Publié dans littérature Europe du Nord

Anne B. Ragde, Zona frigida

L’auteur : zonafrigidaAnne Birkefeldt Ragde est née en Norvège en 1957. Auréolée dans son pays d’origine des très prestigieux prix Riksmål, prix des Libraires et prix des Lecteurs pour sa « Trilogie des Neshov » (La Terre des mensonges, La Ferme des Neshov et L’Héritage impossible, trilogie vendue à plus de 80 000 exemplaires en France), Anne B. Ragde est une romancière déjà traduite en 20 langues. Après Un jour glacé en enfer et Zona frigida son dernier roman, La tour d’arsenic a paru aux éditions Balland.
357 pages
Edition : 10/18 (mai 2012)
Traduction : Hélène Hervieu et Eva Sauvegrain

Quand les lectures se font un peu moins emballantes, qu’un ou deux livres empruntés à la bibli restent sur le bord du chemin, l’idéal est de retrouver un auteur déjà éprouvé pour continuer à explorer son univers. Anne B. Ragde fait partie de mes valeurs sûres depuis la trilogie des Neshov, dont je vous ai parlé avec Terre des mensonges, mais pas les deux suivants, pourtant très bien aussi. J’y avais aimé sa façon de décrire le quotidien, en dévoilant les caractères des personnages, avec humour parfois, avec finesse toujours.
Zona Frigida emmène le lecteur en croisière au Spitzberg, où s’embarque Bea, une trentenaire un peu paumée qui exerce l’art du dessin et de la caricature. Les autres passagers viennent de tous horizons, mais Bea ne ressemble pas à la touriste moyenne, et tout en parlant à chacun, sympathise surtout avec l’un des membres de l’équipage. Ce qu’elle est venue chercher dans cette croisière n’apparaît pas immédiatement, mais au fur et à mesure que le bateau s’approche des zones glacées et de l’observation de la faune arctique, on commence à entrevoir ses motivations, une vengeance peut-être… Certains des autres passagers ne sont pas animés non plus du désir de contempler seulement des beaux paysages. Autant dire qu’il est difficile de faire autre chose que de dévorer le livre pour en savoir plus !
Comme, de plus, l’écriture est fluide, que les dialogues sonnent juste, et que les thèmes abordés sont intéressants, cela en fait un roman solide, bien équilibré entre drame, aventures et étude de mœurs. Si les tragédies des glaces vous tentent, n’hésitez pas embarquer !

Extrait : Je suis en voyage, me suis-je dit. Je n’ai plus d’identité. Celle-ci disparait quand on est loin de chez soi. On n’a pas de travail, pas de domicile, pas de livres sur des étagères qui permettraient aux gens de savoir ce que vous lisez et qui vous êtes. Personne ne connaît vos amis, ni les gens que vous côtoyez. Personne ne sait ce que vous gagnez, qui vous donne des cadeaux de Noël, si vous vous êtes fait opérer de l’appendicite. On ne voit que votre tenue de voyage, votre bagage à main. Très peu de gens sont capables de tirer des conclusions valables à partir de données aussi floues.
Mais moi, si. Je regarde les chaussures des voyageurs, leurs mains, leurs bijoux, leurs rides au coin des yeux. Je devine s’ils ont l’habitude de se déplacer, de faire la queue au restaurant. Tout le monde n’aime pas voyager, quitter son petit cocon. Leur attitude dévoile le but de leur voyage, s’ils doivent rencontrer quelqu’un ou s’ils partent pour le travail. Pour certains, c’est les deux. Eux, ils boivent du café et fument cigarette sur cigarette.

Les billets de A propos de livresEsperluetteMaeveVal

Publié dans photographes du samedi

Photographe du samedi (7) Géraldine Lay

Pas de photographe du samedi depuis le mois de décembre ! Et pourtant des dossiers sont prêts qui n’attendent qu’un petit coup de pouce pour être publiés… J’ai choisi aujourd’hui une photographe française. J’aime le léger décalage trouvé par Géraldine Lay pour chacune de ses photos, qui toutes racontent des histoires, à la manière des tableaux d’Edward Hopper. Une photographe qui a un vrai univers, c’est ce que j’aime ! Mais regardez d’abord :

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Géraldine Lay est née en 1972. Diplômée de l’Ecole Nationale Supérieure de la Photographie en 1997, elle vit et travaille à Arles. Après une formation aux métiers du livre à Nantes, elle commence en 1998 à travailler aux Editions Actes Sud où elle est aujourd’hui responsable de fabrication.

En 2003, elle participe à une exposition collective à Marseille, sous le titre d’Un mince vernis de réalité. En 2006, elle obtient la bourse d’aide à la création « Septembre de la Photographie 2006 » de Lyon, pour un travail de portraits réalisés dans les rues de Rome. Ce travail a été poursuivi lors d’un séjour à Helsinki en mai 2006, à Hambourg en février 2007, en Norvège en mars 2009 et obtient une bourse pour la série Les failles ordinaires. Elle participe à de nombreuses expositions, notamment aux Rencontres Internationales de la photographie d’Arles  2012.

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A voir : le site de la photographe… 

Publié dans littérature Europe du Nord, policier, premier roman

Jussi Adler Olsen, Miséricorde

misericordeL’auteur : Né à Copenhague, Jussi Adler-Olsen a étudié la médecine, la sociologie, le cinéma et la politique. Ancien éditeur, il connaît un succès sans précédent avec Département V, série qui compte déjà quatre tomes et qui a remporté les prix scandinaves les plus prestigieux. La série est en cours de traduction dans une trentaine de pays, et s’est déjà vendue à plus de 5 millions d’exemplaires en Europe. Le premier volet, Miséricorde, paru chez Albin Michel en octobre 2011, est suivi de Profanation (2012) et Délivrance (2013).
526 pages
Editeur : Albin Michel (2011)
Titre original : Kvinden i buret
Traduction : Monique Christiansen
Grand prix des lectrices de Elle 2012 (policier)


Retrouvant la brigade criminelle après un arrêt de travail, Carl Mørck se retrouve promu d’une étrange manière, puisque son nouveau bureau est au sous-sol, que son unique assistant n’est en rien un policier, et qu’il doit faire face à une pile de dossiers non résolus accumulés depuis des années.
L’affaire Merete Lyyngaard ne lui est pas inconnue, il s’agit d’une jeune femme politique qui avait disparu cinq ans auparavant lors d’une traversée entre Copenhague et Berlin. Le dossier comporte des zones d’ombre et des pistes manifestement négligées que notre héros se fait un plaisir de pointer du doigt, mettant ainsi en difficulté un collègue.
La personnalité très secrète de Merete est dévoilée parallèlement à l’enquête de Carl Mørck et de son inénarrable bras droit, Hafez el Assad, réfugié syrien au patronyme douteux, quoique semblable à celui d’un dictateur bien connu. Le duo improbable, voilà qui marche toujours bien dans les romans ou films policiers, et celui-ci ne déroge pas à la règle, ces deux personnages font tout le sel du roman. Mais n’allez pas croire que l’intrigue ne tient pas la route, elle est tout à fait haletante, et l’idée de poser le livre se fait de plus en plus difficile au fur et à mesure qu’on avance. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le suspense est bien maintenu jusqu’au bout, même si on a une petite longueur d’avance sur les enquêteurs. On se rongerait presque les ongles à se demander ce que va devenir Merete enfermée par des inconnus, qui s’acharnent à lui faire expier une faute qu’elle n’imagine même pas.
Enfin, que les âmes sensibles ne tournent pas aussitôt le dos, si les « méchants » le sont réellement, il n’y a pas entre ces pages de scènes insoutenables. C’est d’ailleurs à mettre au crédit de l’auteur, qui a réussi, sans que les années d’enfermement de Merete ne soient une partie de plaisir, à faire que le lecteur ne s’en trouve pas trop secoué, sauf à souffrir de claustrophobie.
Bref, encore une série que je vais devoir absolument suivre, et avec un grand plaisir ! Et que les amateurs de polars du nord n’ignoreront pas longtemps non plus, sans compter les adeptes de la série télévisée danoise The Killing, dont j’ai été ravie de retrouver l’atmosphère ici. 

Citation : Il ne savait pas grand-chose de la mort sinon qu’elle survenait quand on s’y attendait le moins, rapide comme l’éclair, puis infiniment tranquille une fois qu’elle avait frappé sa victime. En revanche, il connaissait sa violence et le sentiment d’impuissance qu’elle laissait derrière elle. Celui-là, il le ressentait tous les jours.

Lu aussi par Choco, Hélène, JoëlleLeiloona, Lystig, Val, et Yv le tentateur ! (Merci beaucoup !)

Publié dans littérature Europe du Nord, mes préférés

Per Petterson, Pas facile de voler des chevaux

pasfaciledevolerL’auteur : Avant de commencer à écrire, Per Petterson travaille durant plusieurs années comme ouvrier agricole, puis comme libraire et traducteur. En 1987, il publie un premier recueil de petites histoires non traduites en français. Les lecteurs français le découvrent lorsque les éditions Circé publient Jusqu’en Sibérie en 2002, puis Dans le sillage en 2005. En 2003, Pas facile de voler des chevaux obtient un très grand succès en Norvège, Allemagne et Grande-Bretagne et reçoit deux prix littéraires importants en Scandinavie. Il est traduit et édité par Gallimard en 2006, suivi de Maudit soit le fleuve du temps en 2010. Per Petterson vit dans un petit village norvégien isolé.
256 pages
Editeur :
Gallimard (2006) Existe en poche.
Traduction : Terje Sinding
Titre original :
Ut og stjaele hester

Pour un livre tiré de mes étagères (je n’ai pas dit de ma pile à lire, puisque ce n’est pas pour moi qu’il avait été acheté !), c’est une très bonne pioche, et je suis étonnée de ne pas l’avoir lu avant. Cet auteur apparaît d’abord un peu comme l’équivalent masculin d’Herbjorg Wassmo, entre grands paysages et sombres histoires de famille. Mais le paysage est différent, une région forestière du sud de la Norvège, proche de la frontière suédoise, et si l’histoire est imprégnée du sens de la famille, il ne faut pas y chercher d’aussi lourds secrets qu’avec son homologue des îles Lofoten. Quoique…
Le narrateur, un homme dans la soixantaine, vient de s’installer dans une maison isolée au milieu des bois pour y passer l’hiver. Cet endroit lui rappelle celui où il passait son enfance, notamment l’été de ses quinze ans, en 1948, où tout devait changer, entre amitiés adolescentes, premiers émois et surtout, au centre du roman, les relations entre père et fils. En effet, pour ces quelques semaines, sa mère et sa sœur étaient restées en ville et le jeune homme se sentait plus proche de son père, s’intéressait de plus près aux événements survenus quelques années plus tôt, pendant la guerre. Par courts tableaux, il évoque cet été, dont le souvenir est ravivé lorsqu’il fait connaissance de son voisin le plus proche, un homme un peu plus jeune que lui, qu’il reconnaît pour l’avoir côtoyé lors de ce fameux été.
Plein de sensibilité, le roman décrit d’une aussi belle manière la dérive des sentiments que des scènes forestières comme le flottage du bois sur la rivière. J’ai été touchée et emportée tout du long, alors que je craignais les sempiternels souvenirs d’enfance un peu mièvres. L’écriture comme la construction sont sobres, elliptiques. De très beaux passages m’ont enchantée, et une des rares fois où je commençais à trouver que les effets étaient un peu soulignés, tels une musique de film qui en rajoute sur l’image, l’auteur fait justement allusion à un film dont la grande scène change le destin du personnage, et il est le premier à s’en agacer. Comme dans la vie, le narrateur n’aura pas forcément une réponse précise à toutes les questions qui le taraudent, mais il sortira sans doute un peu différent de cette plongée dans ses souvenirs.

Extrait : Début novembre. Il est neuf heures. Les mésanges viennent se cogner à la fenêtre. Un peu assommées, il leur arrive de reprendre leur vol, mais parfois elles tombent et se débattent un moment dans la neige fraîche avant de retrouver l’usage de leurs ailes. Je me demande ce qu’elles peuvent bien venir chercher chez moi. Je jette un regard par la fenêtre donnant sur la forêt. Près du lac il y a une lueur rouge au-dessus des arbres. Le vent se lève. Je vois la forme du vent sur l’eau.

Les gens aiment bien qu’on leur raconte des choses avec modestie et sur le ton de la confidence, mais sans trop se livrer. Ainsi ils pensent vous connaître, mais ce n’est pas vrai. Ils connaissent des choses sur vous, ils ont appris certains détails, mais ils ne savent rien de vos sentiments ni de vos pensées, ils ignorent comment les événements de votre vie et les décisions que vous avez été amené à prendre ont fait de vous celui que vous êtes. Ils se contentent de vous attribuer leurs propres sentiments et leurs propres pensées ; avec leurs suppositions, ils reconstruisent une vie qui n’a pas grand-chose à voir avec la vôtre. Et vous êtes en sécurité. Si vous voulez rester à l’écart, personne ne peut vous atteindre. Il suffit de sourire poliment et de ne pas céder à la paranoïa ; malgré vos contorsions ils parleront de vous dans votre dos, vous ne pourrez pas l’éviter. Et vous feriez sans doute pareil.

Lu aussi par Athalie, Krole, Miss Bouquin, Moustafette, Papillon

Publié dans littérature Europe du Nord, sorti en poche

Sortie poche (8) : Le sang des pierres

sangdespierres_pocheJe les ai aimés, ils sortent en poche…
L’auteur :
Johan Theorin est né à Göteborg en 1963. Il est un journaliste et auteur. Il a passé tous ses étés dans l’île d’Öland au Sud-Est de la Suède où se situe l’intrigue de ses romans L’Heure trouble (Meilleur Roman Policier Suédois 2007), L’écho des morts, Le sang des pierres. La quatrième traduction, Froid mortel, vient de paraître chez Albin Michel.
528 pages
Editeur : LGF (30 janvier 2013)
Traduction : Rémi Cassaigne
Titre original : Blodläge

C’est déjà la troisième saison que je passe sur l’île d’Öland en compagnie de Gerlof Davidsson, oh, en tout bien tout honneur… il faut dire que Gerlof a atteint un âge respectable, même s’il n’en est pas à une contradiction près, et s’il décide de quitter la maison de retraite pour revenir dans sa petite bâtisse de pêcheur. C’est l’occasion pour lui de lier connaissance avec de nouveaux voisins : Peter Mörner, fraîchement divorcé, qui s’installe dans ce qui était une maison de vacances, Vendela Larsson pour qui aussi c’est un retour sur les terres de son enfance, à deux pas de la carrière où son père travaillait.
Le roman débute par une scène effrayante où Peter Mörner se trouve tout proche d’une mort atroce, puis revient quelques semaines auparavant. Ce procédé efficace n’augure pas cependant d’un thriller au rythme échevelé. Johan Theorin prend le temps de bien installer ses personnages, de nous les faire connaître et apprécier, ou non. On s’attache particulièrement à Peter et ses deux enfants ados, à sa fille qui doit subir de sérieux examens à l’hôpital. Peter doit aussi prendre en charge son père, personnage plutôt antipathique et attirant à lui toutes sortes d’ennuis. On suit aussi Vendela, une femme étrangement fascinée par les elfes. Car elfes bienfaisants et trolls maléfiques peuplent la lande, lui donnant une couleur fantastique à la mode du nord, jusqu’à la nuit de Walpurgis, sommet du printemps… et du roman.
Sur le thème des liens familiaux, cher à Johan Theorin, et en explorant un univers bien particulier amené par le père de Peter, ce roman noir m’a encore captivé, à peine un peu moins que le précédent (
L’écho des morts) qui reste mon préféré, et en attendant de lire le suivant !

Extrait : Gerlof sourit en voyant le papillon clair arriver devant lui sur la pelouse mais cessa de sourire en en apercevant un autre dans les herbes folles – sombre, presque noir comme  le charbon, avec des stries grises et blanches – dont il ne connaissait pas le nom. Une vanesse ? Ou un morio ? Il volait plus droit et atteignit la pelouse à peu près en même temps que le jaune. Puis ils voletèrent l’un autour de l’autre quelques secondes, en une danse printanière, avant de passer devant Gerlof et de disparaître derrière la maison.
Un jaune, un noir, qu’es-ce que cela signifiait ? Il avait toujours pris le premier papillon comme un signe annonciateur du reste de l ‘année : clair et plein d’espoir, ou sombre et de mauvais augure. Cette fois-ci, il ne savait pas à quoi s’en tenir. Comme si le drapeau qu’il avait hissé s’était d’abord mis en berne avant d’arriver jusqu’au sommet du mât.

 

Les avis de Brize, d’Hélène, de Lystig, de Mimi Pinson, de Paul Arre et de Sandrine

Publié dans littérature France

Valentine Goby, Banquises

banquisesL’auteur : Née en 1974,Valentine Goby est écrivain de littérature et de littérature jeunesse. Diplômée de Sciences-Po, elle a effectué des séjours humanitaires à Hanoi et à Manille. Enseignante, elle a aussi fondé l’Écrit du Cœur, collectif d’écrivains soutenant des actions de solidarité. Valentine Goby est lauréate de la Fondation Hachette, bourse jeunes écrivains 2002 et a reçu le prix Méditerranée des Jeunes, le prix du Premier Roman de l’université d’Artois, le prix Palissy et le prix René-Fallet en 2003 pour son roman La note sensible.
246 pages
Editeur : Albin Michel (2011)

Cette troisième lecture nordique est encore le fait d’un auteur français… (Décidément, il n’y a pas que Sylvain Tesson pour oser les solitudes glacées.) Du moins, c’est ce que je me disais au début, mais de solitude, il n’y en a pas vraiment pour Lisa qui part sur les traces de sa sœur, disparue au Groenland à l’âge de vingt-deux ans. Elle-même était alors adolescente, ses parents ont tout tenté pour retrouver la trace de Sarah, partie en 1982, alors qu’elle sortait d’une sévère dépression. C’est vingt-sept ans plus tard que Lisa entreprend ce voyage avec seulement quelques photos qui l’amènent dans un village groenlandais sinistré par la raréfaction du poisson. Pendant six semaines, elle s’installe chez le médecin local, une française, tourne en rond dans le village, attend qu’on veuille bien l’emmener à la pêche, attend que le volcan islandais ait fini de cracher ses cendres pour rentrer… Il a fallu attendre la deuxième partie pour arriver au Groenland, et finalement, j’ai trouvé cela plus ennuyant que lorsque Lisa racontait la réaction des parents atterrés par la disparition de leur fille, ne voulant pas y croire, leur attente désespérée.

Certes, le style est assez extraordinaire, rythmé, dense, prenant, mais n’a pas suffi à faire de ce livre un coup de cœur. Une lecture agréable, mais avec un sujet aussi fort, on devrait avoir plus à dire que ça : une lecture agréable. Or, si je me suis bien identifiée aux malheureux parents, je n’ai pas bien compris la sœur qui m’a paru se complaire dans l’auto-apitoiement, pour finalement tenter à plus de quarante-cinq ans un voyage de la dernière chance, où elle se cherche elle-même plus qu’elle ne cherche les traces de sa sœur. J’ai du rater quelque chose… mais ne suivez pas forcément mon avis et n’hésitez pas à jeter un coup d’oeil aux extraits qui donnent un aperçu de l’écriture.

Des extraits : Des portes automatiques trouent çà et là le béton, laissant voir des portions de la route circulaire, silhouettes floues, carrosseries de voitures et de cars Air France mal détourés dans l’obscurité -dehors, à vingt mètres de ce boyau, invisible, le plein jour. Au niveau supérieur, loin à hauteur de la piste de décollage, des vitres étroites taillent des triangles, des quadrilatères dans le ciel cru, dans le talus d’herbe fluo, les barbelés, les fuselages d’avion.

Elle ne rentre pas.
Le détective payé pour enquêter au Groenland n’a rien trouvé. Sarah a quitté Uummannaq par bateau et n’a jamais atteint Ilulissat, c’est tout ce qu’il sait, ce qu’on savait déjà depuis le sac à dos. Il a tenté de laisser des affiches aux RG, à la police de l’air et des frontières, aux compagnies aériennes, en vain, ou plutôt si, ils les ont prises et les plieront en cocottes ou en petits avions, joueront au morpion au verso, c’est tout : la fille est majeure. Alors de minces frontières commencent à séparer le père, la mère, Lisa. De fines cloisons par lesquelles ils se préservent les uns des autres, de la contamination, délimitant des territoires distincts, et des espaces ténus pour se frôler.

Tous les jours elle fait le tour du village, des rochers autour. Observe la morsure de l’eau sur la glace, sa progression. Elle prend des photos. Les failles s’ouvrent sur l’écran numérique, bleus dilatés heure après heure. Hors cadre les pêcheurs immobiles fixent l’eau. En eux la même béance, sûrement, la même déchirure. Regardant l’horizon, c’est eux qu’ils contemplent.

Je rejoins assez Aifelle, dépitée, mais les avis vont jusqu’au coup de cœur (que je comprends sans partager) ! AnneA propos de livres, ChocoClaraLeiloonaYv.

Publié dans littérature Europe du Nord, rentrée littéraire 2012

Audur Ava Olafsdottir, L’embellie

embellieL’auteur : Audur Ava Ólafsdóttir est née en 1958. Elle a fait des études d’histoire de l’art à Paris et a longtemps été maître-assistante d’histoire de l’art à l’Université d’Islande. Directrice du Musée de l’Université d’Islande, elle est très active dans la promotion de l’art.
Rosa candida, traduit pour la première fois en français, est son troisième roman après Upphækkuð jörð (Terre relevée) en 1998, et Rigning í nóvember (Pluie de novembre) en 2004, qui a été couronné par le Prix de Littérature de la Ville de Reykjavík. En France, Rosa candida a été finaliste du Prix Fémina et du Grand Prix des lectrices de Elle. Audur Ava Ólafsdóttir vit à Reykjavík. Elle écrit actuellement un nouveau roman.
400 pages
Editeur : Zulma (août 2012)
Traduction : Catherine
Eyjólfsson
Titre original : Rigning í nóvember (2004)

Je vous avais promis le grand Nord, voici une deuxième étape en Islande, pendant un automne bien arrosé.
La narratrice de ce roman, (jamais nommée au cours du livre) traductrice trentenaire un peu dépassée par la vie, réagit à peine lorsque le même jour, son amant lui signifie la fin de leur relation et son mari la quitte… Mais trois semaines après qu’il soit parti « avec le matelas ergonomique du lit conjugal, le matériel de camping et dix cartons de livres » elle n’est plus tout à fait la même, et ces trois semaines constituent la trame de ce roman léger et pétillant. Trois semaines où elle s’est vue confier la garde de Tumi, un petit garçon sourd de quatre ans, où elle a gagné deux fois à la loterie, où elle a eu affaire à différents animaux morts, où elle a entrepris un périple autour de l’Islande sous la pluie de novembre, où elle a fait de nombreuses rencontres…
Il faut parfois laisser une deuxième chance à un livre. Voici ma conclusion après la lecture de L’embellie. Je l’avais en effet emprunté à la bibliothèque et commencé en novembre, mais la narratrice un peu agaçante et l’histoire trop loufoque avaient eu raison de moi, et je l’avais rendu sans le finir. Pourtant, quand le père Noël me l’a apporté, (merci, merci !) je l’ai recommencé avec plaisir, et, allez comprendre, en relisant les mêmes pages avec un tout autre sentiment sur les personnages. Cette fois, je me suis laissée emporter sans m’attacher à repérer les comportements irrationnels de la narratrice, et j’ai aimé la fantaisie de l’histoire, jusqu’à en percevoir finalement la profondeur. En effet, beaucoup de choses restent non-dites, notamment ce qui s’est passé au moment des quinze ans de la jeune femme, mais l’on devine petit à petit et cela explique très largement sa personnalité. Les relations originales entre les différentes personnes, le voyage sur les routes islandaises balayées par la pluie, le petit garçon tranquille et plein de sagacité, la réflexion empreinte de légèreté sur la maternité, tout concourt à en faire un moment de lecture agréable. Il s’en dégage une philosophie de la vie originale et pleine d’humour : Inutile de leur dire que j’ai dans la voiture un excellent manuel illustré de dessins explicatifs, ça prendrait autant de temps d’y apprendre comment changer un pneu crevé que de se faire un rinçage colorant – l’une et l’autre opération se déroulant d’ailleurs en quatre étapes selon les schémas. Je ne vois aucune raison d’emmagasiner des connaissances qui ne serviront probablement jamais ou de me préparer à une éventualité qui n’arrivera pas. Nous mourrons tous un jour, mais il y a plein de gens qui s’en tirent toute leur vie sans jamais avoir eu à changer un pneu, j’essaie donc d’aviser en fonction des événements.
Bien sûr, ce livre n’a pas l’attrait de la nouveauté qu’avait Rosa candida que j’avais repéré pratiquement dès sa sortie en 2010, mais il est très savoureux tout de même. Sachant qu’il s’agit d’un roman qui précède Rosa candida, contrairement à l’ordre de traduction en français, rien d’étonnant à ce qu’il soit un petit peu moins bien « ficelé ». Ce sont aussi ses imperfections, quelques petites longueurs, quelques traits de caractère un peu flous, qui font son charme. Sans oublier les recettes qui sont regroupées à la fin, et où l’on retrouve l’humour bien particulier qui éclaire très joliment la grisaille de novembre de ce périple islandais.

En musique ! Quand je prépare un poulet au citron et aux olives, je mets Sahra de Khaled, quand je fais de la soupe au potiron, c’est Pinetop Perkins ; pour les épis de maïs grillé, Rubén Gonzalez, quand je me lance dans l’osso-bucco ou la bacalla alla livornese, c’est Gianmaria Testa ; Dvorak ou Liszt occupent mes oreilles quand je prépare des dios palacsinta, ces espèces de crêpes aux noix ; bien que je ne sois pas une fan de Strauss, je m’en accommode quand je confectionne des Puztertaler Kasuppe ; le pot-au-feu de mouton islandais est accompagné, lui, de quelque morceau emprunté à Bjarni Thorsteinsson ; avec le bortsch et les choux farcis de Moscou, je passe les suites symphoniques de Prokofiev. Ce n’est peut-être pas très original, mais je ne suis pas non plus la première à faire des choux farcis.

Elles ont aimé : A propos de livresClaraJostein et Val.

Elles sont plus mitigées : DasolaGwenLilibaPapillon et Sandrine.

Publié dans littérature France, policier, premier roman

Olivier Truc, Le dernier Lapon

dernierlaponL’auteur : Journaliste depuis 1986, il vit à Stockholm depuis 1994 où il est le correspondant du Monde et du Point, après avoir travaillé à Libération. Spécialiste des pays nordiques et baltes, il est aussi documentariste pour la télévision. Il est l’auteur de la biographie d’un rescapé français du goulag, L’Imposteur (Calmann-Lévy).
456 pages
Editeur : Métailié (septembre 2012)

Le thème de ce roman est on ne peut plus hivernal, et d’ailleurs je commence avec ce roman un cycle « La tournée des grands Nord » qui vous mènera dans différents pays proches du cercle polaire !
Partons d’abord pour le nord de la Norvège, qui se trouve être aussi le nord de la Suède et le nord de la Finlande, sans oublier la Russie toute proche. Mais pour les troupeaux de rennes, pas de frontières…
C’est un 10 janvier, à Kautokeino, en Laponie, que débute cette histoire. Ce jour-là, un tambour de chamane qui venait d’être légué au musée local disparaît, et deux policiers de la « police des rennes » sont désignés pour enquêter sur ce vol où les Samis sont les premiers soupçonnés. Klemet est policier, lapon et originaire de la région, contrairement à sa jeune collègue Nina, ce qui le met dans une position inconfortable plus d’une fois au cours de l’enquête, d’autant que les tensions entre communautés sont très vives. Le lendemain, c’est un éleveur de rennes qui est retrouvé mort et mutilé près de son abri qui semble avoir été fouillé. Les deux affaires sont peut-être liées, et elles vont mener Klemet et Nina à pousser leurs investigations dans plusieurs directions, jusqu’en France, chez le légataire du tambour, chez les éleveurs de rennes, parmi lesquels des activistes ou le mystérieux Aslak, ou à l’institut de géologie minière. Mais rien n’est facile, d’autant qu’un de leurs collègues semble plutôt empressé de leur mettre des bâtons dans les roues… (dans les skis !)
Savez-vous pourquoi en Laponie, on attend la date du 11 janvier avec impatience ? Que les tambours lapons racontent des histoires ? Que les Lapons ont été persécutés de tout temps par les religieux venus les convaincre d’abandonner leurs croyances animistes ? Que le sous-sol de la Laponie regorge de métaux rares ? Que l’édification de frontières a perturbé l’élevage des rennes ? Savez-vous ce que sont un joïk, un gumpi ?
Ce roman parfaitement bien construit mêle harmonieusement l’enquête à des connaissances très pointues sur la Laponie. Les personnages sont nombreux mais bien caractérisés et les suspects ne manquent pas, ni les inconnues qui jalonnent la résolution de l’énigme. Magnifiques paysages et personnages hors du commun, tout concourt à rendre ce livre passionnant. Je rejoins tout à fait les avis ci-dessous et classe sans hésiter ce roman parmi les très bonnes surprises de la rentrée ! J’ajoute que l’écriture qui me faisait penser au début que c’était bien traduit, avant de me souvenir qu’il s’agissait d’un roman français, l’écriture donc est tout à fait à la hauteur de la complexité du récit. Bravo à Olivier Truc pour ce premier roman !

Citation : Klemet était recueilli, les yeux plissés. Le soleil avait de la difficulté à décoller. Il demeurait à proximité de l’horizon. Klemet paraissait maintenant observer son ombre dans la neige comme s’il découvrait une magnifique œuvre d’art. Puis les enfants se remirent à jouer, des adultes à se taper les mains ou à sauter sur place. Le soleil avait tenu parole. Tout le monde était rassuré. L’attente, quarante journées sans ombre, n’avait pas été vaine.

Lu déjà par Aifelle, Alain, Cathe, Dasola, Dominique, Emeraude, Keisha, Michel et Yv.

Retrouvez d’autres polars dépaysants surcette page spéciale

Publié dans photographes du samedi

Photographe du samedi (6) Rune Guneriussen

Cette fois ce sera vraiment le dernier photographe du samedi pour 2012 ! je cherchais des photos pour illustrer ma lecture du moment, et je suis tombée en admiration devant les clichés de ce photographe norvégien ! La lumière qui évoque l’hiver polaire, les files de lampes qui diffusent une douce lumière, les forêts nordiques, tout se combine pour donner un effet magique. Ces photos vous plairont, j’en suis sûre !

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Rune Guneriussen est né en 1977 en Norvège. Il a fait ses études au Surrey Institute of Art & Design en Angleterre. Il vit et travaille dans l’est de la Norvège. Son travail combine photo, sculpture et installations. Il se sert de la nature et de sites qui l’inspirent pour ses installations, dans différents lieux de Norvège. L’objet, l’histoire, l’espace et l’heure du jour, très importante, se combinent dans ses clichés, dans un mélange original entre nature et culture. Son travail est fait uniquement sur le site et non par des effets numériques.

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Publié dans littérature Europe du Nord, mes préférés, sorti en poche

Sortie poche (2) : Cent ans

Je les ai aimés, ils sortent en poche !
L’auteur : Herbjørg Wassmo est née en 1942, dans l’extrême Nord de la Norvège. Ses romans et nouvelles sont empreints de l’atmosphère de ces régions septentrionales. Les lecteurs français la découvrent surtout avec Le Livre de Dina, une fresque flamboyante, qui se déroule dans la région natale de l’auteur, au milieu du XIXe siècle. Traduite en 24 langues, l’œuvre de Herbjørg Wassmo a été récompensée à maintes reprises.
600 pages
Editeur : 10/18 (octobre 2012)
Traduction : Luce Hinsch
Titre original : Hundre år

Coup de cœur ! Que sait-on de ses propres arrière-grands-mères ? Dans le cas d’Herbjørg Wassmo, la curiosité de l’écrivain s’éveille lorsque sa fille trouve une publication parlant d’un retable dans la cathédrale des îles Lofoten. Le peintre, très doué, était un pasteur, et le modèle une certaine Sara Susanne Krog, qui n’est autre que l’arrière-grand-mère maternelle de Herbjørg Wassmo. Elle se lance dans des recherches sur sa famille, s’inspire librement de ce qu’elle peut en retrouver, poussée par le fait que cent ans exactement la séparent de Sara Susanne, et aussi peut-être parce qu’il est temps pour elle d’évoquer des souvenirs douloureux de sa propre enfance.
Elle retrace donc un siècle, de 1860 à 1960 environ, entremêlant différents épisodes de l’histoire familiale, commençant dans le Nord avec Sara Susanne, son arrière-grand-mère, qui épouse Joannes Krog parce que sa famille peine à nourrir de trop nombreuses bouches. Elle-même aura de nombreux enfants, dont Elida, qui quittera les Lofoten pour Kristiania, avant qu’elle ne devienne Oslo, pour faire soigner son mari gravement malade. L’une de ses filles, Hjørdis, reviendra dans le nord et sera la mère de la petite Herbjørg.
Rassurez-vous, on ne se perd pas du tout dans la généalogie, et cette saga familiale vue du côté des femmes, mais également de leurs relations avec les hommes est tellement passionnante que je n’ai pas vu filer les 560 pages ! (en version brochée)
C’est aussi l’histoire des régions les plus septentrionales de la Norvège qui est retracée, avec l’arrivée des premières technologies, voitures, téléphone, mais aussi les guerres et la façon dont les lapons et les gens du nord étaient peu considérés par les norvégiens du sud. Des évènements familiaux qui pourraient sembler communs prennent un tel relief que le lecteur les anticipe avec impatience : une nuit de noces, une naissance difficile, un déménagement, une maladie, peuvent avoir des conséquences funestes ou heureuses sur les générations suivantes. On imagine bien à la lecture comment l’auteur a fait parler photos, documents et objets de famille, ainsi que des souvenirs glanés ici et là, et elle le fait d’une manière qui force l’admiration. Il faut découvrir aussi comment le goût de la littérature s’est transmis dans la famille en commençant par les lectures à voix haute de Sara Susanne qui faisaient le bonheur de la maisonnée…

J’ai lu vraiment avec enthousiasme ce roman qui comporte des moments particulièrement forts que je ne dévoilerai pas, en vous donnant un seul conseil : lisez-le…


Extrait : Il y avait un type à Kristiania dénommé Schreiner à qui le Parlement avait donné de l’argent pour décrire l’anatomie des Lapons de Tysfjord. Une drôle d’occupation pour un homme dans la force de l’âge. Peder avait raconté à Fredrik que sa famille avait même dû se déshabiller. Ils avaient attrapé sa mère un jour qu’elle revenait de la montagne. Sans même lui donner le temps de s’arranger ni de se reposer, ils l’avaient forcée. D’abord, ils avaient essayé de l’amadouer, puis ils lui avaient donné quelques perles de verre dans un cornet en papier. Quand elle avait refusé la verroterie et s’était mise à les repousser et à pleurer, ils l’avaient fait entrer de force dans le chalet et l’avaient pesée et mesurée quand même. Il avait tout vu des hauteurs où il s’était caché jusqu’à leur départ. Quand sa mère lui avait dit qu’ils allaient revenir pour mesurer le reste de la famille, il s’était enfui pour échapper à cette humiliation.