Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2017

Sorj Chalandon, Le jour d’avant

jourdavantRentrée littéraire 2017 (11)
« Même le dimanche, même nettoyés dix fois, les cous, les fronts, les oreilles racontaient la poussière de la fosse. »
Je pourrais expliquer le thème de la mine, pas si souvent évoqué dans la littérature contemporaine, oublié depuis que les puits ont été fermé, mieux connu par Germinal que par nos écrivains du XXIème siècle. Je pourrais raconter comment quarante ans après, à la suite du décès de sa femme Cécile, Michel ne peut oublier la mort de son frère lors de la dernière grande catastrophe minière française, à Liévin en décembre 1974, dans la fosse 3bis. 42 morts, parmi lesquels Joseph, le grand frère, celui qui emmenait Michel au bar ou sur sa mobylette, celui que Lucien Dravelle avait convaincu de quitter son travail de mécanicien pour les galeries et les chevalets de la mine.

« Ils l’avaient envoyé à la mine. Deux salauds en embuscade au bar de « Chez Madeleine », qui faisaient passer les jeunes de leur première à leur dernière bière. »
Je pourrais rappeler tous les romans formidables de Sorj Chalandon, son style, l’émotion qu’il réussit à faire passer dans Mon traître ou Le quatrième mur, et qui une fois encore, entre les lignes, réussit à faire revivre les corons, les réveils avant le jour, la cohorte des mineurs qui se dirigent vers l’entrée de la mine, les galeries, le contremaître, le danger toujours présent, le rendement à respecter, contrairement aux règle de sécurité… Et Michel qui rumine une vengeance, qui la couve depuis quarante ans, depuis que son père lui a laissé un mot sibyllin dans ce sens : « Venge-nous de la mine. »


« Je me suis levé, ma tartine en main. À droite, à gauche, partout dans les ruelles, des femmes parlaient à voix basse. Des hommes sombres remontaient vers la mine par la grand rue. La ville ne respirait plus. Les corons étaient prostrés. »
Je pourrais enfin, même si d’autres l’ont fait avant moi, suggérer que l’auteur ne dévoile habilement un des thèmes principaux du roman qu’aux trois-quarts de la lecture, lui faisant prendre un virage inattendu et tout aussi passionnant que ce qui a précédé. Tout se joue autour du personnage de Michel qui n’est pas de ceux qu’on oublie, que ce soit le jeune garçon à peine adolescent ou l’homme mûr obnubilé par la perte de son frère qui se retourne sur son passé.
Sorj Chalandon voulait rendre hommage aux gueules noires, mettre en avant les impératifs de rentabilité qui ont coûté la vie à bon nombre d’entre eux, il y a réussi, mais en allant plus loin, en faisant plus fort, avec l’histoire incroyable de cette vengeance.

Le jour d’avant de Sorj Chalandon, Grasset (août 2017), 327 pages.

Lu aussi par Aifelle, Brize, Delphine-Olympe ou Luocine.

Publié dans bande dessinée, littérature France, policier

Hautière et François, De briques et de sang

debriqueetdesangPrésentation de l’éditeur : Octobre 1936. À l’occasion du décès de son père, dont elle vient d’accompagner la fin, une femme évoque de douloureux souvenirs, vieux de plus de vingt ans. Une affaire terrible et secrète, un fardeau dont elle peut enfin s’alléger, puisque tous ses protagonistes ont disparu.
Janvier 1914. À Guise, dans l’Aisne, la police retrouve le corps d’un ouvrier fondeur assassiné. Puis, quinze jours plus tard, celui d’une veuve, dont tout indique qu’elle a été victime du même assassin. L’enquête d’un journaliste de L’Humanité spécialisé dans les faits divers va être l’occasion de découvrir le contexte fascinant de ces morts violentes : le « familistère », communauté ouvrière fondée par un patron « social » et visionnaire – une expérience de socialisme réel qui aurait anticipé de plusieurs décennies l’émergence du collectivisme soviétique…
146 pages
Editeur : Casterman (2010)
Scénario : Régis Hautière
Dessin : David François

Un peu d’images pour changer ! Je trouve passionnant le sujet des cités utopiques, imaginaires ou réelles, et aussi est-ce incontestablement le Familistère de Guise qui m’a attiré vers cette BD. Cet ensemble de bâtiments construits entre 1859 et 1884 à proximité de son usine par Jean-Baptiste Godin est un des ces projets, comme celui plus ancien des Salines d’Arc et Senans, qui font rêver, et même si l’utopie n’a pas tout à fait résisté au fil du temps, il en restera toujours quelque chose.
Une histoire policière qui se déroule dans les premiers mois de 1914 dans ce lieu extraordinaire avait donc tout pour me plaire. J’ai eu un tout petit peu de mal au début avec le graphisme des personnages, j’ai préféré les dessins de paysages et de bâtiments, mais je m’y suis très vite habituée. L’histoire m’a fait revenir juste avant la Première Guerre Mondiale, auprès des habitants du Familistère, et j’ai oublié la géométrie un peu perturbante des visages.
L’enquête fleure bon les romans policiers classiques à la Arsène Lupin, et on se prend d’intérêt pour toutes les morts mystérieuses qui se succèdent en quelques mois dans l’enceinte du Familistère. Un jeune journaliste de l’Humanité s’obstine à chercher une logique à ses disparitions apparemment sans lien avec l’aide d’une jeune femme dont le père est suspecté. Il n’y pas que ces faits divers il y a aussi l’histoire qui frappe à la porte du Familistère…
Si le plus réussi reste les représentations du bâtiment Godin, l’ensemble fait passer un moment à la fois distrayant et instructif. Encore une BD à ajouter à mes préférées !
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Les avis d’Anne, Canel, Cathe, Choco, Jérôme et Noukette.

Publié dans littérature France, rentrée hiver 2014

Edouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule

enfiniraveceddybelegueuleL’auteur : Édouard Louis a 21 ans. Il a déjà publié Pierre Bourdieu : l’insoumission en héritage (PUF, 2013). En finir avec Eddy Bellegueule est son premier roman.
219 pages
Editeur : Seuil (janvier 2014)

Si vous n’avez pas encore entendu parler d’Eddy Bellegueule, c’est en deux mots un témoignage sur une enfance et une adolescence, dans un petit village de Picardie. Sa voix aigüe, ses grands gestes, ses « manières » font qu’Eddy est moqué, pointé du doigt, rabroué, humilié, en particulier au collège, mais aussi au sein de sa propre famille. Les mots sont durs, les attitudes pires encore. Il tente pourtant de lutter, de se couler dans le moule du parfait dur, qui aime le foot, le catch à la télé et parle des filles avec des mots bien grossiers. Mais sa nature ne se laisse pas dompter comme ça…
Ce roman est encensé par là où il pêche, à mon avis, c’est-à-dire la jeunesse de l’auteur, d’où un certain manque de recul de sa part. La misère affective, sociale et intellectuelle qu’il décrit existe, bien sûr, et je ne pense pas qu’il ait grossi le trait, mais j’ai été gênée par le fait que ne se retrouvent dans son roman, surtout lorsqu’il s’agit de sa famille, que les moments, les anecdotes, le vécu le plus sordide. Il faut vraiment chercher pour trouver quelque chose de positif à propos de ses parents, comme le courage de sa mère ou un geste généreux mais maladroit de son père. Par contre, je comprends mieux qu’il ne garde que les aspects les plus malheureusement marquants de ses années de collège, qui durent être épouvantables, ou de sa famille élargie qui fut vraiment un fardeau pour lui. Je n’ai pas trouvé indispensable non plus que lorsqu’il retranscrit en italique des paroles de membres de sa famille, elles soient systématiquement pourvues d’une faute de français ou d’un mot vulgaire…
Certes, le coup d’oeil d’Edouard Louis sur les loisirs indigents, sur la fascination pour la télévision allumée en permanence, sur le carreau qu’on répare avec un bout de carton, ou l’hygiène inexistante, les justifications quand les parents vont passer une soirée à boire avec des amis, les monologues des mères de famille devant le portail de l’école, tout est finement observé et donne lieu à quelques moments de littérature. Mais je ne suis définitivement pas à l’aise avec l’auto-fiction et aurais préféré qu’il soit clairement indiqué qu’on avait affaire à un témoignage, et non à un roman. Par moments, on a du mal à se dire qu’il n’en rajoute pas un peu, par exemple à propos du bac, « J’en ai parlé à ma mère : elle savait à peine de quoi il s’agissait. »
J’ai fini par prendre en pitié ces parents peu éduqués, venus eux-mêmes de familles sans repères, essayant de vivre avec cinq enfants et quelques centaines d’euros par mois, en se fixant comme règle de ne pas les frapper (pour le père, ayant lui-même souffert de violences paternelles) ou de garder une certaine dignité. Je me répète, si je trouve ce livre indispensable, c’est en tant que témoignage et non en tant que roman. S’il peut éviter à d’autres Eddy de souffrir de la même manière…

Mon avis rejoint ceux de Malika Valérie et Eimelle, alors que ceux d’Aifelle, Cathulu, Inganmic, Sandrine, Véronique, Voyelle et Consonne sont plus positifs.

Extraits : J’avais dix ans. J’étais nouveau au collège. Quand ils sont apparus dans le couloir je ne les connaissais pas. J’ignorais jusqu’à leur prénom, ce qui n’était pas fréquent dans ce petit établissement scolaire d’à peine deux cents élèves où tout le monde apprenait vite à se connaître. Leur démarche était lente, ils étaient souriants, ils ne dégageaient aucune agressivité, si bien que j’ai d’abord pensé qu’ils venaient faire connaissance. Mais pourquoi les grands venaient-ils me parler à moi qui étais nouveau ? La cour de récréation fonctionnait de la même manière que le reste du monde : les grands ne côtoyaient pas les petits. Ma mère le disait en parlant des ouvriers Nous les petits on intéresse personne, surtout pas les grands bourges.
Dans le couloir ils m’ont demandé qui j’étais, si c’était bien moi Bellegueule, celui dont tout le monde parlait. Ils m’ont posé cette question que je me suis répétée ensuite, inlassablement, des mois, des années,
C’est toi le pédé ?

Elle ne disait pas toujours « j’aurais pu faire de grandes études, j’aurais pu avoir un CAP », elle disait, cela arrivait, que l’école ne l’avait de toute façon jamais vraiment intéressée. Il m’a fallu des années pour comprendre que son discours n’était pas incohérent ou contradictoire mais que c’était moi, avec une sorte d’arrogance de transfuge, qui essayais de lui imposer une autre cohérence, plus compatible avec mes valeurs – celles que j’avais précisément acquises en me construisant contre mes parents, contre ma famille -, qu’il n’existe d’incohérences que pour celui qui est incapable de reconstruire les logiques qui produisent les discours et les pratiques. Qu’une multitude de discours la traversaient, que ces discours parlaient à travers elle, qu’elle était constamment tiraillée entre la honte de n’avoir pas fait d’études et la fierté de tout de même, comme elle disait, « s’en être sortie et avoir fait de beaux enfants », que ces deux discours n’existaient que l’un par rapport à l’autre.