littérature France·rentrée automne 2015

Philippe Jaenada, La petite femelle

petitefemelle« De la rue (la vraie vie, les témoins) à la rue (l’opinion publique façonnée par la presse) en passant par le filtre de l’enquête de de la procédure, une fille comme une autre se transforme en créature de l’Enfer. »
Je n’ai pas écrit de billet de lecture depuis le 20 juillet, mais ce n’est pas pour autant que j’ai arrêté de lire, bien au contraire. Si je ne parlerai pas forcément de toutes ces lectures, il en est une que je ne veux pas rater, pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce qu’on va bientôt parler de La serpe, le prochain roman de Philippe Jaenada, qui contient un personnage commun avec La petite femelle, à savoir Georges Arnaud, l’auteur du salaire de la peur, et qui lui aussi part d’un fait-divers ignoble.
Mais évoquons d’abord Pauline Dubuisson, accusée d’avoir tué son amant, lors de l’un des plus retentissants procès d’après-guerre. Le roman retrace avec la plus grande rigueur, qui contraste souvent avec des remarques plus plaisantes, l’enfance et la jeunesse mouvementée de la jeune femme née dans la région de Dunkerque. D’une famille aisée, Pauline est la benjamine après trois frères, et pourtant c’est d’elle dont son père se sent le plus proche, tentant de lui inculquer sa philosophie (nietzschéenne) de la vie. Elle est à peine adolescente lorsque les Allemands occupent sa ville natale, et commerce rapidement avec eux, ce qui lui vaudra l’opprobre par la suite. Très intelligente, elle entame des études de médecine, mais Pauline semble toujours en avance, par sa liberté, sur son époque, et souffre d’un caractère cyclothymique exacerbé, qui la fait passer de moments joyeux à des périodes des plus sombres.

« Je ne la regarde pas d’un œil grave, noir, comme tant d’autres, elle a eu sa dose ; mais légèrement, le plus légèrement possible. Avec un mélange de bienveillance et de détachement (ça devrait aller – il me semble que c’est ce qu’on doit s’efforcer de faire avec tout le monde, avec les vivants qu’on croise). »
Le livre cherche à la réhabiliter d’une certaine manière, non en la déchargeant de toute culpabilité, mais en constatant combien le procès, à la fois celui de la cour d’assises et celui mené en parallèle par les médias, a été dressé uniquement à charge, noircissant le portrait d’une jeune femme qui n’avait rien du monstre qu’ils présentaient. Très bien documenté, ce roman, pourtant long, est tout à fait passionnant, même et surtout quand on le débute en ne connaissant rien de l’affaire. Des portraits des différents membres de la famille Dubuisson, aux années de guerre, avec des passages particulièrement marquants sur la guerre à Dunkerque, des faits eux-mêmes qui lui valurent d’être condamnée, jusqu’à sa mort, tout est très précisément documenté, argumenté, solide…

« Le passé est comme un chat qui retrouve son maître à des centaines de kilomètre – en général, le maître en question est heureux de le découvrir un matin sur son paillasson, tout amaigri et pouilleux, mais dans le cas de Pauline, c’est plutôt sa hyène de compagnie qui revient gratter à sa porte. »
Et puis bien sûr, il y a le ton Jaenada, son humour, ses comparaisons inédites, et les fameuses digressions que l’auteur élève au rang de discipline artistique, pour le plus grand plaisir du lecteur, du moins celui que peut amuser une recherche sur l’histoire de la culotte Petit Bateau ou sur l’occurrence du mot « saucisse » dans ses précédents romans (d’ailleurs, Mr Jaenada, aucun article de mon blog ne contenant le mot saucisse, une recherche de ce mot permettra dorénavant de tomber directement sur le billet parlant de La petite femelle, contrairement aux recherches sur le mot « saucisson » qui donneront deux résultats supplémentaires).

 

La dernière raison n’est pas la moindre, puisqu’il s’agit de lire un des fameux pavés de l’été, pour le challenge organisé par Brize. Six cent douze pages en grand format, voilà qui remplit bien le contrat, et sans aucune impression de longueur ou de lourdeur ! 

La petite femelle, de Philippe Jaenada, éditions Juillard (2015), 612 pages, paru en poche en Points.

Lu aussi par Athalie, Brize, Caroline, Charlotte ou Sandrine.
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littérature îles britanniques

Julian Barnes, Le fracas du temps

fracasdutempsAutrefois, un enfant pouvait payer pour les péchés de son père, ou de sa mère. A présent, dans la société la plus avancée sur terre, les parents pouvaient payer pour les péchés de l’enfant, avec les oncles, tantes, cousins, la belle-famille, les collègues, les amis, et même l’homme qui vous souriait distraitement en sortant de l’ascenseur à 3 heures du matin. Le système punitif était très amélioré, et tellement plus complet qu’il ne l’avait été.
Le roman débute par une construction en spirale qui tourne autour d’un moment-clé de la vie de Dmitri Chostakovitch, tout en revenant sur des ép
isodes plus anciens. Cette organisation rend bien compte de l’état d’égarement du compositeur à ce moment précis de sa vie où il s’attend à une arrestation imminente. Il attend devant l’ascenseur, sur le palier de son appartement, avec une valise. Ainsi pourra-t-il éviter d’être arrêté devant ses enfants, et leur épargner que son déshonneur ne retombe sur eux.
Tout a commencé avec la présentation de son opéra Lady Macbeth de Mzensk éreinté par un éditorial de la Pravda juste après que Staline ait assisté à sa représentation. Dmitri se sent soutenu et protégé par le maréchal Toukhatchevski, mais lorsque celui-ci est arrêté, ses certitudes s’effondrent. Que faire d’autre dès lors que de sembler faire son mea culpa et renier une partie de son œuvre, faire mine de suivre la ligne imposée par le dictateur ? Il faut choisir entre poursuivre son idée de la musique, ou accepter de voir sa famille en pâtir. L’état d’esprit du compositeur est particulièrement bien rendu dans cette première partie tourbillonnante, et aussi dans les suivantes plus rectilignes, telles la ligne imposée suivie par Chostakovitch.
J’ai eu du mal à quitter ce roman qui a quelque chose de fascinant, notamment en ce qu’il permet d’apercevoir du stalinisme du côté d’un artiste obligé de se tenir sur le fil très très mince qui consiste à ne pas choisir entre rester dans les bonnes grâces du dictateur et conserver ses propres convictions.
Le style de Julian Barnes et la traduction très efficace sont pour quelque chose sans doute dans cet attrait du roman. Ceux qui avaient aimé Une fille qui danse apprécieront sans doute ce roman biographique, ainsi que ceux qui aiment à retrouver les années du stalinisme… Je plaisante, je ne pense pas que quiconque souhaiterait y revivre, mais les comprendre de l’intérieur, par la grâce d’un roman, oui, sans doute. Quant à découvrir Julian Barnes, pourquoi pas avec ce roman ou avec celui cité plus haut. J’ai lu également Le perroquet de Flaubert, mais cette lecture date tellement que je ne saurais me risquer à la recommander, même s’il me semble avoir aimé !

Extrait : Mais il n’était pas facile d’être un lâche. Être un héros était bien plus facile qu’être un lâche. Pour être un héros, il suffisait d’être courageux un instant – quand vous dégainiez, lanciez la bombe, actionniez le détonateur, mettiez fin aux jours du tyran, et aux vôtres aussi. Mais être un lâche, c’était s’embarquer dans une carrière qui durait toute une vie. Vous ne pouviez jamais vous détendre. Vous deviez anticiper la prochaine fois qu’il vous faudrait vous trouver des excuses, tergiverser, courber l’échine, vous refamiliariser avec le goût des bottes et l’état de votre propre âme déchue et abjecte. Être un lâche demandait de l’obstination, de la persistance, un refus de changer – qui en faisaient, dans un sens, une sorte de courage. Il sourit intérieurement et alluma une autre cigarette.

L’auteur : Né à Leicester en 1946, Julian Barnes est l’auteur de plusieurs recueil de nouvelles, d’essais et de romans, parmi lesquels Le perroquet de Flaubert (1986), Love,etc (1992), England, England (2000), Arthur et George (2007). Plus récemment Une fille, qui danse a remporté le Man Booker Prize 2011. En France, il est le seul auteur à avoir remporté à la fois le Prix Médicis and le Prix Fémina. En Angleterre il a reçu également de nombreux prix. Il vit à Londres.
200 pages.
Éditeur : Mercure de France (mars 2016)
Traduction : Jean-Pierre Aoustin
Titre original : The noise of time

littérature îles britanniques·rentrée automne 2015

Christopher Nicholson, Hiver


hiverPlongée spéciale au cœur de mes livres à lire avec un titre idéal pour le mois anglais, et en particulier pour le thème « campagne anglaise » ! Thomas Hardy, l’auteur de Jude l’obscur ou Tess d’Uberville est un auteur qu’on associe à l’environnement campagnard, et c’est justement lui qui est le sujet de ce roman à intention biographique.

« Il n’en restait pas moins que si le vieil homme avait vu en Florence sa propre Béatrice, ce n’était plus le cas à présent. Soit elle avait changé, soit il avait changé, à moins qu’ils n’eussent changé tous les deux. » L’auteur a choisi de se focaliser sur quelques mois de la vie de l’écrivain anglais. Il a alors quatre-vingt-quatre ans, vit dans son domaine du Dorset avec sa seconde épouse Florence, bien plus jeune que lui, et qui a du mal à supporter la vie recluse, au milieu des arbres. L’auteur continue d’écrire régulièrement chaque jour, et à cette époque de sa vie, il se tourne surtout vers la poésie. Il porte aussi un intérêt profond à la mise en scène de la pièce qu’il a tirée de Tess d’Uberville. Cette pièce est jouée dans un théâtre des environs par une troupe d’amateurs. Plus qu’à la pièce elle-même, c’est vers la jeune et belle Gertrude Bugler, qui joue le rôle de Tess, que vont ses pensées, déclenchant ainsi la jalousie de Florence.
Mais le roman est bien plus que le récit d’une passion provoquée, bien innocemment, par une jeune femme chez un homme vieillissant, c’est aussi un portrait à la fois de la vie rurale et du milieu de littéraire anglais au début du XXème siècle. Thomas Hardy n’est pas un homme facile, l’homme derrière le poète a ses lubies, il a tendance à refuser toute intrusion de modernité chez lui, Florence est aigrie et suspicieuse, Gertrude un peu naïve, mais l’intérêt réside dans la construction à plusieurs voix, parfois discordantes, des différents protagonistes. L’écriture, adaptée à chaque personnage, est assez classique, mariant avec dextérité des descriptions sensibles de la campagne anglaise, des souvenirs obsédants, et des dialogues plausibles et pleins de vie.
L’auteur connaît manifestement Hardy sur le bout des ongles, et pourtant, jamais ne fait étalage d’érudition, ni ne disserte sur des points qui ne seraient pas utiles à la compréhension du poète tel qu’il était dans ses vieux jours. J’ai noté pas mal de passages pour illustrer ce que j’aimais bien dans le roman, mais je ne vais pas les recopier tous, pour vous laisser le loisir de vous immerger vous-même dans les brumes denses et froides de la campagne anglaise, où, selon Thomas Hardy, on peut plus aisément trouver le bonheur qu’à la ville.

Extrait : Obnubilé comme il l’était, il avait indubitablement perdu la matinée pour ce qui était du travail artistique, et lorsque, après un déjeuner frugal, il retourna à son bureau, il ne fut pas davantage en mesure d’écrire rien qui vaille. Il ne tarda pas à perdre patience, et dès que l’horloge eut sonné trois heures dans le hall d’entrée, il ôta son vieux pantalon pour en enfiler un plus convenable, en tweed cette fois. Il la guetta à la fenêtre, caressant sa moustache, tandis que le ciel, derrière les arbres, s’assombrissait de plus en plus.

L’auteur : Né à Londres en 1956, Christopher Nicholson a fait des études d’anglais à Cambridge. Rédacteur et producteur à la radio et à la télévision, il est auteur de The Fattest Man In America (2005) et The Elephant Keeper (2009). Hiver, où il met en scène Thomas Hardy à la fin de sa vie, est son premier roman traduit en français.
301 pages.
Éditeur : Quai Voltaire (2015)
Traduction : Lucien d’Azay
Titre original : Winter

 

Repéré chez Albertine et Dominique qui sont de fort bon conseil !

Le mois anglais me donne enfin pleine satisfaction avec ce roman…
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bande dessinée·mes préférés·rentrée automne 2015

Zeina Abirached, Le piano oriental

pianoorientalC’est une véritable découverte pour moi que le roman graphique de cette jeune dessinatrice libanaise, qui en a pourtant déjà fait paraître cinq ou six. Ce qui frappe tout d’abord, c’est le noir et blanc, qui ne s’accommode pas de demi-teintes, pas de gris donc, et qui déploie une inventivité extraordinaire : des bruits entourent parfois la page, des listes de mots encadrent un portrait, des vagues, des lignes de partitions ou d’autres motifs envahissent des pages… Ce graphisme très travaillé est un véritable plaisir, à la fois pour les yeux, et parce qu’on ne sait jamais à quelle surprise s’attendre en tournant la page.
Dans les années 50, Abadallah a imaginé un piano capable de jouer les quarts de ton des mélodies orientales, et il est invité à montrer son invention à un facteur de pianos à Vienne. Il part, accompagné de son ami Victor.
En parallèle, Zeina découvre dans son enfance les langues étrangères et notamment le français, en même temps que la lecture, et si cela lui ouvre des portes, le fait de parler deux langues, la fait aussi se sentir toujours un peu étrangère, un peu décalée : tricoter le français et l’arabe n’est pas une sinécure. Le regard porté par les français quand elle finit par aller à Paris ne manque pas de la perturber aussi.
L’autobiographie, l’expérience de la narratrice, alterne avec des éléments de la vie de son arrière-grand-père, qui joue le rôle de l’ami d’Abdallah. Beaucoup de thèmes abordés donc dans cette très belle et originale bande dessinée, qui mérite largement les prix qu’elle a remportés et la reconnaissance des lecteurs.
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pianooriental_planche1L’auteure : Zeina Abirached est une dessinatrice de bande dessinée libanaise née à Beyrouth en 1981, en pleine guerre civile. Elle a étudié à l’Académie libanaise des Beaux-arts, puis à l’École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris.
En 2006, elle sort ses deux premiers albums et participe au Festival d’Angoulême. Après Beyrouth catharsis et 38 rue Youssef Semaani, son roman graphique Mourir partir revenir, le jeu des hirondelles connaît un très large succès public et critique. Il est sélectionné à Angoulême en 2008.
En 2015, elle publie Le piano oriental qui obtient le Prix Phénix de littérature 2015 et qui fait partie de la Sélection officielle du Festival d’Angoulême 2016.
210 pages.
Éditeur : Casterman (2015)

Repéré chez Enna et Leiloona.
Lu pour l’opération La BD fait son festival avec PriceMinister #1Blog1BD
note attribuée : 17/20.

 

littérature Europe du Nord·non fiction·rentrée automne 2014

Herbjørg Wassmo, Ces instants-là

cesinstantslaRentrée littéraire 2014
L’auteure :
Herbjørg Wassmo est née en 1942, dans l’extrême Nord de la Norvège. Elle fut d’abord institutrice, puis fit paraître de la poésie, puis des romans et des nouvelles. Les lecteurs français la découvrent surtout avec Le Livre de Dina, une fresque qui se déroule dans la région natale de l’auteur, au milieu du XIXe siècle. Traduite en 24 langues, l’œuvre de Herbjørg Wassmo a reçu de nombreux prix littéraires.
399 pages
Editeur : Gaïa (août 2014)
Traduction : Céline Romand-Monnnier
Titre original : Disse øyeblikk

Ces instants-là sont tous les moments qui reviennent en mémoire à l’auteure lorsqu’elle se retourne sur sa vie, en commençant par l’entrée au collège. Elle fait des études, devient institutrice, se marie, commence à écrire, cherche à diriger sa vie. Cela pourrait être monotone, cette suite de courts chapitres de la vie d’une femme, c’est tout simplement passionnant, en partie parce qu’elle est norvégienne, et que le léger décalage de quotidienneté avec des épisodes de vie d’une femme française apporte quelque chose à la lectrice, mais aussi parce qu’elle raconte particulièrement bien, formidablement bien, sans entrer dans les détails, en éludant avec élégance certains moments, qu’ils soient trop douloureux ou trop communs… Elle exprime avec intensité, mais pudeur, comment elle était littéralement poussée par son enfance difficile, à avancer dans la vie, à devenir écrivain, comment ce drame de l’enfance lui a laissé à jamais une méfiance immense envers les hommes. Admiratrice de Simone de Beauvoir, et du deuxième sexe, elle est pourtant mal à l’aise lorsqu’elle se retrouve seule à Paris, pour quelques jours, c’est toujours ce sentiment d’inquiétude qui la poursuit.
La langue utilisée par Herbjørg Wassmo n’est pas commune, on ne rencontre pas un tel style tous les jours, avec ses phrases courtes et percutantes, et la traduction en rend très bien la musicalité, me semble-t-il… Je ne dis pas que ce récit plaira à tout le monde, mais si vous aimez les romans de cette auteure, par lesquels il est sans doute plus facile de l’aborder, vous pouvez pousser sans crainte la porte de ses souvenirs.

Extraits : Elle a la honte au ventre. Si elle n’arrive pas à trouver de solution, il ne lui restera qu’à mourir. Tout est urgent, mais elle ne voit pas ce qu’elle pourrait faire. La vie est désormais divisée en mois. Plus que sept et demi. Elle rit haut et fort avec tout le monde et n’importe qui et se prépare. Parfois elle se promène jusqu’au haut pont, au-dessus du torrent. Dans les profondeurs, il y a des pierres et de l’eau sombre. C’est l’affaire de quelque secondes. Elle le sait bien.

Un samedi, elle ne parvient pas à traverser le fjord. Il y a une tempête et le bateau ne navigue pas. Elle reste dans sa chambre à écrire quelque chose qui ne trouve pas de place dans un carnet de notes. Une histoire de quelqu’un de plus âgé qui n’a jamais été elle. Elle écrit dans son cahier de brouillon de rédaction.
Tout le samedi soir, elle reste avec l’histoire de cette femme adulte. Elle ne sait pas d’où elle la tire. L’histoire est dans la pièce sans qu’elle l’ait envoyé chercher. Pluie et pluie mêlée de neige ferment toutes les fenêtres à l’environnement.

L’avis de Cuné.


D’autres livres de l’auteur : Le livre de Dina, Cent ans

littérature France

Florence Seyvos, Le garçon incassable

garçonincassableL’auteur : Florence Seyvos est née à Lyon en 1967. Elle a passé son enfance dans les Ardennes et vit à présent à Paris. Elle a écrit plusieurs romans pour a jeunesse, puis Les Apparitions (1995, Goncourt du premier roman, et prix littéraire de France Télévision) et Le garçon incassable. Elle a écrit plusieurs scénarios de films avec Noémie Lvovsky dont Camille redouble.
172 pages
Editions de L’Olivier (mai 2013)

Le roman commence à Los Angeles, où la narratrice est venue chercher les traces ténues de Buster Keaton, une maison qu’il a occupée, un studio où il a travaillé, une personne qui en a connu une autre qui a travaillé pour lui… Elle tourne autour de l’ancien acteur du cinéma muet comme le roman tourne autour de deux personnes, l’une, Buster Keaton, donc, et l’autre, Henri, un garçon handicapé que la narratrice a connu dans son enfance. L’un est devenu un as de la chute pour avoir survécu presque sans fractures à des numéros de music-hall « comiques » où son père le lançait d’un bout à l’autre de la scène, voire dans le public. C’est là qu’il composa son masque imperturbable qui fit son succès. L’autre était atteint d’une maladie invalidante, et devait chaque jour subir des exercices musculaires douloureux, et la dureté d’un père qui croyait pouvoir ainsi le faire progresser, réussir dans la vie.
J’ai lu ce livre après une table-ronde très intéressante (à la Fête du Livre de Bron) réunissant Florence Seyvos et Mariapia Veladiano (auteur de La vie à côté) et ce qui m’a le plus marquée, et faute d’avoir pris des notes, ce sera à peu près tout, c’est que les deux sujets, les deux personnages se sont peu à peu imposés d’eux-mêmes à l’auteur, après un très long temps de gestation, et qu’elle a fini par les réunir.
L’alternance entre les deux est plutôt subtile, pas binaire, et avec l’écriture concise, lisse et sensible, ce sont les deux aspects qui m’ont plu. C’est Buster Keaton qui m’a le plus touchée, son inadaptation, son indifférence à la vie, ses déboires permanents, à l’image des scènes de films qu’il tourne. Henri aussi est touchant à sa manière, quand devenu adulte, il cherche l’indépendance… C’est une jolie lecture, qui sort de l’ordinaire, mais pas tout à fait un coup de cœur. Il faut être en résonance avec la sensibilité de l’auteur au moment de la lecture, c’est vrai de tous les romans, mais de celui-ci en particulier.

bron_2014_1Florence Seyvos est la deuxième en partant de la droite.

Extrait : Pourquoi est-elle venue ici ? Pour presque rien. Pour croiser dans l’air, sous les feuilles, quelques microparticules que Buster Keaton avait lui aussi croisées. Un grain de poussière qui aurait touché sa main ou ses chaussures. Elle déplie les doigts pour attraper le grain de poussière. Elle est contente d’être venue. Elle se souviendra des deux écureuils et du monsieur dans son transat.

Lu aussi par Cathulu, Clara, Dominique, Galéa, Nanou, Papillon, Theoma

littérature France·livre audio

Jean Echenoz, Courir

courir_audioL’auteur : Jean Echenoz est né à Orange (Vaucluse) en 1947. Prix Médicis 1983 pour Cherokee. Prix Goncourt 1999 pour Je m’en vais. Ce roman fait partie d’une trilogie de romans biographiques avec Ravel (2006) et Des éclairs, sur Nikola Tesla en2010. Son dernier roman est 14 paru en 2012.
Lu par l’auteur
Durée 3 heures
Editeur : Audiolib (2009)

Je dédie aujourd’hui cette lecture à ceux qui cherchent un peu plus joyeux que mon billet précédent. En plein pendant les JO, je ne pouvais pas tomber mieux, quoique la course de fond n’ait pas sa place en plein hiver ! Et puis cela me réconcilie avec le livre audio après la déception de La mort du roi Tsongor.
En 1938, au moment de l’invasion de la Bohème-Moravie, Emile Zatopek est apprenti dans l’usine Bata de sa ville, à travailler sur des semelles de chaussures. Ses parents auraient souhaité qu’il devienne instituteur mais à cette époque, l’épreuve de chant était indispensable pour devenir « cantor », or Emile chante comme une casserole. Emile n’est pas plus attiré par le sport, les compétitions de cross country auquel il doit participer sont une corvée pour lui. Pourtant, il n’y réussit pas trop mal, et commence à s’y intéresser, et comme tout ce qu’il entreprend, il se donne à fond. Il va jusqu’au bout de ses forces à l’entraînement, si bien que les compétitions lui semblent faciles. Les premiers rassemblements où, faute de comprendre la langue, il manque de rater l’appel des concurrents, le stade où il apparaît en bonnet à pompon et short, les courses où il laisse loin derrière les autres concurrents, ses démêlés avec l’administration du parti, les compétitions encore…
Les chapitres se succèdent et dès le début, le style et le ton m’ont séduite et donné envie d’en savoir plus. Je ne connaissais pas Jean Echenoz et j’ai adoré son style tout en simplicité, avec un rythme parlé, et qui pourtant doit être fort bien travaillé pour être aussi concis et évocateur à la fois… De 1938 à 1968, l’histoire de la Tchécoslovaquie, la grande histoire, celle du sport et ce parcours individuel hors normes se mêlent pour donner un récit passionnant. L’auteur n’écrit pas la vie de ce sportif de façon exhaustive, mais un aspect, un éclairage, et le reste semble graviter autour, sans rien de lourd, ni d’inutile. Quant à l’humour discret de Jean Echenoz, il fait mouche comme lorsque l’auteur-narrateur déclare « Je ne sais pas vous mais moi, tous ces exploits, ces records, ces victoires, ces trophées, on commencerait peut-être à en avoir un peu assez. Et cela tombe bien car voici qu’Emile va se mettre à perdre. » !
C’est l’auteur qui lit le livre, et il réussit parfaitement à faire coller le ton et le contenu, et à ne jamais lasser. Au contraire, j’étais ravie de retrouver ma voiture pour continuer !Zatopek1

Extraits : Emile, on dirait qu’il creuse ou qu’il se creuse, comme en transe ou comme un terrassier. Loin des canons académiques et de tout souci d’élégance, Émile progresse de façon lourde, heurtée, torturée, tout en à-coups. Il ne cache pas la violence de son effort qui se lit sur son visage crispé, tétanisé, grimaçant, continûment tordu par un rictus pénible à voir. Ses traits sont altérés, comme déchirés par une souffrance affreuse, langue tirée par intermittence, comme avec un scorpion logé dans chaque chaussure. Il a l’air absent quand il court, terriblement ailleurs, si concentré que même pas là, sauf qu’il est là plus que personne et, ramassée entre ses épaules, sur son cou toujours penché du même côté, sa tête dodeline sans cesse, brinqueballe et ballotte de droite à gauche.

Les avis de Cécile, Dasola, Hélène, Titine, Athalie…

Une intéressante interview de l’auteur sur Audiolib. Je participe à Ecoutons un livre avec Valérie et de nombreux autres lecteurs !

ecoutonsunlivre

littérature Amérique Latine·littérature îles britanniques·littérature France·mini-thème

Mini-thème (1) Ecrivains admirés

Ou comment enchaîner des lectures avec des bonheurs variés… et attention, billet à rallonge, sur le thème des auteurs qui écrivent sur un autre écrivain, contemporain ou passé, qu’ils ont connu ou non, sous forme strictement biographique ou en laissant une grande place à l’imaginaire…

Tout a commencé en dénichant à la bibliothèque une lecture qui me faisait de l’oeil depuis un moment :

gardeteslarmesAlix de Saint-André, Garde tes larmes pour plus tard

Je ne connaissais que fort peu Françoise Giroud, ce serait l’occasion d’en savoir plus sous la plume d’Alix de Saint-André avec qui j’avais aimé parcourir sans trop de fatigue les chemins de Compostelle dans En avant route ! Las, c’était compter sans un style indigeste, une narration brouillonne, des digressions inintéressantes, et le peu d’envie que donne l’auteur d’avoir quelque empathie avec son sujet. Enfin, ce n’est que mon sentiment, et puisque je n’ai pas fini le livre, je vous invite à vous faire votre propre avis ! Un petit extrait choisi, tout de même… et si cet extrait vous plaît, (pourquoi pas, tous les goûts sont dans la nature) vous pouvez tenter la lecture !

Le spectacle de la mer, seul, la comblait, et le soleil, seul, avait réussi à recoller sa tête, jour après jour, en Bretagne. Sans chapeau. Rien à faire. Mais je voyais chaque jour ses progrès dans les devoirs de vacances que je lui avais emportés, son livre d’entretiens avec Martine Rabaudy, dont les corrections passèrent de poussives à lumineuses en cinq jours, sans qu’elle me laissât jamais ouvrir le parasol de la table du jardin où nous nous mettions au travail, à côté de la piscine, chaque matin, sous l’oeil réprobateur des mères de famille qui ne m’auraient jamais engagée comme baby-sitter…

Plus ou moins mitigés, non, les avis de Cathe, Cathulu et Mango ?


Ce début de lecture laborieux et avorté a toutefois eu le bon goût de me donner envie de ressortir des livres de ma pile où ils m’attendaient depuis trop longtemps :

karenetmoiNathalie Skowronek, Karen et moi
Là, ce fut une très bonne surprise, le mélange entre la vie de Karen Blixen et les réflexions sur celle de l’auteur est ici parfaitement harmonieux, sincère et juste. La petite fille timide qui découvre La ferme africaine devient une jeune femme passionnée de littérature qui écrit une biographie de l’écrivain danoise tout en se posant des questions sur sa vie, et en ne pouvant s’empêcher de faire des parallèles. C’est intéressant de bout en bout, et évite le verbiage et les travers de ce genre de projet !

Je travaille depuis des mois sur Karen Blixen. J’ai le projet d’écrire sa vie. L’idée s’est imposée alors que je m’enfonçais dans cette existence de jeune femme modèle qui ne me ressemble pas et que mes tentatives pour m’affirmer s’étaient soldées par de pénibles échecs : un roman inachevé, une solitude toujours plus grande, le sentiment de regarder passer sa vie.
Karen est morte onze ans avant ma naissance. J’aurais voulu qu’elle vienne me dire, qu’elle raconte à l’enfant que j’étais, comment faire avec cette sensation d’étrangeté qui m’éloignait des autres, ma peine et mon trésor. J’aurais voulu qu’elle me raconte, et qu’à mon tour, je le raconte à mes filles. Dis-moi, Karen. Dis-moi comment tu as fait.

A lire aussi les avis de Clara, Marilyne, Nadael et Theoma.

lauteurDavid Lodge, L’auteur ! L’auteur !
Deuxième repêchage dans mes étagères, le pavé de David Lodge… Pas très envie de pavés en ce moment, mais c’est David Lodge, l’écriture fluide et le ton empreint d’humour font bien passer la pilule, et je me suis prise d’intérêt pour l’auteur américain vivant à Londres, son amitié avec Georges du Maurier, ses voyages en Italie, ses doutes quant à sa capacité à vivre de son écriture… A picorer plutôt qu’à lire d’un seul tenant, toutefois.

Miséricorde ! Fallait-il encore ressasser tout cela, parcourir une fois de plus cette via dolorosa de souvenirs ? En commençant par ses propres manoeuvres un peu honteuses afin de s’assurer qu’il serait parmi ceux qui rompraient les scellés à la porte de l’appartement de Fenimore : il était allé à Gênes pour accueillir les Benedict mère et fille à la descente du bateau en provenance de New York, les avait accompagnées au train qui les emmenait à Rome s’incliner sur la tombe de Fenimore, et avait poursuivi son propre chemin vers Venise pour leur trouver un hébergement.

Lu aussi par Malice et Val.

ardentepatienceAntonio Skarmeta Une ardente patience
Une parfaite réussite ensuite ! Ce petit roman sur l’amitié, l’amour et la poésie, est un génial hommage à Pablo Neruda. L’idée du facteur qui n’a qu’un seul client dans sa tournée, le grand poète chilien, est parfaitement maîtrisée, et le déroulement du récit aussi. L’écriture pleine de naturel, mais où chaque mot a sa place, adopte aussi bien le ton de la fantaisie que celui de l’émotion… J’avais déjà bien apprécié son écriture dans Un père lointain, et je récidiverai avec cet auteur. Le parti-pris de faire un roman et non un essai biographique est tout à fait à mon goût… même si ce n’est pas forcément transposable à l’infini.

En janvier 1969, deux motifs, l’un trivial et l’autre heureux, amenèrent Mario Jimenez à changer d’emploi. Le premier fut son absence de goût pour les corvées de la pêche qui le tiraient du lit avant le lever du soleil et presque toujours au moment où il était en train de rêver d’amours audacieuses en compagnie d’héroïnes qui rivalisaient d’ardeur avec celles qu’il pouvait voir sur l’écran du cinéma de San Antonio.

Les lectures dHélène et Sandrine.

derniermotHanif Kureishi, Le dernier mot
J’en ai profité aussi pour me lancer dans le nouveau roman, fraîchement arrivé à la bibliothèque, d’un écrivain que j’aime bien d’habitude, Hanif Kureishi. Avec Le dernier mot, il écrit un gros roman au centre duquel on lit la rencontre, au fin fond de la campagne, entre un jeune biographe et un auteur aux allures de monstre sacré, nommé Mamoon Azam. Cet auteur d’origine indienne a beaucoup de points communs avec le prix Nobel V.S. Naipaul (bien que l’auteur s’en défende). De nombreux autres thèmes se mêlent à cette rencontre, les relations entre hommes et femmes, la transmission, la société multicuturelle…
Je n’ai pas été aussi séduite par ce roman que par le précédent, les dialogues et les relations entre les différents personnages m’ont semblé peu crédibles. J’avais déjà trouvé précédemment que les romans de Kureishi manquaient un peu de rythme, mais là c’est encore plus flagrant que d’habitude et, à part la fin qui rattrape un peu le reste, j’ai eu du mal à m’y intéresser, et n’y ai pas trouvé l’humour annoncé…

J’aimerais bien que vous arrêtiez de m’éplucher comme si j’étais un oignon. Vous savez, comme tout le monde, j’ai une passion pour l’ignorance. J’ai envie de travailler dans l’obscurité : c’est le meilleur endroit pour moi, pour n’importe quel artiste.

Je rejoins l’avis de Cuné.

Et pour finir, vous trouverez peut-être d’autres lectures sur ce thème dans les Conseils de lecture n° 7.

conseils de lecture

Conseils de lecture (7) Destins hors du commun

Les conseils de lecture d’aujourd’hui vont s’intéresser aux romans biographiques, qui éclairent un artiste, un homme politique, un écrivain, d’un jour différent, reconstruisent un pan de sa vie, parfois sa vie entière, ou éclairent sa relation avec une autre personne, enfant, femme ou amant. 

Je commence la liste par une lecture récente :
Folles de Django d’Alexis Salatko, à propos de Django Reinhardt, bien sûr… et d’autres plus anciennes :
Loving Frank sur Maymah Cheney et l’architecte Frank Lloyd Wright,
Alabama Song de Gilles Leroy, sur Zelda Fitzgerald,
La malédiction d’Edgar de Marc Dugain, sur John Edgar Hoover et les années Kennedy. Les deux plus réussis étant à mon avis Loving Frank et La malédiction d’Edgar…

follesdedjango loving-frank alabamasong maledictiondEdgar
Et vous, quels destins romancés avez-vous préférés ?
Comme le thème peut être très vaste, et que je suis parfois réticente à lire des romans historiques, je me limiterais volontiers aux personnages du XIXème et XXème siècle, mais je suis à l’écoute de toutes les suggestions ! Je vous laisse la parole…

Sandrine a lu Jan Karski de Yannick Haennel et Le rêve du celte de Mario Vargas Llosa, sur Roger Casement, qu’il faut découvrir si vous ne le connaissez pas.

Alex mot à mots et Athalie plébiscitent La malédiction d’Edgar et Athalie ajoute L’adversaire d’Emmanuel Carrère.

In cold blog propose La fête au bouc de Mario Vargas Llosa également, et recommande chaudement Eugene Bullard de Claude Ribbe. Il a aimé aussi Baptiste de Vincent Borel, à propos de Lully, auteur qui a publié aussi Richard W. sur Wagner, tous deux chez Sabine Wespieser.

Anne a aussi lu Le roman de Zelda de Therese Ann Fowler et suggère Les femmes de T.C. Boyle sur Frank Lloyd Wright.

Anis recommande Mourir est un art comme tout le reste de Oriane Jeancourt-Galignani sur Sylvia Plath (ce dernier roman se trouve depuis trop longtemps dans ma PAL !). 

Anne se rappelle Les femmes du braconnier de Claude Pujade-Renaud sur Sylvia Plath également, et Les derniers jours de Stefan Zweig de Laurent Seksik.

Violette est en train de lire et se délecte du Roman de Monsieur de Molière de Mikhail Boulgakov.

Hélène propose Un autre monde de Barbara Kingsolver sur Frieda Kahlo et Diego Rivera.

Inganmic a aimé Diego et Frieda de J.M.G. Le Clezio sur les mêmes artistes !

Philisine Cave suggère Marie-Antoinette ainsi que Marie Stuart, tout deux de Stefan Zweig, et fort bien écrites. Elle pense aussi à la biographie de Virginia Woolf par Viviane Forrester.

J’ajoute aussi L’auteur, l’auteur et Un homme de tempérament de David Lodge respectivement sur Henry James et H. G. Wells. Je suis tentée également par les livres de Jean Echenoz : Ravel, Des éclairs, Courir… (ces deux derniers parlent de Nicolas Tesla et Emile Zatopek) Je viens aussi de trouver le très récent Sulak de Philippe Jaenada.

L’irrégulière a lu aussi et aimé Le roman de Zelda de Therese Anne Fowler et  Lou, l’histoire d’une femme libre de Françoise Giroud sur Lou Andreas-Salomé.

Somaja évoque le très beau Zelda de Jacques Tournier.

Theoma préfère aussi Les femmes du braconnier (de Claude Pujade-Renaud) sur Sylvia Plath. Elle propose en outre Violette Morris – Histoire d’une scandaleuse de Marie-Josèphe Bonnet, L’élimination de Rithy Panh et Christophe Bataille sur Pol Pot, Zeitoun de Dave Eggers et Lennon de David Foenkinos. 

Merci à tous et toutes !  

littérature Amérique Latine·sortie en poche

Sortie poche (14) : Le rêve du celte

reveducelte_pocheJe les ai aimés, ils sortent en poche… C’est l’occasion de ressortir un billet de mon ancien blog.
L’auteur : Né à Arequipa au Pérou), en 1936, Mario Vargas Llosa est élevé par sa mère et ses grands-parents maternels en Bolivie, puis au Pérou.
Après des études à l’Académie militaire, il épouse sa tante, Julia Urquidi. Étudiant de lettres et de droit à l’université de San Marcos, puis de littérature à l’université de Madrid, il publie son premier recueil de nouvelles, Les caïds, en 1959. Il s’installe ensuite à Paris, où il exerce diverses professions : traducteur, professeur d’espagnol, journaliste pour l’agence France-Presse.
En 1963 paraît La ville et les chiens, son premier succès littéraire, qui sera traduit en une vingtaine de langues. Séduit par Fidel Castro et la révolution cubaine, il se rend à la Havane. Au début des années 70, l’auteur exprime pourtant ouvertement sa rupture avec la révolution castriste. Citoyen du monde, il vit entre Lima, Madrid, Londres et Paris.
Il a été lauréat du prix Nobel de littérature 2010. 

544 pages
Editeur :
Folio (15 mai 2013)
Titre original : El sueno del celta
Traduction : Albert Bensoussan et Anne-Marie Casès

C’est une excellente biographie, conduite comme un vrai roman, que je vous invite à découvrir. Je lance toutefois un petit avertissement, elle compte plus de 500 pages bien denses, aussi vaut-il mieux avoir quelque intérêt pour le sujet ! Ceci dit, la vie de Roger Casement mérite qu’on s’y attarde. Né en Irlande, il rêve des pays que son père, capitaine de l’armée coloniale britannique, lui décrit. Tout jeune, il s’embarque pour le Congo : Il prit part à trois voyages en Afrique occidentale sur le SS Bounny et l’expérience l’enthousiasma au point qu’après le troisième il renonça à son emploi et annonça à ses frères et sœur, oncle, tante et cousins qu’il avait décidé de s’en aller en Afrique. Il le fit dans l’exaltation et, à ce que lui dit l’oncle Edward, « comme ces croisés qui au Moyen-Âge partaient pour l’Orient libérer Jérusalem ». Sa famille alla au port lui faire ses adieux et Gee et Nina versèrent quelques larmes. Roger venait d’avoir vingt ans.
Rapidement, il se rend compte que les conditions dans lesquelles les plantations d’hévéa et la récolte de caoutchouc sont gérées, sont inhumaines et représentent ce que le colonialisme exerce de pire sur les peuples qu’il prétend amener à la civilisation. Participant à des missions religieuses, il constate qu’une approche plus humaine du colonialisme est possible. Il est chargé lors d’un autre voyage de faire un rapport sur le Congo auprès du Foreign Office, rapport qui lui vaut la reconnaissance en Angleterre. Par la suite, il est chargé du même genre de compte-rendu en Amazonie, au Putumayo, où les conditions de travail des indigènes utilisés de force pour la récolte du caoutchouc (encore !) sont plus horribles, atteignant des sommets de cruauté et de cupidité réunies.
Tout cela est déjà très prenant, et raconté de manière vivante et fluide. S’y ajoute l’engagement passionné de Sir Roger Casement pour l’Irlande, qui le conduit à être emprisonné pour trahison à Londres. Tout le roman, car j’insiste, il s’agit bien d’un roman, est construit avec des retours en arrière, depuis la prison où il attend sa condamnation à mort ou le recours en grâce qui le sauvera. Ces allers et venues entre l’engagement idéaliste et les jours sombres à l’isolement rendent le récit très vivant et émouvant. J’y ai à peine trouvé quelques petites longueurs et ne regrette pas du tout l’emprunt à la bibliothèque. Je me suis d’ailleurs empressée de noter La fête au bouc et Le Paradis – un peu plus loin, respectivement biographies de Léonidas Trujillo, dictateur de la République Dominicaine et de la féministe Flora Tristan.

Extrait : En retournant à sa cellule, il était triste. Reverrait-il jamais Alice Stopford Green ? Que de choses elle représentait pour lui ! Personne n’incarnait autant que l’historienne sa passion pour l’Irlande, la dernière de ses passions, la plus intense,, la plus récalcitrante, une passion qui l’avait consumé et l’enverrait probablement à la mort. « Je ne le regrette pas » se répéta-t-il. Les siècles d’oppression avaient provoqué tant de douleurs en Irlande, tant d’injustice, que cela valait la peine de s’être sacrifié pour cette noble cause.

Des billets chez Dasola, Dominique et Ys.