquelle l’artiste semble toujours rester un peu extérieur, sans s’investir à fond dans le projet, ayant envie de repartir à peine arrivé. Il se montre un peu fragile, assez inconsistant, et n’est que très rarement montré dans son acte de création, ce qui m’a un peu manqué. Le thème de l’art dans le roman m’intéresse en ce moment, et c’est encore une vision différente de l’artiste que nous offre Mathias Enard, il en saisit la solitude, les tourments qui le paralysent presque, l’inadéquation à la vie orientale, qui le repousse en même temps qu’elle l’attire.
Un beau roman sur un épisode peu connu de la vie d’un artiste, un style à découvrir, même si je suis restée un peu en attente, un peu sur la rive…

Extraits : Cela commence par des proportions. L’architecture est l’art de l’équilibre ; tout comme le corps est régi par des lois précises, longueur des bras, des jambes, position des muscles, un édifice obéit à des règles qui en garantissent l’harmonie. L’ordonnancement est la clé d’une façade, la beauté d’un temple provient de l’ordre, de l’articulation des éléments entre eux. Un pont, ce sera la cadence des arches, leur courbe, l’élégance des piles, des ailes, du tablier. Des niches, des gorges, des ornements pour les transitions, certes, mais déjà, dans le rapport entre voûtes et piliers, tout sera dit.

La nuit ne communique pas avec le jour. Elle y brûle. On la porte au bûcher à l’aube. Et avec elle ses gens, les buveurs, les poètes, les amants.

Déjà lu par Anne, A propos de livres, CatheClaudialuciaDominique, EnnaFlo, FransoazHélèneLeiloonaLilibaPapillon, Sandrine, Zazy ouf ! 

Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2012

Marc Durin-Valois, La dernière nuit de Claude Eatherly

Rentrée littéraire 2012
L’auteur : Marc Durin-Valois est l’auteur de plusieurs romans salués par le public et les critiques. Il a notamment publié Les Pensées Sauvages (2010), Noir Prophète(2004), L’Empire des solitudes (2001), Chamelle (2002), porté à l’écran sous le titre Si le vent soulève les sables et récompensé dans plusieurs pays. L’auteur a reçu une dizaine de prix littéraires.
352 pages
Editeur : Plon (août 2012)

J’avoue que je ne connaissais pas du tout l’auteur de ce roman avant de lire des billets lors de cette rentrée littéraire. Et je me dois d’ajouter que je n’avais jamais entendu parler non plus de ce vétéran de l’armée de l’air américaine qui fit parler de lui longtemps après Hiroshima. Marc Durin-Valois analyse très finement la psychologie pour le moins ambigüe de cet as de l’aviation tombé dans l’enfer de l’alcool, allant jusqu’à faire des braquages minables pour faire parler de lui.
Plus encore, il décrit minutieusement la relation étrange qui le lie à une jeune photographe de presse free-lance, fascinée par le personnage de Claude Eatherly, qui n’aura de cesse d’en savoir plus sur ce qui s’est vraiment passé le 6 août 1944, et de comprendre pourquoi le pilote a sombré dans des comportements à risque à son retour au Texas. De 1949 aux années 70, elle le poursuit, le rencontre, le pousse à parler, à publier un document dans lequel il raconte cette mission qui a transformé sa vie. Cette longue relation sera prétexte à ne rien laisser dans l’ombre du destin de Claude Eatherly.
La grande réussite de ce roman est d’avoir mené l’enquête du point de vue de Rose Calter, avec son innocence, elle qui a vingt-trois ans au début du récit, et d’amener progressivement et astucieusement tous les documents et révélations concernant l’ex-pilote. Il ne s’agit pas bien sûr de magnifier la bombe atomique, et aucune de ses conséquences funestes n’est cachée ou négligée. L’auteur rappelle le projet Manhattan, les essais nucléaires qui ont précédé ou suivi Hiroshima. Le philosophe Günther Anders qui avait été le premier à mettre en lumière la culpabilité de l’ancien pilote d’Hiroshima est évoqué aussi. Trente années d’événements texans, américains, voire mondiaux en toile de fond, la vie tout ce qu’il y a de plus ordinaire de Rose en avant-plan un peu flou, tant elle est obnubilée par le pilote, tout est fort bien construit pour tenir en haleine jusqu’au bout. C’est à peine si on remarque que l’écriture manque parfois un peu de sobriété. Un destin qui permet de revenir sur l’histoire de la bombe atomique, c’est plutôt inhabituel dans la littérature, et si de plus, c’est bien fait, cela vaut la peine de lui faire une place parmi vos lectures.

Extraits : L’homme pourtant continuait de me hanter. J’avais aimé son visage, son expression étrange, quelque chose de charmant, de jeune, d’inquiétant et d’avide, une sorte de mélange curieusement contradictoire recouvert du drapé sombre d’une pierre noire micacée.

Sous mes ailes, le brouillard dense s’est dissipé. Une immense fenêtre au creux des nuages offre une opportunité de bombardement magique, presque irréelle. Le soleil traverse cette ouverture et illumine en contrebas, comme s’il la dessinait avec la pointe d’u couteau, la ville d’Hiroshima, les habitations serrées, structures en bois et bétons mêlées, le quadrillage dense des rues ordonnées par les affluents de la rivière Ohta qui se déploie dans la ville comme une main maigre à six doigts se poursuivant jusqu’à la mer.

 

Recommandé aussi par Cathulu, Clara et Ys !

Publié dans littérature France

Marc Dugain, Avenue des géants

368 pages
Editeur :
 Gallimard (avril 2012)

Trouver un américain au parcours exceptionnel et romancer sa vie serait-il un effet de mode en ce moment ? Ou simplement des coïncidences de lecture ? Toujours est-il qu’après John Edgar Hoover (déjà par Marc Dugain) puis  Claude Eatherly (par Marc Durin-Valois), voici Ed Kemper, qui apparaît ici sous le nom d’Al Kenner. Je ne manque pas de vous préciser comme  une autre blogueuse, qui a eu tout à fait raison, qu’il vaut mieux ne pas chercher à en savoir plus sur le personnage réel avant d’entamer ce roman. Sa construction étant habilement basée sur ce que l’on ignore, ce serait vraiment dommage d’en savoir trop. Même l’explication du titre vous demandera d’attendre quelques deux cents pages !

Ce que vous saurez dès le début du roman, c’est que Al Kenner, alors qu’il avait quinze ans, a tué de balles de chevrotine dans le dos sa grand-mère qui « l’empêchait de respirer » puis son grand-père, qui, d’après lui, ne saurait pas vivre sans son épouse… D’autres chapitres nous montrent Al quinquagénaire enregistrant des romans pour les aveugles, et ayant des velléités d’écrire pour raconter sa jeunesse. C’est donc son récit, sa voix, ses pensées, son absence de remords, son esprit que nous pénétrons. Etrange expérience que de devoir se mettre à la place d’un tueur à l’intelligence exceptionnelle et à la modeste taille de deux mètres vingt. Etrange mais passionnante, car on se demande de bout en bout du roman jusqu’où il va aller, avec ses rancoeurs et sa froideur. Le personnage de sa mère n’a rien à lui envier pour ce qui est de l’absence totale de sentiments, et sans excuser Al Kenner, cela fournit pas mal d’explications à son parcours tragique. Le reste de sa famille est assez particulier aussi. Mais le parcours d’Al est aussi l’occasion d’une plongée dans la Californie des années 60, les communautés hippies, les routes sillonnées de bikers…

Comme dans La malédiction d’Edgar, la subtilité du roman repose sur le choix du point de vue, Al ne disant que ce qu’il a envie de dire, prenant parfois ses distances avec la vérité, et ses louvoiements entretiennent le mystère jusqu’aux scènes finales. C’est une lecture addictive, et quand le narrateur admet à un moment qu’il commence un peu à tourner en rond, c’est à peine si le l’effet s’en faisait sentir sur le lecteur… Enfin, c’est un roman biographique, pas un thriller, et on peut supporter quelques moments un peu plus calmes !

Citations : Le jour où Lee Harvey Oswald m’a volé la vedette, rien n’indiquait dans cette partie de la Sierra Nevada que nous étions en novembre. Autour de la ferme de mes grands-parents, la nature était dégarnie mais les arbres qui parsemaient la colline d’en face ne changeaient pas de couleur en automne. La journée avait débuté comme tant d’autres.

Les bons critiques comprennent que la promenade de l’auteur autour du sujet est plus essentielle que l’essence de ce sujet. Il est là, l’authentique voyage de la littérature. Si on devait se taper des milliers de pages juste pour ce qui doit être dit, dites-moi quel serait l’intérêt ?

Il dit tout ça, sans élever la voix. Il est rare qu’il élève la voix. Ses colères s’épanouissent dans un caisson étanche. Quand il est en colère, il est le seul à le savoir. 

Lu aussi par Clara, DasolaGéraldineJosteinKeishaMalikaNadael, Ys.

 
Publié dans littérature Europe de l'Ouest

Metin Arditi, Le Turquetto

turquettoD’après l’éditeur : Se pourrait-il qu’un tableau célèbre – dont la signature présente une anomalie chromatique – soit l’unique oeuvre qui nous reste d’un des plus grands peintres de la Renaissance vénitienne : un élève prodige de Titien, que lui-même appelait « le Turquetto » (le petit Turc) ? Metin Arditi s’est intéressé à ce personnage. Né de parents juifs en terre musulmane (à Constantinople, aux environs de 1519), ce fils d’un employé du marché aux esclaves s’exile très jeune à Venise pour y parfaire et pratiquer son art. […] L’auteur : Né en Turquie, familier de l’Italie comme de la Grèce, Metin Arditi est à la confluence de plusieurs langues, traditions et sources d’inspiration. Sa rencontre avec le Turquetto ne doit rien au hasard, ni à l’histoire de l’art. Car pour incarner ce peintre d’exception, il fallait d’abord toute l’empathie – et le regard – d’un romancier à sa mesure.
283 pages
Editeur : Actes Sud (août 2011)

Un tableau du Titien exposé au Louvre présente une anomalie dans la signature. L’un des élèves du maître en serait l’auteur… Cette énigme a donné un point de départ à Metin Arditi pour retracer le destin d’un jeune juif, fils de marchand d’esclaves à Constantinople, qui ne peut s’empêcher de dessiner les gens qu’il croise, alors que sa religion s’oppose à la représentation de figures humaines. Des années plus tard, il est connu et très demandé à Venise sous le nom de Turquetto, et son origine juive ignorée de tous ceux qui admirent ses toiles.
Par petites touches, l’auteur trace un portrait du jeune garçon, de son entourage, de la ville de Constantinople et de ses bazars, vivante et grouillante de petits métiers, de petits commerces. L’atmosphère de Venise est bien différente, les querelles religieuses et de pouvoir plombent tout, et le Turquetto finirait par ne plus s’y sentir en sécurité, si seul son art ne lui importait… Pourtant son destin devra encore basculer…
Ce roman m’a rappelé un autre périple, celui de la Haggadah de Sarajevo dans Le livre d’Hanna de Geraldine Brooks. 
L’histoire d’une œuvre d’art est un sujet tout à fait fascinant, et il a été traité à merveille par Metin Arditi, que je considère comme un écrivain contemporain « qui compte » et que j’ai toujours plaisir à lire.

Extrait : Après quoi il avait regardé la copie d’Élie en silence et avait pâli. Un garçon de cet âge qui dessinait comme ça, il n’en avait pas croisé un seul en trente ans. « Reste là », avait-il dit à Élie. Puis il était parti en courant chercher le maître.
Celui-ci avait à peine jeté un coup d’œil au dessin :
- Tu restes avec nous !
Élie lui avait baisé le dos de la main, à l’orientale.
Au moment de rendre la feuille à l’intendant, le maître avait remarqué la signature :
 Turquetto… Pourquoi pas…
Il avait souri, lui aussi, et le sobriquet était resté.

Un grand merci, Anne, pour ce livre voyageur, lu aussi par Aproposdelivres, Asphodèle, Claudialucia, Emeraude, Hélène et Mimipinson.