photographes du samedi

Photographe du samedi (37) Ilse Bing

Suite de quelques portraits de femmes photographes, idée qui m’est venue bien sûr après avoir visité « Qui a peur des femmes photographes » au Musée de l’Orangerie et au musée d’Orsay. Si cette exposition vous tente, soyez rapides, elle fermera ses portes le 24 janvier.

IlseBing1
IlseBing3
IlseBing2
J’ai aimé les clichés d’Ilse Bing,
dont on peut voir tout d’abord des autoportraits. J’ai admiré son sens du cadrage et de la construction. Beaucoup de ses photos sont très graphiques, son utilisation du noir et du blanc pour des photos très contrastées me plaît beaucoup.
IlseBing5
IlseBing6


Ilse Bing naît à Francfort en 1899 et reçoit une éducation générale et artistique solide. Elle étudie l’histoire de l’art et achète un appareil photo pour illustrer sa thèse. En parallèle de son travail avec un architecte, elle fait des reportages pour un magazine. Elle utilise le Leica dès 1929.
Elle s’installe à Paris en 1930 et continue la photographie de reportage. Elle commence également à exposer dans les années 30, et se rend à New York en 1936 pour montrer ses travaux. Elle se marie avec le pianiste Konrad Wolff en 1937, et tous deux émigrent aux Etats-Unis en 1941, où elle travaille là encore pour divers magazines.
Elle meurt en 1998.

littérature Europe de l'Ouest·policier

Georges Simenon, La fuite de Monsieur Monde, Maigret s’amuse

Pour Lire le monde, nous nous retrouvons aujourd’hui avec des lectures de Georges Simenon, pour la Belgique. En ce qui me concerne, ce sont des retrouvailles, j’avais dévoré un certain nombre de ses romans à l’adolescence, en particulier ceux avec le commissaire Maigret. Georges Simenon et Agatha Christie m’ont tout deux fait aimer les romans policiers et c’est sans doute à cause de ces antécédents que j’aime les polars assez classiques, et goûte peu la surenchère dans la violence et l’horreur.
J’ai choisi ce que j’avais sous la main, à savoir un volume qui regroupe trois Simenon ayant plus ou moins pour cadre la Côte d’Azur. Plus ou moins, car dans Maigret s’amuse, le commissaire prend des vacances un peu forcées… à Paris !
J’ai eu plaisir à retrouver le style de Simenon, que j’avais oublié, à retrouver le commissaire Maigret, qui est à l’opposé de ces policiers mal dans leur couple ou dans leur vie privé que l’on trouve si souvent dans les romans contemporains, et ça change agréablement !
fuitedemrmondeJe n’ai lu que les deux premiers romans de ce volume.
Le premier relève du roman noir, ou du roman psychologique, avec un homme mûr, foncièrement terne, qui prend la tangente, direction indéterminée tout d’abord, puis la Côte d’Azur, pour un changement radical de vie. Il va y côtoyer une jeune femme qui se cherche, elle aussi, et, entre rêve de gamine et triste réalité, devient danseuse de cabaret. Les personnages ne sont guère fascinants dans La fuite de Monsieur Monde, le personnage principal comme la donzelle qui croise sa route se remarquent essentiellement par leur banalité, mais pourtant quelle profondeur dans l’observation des attitudes et des sentiments ! C’est étonnant car il a été écrit en 1944, et pourtant il ne s’agit absolument pas d’une France en guerre dans ce roman, ce sont sans doute les années 30 qui servent de cadre, mais on peut simplement le supposer.

maigretsamuse

J’ai une petite préférence pour le deuxième roman, peut-être parce que le ton est plus léger dans Maigret s’amuse, en adéquation avec le titre. Pourtant cela commence avec le corps nu de la femme d’un médecin trouvé dans un placard. Deux suspects, le Docteur Jave, et son remplaçant, sont aussitôt dans la ligne de mire de l’adjoint de Maigret, en charge de l’affaire pendant les vacances de celui-ci. Toutefois, Maigret ne peut s’empêcher de suivre l’affaire dans les journaux, et de gamberger sur l’entourage du médecin, et certains éléments troublants de ce meurtre.
Au final, ces deux lectures fort différentes ont été aussi bien plaisantes, et m’ont permis de retrouver une touche, un style qui ne vieillissent pas ainsi qu’une profonde empathie pour ses semblables qui caractérise les romans de l’auteur belge.

Extrait : Il avait encore des pudeurs, des maladresses. Il était vraiment trop neuf. Pour bien faire, pour aller jusqu’au bout, il aurait dû descendre un de ces escaliers de pierre conduisant tout près de l’eau. Chaque fois qu’il avait franchi la Seine le matin, il avait jeté un coup d’œil sous les ponts, et c’était encore pour retrouver un très vieux souvenir du temps où il allait à Stanislas et où il lui arrivait de faire la route à pied en flânant : sous le Pont-Neuf, il avait aperçu deux vieux, deux hommes sans âge, hirsutes et gris comme des statues abandonnées ; ils étaient assis sur des tas de pierres, et l’un d’eux, pendant que l’autre mangeait un saucisson, s’entourait les pieds de bandes de cotonnade.

L’auteur : Georges Simenon est né en 1903 à Liège. Il a débuté dans le journalisme, a parcouru l’Europe et le monde pour des reportages. Il écrit tout d’abord des romans légers, puis signe « Simenon » à partir de 1931. Son œuvre comporte 192 romans, 158 nouvelles, plusieurs romans plus autobiographiques. Ses romans ont été souvent adaptés au cinéma. Il a vécu la fin de sa vie en Suisse et est mort à Lausanne en 1989.
La fuite de Monsieur Monde a été édité en 1945, Maigret s’amuse en 1957. Les couvertures présentées ici ne sont pas forcément celles d’origine.


D’autres billets pour Lire le monde aujourd’hui, chez Brize (La fuite de Monsieur Monde), Sandrine (Le chat), Hélène (Trois chambres à Manhattan). Le bouquineur a lu Le petit saint et Yueyin Pietr le letton.

Lire-le-monde

littérature îles britanniques·rentrée automne 2014

Andrew Miller, Dernier requiem pour les Innocents

dernierrequiem

 

« Nous sommes les hommes qui allons purifier Paris. »
Versailles, 1785. Le jeune ingénieur Jean-Baptiste Baratte attend dans l’antichambre d’un ministre la mission qui va lui être confiée. Il rêvait de construire des ponts et des routes, voilà qu’il va devoir débarrasser paris d’un cimetière bondé, celui des Innocents, qui menace la santé des riverains. Il va devoir faire enlever les ossements, les faire transporter ailleurs, démolir l’église, sans froisser la population qui, par superstition, craint que l’on y touche.
Si l’air autour du vieux cimetière est brumeux, corrompu et fétide, l’air du temps, lui, est plus éclairé. Jean-Baptiste a étudié, connaît Voltaire et Rousseau, se plaît à imaginer des utopies, regrette de ne pas avoir, dans la maison où il est hébergé, de compagnon pour discuter de sujets intellectuels et progressistes.
L’auteur a fait merveille pour recréer l’atmosphère des rues de Paris, des Halles toutes proches, de la vieille église et du chantier tout autant que celle du village normand de Jean-Baptiste lorsqu’il y retourne pour Noël. Ses personnages, bien que nombreux, prennent chair et semblent singulièrement présents, et bien ancrés dans leur époque, ne s’exprimant, pour les moins lettrés d’entre eux, que par phrases courtes et signifiantes… pas d’ouvrier, de tailleur ou de maçon qui se lance dans de grands discours pour donner son point de vue, ce qui immanquablement fausserait l’impression de véracité. Leurs actes parlent pour eux, et c’est très bien comme ça. C’est un des aspects, avec un présent de l’indicatif qui coule naturellement, qui rend très vivante cette histoire. Dans ce roman, il n’y a pas de longueurs même si le rythme est assez lent, la lenteur des ouvriers qui creusent des fosses, tout autant que la lenteur de Jean-Baptiste à comprendre où le mène son ambition. Malgré cela, l’action ne manque pas, le travail du jeune ingénieur n’est pas sans retentissement, et les péripéties tiennent le lecteur en haleine. Vous le comprendrez, j’ai beaucoup aimé ce roman repéré à la rentrée dernière, et que je viens seulement de dénicher à la bibliothèque.

Extrait : Dans l’église des Innocents, la lumière d’une matinée parisienne tombe comme des cordes fines et grises depuis les hautes fenêtres, mais cela ne trouble guère les ténèbres permanentes du bâtiment. Les piliers, noirs ou presque, s’élèvent comme les restes d’une forêt pétrifiée, leur sommet perdu dans des voilures d’ombre. Dans les chapelles latérales, où aucune chandelle n’a été allumée en cinq ans, l’obscurité s’est assemblée par traînées.

L’auteur : Andrew Miller est né à Bristol en 1960, il a vécu en Espagne, au Japon, en Irlande et en France. Il est l’auteur de nombreux romans, dont plusieurs traduits en français, notamment son premier roman, L’homme sans douleur qui a rencontré un succès international, et plus récemment Oxygène.
298 pages
Éditeur : Piranha (août 2014)
Traduction : David Tuaillon
Titre original : Pure

L’avis d’Yv.

Les anciens sont de sortie chez Stephie.
ancienssortis

littérature France·premier roman

Isabelle Stibbe, Bérénice 34-44

berenice3444L’auteur : Née en 1974, Isabelle Stibbe a étudié le droit international. Elle travaille à la communication d’institutions comme la Comédie-Française et le Grand Palais. Aujourd’hui, elle est secrétaire générale de l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet et enseigne à l’Institut d’études théâtrales de l’Université Paris III.
358 pages
Éditeur : Le Livre de Poche (2014)

Passionnée par le théâtre depuis sa plus tendre enfance, Bérénice n’a cependant pas l’aval de ses parents, qui la verraient plutôt institutrice ou secrétaire. La sympathique histoire de l’origine de son prénom ne va pas jusqu’à les faire accepter une telle vocation. Dès 1934, avec l’aide d’une cliente de ses parents, elle tente l’entrée au Conservatoire. On peut certes trouver que les portes s’ouvrent plutôt facilement devant la jeune fille, et trouver Bérénice déjà très mûre pour ses quinze ans, jusqu’à quitter ses parents avec la plus grande facilité, et subvenir presque seule à ses études. Mais c’est la force de sa vocation qui est montée ainsi. Cependant la douleur cachée de la jeune femme, celle qu’elle ne s’était pas permise de s’avouer avant, reviendra à un moment la toucher. Les plus beaux passages du début du roman, et les plus nombreux aussi, sont ceux sur le théâtre, sur l’opéra, sur les sentiments qu’inspire le spectacle vivant, sur les personnages qui font la renommée du Conservatoire et de la Comédie-Française. Ah, la classe de Conservatoire de Jouvet !
La deuxième partie du roman, sous l’Occupation, devient plus dramatique, et gagne encore en force. L’auteur a vraiment une jolie plume qui emporte, même si le thème ne vous parle pas a priori, et qui déclenche même une envie irrépressible d’en savoir plus sur le sujet. On sent la documentation plus que solide sur l’art et le théâtre, en particulier la Comédie-Française sous l’Occupation, mais sans jamais, je vous l’assure, avoir l’impression d’un étalage d’érudition. C’est un livre qui laisse son empreinte, qui ne se laisse pas quitter facilement, encore un très beau premier roman.
A noter : mieux vaut ne pas lire la quatrième de couverture pour garder un œil neuf sur le roman.

Extrait : Elle n’avait plus envie de parler. Ses mains étaient devenues moites en pensant aux comédiens qui allaient entrer en scène, qui se trouvaient là à deux pas, en coulisses, se préparant, regardant peut-être par un trou du rideau la salle se remplir peu à peu. Elle était avec eux, elle était de leur côté, leur trac était le sien. Sans s’en rendre compte, elle venait d’introduire le sacré dans cette enceinte rouge et or.

plldpLu aussi par Anis de Littérama, Eimelle, Sharon et Charlotte.

Mon choix pour le mois de mars du Prix des Lecteurs du Livre de Poche.

littérature France

Angélique Villeneuve, Les fleurs d’hiver

fleursdhiverL’auteur : Angélique Villeneuve, qui a vécu en Suède et en Inde, est née en 1965 à Paris où elle habite aujourd’hui. Elle est également l’auteur de Grand Paradis (2010), Un territoire (2012), de plusieurs ouvrages autour de la cuisine et d’un roman pour la jeunesse.
150 pages
Editeur : Phébus (avril 2014)

J’avoue être entrée dans ce livre, pourtant choisi sciemment à la bibliothèque, sur la pointe des pieds, enfin plutôt du bout des doigts et des yeux, parce que cela me semblait un roman typiquement féminin, un portrait de femme, porté par une écriture féminine, pour des femmes, et parce que ça n’est pas forcément mon genre de lecture préféré.
Jeanne travaille à domicile, elle fabrique des fleurs artificielles, et s’occupe de sa petite Léonie qui a trois ans et demi. Elle attend le retour de Toussaint, blessé dans les tranchées et soigné depuis au Val-de-Grâce. Toussaint lui a demandé de ne pas venir le voir, elle attend donc de ses nouvelles sans savoir quelle est l’ampleur de sa blessure. C’est un roman sur le difficile retour des hommes blessés, défigurés, mais aussi sur ce que la guerre a changé dans la vie quotidienne des femmes au cours de la guerre. Il y a un très joli passage que je n’ai pas noté sur l’avant et l’après, où Jeanne préfère ne plus penser à ce qu’était sa vie avant, ces souvenirs rendant trop difficile à supporter ce qu’est devenu sa vie après. Non que Jeanne ait été une petite bourgeoise, ni ait eu une vie particulièrement facile avant. Mais elle avait le soutien de ses proches, et surtout de son mari. Car même lorsque la famille se trouve réunie, il faut composer avec le mutisme et l’apathie de Toussaint, son visage toujours caché par un morceau de tissu, son isolement volontaire dans leur petit appartement sous les toits.
Les fleurs d’hiver est aussi et surtout une histoire d’amour. Jeanne ne veut pas renoncer à l’amour qu’elle portait à son mari, même si la guerre, et tout ce qu’ils ont vécu chacun de leur côté, les sépare, même s’il n’est plus tout du tout le même. La relation de Jeanne avec sa petite Léonie est aussi finement décrite, et avec sa voisine Sidonie, que les malheurs n’épargnent pas.
Eh bien, finalement, j’ai eu raison de le lire, ce livre, j’ai été touchée par le personnage de Jeanne, par sa force et son entêtement à retrouver une vie de couple, par une jolie palette de sentiments nuancés et une écriture en délicate adéquation avec le sujet. Une belle sensibilité qui me donne envie de retrouver à une autre occasion l’écriture d’Angélique Villeneuve.

Découvrez plutôt les extraits : Aussitôt après son admission à l’hôpital du Val-de-Grâce, Toussaint avait envoya une courte lettre à sa femme.
Je veux que tu viennes pas.
C’est ce qu’il avait écrit.
C’était clair, sans appel. Ça n’attendait pas de réponse, et d’ailleurs Jeanne n’en avait pas donné.

Lorsqu’elle travaille, Jeanne se transforme en une créature incroyablement maîtrisée, dont l’habileté concentrée, la minutie déliée ensorcelle ceux qui ont eu l’occasion de la voir à l’ouvrage. Elle est capable de fabriquer neuf cents pièces de coucous en une seule journée. Sous ses doigts apparaissent d’invraisemblables roses thé à l’opulence de laitues, dont la houle des pétales explose, entachée d’un scintillement de sang, de groseille.

Les avis d’Aifelle, Antigone, Cathulu, Clara, Gwen, Sandrine et Sylire.

littérature France·rentrée automne 2013

Pierre Lemaître, Au revoir, là-haut

au-revoir-la-hautL’auteur : Né à Paris en 1951, Pierre Lemaître a beaucoup enseigné aux adultes, notamment les littératures française et américaine, l’analyse littéraire et la culture générale. Il est aujourd’hui écrivain et scénariste. Son premier roman, Travail soigné, a obtenu le Prix Cognac en 2006. Il publie ensuite Alex, Robe de marié, Cadres noirs, Sacrifices, Les grands moyens… En 2013, Au revoir là haut est récompensé par le Prix Goncourt.
576 pages
Editeur : Albin Michel (2013)

Tout commence par une scène de guerre, un assaut mené en direction des lignes allemandes dans les derniers jours du conflit. Le moins qu’on puisse dire, c’est que les poilus ne sont pas enthousiastes à l’idée de tenter une percée, alors que les bruits d’un armistice proche parcourent les tranchées. Mais le lieutenant Pradelle l’entend autrement, un acte de bravoure (par procuration) lui conviendrait bien avant la probable démobilisation. Albert, dans cette scène mémorable où les obus pleuvent, aurait perdu la vie enfoui dans un cratère, sans le secours de dernière seconde d’Edouard, un de ses camarades. Albert s’en trouve redevable à Edouard, et lorsque celui-ci est défiguré par un éclat d’obus, le brave Albert le prend en charge. Edouard a d’autant plus besoin de soutien qu’il refuse absolument de retourner auprès de sa famille, pour des raisons qu’Albert devinera petit à petit. Tout deux et Pradelle auront l’occasion de se revoir… Mais ce n’est pas de là que vient le titre, mais des derniers mots écrits par un certain Jean Blanchard en 1914 :
Je te donne rendez-vous au ciel où j’espère que Dieu nous réunira.
Au revoir là-haut, ma chère épouse…
Derniers mots écrits par Jean Blanchard,
Le 4 décembre 1914


Le roman s’ouvre sur une bataille qui a la double qualité d’être très visuelle et de présenter les personnages principaux. On craint à l’issue de cette longue scène que le propos soit un poil manichéen, Pradelle étant tout noir, Albert tout blanc, mais la suite prouve que la nuance est aussi au programme.
Je suis rentrée facilement dans cette histoire, et l’ai lue sans ennui, trouvant un souffle et une envergure que je n’attendais pas. Je savais en effet que le sujet en était les escroqueries, aux cercueils, aux monuments aux morts, dans l’après-guerre. C’est cela, mais il est aussi question des gueules cassées,des hôpitaux, du retour des simples soldats qui se retrouvent seuls, sans travail, dont la pension tarde à arriver, des difficiles retrouvailles avec la vie civile… Tant il est vrai qu’ « A la guerre, on veut des morts franches, héroïques et définitives, c’est pour cette raison que les blessés, on les supporte, mais qu’au fond, on ne les aime pas. »
Et puis le tout est au milieu d’une formidable histoire de famille, d’amour, d’argent, de mort, de vengeance, et mon plaisir de lecture me rappelait la découverte du Comte de Monte-Cristo ! Les personnages sont attachants, ou crispants, c’est selon, mais très bien décrits, avec une grande finesse. Le style est clair et agréable, pas dénué d’humour. Bref, vous ne m’avez sans doute pas attendue pour vous faire un avis sur ce roman dont on a beaucoup entendu parler, mais sachez que je le recommande !


Extrait :
Pour remplir cette mission de reconnaissance, le lieutenant Pradelle choisit Louis Thérieux et Gaston Grisonnier, difficile de dire pourquoi, un jeune et un vieux, peut-être l’alliance de la vigueur et de l’expérience. En tout cas, des qualités inutiles parce que tous deux survécurent moins d’une demi-heure à leur désignation. Normalement, ils n’avaient pas à s’avancer très loin. Ils devaient longer une ligne nord-est, sur, quoi, deux cents mètres, donner quelques coups de cisaille, ramper ensuite jusqu’à la seconde rangée de barbelés, jeter un oeil et s’en revenir en disant que tout allait bien, vu qu’on était certain qu’il n’y avait rien à voir. Les deux soldats n’étaient d’ailleurs pas inquiets d’approcher ainsi de l’ennemi. Vu le statu quo des derniers jours, même s’ils les apercevaient, les Boches les laisseraient regarder et s’en retourner, ça serait comme une sorte de distraction. Sauf qu’au moment où ils avançaient, courbés le plus bas possible, les deux observateurs se firent tirer comme des lapins. Il y eut le bruit des balles, trois, puis un grand silence; pour l’ennemi, l’affaire était réglée. On essaya aussitôt de les voir, mais comme ils étaient partis côté nord, on ne repérait pas l’endroit où ils étaient tombés.

Les avis de Cathe, Hélène, Jostein, Sandrine (Tête de lecture), Sandrine (Pages de lecture) Violette.

littérature Amérique du Nord

Paula McLain, Madame Hemingway

madamehemingwayL’auteur : Paula McLain est née à Fresno en Californie en 1965. Diplômée en poésie de l’université du Michigan, boursière du prestigieux national Endowment for the Arts, Paula McLain est l’auteur de deux recueils de poèmes, d’un essai et d’un premier roman, A ticket to ride, pas traduit en français. Elle vit avec ses enfants à Cleveland, dans l’Ohio.
499 pages
Editeur : Le livre de Poche (décembre 2012)

Madame Hemingway est le roman de la première épouse du grand écrivain de la Génération Perdue, celle qu’il rencontra en 1920. Le roman commence par cette rencontre, même s’il revient ensuite sur les antécédents des deux jeunes gens. Hadley Richardson a vingt-huit ans lorsque, chez son amie Kate, elle rencontre ce beau garçon, « grand et mince, avec d’abondants cheveux bruns et, à la joue gauche, une fossette à tomber dedans ». Il est plus jeune qu’elle, à peine vingt ans, et il revient de la guerre où il a été blessé en Italie, et a connu son premier amour. Ernest lui propose, moins d’un an plus tard, le mariage, et de le suivre en Italie. C’est finalement à Paris qu’ils iront, vivant dans un appartement très modeste que Hadley entretient, et où elle s’exerce au piano, pendant qu’Ernest va écrire dans les cafés ou dans une chambre de bonne. Ils fréquentent d’autres écrivains de la même génération, Gertrude Stein, Ezra Pound, James Joyce, et surtout le couple formé par Francis et Zelda Fitzgerald. Hadley, bien qu’étant la muse, la confidente, se sent mal à l’aise et inférieure au milieu de ce cercle d’écrivains.
Ils passent une partie de l’hiver en Suisse, vont pour les besoins d’écriture d’Hemingway aux courses de chevaux ou à la féria de Pampelune, suivent les Fitzgerald sur la Côte d’Azur…
J’ai passionnément dévoré ce roman, et beaucoup apprécié le point de vue d’Hadley Richardson choisi par l’auteur, qui la fait s’exprimer, et analyser ses sentiments, sentiments profonds mais mis à rude épreuve par le tempérament d’Ernest.

pariswife  Paris Wife

Pour compléter ma lecture, et comme je n’avais pas envie de les quitter, j’ai complété par la relecture de Paris est une fête, et son point de vue fort différent a éclairé cette période d’une tout autre lumière.
Les deux sont à lire, ensemble ou séparément, à Paris ou ailleurs !

Extrait : Au cours des semaines qui suivirent, Ernest suivit le conseil de Mlle Stein et bazarda l’essentiel du roman pour le reprendre à zéro. Il rentrait à la maison en sifflotant, affamé, impatient de me montrer ce qu’il avait fait. Les nouvelles pages pétillaient de verve. Ce n’étaient qu’aventures, chasse, pêche, rut. Nick Adams, son personnage, c’était Ernest, mais en plus intrépide et plus pur – comme le serait Ernest s’il suivait toujours son instinct. J’aimais ce matériau et je savais que lui aussi.

parisestunefeteExtrait de Paris est une fête : Mais parfois quand je commençais un nouveau récit et ne pouvais le mettre en train, je m’asseyais devant le feu et pressais la pelure d’une des petites oranges au-dessus de la flamme et contemplais son crépitement bleu. Ou bien je me levais et regardais les toits de Paris et pensais : « Ne t’en fais pas. Tu as toujours écrit jusqu’à présent et tu continueras. Ce qu’il faut c’est écrire une seule phrase vraie. Ecris la phrase la plus vraie que tu connaisses. »

Déjà lu et commenté par AifelleAsphodèle, l’Irrégulière, MalikaMango

classique·littérature France

Honoré de Balzac, Le Père Goriot

peregoriotLe Père Goriot a paru dans La Revue de Paris en quatre livraisons, de décembre 1834 à février 1835. L’édition originale est publiée en mars 1835 chez Werdet et Spachmann. Il intégre ensuite le tome IX de la Comédie humaine, dans la partie Scènes de la vie parisienne.
436 pages  
Editeur : Folio 

J’avais tout d’abord décidé de ne pas faire de billet sur le roman de Balzac, l’un des plus connus. J’ai ensuite pensé que d’autres devaient forcément être passés à côté, comme moi qui ai attendu un âge… avancé pour le lire enfin. Bien sûr, certaines scènes avaient une impression de déjà lu, mais je pense plutôt qu’il s’agissait de la lecture de pages choisies que de l’oeuvre entière, qui au demeurant, n’est pas très longue. Pour cette raison, elle est une bonne entrée en matière pour découvrir la Comédie humaine, et aussi parce que le cadre de la Pension Vauquer a permis à l’auteur d’y faire entrer bon nombre des personnages qui se retrouvent dans d’autres romans… Le Baron Nucingen apparaît ainsi dans 32 romans, Horace Bianchon, dans 29 et Eugène de Rastignac, dans 26. Et ce ne sont que quelques exemples, qui donnent une idée de l’ampleur du projet !
La Pension Vauquer, rue Neuve Sainte-Geneviève, est tenue par une veuve qui « a eu des malheurs ». Bientôt la veuve se montre, attifée de son bonnet de tulle, sous lequel pend un tour de faux cheveux mal mis. Elle marche en traînassant ses pantoufles grimacées. Sa face vieillotte, grassouillette, du milieu de laquelle sort un nez à bec de perroquet ; ses petites mains petolées, sa personne dodue comme un rat d’église, son corsage trop plein et qui flotte, sont en harmonie avec cette salle où suinte le malheur, où s’est blottie la spéculation et dont Madame Vauquer respire l’air chaudement fétide sans être écoeurée.
A l’heure des repas, la salle rassemble différents spécimens d’humanité, parmi lesquels Eugène de Rastignac, un jeune noble désargenté venu étudier à Paris, une vieille demoiselle engoncée dans des châles mités, un employé retraité à la mine pâle, une jeune orpheline et sa parente éloignée, Vautrin, un grand gaillard à favoris et un vieillard qui était vermicellier et a eu de la fortune, mais se contente maintenant de la chambre la plus misérable de la pension. Ce Père Goriot, que tout le monde raille plus ou moins, reçoit parfois quelque visite discrète d’une jeune et jolie femme, ou d’une autre du même genre…
Eugène de Rastignac, dans son envie de découvrir le beau monde parisien, rend visite à l’une de ses cousines, et grâce à elle, finit par découvrir que deux femmes très en vue sur la place de Paris, très bien mariées, et menant grand train, sont les filles du Père Goriot. L’une d’entre elles, Delphine, est en pleine rupture avec son amant du moment, occasion inespérée pour Eugène de tenter quelques manœuvres d’approche. C’est pour le jeune homme le début de sa conquête de Paris qui se poursuivra dans les volumes où on le peut le suivre encore, Illusions perdues et Splendeurs et misères des courtisanes.
Outre les portraits de figures parisiennes de tous les milieux, Le Père Goriot est surtout le portrait d’un père, la description de l’amour paternel poussé à son paroxysme, et auquel répond un bien piètre amour filial. Certaines scènes déchirantes inspirent une pitié immense pour ce vieux bonhomme rejeté par les filles qu’il encense.
J’ai retrouvé aussi avec grand plaisir la scène de l’arrestation de Vautrin, sans doute décortiquée en classe, si j’en crois le souvenir assez vif qu’elle m’avait laissée.
Les nombreux protagonistes de ce roman, les scènes qui se succèdent avec vivacité, les descriptions jamais trop longues ni ennuyeuses, les dialogues qui immergent superbement dans l’époque, tout m’a enchantée dans ce chef d’œuvre ! Je recommande à ceux qui, comme moi, avaient dédaigné Balzac, se laissant emporter par leur enthousiasme pour Hugo ou Zola, tout en ignorant le formidable tableau réaliste du XIXème siècle créé par cet auteur tourangeau, de ne pas hésiter à lire un roman ou un autre de la Comédie Humaine, et je gage que leur programme de lecture s’en trouvera aussitôt étoffé de nombreux titres incontournables !

Extrait : Bientôt le silence régna dans la salle à manger, les pensionnaires se séparèrent pour livrer passage à trois de ces hommes qui tous avaient la main dans leur poche de côté et y tenaient un pistolet armé. Deux gendarmes qui suivaient les agents occupèrent la porte du salon, et deux autres se montrèrent à celle qui sortait par l’escalier. Le pas et les fusils de plusieurs soldats retentirent sur le pavé caillouteux qui longeait la façade. Tout espoir de fuite fut donc interdit à Trompe-la-Mort, sur qui tous les regards s’arrêtèrent irrésistiblement. Le chef alla droit à lui, commença par lui donner sur la tête une tape si violemment appliquée qu’il fit sauter la perruque et rendit à la tête de Collin toute son horreur. Accompagnées de cheveux rouge brique et courts qui leur donnaient un épouvantable caractère de force mêlée de ruse, cette tête et cette face, en harmonie avec le buste, furent intelligemment illuminées comme si les feux de l’enfer les eussent éclairées. Chacun comprit tout Vautrin, son passé, son présent, son avenir, ses doctrines implacables, la religion de son bon plaisir, la royauté que lui donnaient le cynisme de ses pensées, de ses actes, et la force d’une organisation faite à tout. Le sang lui monta au visage, et ses yeux brillèrent comme ceux d’un chat sauvage. Il bondit sur lui-même par un mouvement empreint d’une si féroce énergie, il rugit si bien qu’il arracha des cris de terreur à tous les pensionnaires. A ce geste de lion, et s’appuyant de la clameur générale, les agents tirèrent leurs pistolets.