Publié dans photographes du samedi

Photographe du samedi (30) Alexander Gronsky

A la suite de la lecture de Tout ce qui est solide se dissout dans l’air, j’ai eu envie de savoir d’où venait sa très belle couverture. Il s’agit d’une photo recadrée d’Alexander Gronsky. L’auteur le cite d’ailleurs parmi d’autres photographes qui l’ont inspiré à la fin du roman.
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Alexander Gronsky est né à Tallinn en 1980 et vit actuellement à Riga (vous réviserez vos pays baltes, s’il vous plaît !). Une de ses séries de photos est intitulée « Less than one » parce qu’il s’est intéressé aux paysages de Russie dans des régions où la population est inférieure à une personne au kilomètre carré.
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Northern Port II, 2011
Northern Port II, 2011

alexander-gronsky-6Il a aussi travaillé sur les banlieues de Moscou enneigées, et ça correspond bien au roman de Darragh McKeon, en donnant, par une image somme toute esthétique, plus qu’une idée des conditions de vie difficiles des habitants de ces quartiers. Alexander Gronsky s’est ensuite intéressé à la Chine, à photographier les lisières des grandes villes comme Shangai et Shenzen (photos que je n’ai pas choisies ici). Ses travaux ont reçu plusieurs prix. 

alexander-gronsky-9alexander-gronsky-10alexander-gronsky-11alexander-gronsky-12D’autres photographes ici et chez Choco (Grenier à livres).

Publié dans littérature îles britanniques, premier roman, rentrée littéraire 2015

Darragh McKeon, Tout ce qui est solide se dissout dans l’air

toutcequiestsolideRentrée littéraire 2015
L’auteur :
Né en 1979, Darragh McKeon a grandi aux environs de Dublin. Passionné de théâtre, il dirige une troupe et voyage en Europe avec sa compagnie. Parallèlement, il commence l’écriture de Tout ce qui est solide se dissout dans l’air. Ce roman est aussitôt salué par ses pairs, Colum McCann et Colm Tóibín en tête, et par la critique. Darragh McKeon vit aujourd’hui à New York.
424 pages
Éditeur : Belfond (20 août 2015)
Traduction : Carine Chichereau
Titre original : All that is solid melts into air.

Moscou, avril 1986. Le jeune Evgueni, prodige du piano de neuf ans, prépare son entrée au Conservatoire, grâce au soutien de sa mère et sa tante, qui ne reculent devant aucune privation. Toujours à Moscou, Grigori, un chirurgien de talent, se complaît dans sa solitude. En Ukraine, un jeune garçon, Artiom, se lève de bon matin pour aller chasser pour la première fois avec son père.
Un premier roman irlandais qui se passe en Russie soviétique, un roman choral où les personnages ne sont pas trop nombreux, une situation dramatique qui suffirait à poser les bases d’un très bon roman, mais à laquelle l’écriture donne une force qui sort du commun, voici quelques mots qui pourraient définir ce livre.
Ce n’est pas un terme que j’emploie souvent, mais on peut dire que le roman est porté par un vrai souffle romanesque, qui emporte les personnages vers leur destin. Il s’agit dès les premières pages de la catastrophe de Tchernobyl, de son impact sur l’environnement et sur la population, maintenue dans l’ignorance totale par l’état soviétique qui ne veut pas admettre ses erreurs, mais aussi d’une histoire d’amour, des premiers soubresauts de la pérestroïka, et de l’avenir des enfants de Pripiat et de Moscou.
C’est un de ces romans où il faut se ménager de nombreuses pauses pour ne pas quitter son atmosphère, tout en faisant durer le plaisir du texte. Le style allie sobriété et poésie, et fait souvent affleurer l’émotion sans chercher à extirper des larmes à tout prix. Dire que l’auteur est tout jeune encore… Il dit avoir admiré Danseur de Colum McCann et s’être senti « autorisé » à écrire sur un pays qui n’est pas le sien grâce à ce roman. J’avoue que j’adore ces textes où un auteur occidental embrasse un aspect de cet immense pays qu’est la Russie (et je prévois d’en faire le thème d’un billet prochainement).
J’applaudis en tout cas ce premier roman qui m’a emballée !


Citations :
Pourtant, quand il est d’humeur, il reconnaît volontiers que tout ça ressemble aux stratégies d’un enfant unique : créer un monde imperméable aux autres, en cloisonnant hermétiquement vos passions, à la manière de l’oxygène dans les bouteilles qu’utilisent les anesthésistes du bâtiment. Alors il est à son aise.

Artiom se demande à nouveau de quoi ils ont l’air, depuis là-haut. Deux garçons assis sur un toit en tôle usé, verdi. Du ciel, tout doit paraître écrasé, tel des surfaces planes. De grands champs carrés. D’étroites routes minces. Le cercle du silo à grain. Il aimerait savoir ce que les soldats pensent d’eux. Ils doivent se dire que ces petits gras-là n’ont vraiment pas grand-chose à faire, qu’ici on est bien loin de l’action.

Parfois, Maria relève la tête et une journée s’est écoulée, parfois, c’est un mois. Presque tous les soirs, Alina, sa sœur, lui demande comment ça s’est passé, aujourd’hui, et elle répond : « Rien de spécial. » Et ils s’additionnent, ces jours sans rien de spécial. Quand on se retourne sur eux, même deux semaines plus tard, on n’y découvre pas le moindre signe distinct.

Un grand merci à Babelio pour cette opération Masse critique.

Publié dans non fiction, rentrée littéraire 2014

Olivier Rolin, Le météorologue

meteorologueL’auteur : Né en 1947, Olivier Rolin a passé son enfance au Sénégal. Il est diplômé de l’ENS. Il a été journaliste, puis éditeur. Son œuvre est constituée d’une vingtaine de romans, dont les très remarqués L’Invention du monde (1993), Port-Soudan (1994, prix Femina) et Tigre en papier (2002, prix France Culture). Il a également écrit des récits de voyage et des reportages, notamment en Amérique du Sud, et en Europe de l’est.
224 pages
Éditions du Seuil (septembre 2014)

Aujourd’hui, je tente un petit retour vers les billets de lecture, ou quelque chose qui va du moins essayer de ressembler à un avis sur ce livre. Je dois avoir du mal avec la chaleur, j’ai l’impression de ne pas réussir à aligner deux mots, et j’ai bien peur que ça n’aille pas en s’arrangeant !
Retour aussi avec Olivier Rolin que je ne connais que par Bakou, derniers jours. Retour encore en Russie où l’auteur a beaucoup voyagé, mais dans des régions beaucoup plus septentrionales que l’Azerbaïdjan, à savoir les îles Solovki, des îles en plein océan glacial arctique, en gros au nord-est de la Finlande. C’est là que le météorologue Alexeï Vangengheim fut confiné, sur ordre de Staline, pendant de longues années, avant de disparaître. Sort qu’il a malheureusement partagé avec des millions d’autres, du prêtre à l’étudiant, du paysan au médecin. Pourquoi Olivier Rolin a-t-il choisi de parler de ce scientifique plutôt que d’un autre disparu ? Cet homme n’a rien de grandiose, d’extraordinaire, son destin n’a rien de particulièrement original, si ce n’est son métier d’observateur de nuages, mais aussi de chercheur pour les débuts de la conquête spatiale. Olivier Rolin est tombé sur des séries de dessins que Vangengheim avait fait en captivité pour sa fille, qui lui ont donné envie de mieux le connaître. Ils sont d’ailleurs reproduits en fin de livre, c’est là une très bonne idée.
L’auteur revient sur la jeunesse, la famille, les études, le travail d’Alexeï, puis sur les événements qui conduisent à son arrestation, une dénonciation d’un collègue envieux, probablement. « C’est un innocent moyen » dit-il, mais la machine stalinienne est telle qu’il ne proteste pas de manière trop forte contre son arrestation arbitraire, de crainte de représailles contre sa femme et sa fille. Il restera toujours soviétique dans l’âme et persuadé que l’erreur va être réparé, et qu’il sera libéré.
J’ai, comme dans le premier récit d’Olivier Rolin que j’ai lu, apprécié le style assez détaché et tranquille, les petites notations personnelles, le vocabulaire recherché, l’usage immodéré des parenthèses, le tout lié à une recherche documentaire solide. C’est franchement passionnant, et comme bien souvent, un destin individuel permet d’en comprendre autant, sinon plus, qu’un essai qui reviendrait de manière exhaustive sur cette période noire de la Russie. Cela complète aussi d’autres de mes lectures, je pense notamment à L’homme qui aimait les chiens, roman de Leonardo Padura à propos de l’assassinat de Trotsky sur ordre de Staline.

Extrait : Une chapelle de bois assez cabossée au bout d’une petite langue rocheuse. En-dessous, une estacade écroulée. Plus loin, les restes d’un môle rustique plongent sous l’eau, gabions de tronc d’arbres emplis de pierre. Le chemin côtier emprunte le tracé de la bretelle ferroviaire qui menait de la gare jusqu’à l’entrée du camp. On voit encore, enfoncées dans le sol sableux, des traverses, et sur les côtés les pierres du ballast. (Émotion de voir se matérialiser des choses qui viennent de la double immatérialité du passé et des lectures : ce qui est advenu il y a très longtemps, que je ne connais que par des livres, en voici la trace concrète, ici et maintenant.) A la descente des wagons, on était accueilli à coups de poing et de crosse, d’après les souvenirs de l’écrivain Oleg Volkov.

Repéré chez Dominique et Papillon. Sandrine et Alex l’ont lu récemment aussi.
Participation de juin au projet non-fiction de Marilyne (in extremis !)

Publié dans littérature France, non fiction

Olivier Rolin, Bakou, derniers jours

bakouderniersjoursL’auteur : Né en 1947, Olivier Rolin a passé son enfance au Sénégal. Il est diplômé de l’ENS. Il a été journaliste, puis éditeur. Son œuvre est constituée d’une vingtaine de romans, dont les très remarqués L’Invention du monde (1993), Port-Soudan (1994, prix Femina) et Tigre en papier (2002, prix France Culture). Il a également écrit des récits de voyage et des reportages, notamment en Amérique du Sud, et en Europe de l’est.
149 pages
Éditeur : Points (2011)

Vous allez croire que j’ai lu des daubes avant ce livre, si je vous dis que ça m’a tout d’abord fait plaisir de lire quelque chose d’aussi bien écrit, et pourtant, c’est bien la première impression que j’ai notée… L’idée de ce récit est aussi superbe qu’intrigante. Ayant écrit son propre suicide dans une nouvelle de Suite à l’hôtel Crystal, suicide qui devait intervenir en 2009 à Bakou, Olivier Rolin décide de revenir dans cette ville pour y passer quelques temps, à cette date précise (voir l’extrait en-dessous qui le dit bien mieux que moi)
L’hôtel Apchéron n’existe plus, mais il trouve à se loger, et parcourt la capitale de l’Azerbaïdjan en essayant d’utiliser au mieux les quelques bribes de russe qu’il connaît. Enfin, j’aimerais déjà en connaître autant, et j’ai adoré découvrir quelques mots de vocabulaire aussi utiles que tchimadan (valise) ou chchouka (brochet, moins utile) ici ou là. Les nombreuses citations, les souvenirs et les photos qui émaillent le livre ajoutent à l’impression de tenir un petit récit de voyage tout à la fois parfait et dérisoire. Car l’auteur fait preuve d’un sens de l’humour et de l’auto-dérision qui marche totalement avec moi, mêlé à un don certain pour l’observation.
Les paysages urbains, l’architecture, les petites gens et autres rencontres de voyages, apparaissent sous la plume d’Olivier Rolin comme sous le coup de crayon d’un dessinateur de talent. Je me reconnais dans sa manière de flâner dans une ville en repérant des endroits qui lui en rappellent d’autres, ailleurs, vus il y a plus ou moins longtemps, et plus ou moins loin : à Lisbonne, à Paris… Quel plaisir aussi que son goût (fugace) pour les grands restaurants sinistres et vides, et autres joyeusetés réservées aux touristes !
Les réflexions qui naissent des balades en ville sont aussi passionnantes, qu’il s’agisse de références littéraires sur les villes englouties ou sur le pétrole, de l’idée que la littérature en parlant du présent est une conséquence du futur, tout est intelligent, vif et malicieux. Les menus propos sur la mort disséminés ici et là, « derniers jours à Bakou » obligent, ne manquent pas d’intérêt non plus.
Mais que n’ai-je découvert cet auteur plus tôt ? Enfin, la bonne nouvelle est qu’il m’est encore possible de lire de nombreux autres livres de lui !

Les premières phrases : En 2003, de retour d’Afghanistan, j’avais dû m’arrêter à Bakou, Azerbaïdjan. Je logeai dans un hôtel portant le nom, Apchéron, de la péninsule sur laquelle est construite la ville. J’écrivais alors Suite à l’hôtel Crystal un livre composé d’une quarantaine d’histoires se déroulant dans des chambres d’hôtels à travers le monde. Le nom de l’Apchéron, si proche de celui du fleuve des morts de la mythologie grecque, me suggéra l’idée d’y mettre en scène mon propre suicide. La notice biographique sur la couverture du livre mentionnait mes lieux et dates de naissance et de mort : Boulogne-Billancourt, 1947 – Bakou, 2009. Depuis 2004, j’étais donc mort en 2009 à Bakou, dans la chambre 1123 de l’hôtel Apchéron. À mesure que se rapprochait cette fatidique année 2009, les recommandations se faisaient plus pressantes : surtout, si par hasard tu es invité à Bakou en 2009, n’y va pas ! Ces amicales mises en garde firent évidemment naître en moi l’idée qu’au contraire je devais m’y rendre pour honorer une sorte de rendez-vous, et y demeurer assez longtemps pour laisser à la fiction de ma mort sur les bords de la Caspienne une chance raisonnable de se réaliser.

Lu pour le projet non-fiction de Marilyne.

Publié dans littérature France, sorti en poche

Alice Zeniter, Sombre dimanche

sombredimancheL’auteur : Alice Zeniter est née en 1986, en Basse-Normandie. Normalienne, elle a enseigné un an en Hongrie. Elle est l’auteur de deux romans dont le premier, Deux moins un égale zéro, a été publié lorsqu’elle n’avait que 16 ans. Elle écrit également pour le théâtre, et collabore à la mise en scène.
254 pages
Editeur :
Le livre de poche (2015)
Prix du livre Inter 2013

Dans la série : les livres que j’ai commencés une fois, abandonnés, puis lus avec plaisir au deuxième essai, voici Sombre dimanche ! Une chanson hongroise particulièrement triste, chantée chaque année par le patriarche de la famille Mandy, est suivie, chaque année aussi, d’une cuite monumentale… Cette chanson commence ce roman, et lui donne son titre. Vues depuis la petite maison de bois posée au milieu d’un entrelacs de rails, près de la gare de Budapest, ces chroniques familiales, joliment tournées, s’étalent sur plusieurs décennies. Il faut s’attendre, du moins au début, à des chapitres un peu décousus, avant que la mise au point se fasse exclusivement sur Imre.
Imre est né à la fin des années 70 et c’est de son point de vue de frère, fils et petit-fils que la famille est auscultée, et en grandissant le garçonnet, devenu jeune homme, met bout à bout des bribes de ce qu’on veut bien lui expliquer de la vie. Et la Budapest des années 80, mais aussi des années 50, se dévoile aux yeux du lecteur, et le point de vue du petit garçon qui ne voyait pas plus loin que son jardin « ferroviaire », va s’élargir à l’Europe.
J’ai aimé la douce nostalgie qui court entre les pages, et les fréquents retours sur les épisodes de la légende familiale incompréhensibles pour Imre, qui trouvent petit à petit leur explication. Puis les événements de 1989 surviennent, en même temps que l’entrée brutale d’Imre dans l’âge adulte, à cause d’un drame familial.
Un brin de fantaisie, des personnages authentiques, la grande histoire qui traverse la saga familiale, ces ingrédients font de ce roman une lecture tendre et attachante.

Citations : Le grand-père connut ainsi sa première grave déception patriotique. Il avait toujours pensé que seules les invasions successives avaient empêché la Hongrie de devenir le pays édénique dont il rêvait. Sans les Turcs, sans les Autrichiens, sans les Allemands, sans les Russes, le génie national s’épanouirait enfin, pensait-il. Les ratés du gouvernement Antall le plongèrent dans une amertume dangereuse.

Plusieurs choses avaient déterminé son rapport à la religion très tôt dans son enfance. Premièrement, le fait que Dieu lui ait pris sa grand-mère sans consultation préalable. Deuxièmement, le fait que Zsolt possède une médaille de la Vierge et pas lui.

plldpLes avis de Inganmic, Jostein, Papillon, Val et Zarline
Sélectionné pour le Prix des Lecteurs du Livre de Poche. 

Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman

Janet Skeslien Charles, Les fiancées d’Odessa

fianceesdodessaL’auteur : Originaire du Montana, Janet Skeslien Charles habite à Paris depuis 1999 et travaille à la Bibliothèque américaine. Elle a vécu deux ans à Odessa où elle a enseigné l’anglais dans le cadre d’un programme de la fondation Soros. Cette expérience lui a inspiré ce premier roman mordant, déjà publié dans une douzaine de langues.
415 pages
Editeur : Liana Levi (2012)
Titre original : Moonlight in Odessa
Traduction : Adelaïde Pralon

Pour Daria, vingt-cinq ans, qui vit avec sa grand-mère Boba, Odessa est la plus belle ville du monde, avec son opéra, son célèbre escalier descendant vers la mer… Daria a de plus réussi à décrocher un poste où ses compétences en anglais lui sont bien utiles. Certes, son recrutement s’est fait sur un malentendu, si on peut appeler ça comme ça, mais Daria est bien assez forte pour s’en sortir sans se laisser faire. Elle trouve ainsi un deuxième travail pour le soir et les week-ends, elle épaulera Valentina qui a monté un site de rencontres entre américains et belles ukrainiennes qui veulent obtenir un visa pour le pays de leur rêves. Daria sert d’interprète, sans être intéressée pour elle-même. Jusqu’au jour où la misère pesante d’Odessa, les conseils de ses proches, les belles lettres d’un aspirant au mariage finissent par la convaincre…
La première partie, à Odessa, est très dépaysante, le pays est ausculté sans omettre les détails quotidiens qui font qu’il y a un tel fossé entre notre vie de tous les jours et celle d’une femme ukrainienne. « 
Certains de nos bus venaient d’occident où ils avaient été retirés de la circulation pour fuites ou autres problèmes mécaniques. Souvent les passagers vomissaient ou s’évanouissaient à cause des gaz d’échappement qui rentraient dans le compartiment. Asphyxiés par la misère. » Les habitants d’Odessa ont besoin d’une bonne dose d’humour pour affronter cette vie de tous les jours et l’auteur trouve toujours le bon équilibre entre sourire et empathie.
La deuxième partie se passe aux Etats-Unis, et le sujet des unions pour raisons économiques, des petits arrangements avec la vérité des futurs maris, de la déconvenue de jeunes femmes diplômées qui passent pour des potiches, tout juste bonnes à faire la cuisine et le ménage, est très bien évoqué. Le constat est cependant nuancé, rien n’y est tout noir ou tout blanc, et cela rend le roman passionnant. Il m’a rappelé les nouvelles de Sana Krasikov, L’an prochain à Tbilissi que j’avais beaucoup appréciées aussi. J’aurais aimé suivre certaines des femmes de ces nouvelles plus longtemps, et c’est chose faite avec une autre auteure tout aussi talentueuse, et un personnage plein de ressources auquel on s’attache bien volontiers.

Extrait : Mon arrière-grand-mère, ma grand-mère et ma mère avaient eu chacune une fille et pas de mari. Je me demandais si c’était dans nos gènes. Ou à cause de la malédiction. Et si je connaîtrai le même sort. Si on pouvait échapper à son destin ou s’il ne finissait pas par nous rattraper.

Lu par Aifelle (merci beaucoup !), Esperluette et Theoma.

Le blog de l’auteur.

Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, sorti en poche

Sortie poche (11) : La femme du tigre


femmedutigre_pocheJ’ai aimé et je vous rappelle ce roman !
L’auteur :Téa Obreht est née à Belgrade en 1985. Après avoir vécu à Chypre et en Égypte, elle réside aux États-Unis depuis l’âge de douze ans. Ses textes ont été publiés par le New Yorker et The Atlantic et figurent dans l’anthologie des Best American Short Stories. La Femme du tigre a reçu l’Orange prize.

432 pages
Editeur : 
LGF (6 mars 2013)
Titre original : The tiger’s wife
Traduction :
Marie Boudewyn

Dès les premières pages, j’ai été sensible à la musique des mots. C’est plus ou moins remarquable selon les écritures, là c’est quelque chose qui m’a frappée, un rythme, une scansion qui donne envie de prononcer des paragraphes à voix haute. Le conte n’est jamais très loin, et pourtant le début du roman est bien ancré dans la réalité : Natalia et son amie Zora, médecins toutes deux, passent la frontière pour aller soigner et vacciner des enfants laissés orphelins par la guerre, des enfants « de l’autre camp » d’ailleurs, mais heureusement le conflit est terminé. Les deux jeunes femmes ont pratiquement toujours connu cette ex-Yougoslavie en guerre, et la paix revenue, les remarques concernant l’appartenance à un côté ou l’autre, selon la conviction religieuse, selon la consonnace des noms, fusent encore, montrant que la reconstruction sera longue. L’un des thèmes du roman concerne donc les ravages hérités d’une guerre, surtout s’il s’agit d’un conflit interne, qui n’est jamais vraiment terminé. Un des autres thèmes est la transmission familiale. Au moment même où Natalia attend à la frontière, elle apprend la mort de son grand-père, et ses souvenirs remontent à la surface, de la promenade hebdomadaire avec lui au zoo, aux histoires racontées, comme celle de l’homme-qui-ne-mourra-pas, ou celle du tigre échappé du zoo de la ville.
Le ton est original, sans clichés, l’alternance entre le quotidien de Natalia auprès des enfants malades, ses souvenirs d’enfance et les histoires entendues, est habilement menée. Natalia doit d’abord retrouver les vêtements et effets personnels de son grand-père dans un hôpital presque déserté, car durant les quarante jours de l’âme, les quarante jours après la mort, il faut garder dans la maison ses effets personnels auprès duquel le défunt vient chercher du réconfort. Voici une des croyances qui émaillent le récit, mais la plus belle histoire sera celle de la femme du tigre, celle que Natalia devra aller trouver dans le village de naissance de son grand-père. Elle saura ainsi pourquoi il était à ce point attaché à l’exemplaire du Livre de la Jungle qu’il avait toujours dans sa poche.
L’après-guerre est davantage évoqué que la guerre, qui, correspondant à l’enfance de la narratrice, reste effleurée. Il est intéressant de voir comment la guerre est perçue, du point de vue d’une enfant relativement préservée, mais ce sont surtout les légendes qui font tout le sel de ce roman, et c’est elles que Natalia doit affronter pour entrer dans l’âge adulte. Histoires et superstitions, mythes et souvenirs s’enchaînent, digressent, se rejoignent, se répondent, s’entremêlent à la réalité, au grand émerveillement du lecteur. Les descriptions sont également très belles et très visuelles, les personnages foisonnants.
L’âge ne fait rien à l’affaire, mais imaginer que Tea Obreht n’avait que 25 ans et qu’elle a écrit ce livre, ça force l’admiration, tout de même ! Voilà, j’ai l’impression d’être un peu partie dans tous les sens en évoquant
La femme du tigre, mais je vous recommande de laisser une petite place pour lui sur vos étagères…

Extraits : Notre éloignement du théâtre des combats nous donnait l’impression de mener une vie normale. Cependant, les règles nouvellement instaurées provoquèrent un changement d’attitude que n’avait pas prévu l’administration. Les responsables pensaient : ordre, contrôle, terreur et soumission – ils eurent droit au laisser-aller généralisé et à la folie douce. Sur le capot de voitures stationnées le long du boulevard en une file qui n‘en comptait parfois pas moins d’une dizaine, des adolescents prirent l’habitude de boire toute la nuit au mépris du couvre-feu. Il arrivait à des commerçants de fermer leur boutique à l’heure du déjeuner, d’aller au café et de n’en revenir qu’une semaine plus tard. Un jour qu’on se rendait chez le dentiste, on l’apercevait justement en bras de chemise chez un voisin, une bouteille de vin blanc à la main, alors on se joignait à lui, ou bien on rentrait à la maison.

Peu après apparaissent des maisons : d’abord une ferme inhabitée au toit de tôle, au grenier pourvu de fenêtres qui donnent sur la route. De la vigne vierge a poussé dans le jardin et envahi le haut du verger. Au-delà du tournant, vous serez sans doute surpris de voir un homme au cheveux blancs assis sur le seuil de la maison suivante. Dès qu’il aperçoit votre voiture, il se lève et se dépêche de rentrer chez lui. En fait, il tendait l’oreille au crissement des pneus sur le gravier depuis cinq bonnes minutes et voulait à tout prix que vous le voyiez claquer la porte derrière lui.

Lu par Ys, Elfique et Nina.

Publié dans littérature France, mes préférés, rentrée littéraire 2012

Antoine Choplin, La nuit tombée

nuittombeeRentrée littéraire 2012
L’auteur :
Antoine Choplin est né en 1962. Depuis 1996, il est l’organisateur du festival de l’Arpenteur, en Isère, événement consacré au spectacle vivant et à la littérature. Il vit près de Grenoble, où il concilie son travail d’auteur, ses activités culturelles et sa passion pour la marche en montagne. Il est l’auteur de plusieurs livres, parmi lesquels : Radeau (2003, Prix des librairies Initiales), Léger fracas du monde (2005), L’Impasse (2006) Cour nord (2010) et Le héron de Guernica (2011). Antoine Choplin a reçu le Prix France Télévisions 2012 pour La nuit tombée.
122 pages
Editeur : La fosse aux ours (2012)

Un écrivain public venant de Kiev, sur une moto traînant une remorque bricolée, fait étape pour la soirée chez des amis dans la zone encore habitable aux alentours de Pripyat. Son but est de passer de nuit dans la zone interdite pour y rechercher un souvenir important à ses yeux. Il passe la soirée avec le couple touchant formé par Iakov et Eva, et un petit groupe de survivants qui n’ont pas voulu quitter la région malgré le danger, la maladie et la mort qui les environnent. Puis Gouri reprend sa moto à la tombée de la nuit…
J’avais déjà beaucoup aimé Le héron de Guernica, mais j’ai trouvé dans ce dernier roman le plus beau mélange qui soit de poésie et de sobre émotion tressé autour des survivants de cette région d’Ukraine, des victimes d’une catastrophe jamais nommée qui les laisse désemparés, meurtris mais plus forts cependant. L’écriture superbe, poétique, pose sur les séquelles de la tragédie des images inoubliables, aussi belles que bouleversantes. Que dire de plus, sinon d’en conseiller expressément la lecture ?

Extrait : Cela fait bientôt deux ans qu’il n’est pas revenu ici et forcément son regard balaye les espaces avec gourmandise. Il éprouve à nouveau l’attrait que la forêt a toujours exercé sur lui, ses odeurs, ses bruissements, ses sols tendres. Il se souvient des pique-niques et des parties de football entre les arbres. Il traverse les villages et les retrouve comme il les a quittés, gris et dispersés, sans traits singuliers. Les quelques enfants qui jouent sur les bas-côtés ressemblent à ceux d’avant, avec leurs yeux qui s’écarquillent lorsqu’ils se figent pour le regarder passer. Il y a aussi les vieillards assis, adossés à des palissades et qui profitent des dernières heures du jour. 
De la rue centrale s’échappent des chemins de terre qui rejoignent des fermettes que l’on peut distinguer au loin, entourées par les champs aux teintes sombres.

Les avis d’AgatheA propos de livres, CatheHélèneLeiloonaMarilyne, Philisine Cave.

Publié dans abandon de lecture, littérature France, non fiction

Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie

L’auteur : Sylvain Tesson est un écrivain voyageur. Il est le fils de Marie-Claude et Philippe Tesson. Géographe de formation, il effectue en 1991 sa première expédition en Islande, suivie en 1993 d’un tour du monde à vélo avec Alexandre Poussin. Il traverse également les steppes d’Asie centrale à cheval avec l’exploratrice Priscilla Telmon, dont il fut le compagnon pendant de nombreuses années, sur plus de 3000 km du Kazakhstan à l’Ouzbekistan. En 2004, il reprend l’itinéraire des évadés du goulag en suivant le récit de Slavomir Rawicz : The Long Walk (1955), de la Sibérie jusqu’en Inde à pied. Depuis quelques années, il écrit des nouvelles, il a obtenu le prix Goncourt de la nouvelle pour Une vie à coucher dehors, et collabore également à diverses revues.
272 pages
Editeur : Gallimard (septembre 2011)

Les écrivains voyageurs sont pour moi une espèce mystérieuse dans la mesure où je parviens rarement à suivre leurs récits jusqu’au bout, même et surtout quand les lieux et le périple qu’ils décrivent ont tout pour me séduire… Je ne compte plus ceux que j’ai laissés sur le bas-côté, ou n’ai même pas commencé du tout. Seul l’humour peut sauver leurs livres, ou les faits historiques s’il s’agit de voyageurs d’autrefois, ou les descriptions ethnologiques ou zoologiques. Je ne suis pas si compliquée dans mes goûts, finalement ! 

Bref, une fois encore, un livre qui me tentait furieusement, commencé dans l’enthousiasme, m’est tombé des mains avant les 150 premières pages. J’aurais dû me méfier, je n’avais pas été tellement ravie à la lecture des nouvelles d’Une vie à coucher dehors, mais les lecteurs de Dans les forêts de Sibérie en disaient tant de bien ! 

Je n’ai pas grand chose à en dire, l’idée de passer un hiver dans une cabane au bord du Lac Baïkal, avec pour toute compagnie des caisses pleines de livres, et d’autres de pâtes, de riz, de ketchup et de vodka (quoique mon estomac proteste rien qu’à la vue de ces deux derniers mots) me semblait plaisante et tout à faite intéressante. J’ai noté au début pas mal de passages qui me parlaient, puis l’aventure a fini par tourner en rond, les litres de vodka défilant plus vite que les lectures. Je m’attendais à en apprendre plus sur les quelques habitants de cette région de Sibérie, sur les animaux qui peuplent les lieux, j’ai eu droit à des réflexions philosophiques, assez répétitives, sur l’érémitisme, sur la solitude opposée à la vie urbaine et à la société de consommation. Certes, je suis tout à fait convaincue du bien-fondé de la consommation locale, mais tout le monde ne peut pas aller se réfugier au fond des bois, il me semble même qu’il faut être un brin privilégié pour pouvoir le faire à plusieurs milliers de kilomètres de chez soi. J’ai, vous le comprendrez, été assez agacée par la condescendance dont fait preuve l’auteur, et par le manque relatif d’humour de son récit, un bon prétexte pour me dispenser de le terminer.

J’ai toutefois pris le temps de noter un maximum de citations, au début car elles collaient avec le livre que j’aurais aimé lire, ensuite parce qu’elles me confortaient dans l’idée que ce récit ne me plaisait pas vraiment. Je vous laisse juger par vous-même en lisant des extraits, et vous conseille de lire plutôt Indian Creek, de Pete Fromm, un hiver dans les Rocheuses qui a eu l’heur de me plaire à cent pour cent ! 

Citations : Ma table, collée à la fenêtre de l’est, en occupe toute la largeur, à la mode russe.Les Slaves peuvent rester des heures assis à regarder perler les carreaux. Parfois, ils se lèvent, envahissent un pays, font une révolution puis retournent rêver devant leurs fenêtres, dans des pièces surchauffées. L’hiver, ils sirotent le thé interminablement, pas trop pressés de sortir.

Au réveil, mes journées se dressent, vierges, désireuses, offertes en pages blanches. Et j’en ai par dizaines en réserve dans mon magasin. Chaque seconde d’entre elles m’appartient. Je suis libre d’en disposer comme je l’entends, d’en faire des chapitres de lumière, de sommeil ou de mélancolie.

Dans les draperies de versants sinuent les canyons. Dans quatre mois, ils recevront l’eau de la fonte, la déverseront dans la vasque. Dès que j’arrive à leur hauteur, le vent redouble, par effet d’entonnoir. Dire que des écrivains essaient de brosser la beauté de lieux pareils.
J’ai avalé presque tout Jack London, Grey Owl, Aldo Leopold, Fenimore Cooper et une quantité de récits de l’école du Nature Writing américain. Je n’ai jamais ressenti à la lecture d’une seule de ces pages le dixième de l’émotion que j’éprouve devant ces rivages. Je continuerai pourtant à lire, à écrire.

Isolé, l’ermite ? Mais de quoi ? L’air se glisse à travers les poutres, le soleil inonde la table, l’odeur des bois s’immisce par les fentes, la neige s’infiltre par les pores de la cabane, un insecte s’invite sur le parquet. En ville, une couche de goudron prémunit le pied de tout contact avec la terre, et entre les hommes se dressent des murs de pierre.

Je suis empereur d’une berge, seigneur de mes chiots, roi des Cèdres du Nord, protecteur des mésanges, allié des lynx et frère des ours. Je suis surtout un peu gris parce qu’après deux heures d’abattage de bois, je viens de m’envoyer un fond de vodka.

A lire aussi : Aliénor dont l’avis rejoint le mien, et les enthousiastes : Hélène, Jérôme, Mango, Papillon, Violette… Et si vous arrivez à le visionner, un reportage sur de jeunes grecs qui retournent à la campagne pour vivre en autosuffisance, sur Arte, montre un retour à une vie plus simple, mais autrement authentique.

Publié dans abandon de lecture, littérature Europe de l'Ouest, premier roman, rentrée littéraire 2012

Melinda Nadj Abonji, Pigeon, vole

Rentrée littéraire 2012
L’auteur :
Melinda Nadj Abonji est musicienne, romancière et essayiste suisso-hongroise. Née en 1968 en Voïvodine (alors yougoslave, aujourd’hui en Serbie), elle a d’abord été élevée en hongrois par sa grand-mère. Elle a rejoint à six ans ses parents à Küsnacht, en Suisse. Elle est l’auteur d’un premier roman, Im Schaufenster im Frühling, publié en 2004. En 2010 elle a reçu le Buch Price de Francfort (le Prix allemand du livre) pour Pigeon, vole.
238 pages
Editeur : Métailié (août 2012)
Traduction : Françoise Toraille
Titre original : Tauben fliegen auf

Je suis bien ennuyée… Ce roman avait tout pour me convenir : une histoire de famille, le thème de l’exil et de la difficile adaptation à un pays étranger, l’histoire des pays de l’est en arrière-plan. Un premier roman de surcroît et cela m’ennuie vraiment de déclarer forfait à la moitié du livre, mais je n’arrive pas à m’y intéresser et je me sens complètement inapte à apprécier le style bien particulier de l’auteur.
Idilko et sa sœur Nomi, alors adolescentes, font route pour retrouver le temps d’un été leur Mamika dans l’ex-Yougoslavie où elle est restée. Les deux jeunes filles vivent en Suisse où leurs parents ont réussi à reprendre un restaurant. Les jeunes filles grandissent ou rajeunissent, les époques s’emmêlent un peu, mais les instantanés de vie de famille sont sympathiques, à défaut d’être totalement attachants. J’ai partagé avec plaisir quelques moments, un mariage, une retour dans une maison d’enfance, l’ouverture d’un restaurant, avant de me rendre compte que j’attendais autre chose, qui n’arrivait pas.
De plus, le style très particulier me freinait constamment, à croire qu’il fallait que je gagne cette lecture à la sueur de mon front ! Sans doute ne suis-je pas assez disponible actuellement pour mériter de m’y trouver à l’aise. Les phrases sont très très longues, avec des qui et des que à n’en plus finir. Les dialogues sont de plus intégrés sans cérémonie, ni ponctuation, dans la narration, et je trouve ce procédé original mais pas indispensable. Moi qui adore les écritures sobres, je n’étais pas à la fête. Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un problème de traduction, je crois que la version française tente de rendre au mieux la version suisse-allemande. Malheureusement, cela m’a fait arrêter plusieurs fois en cours de lecture pour attaquer d’autres livres un peu plus fluides, et je n’ai pas réussi à éprouver autre chose qu’un certain ennui en le reprenant. Je suis désolée pour l’éditeur et Babelio qui m’ont fait parvenir ce roman pour Masse critique.

Bref, un rendez-vous raté pour moi mais n’hésitez surtout pas à lire d’autres avis plus positifs : Aifelle s’est attachée à ces instantanés de vie de famille, Jostein a aimé cette histoire de famille au rythme personnel et Leiloona a adopté les personnages et aimé l’écriture pétillante…

Extrait : Tu veux tous nous envoyer dans la tombe, dit l’oncle Moric, qui est venu se camper à côté de papa dès que les musiciens se sont mis à jouer, il est si près qu’il le toucherait presque de son nez couperosé, tu veux nous envoyer à la guerre, siffle l’oncle Moric, hein, ou bien est-ce que ça t’est seulement sorti de la bouche comme ça ? Maman, toujours belle dans sa robe vert pré, semble désemparée et personne ne l’écoute quand elle dit, vous ne pourriez pas remettre cette discussion à un autre jour ? Papa et oncle Moric se crachent des mots à la figure, tu veux nous envoyer à la guerre, n’arrête pas de répéter l’oncle Moric, papa crie arrête donc, voyons, arrête enfin, il souffle des volutes de fumée moqueuses vers le haut de la tente, t’as perdu ton humour, il s’est caché au fond de ton caleçon des dimanches ? Les guirlandes sont devenues des petites bouées colorées qui se balancent sur une mer de fumée et de jurons. 

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