Publié dans littérature France, policier, premier roman

Marc Fernandez, Mala vida

malavida« Une seule balle en plein front. Quasiment à bout portant. La tête du Vieux repose sur son siège, les yeux grands ouverts, comme s’il réfléchissait. Un mince filet rouge coule sur son visage. Elle se rechausse et regagne sa voiture d’un pas rapide, à peine une minute après avoir tiré une balle dans la tête d’un homme pour la seconde fois en six mois. »
Une série de meurtres se produit en Espagne juste au moment où le gouvernement vient de basculer vers une droite extrême renouant avec le franquisme. Cela commence par de nombreux limogeages à la radio et à la télévision. Diego, qui anime une émission de nuit pourtant critique, reste à son poste, il sera une sorte d’alibi. Il est également l’un des premiers intéressés par l’histoire des bébés volés du franquisme qui ressurgit, affaire qui trouve même des prolongements dans des périodes beaucoup plus récentes. Il est aidé par son ami procureur, celui-là même qui prépare anonymement des chroniques subversives pour l’émission nocturne. Une jeune avocate française d’origine espagnole devient la porte-parole de l’association qui monte des dossiers d’enfants enlevés à leur parents et confiés à des familles « bien pensantes ». Ajoutons à ces personnages une détective argentine transsexuelle, et le cadre est posé.
Sur le fond, ce roman est passionnant, émouvant et bien documenté. La construction ne maintient pas un suspense insoutenable, ce n’est pas le but, mais laisse au lecteur une avance sur le journaliste-enquêteur. Sur la forme, le récit est plus attendu, parfois un peu maladroit, dans les dialogues notamment, mais il faut se souvenir qu’il s’agit d’un premier roman. Les personnages attachants, le regard pertinent sur l’Europe contemporaine, m’ont fait passer un bon moment de lecture, en numérique, et regretter un peu le parfum du papier neuf et la jolie couverture qui m’auraient sans doute rendue encore un peu plus indulgente !

Citation : Il y en a bien qui s’en offusquent, mais la plupart sont tellement dans la merde, qu’ils ne pensent pas à trouver les coupables à leur malheur. Ils pensent juste à avoir de quoi bouffer à la fin, non pas du mois, ni de la semaine, mais de la journée. Retour vers le passé en somme. Retour à un état de pays sous-développé.

L’auteur : Marc Fernandez est journaliste Au Courrier International, il est spécialiste de l’Espagne et de l’Amérique latine, puis il fonde et dirige la revue Alibi, consacrée au polar. Il est coauteur de La ville qui tue les femmes, enquête à Ciudad Juárez, de Pinochet, un dictateur modèle. Mala vida est son premier roman.
288 pages
Éditeur : Préludes (2015)

Lu aussi par Delphine-Olympe, Séverine et Yvon.

 

Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2014

Thierry Beinstingel, Faux nègres

fauxnegresRentrée littéraire 2014
L’auteur :
Né à Langres en 1958, Thierry Beinstingel est cadre dans les télécommunications. Il a publié, aux éditions Fayard, Central (2000), Composants (2002), qui a reçu une mention au prix Wepler 2002, Paysage et portrait en pied-de-poule (2004) C.V. Roman (2007), Retour aux mots sauvages (2010) et Ils désertent en 2012.
422 pages
Editeur : Fayard (août 2014)

Aujourd’hui, vous avez de la chance ! Enfin, du moins, ceux qui comme moi, remplissent des listes interminables de livres à lire absolument, ou qui en ont assez que tous les romans de la rentrée soit unanimement formidables, à en croire les hebdomadaires ou mensuels consacrés à la littérature.
Pourtant, ce roman de Thierry Beinstingel, je l’avais repéré et élu entre six ou sept romans de la rentrée présents sur l’étagère des nouveautés à la bibliothèque. J’avais beaucoup aimé, tant pour le fond que pour la forme, Retour aux mots sauvages ainsi que Ils désertent, deux romans qui l’un autant que l’autre savaient marier des tableaux de notre société, du monde du travail, avec une langue originale et tout à fait en adéquation avec les thèmes.
Dans ce troisième roman que je lis, un journaliste rapatrié du Moyen-Orient se voit attribuer, un peu par défaut, un reportage au cœur d’un village de Haute-Marne qui s’est fait remarquer pour avoir fait le score le plus élevé à la dernière présidentielle pour un parti d’extrême-droite jamais nommé, mais dont les initiales figurent en couverture du roman. Il est accompagné d’un preneur de son aveugle, et le duo s’installe dans une chambre d’hôtes de ce village, et tend son micro ici ou là. Quelques personnages émergent, une agriculteur vieillissant, le maire, un ado amoureux, une femme au foyer délaissée…
Mais cette fois, de mon point de vue, ça ne marche pas. La forme semble intéressante, tout d’abord, avec des chapitres qui alternent le point de vue du reporter, et d’autres qui forment une sorte de chœur qui commente l’histoire du village, depuis les origines. Des personnages historiques reviennent dont un poète que l’auteur semble affectionner. Je ne vois vraiment pas ce qu’Arthur Rimbaud vient faire dans ce livre (ça marchait mieux dans Ils désertent) et dans ce village : à la troisième ou quatrième évocation du frais cresson bleu, j’ai commencé à m’agacer, mais la répétition, les listes, semblent des figures récurrentes choisies par l’auteur, et donc j’ai dû m’y faire.
J’ai relevé quelques clichés au cœur de chapitres assez passionnants, ce qui ne m’a pas empêché de continuer. Pourtant, au fur et à mesure des pages, et malgré un drame qui relance l’intérêt, j’ai eu l’impression que le roman tournait en rond, et ne m’apportait plus rien. Je l’aurais volontiers vu avec quelques dizaines de pages en moins. Il est sans doute plus ambitieux que les deux précédents, mais semble moins personnel, et c’est peut-être son défaut… Je n’irai pas par quatre chemins, mon sentiment est plus proche de la déception que de l’enthousiasme. Nul doute que d’autres le trouveront passionnant, mais au moins, vous le saurez : il ne plaira pas à tout le monde !

Extrait : Le premier pavillon de ce premier lotissement existe toujours. Il appartient à présent à un routier solitaire et les volets sont toujours fermés. Les autres occupants sont arrivés à la suite du premier avec les mêmes ambitions, avoir une baignoire, une chambre pour chacun des enfants. La plupart sont restés. À l’époque, faire construire était un aboutissement durable. Nous comptons maintenant deux veufs, trois veuves et quatre couples vieillissants. Ceux qui ne se sont pas brouillés au fil des années s’échangent à l’occasion les photographies des petits-enfants.

A voir : Une vidéo où l’auteur présente son livre… je ne le trouve pas très convaincu…

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée littéraire 2012

Keith Scribner, L’expérience Oregon

experienceoregonL’auteur : Keith Scribner a grandi dans le Nord-Est des États-Unis. Il a voyagé à travers le monde et a notamment vécu au Japon, en Turquie et en France où il a exercé divers métiers. Il a ensuite étudié l’Économie à Vassar University, suivi un « Master of Fine Arts » à l’Université du Montana.
Il est l’auteur de trois romans : The Goodlife (1999), Miracle Girl (2004) et The Oregon Experiment (2011). Il vit actuellement dans l’Oregon avec sa femme, la poète Jennifer Richter, et leurs enfants. Il enseigne la littérature et le « creative writing » à l’Université d’Etat de l’Oregon.
526 pages
Editeur : Christian Bourgois (août 2012)
Traduction : Michel Marny
Titre original : The Oregon experiment

Un jeune couple arrive dans la petite ville de Douglas, Oregon pour s’y installer. Un grand saut pour ces new-yorkais, qui se double d’un autre grand écart, puisqu’ils vont devenir, à l’approche de la quarantaine, parents pour la première fois. Scanlon se montre très protecteur à l’égard de Naomi, fragile depuis qu’elle est frappée d’anosmie, elle dont le nez était l’instrument de travail. Justement, dans les brumes de l’Oregon, peu à peu, les odeurs lui reviennent… Scanlon prend son poste à l’université, qu’il aurait rêvé plus prestigieuse, mais il compte bien se rattraper et se faire remarquer par une nouvelle publication sur les mouvements de masse. Il s’intéresse de près aux sécessionnistes de la côte Ouest, adeptes d’une autonomie de la région, et fait la connaissance de Sequoia, une belle pasionaria du mouvement, et de Clay qui imagine des actions toujours plus radicales.
Mon enthousiasme à la lecture du début ne s’est pas démenti tout au long des 500 et quelques pages, et j’ai toujours réouvert mon livre avec plaisir pour y suivre l’évolution psychologique des personnages principaux. Il est découpé en quatre parties qui chacune culminent sur des scènes un peu plus « choc » mais pas choquantes, comme la naissance du bébé à la fin de la première partie. Les thèmes de la paternité et de la maternité reviennent à plusieurs reprises au fil du roman, chacun des principaux personnages se posant des questions par rapport à son enfant, l’une culpabilise, l’autre est en manque, l’autre court après une paternité qui idéaliserait son couple. Scanlon et Naomi forment un couple vraiment touchant et intéressant, j’ai ressenti un peu moins d’empathie avec Clay et Sequoia, les sécessionnistes. J’ai fait une ou deux grimaces à la lecture de phrases bancales dues visiblement à une traduction un peu rapide, sinon le style fluide et plein de finesse, avec un grand goût pour les descriptions qui touchent, notamment en ce qui concerne les parfums et les odeurs, m’a plutôt séduite. Pendant quelques jours, je ne pouvais sortir sans analyser toutes les émanations qui me parvenaient ! Une bonne pioche de rentrée, une de plus, à recommander aux fans de littérature américaine en particulier… Partez explorer l’Oregon de l’après 11-septembre !

Extrait : Elle se pencha, arracha une feuille et la fit tournoyer sous son nez en marchant, se rappelant les champs de menthe de la nuit passée. La nuit toute entière qui sentait la menthe.
Le premier café qu’elle vit était un vieux bungalow jaune, aux cadres des portes et fenêtres peints en vert cendré, avec SKUBRATS peint à la main en bleu paon au-dessus de la véranda. L’endroit était branché – tables en bois et chaises bancales dépareillées, le tableau noir du menu couvert de volutes et de fleurs dessinées à la craie de couleur – mais dégageait une merveilleuse odeur de café, de cannelle, de beurre, de mousse de lait fumant. Sa faim se réveilla. Elle commanda à la fille derrière le comptoir un déca au lait et un muffin à la carotte et s’assit à une table près de la fenêtre.

A retrouver, un avis plus bavard que le mien, et passionné, sur Les 8 plumes,  et ceux de Mrs B et de Myrtille, un peu plus mitigées…