littérature îles britanniques·non fiction

Gerald Durrell, Ma famille et autres animaux

 

mafamilleetautresL’auteur : Gerald Durrell (1925-1995) est un célèbre naturaliste et écrivain britannique, fondateur de la Durrell Wildlife Conservation et du zoo de Jersey. Il est le frère cadet de l’écrivain Lawrence Durrell.
Premier volet de la trilogie de Corfou.
393 pages
Editeur : La Table Ronde (2014)
Paru en 1956

A la fin des années 30, la famille Durrell, à l’initiative de Lawrence, l’aîné, décide de s’installer sous le soleil de la Méditerranée, à Corfou. La mère a bien du mérite avec ses quatre enfants, tous animés de passions diverses et variées : Larry pour la littérature, Leslie pour la chasse, Margo, la seule fille, pour les vêtements et les petits amis, et le cadet, Gerry ne s’intéresse qu’aux animaux, petites et grosses bêtes n’ont aucun secret pour lui.
Je connaissais déjà le naturaliste par ses témoignages à la recherche d’animaux rares, tel les savoureux La forêt ivre ou Le aye-aye et moi. Aussi la sortie de cette trilogie en semi-poche n’a-t-elle pas manqué d’attirer mon attention, les couvertures étant en plus particulièrement attrayantes ! Le premier est vite arrivé sur ma table de chevet, et les autres suivront sans doute. Ce récit est en effet vraiment délicieux. L’auteur avait décidé de relater en détail ses découvertes de naturaliste amateur de douze ans lors de ce premier séjour, mais ses frères et sœur, sa mère, les nombreux voisins et amis de passage se sont invités dans le récit, au grand plaisir du lecteur : quel brochette de caractères, authentiques ou plus fantasques !
L’art de raconter est une merveille dans ce texte, que ce soient les critères de choix des différentes maisons occupées, les tentatives de donner une éducation classique à Gerry, les expéditions zoologiques, les dialogues entre membres de la famille, et surtout les scènes cocasses occasionnées par la présence d’un véritable zoo miniature entre les murs ! Un véritable rayon de soleil !

Extraits : – Je vous demande un peu ! N’est-il pas insensé que les générations futures soient privées de mon oeuvre simplement parce qu’un idiot aux mains calleuses a attaché cette bête puante près de ma fenêtre ? dit Larry.

– Cette maison est un enfer, je vous assure. Il n’est pas un coin qui ne fourmille de bêtes malintentionnées prêtes à se jeter sur vous. Un geste aussi simple, aussi inoffensif que celui d’allumer une cigarette est plein de risques. D’abord, j’ai été attaqué par un scorpion, une bête hideuse qui a répandu du venin et des petits partout. Puis ma chambre a été saccagée par des pies. Maintenant il y a des serpents dans la baignoire et des bandes d’albatros volent autour de la maison avec des bruits pareils à ceux d’une tuyauterie défectueuse.
– Larry, mon chéri, tu exagères, dit Mère souriant vaguement aux invités.

J’aimerais rendre un hommage particulier à ma mère, à qui ce livre est dédié. Tel un Noé plein de douceur, enthousiaste et compréhensif, elle a su gouverner son navire plein d’une étrange progéniture à travers les orages de la vie avec une grande habilité, sous la menace d’une mutinerie toujours possible, et au milieu de dangereux écueils (fonds en baisse et extravagances diverses), sans être jamais certaine que sa conduite serait approuvée par l’équipage, mais convaincue qu’on lui reprocherait tout ce qui tournerait mal. Il est miraculeux qu’elle ait survécu au voyage, mais elle s’en est pourtant tirée et, qui plus est, avec sa raison plus ou moins intacte. Comme mon frère Larry me le fait à juste titre observer : nous pouvons être fiers de la façon dont nous l’avons élevée : elle nous fait honneur .

Lu et approuvé par Choco, Hélène, Keisha, Mango et Val.

 

photographes du samedi

Photographe du samedi (16) Luigi Ghirri

Pour commencer l’année, voici le retour du photographe du samedi !

Si vous en avez l’occasion, je ne peux que vous inviter à visiter le MuCEM à Marseille et en particulier une des expositions actuelles, « Le noir et le bleu, un rêve méditerranéen ». Bon, tous renseignements pris, cette exposition fermera ses portes dans quelques jours, mais vous n’avez pas tout perdu, puisque d’abord, d’autres expositions tout aussi intéressantes lui succéderont probablement, ensuite, vous allez faire connaissance tout de même avec un photographe dont quelques clichés apparaissent au fil de l’exposition !

kodachrome-luigi-ghirri-8Luigi_Ghirri_Venezia_1986Trani, 1982luigi_ghirri2 luigi_ghirri3 luigi_ghirri4luigi_ghirri5Luigi Ghirri (1943-1992) est considéré par des générations d’artistes comme un photographe majeur de la photographie italienne, par ses travaux qui utilisent la couleur de manière très personnelle, et qui montrent des paysages à la limite de la banalité, et qui pourtant font rêver… Voyez ces photos sur le thème de la mer et des installations balnéaires, les lieux touristiques désertés ou presque, vus par le photographe, et cette lumière blanche… Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais ça me fait penser un peu aux photos de Raymond Depardon à travers les campagnes françaises, et j’aime !

luigi_ghirri6 luigi_ghirri7 luigi_ghirri9 luigi_ghirri10Sabbioneta-Dal-palazz-Ducale-verso-nord-startpage_m9slid-570x387Luigi-Ghirri-Bastia

littérature Europe du Sud·policier

Polars en vrac

Ce billet sera policier et voyageur, puisqu’il va aller de Rome en Sicile, pour s’envoler illico vers l’Islande. Prêts à partir ?

rougeabattoirRouge abattoir de Gilda Piersanti
Pocket (2008)
L’auteur italienne écrit en français et situe ses polars à Rome. J’ai déjà lu une autre enquête intitulée Jaune Caravage qui mettait en scène pour la quatrième fois Mariella de Luca, une jeune inspectrice à qui ses supérieurs font confiance grâce à sa perspicacité et à son intuition. Rouge abattoir est la première enquête de la série, et je l’ai trouvée moins aboutie que celle lue auparavant. Que les parties présentant les personnages me semblent superflues aurait été tout à fait légitime, puisque je les connaissais déjà, que les rouages de l’enquête ne me passionnent guère l’est moins. Je peux même dire que je n’ai pas trouvé grand chose de crédible dans cette histoire de filles assassinées dans Rome envahie par la neige et les fêtards du réveillon. Pourtant cela commençait bien, avec des découvertes macabres et mystérieuses, mais la résolution des crimes m’a laissée de marbre. Du coup, ce livre est resté dans un Bed and Breakfast de Catane, à disposition des hôtes qui suivront… A bon entendeur !
L’avis plus positif d’Hélène

excursionatindariL’excursion à Tindari de Andrea Camilleri
Pocket (2004)
J’ai retrouvé avec plaisir le commissaire Montalbano, de la police de Vigata, en Sicile, d’autant que je me dirigeais justement vers la région d’Agrigente où se déroulent les enquêtes du commissaire et de ses adjoints hauts en couleurs. Il s’agit comme souvent de deux ou trois histoires entremêlées, un jeune homme vivant au-dessus de ses moyens et retrouvé assassiné dans un appartement, deux retraités portés disparus après une excursion en autobus, auxquelles s’ajoute la demande d’un haut ponte de la mafia locale qui souhaite parler à Montalbano. La saveur des romans d’Andrea Camilleri tient à l’atmosphère, aux aléas de sa vie privée, au savoureux dialecte sicilien ou plutôt à sa transcription française. A ce propos, écouter deux siciliens parler entre eux équivaut à écouter une langue totalement étrangère, même si on comprend un peu l’italien… Je conçois maintenant que ça mérite un travail particulier d’écriture et de traduction. 
Encore un bon cru de l’auteur sicilien, même s’il n’atteint pas le niveau de mes préférés : La voix du violon, Les ailes du sphinx, ou Chiens de faïence
D’autres avis sur Babelio

hiverarctiqueHiver arctique de Arnaldur Indridason
Métailié (2009)
Existe en poche (Points)

Encore des retrouvailles, cette fois à Reykjavik pour se désoler avec Erlendur de la mort d’un jeune garçon retrouvé assassiné au pied de son immeuble. S’agit-il d’un crime raciste, puisque ce petit est d’origine thaïlandaise ? D’une affaire de famille ? D’une vengeance ? Erlendur et ses collaborateurs mènent une enquête minutieuse dans le froid de l’hiver islandais, en essayant de mettre de côté leurs soucis personnels.
Ce volume rejoint presque le niveau de mes préférés que sont La femme en vert et L’homme du lac. Une fois dedans, il est difficile de le lâcher !
Les avis de Papillon et Stephie.

littérature France·mes préférés·rentrée automne 2012

Mathias Énard, Rue des Voleurs

ruedesvoleursL’auteur : Né en 1972, Mathias Énard a étudié le persan et l’arabe et fait de longs séjours au Moyen-Orient. Il vit à Barcelone. Il est l’auteur de cinq romans chez Actes Sud : La perfection du tir (2003, prix des Cinq Continents de la francophonie), Remonter l’Orénoque (2005), Zone (2008, prix Décembre, prix du Livre Inter), Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (2010, Goncourt des Lycéens) et Rue des Voleurs (2012), ainsi que Bréviaire des artificiers (Verticales, 2007) et L’alcool et la nostalgie (Inculte, 2011).
252 pages
Editeur : Actes Sud (août 2012)

Je ne savais pas trop à quoi m’attendre en commençant ce roman, d’un format et sur un sujet très différent du seul que j’avais lu, Parle leur de batailles, de rois et d’éléphants, et j’ai été aussitôt happée par le thème, l’évolution d’un marocain de Tanger, tout jeune homme rejeté par sa famille, et qui après des mois d’errance, ne trouve à se raccrocher qu’à ses romans policiers dénichés chez un bouquiniste et à son pote Bassam, qui fraye avec les barbus d’une mosquée du coin. Le jeune Lakhdar y trouve refuge pour quelque temps, vendant des livres édifiants aux fidèles. Il rencontre ensuite Judit, une jeune espagnole et rêve au départ.
J’ai beaucoup aimé le personnage de Lakhdar, son goût pour la littérature, d’Ibn Battuta, grand voyageur du XIVème siècle, aux polars américains ou ceux de Jean-Claude Izzo. Le style du roman colle à la naïveté du narrateur, à sa dérive dépressive, à sa façon de se moquer un peu de tout et surtout de lui-même, comme quand il constate en parlant à une jeune espagnole qui apprend l’arabe : Essayez d’avoir l’air marrant et séduisant en arabe littéraire, c’est pas du tout cuit, on croit toujours que vous êtes sur le point d’annoncer une nouvelle catastrophe en Palestine ou de commenter un verset du Coran.
J’ai aimé aussi que ce livre, sur fond de printemps arabes, ne mène jamais là où on s’y attend, jusqu’à une fin étonnante mais assez logique. J’ai noté des passages qui prêtent plutôt à sourire, mais il faut s’attendre à être ému aussi, et remué par la difficulté d’être du personnage. Une très belle découverte que je vous incite à faire aussi à l’occasion, et un auteur vraiment à suivre !

Extrait : C’était amusant de voir ces conspirateurs barbus en train de se lécher les doigts ; le cheikh avait étalé sa serviette sur sa poitrine, un coin dans le col de la chemise, pour ne pas se tacher -la sauce au safran, ça ne pardonne pas. Un autre tenait sa cuillère à pleines mains comme un gourdin et bouffait à dix centimètres de l’assiette, pour avoir le moins de chemin possible à parcourir : il engouffrait la semoule dans sa gueule grande ouverte comme du gravier dans une bétonnière. Bassam avait déjà terminé, deux larges traits jaunâtres lui agrandissaient la bouche jusqu’au milieu des joues et il suçait avec passion un dernier os de poulet. Les barbes prophétiques fleurissaient de grains de semoule, se maculaient d’une averse de neige dorée, et il fallait ensuite les épousseter comme des tapis.

A lire ailleurs : Alex a aimé ce parcours, c’est une très belle découverte pour Clara, un coup de cœur pour Enna, du grand art pour HélèneJostein n’est pas du tout déçue, pour Lo, c’est sa plus belle lecture de l’année, c’est un beau portrait pour Val qui s’est un peu lassée cependant.

littérature France

Philippe Fusaro, Palermo solo

palermosoloL’auteur : Philippe Fusaro, né en 1971, à Forbach, est libraire. Il est l’auteur du Colosse d’argile (La Fosse aux Ours, 2004, Folio, 2006) et de Palermo solo (La Fosse aux Ours, 2007), L’Italie si j’y suis (La Fosse aux Ours, 2010). Ses origines italiennes le poussent à passer une année à Lecce où il écrit Palermo solo.
187 pages

Le Baron est originaire de C., une petite ville de Sicile que la Mafia l’a condamné à quitter. Il ne vit pas très loin, à Palerme, dans une chambre du Grand Hôtel et des Palmes qu’il ne quitte jamais. Il y cultive des citronniers, écoute les bruits de la ville, hume le parfum de la mer, finit par fréquenter la salle à manger. Le Baron est une rumeur à Palerme, un nom qui glisse entre les murs, une ombre peut-être au crépuscule. Il rêve à Ava Gardner, ne la rencontre-t-il pas d’ailleurs ?
Après la plaine du Pô avec Silvia Avallone, je vous emmène à Palerme avec un personnage qui sort de l’ordinaire, brossé à petites touches poétiques par Philippe Fusaro, auteur lyonnais de cœur, édité par une maison d’édition lyonnaise… (c’était la minute chauvine !) Il faut se laisser glisser dans l’atmosphère feutrée du grand hôtel, où passent des clients de tous horizons, écrivain, acteur, libraire français, il faut savourer la narration par petites touches, entrecoupée par les carnets personnels du Baron. Des dizaines d’années passent, glissent sans ennui, la rencontre du Baron avec une femme forcément fatale à la beauté d’Ava Gardner ne cède pas la place à une histoire trop attendue. C’est léger, sobre, poétique, touchant… Encore mieux que L’Italie si j’y suis que j’avais pourtant beaucoup apprécié !

Le début : Le baron est né à l’aube du XXe siècle.
Le baron n’a rien vu, ni rien su de ce qu’était le XXe siècle dans sa seconde moitié.
Le baron est originaire de C.
Le baron a dû quitter sa ville natale parce que la Mafia l’a condamné à ne plus y retourner, sauf le 2 novembre, jour de la Fête des Morts.
Le baron est un homme d’honneur, il paie sa dette de sang, il paie d’avoir battu à mort un garçon issu d’une famille d’un autre clan.
Le baron vit depuis plus de cinquante ans dans une suite du Grand Hôtel et des Palmes à Palerme, via Roma, à deux pas du port, à deux pas de la mer.
Le baron est une rumeur qui circule dans la ville blessée de Palerme.

Lu aussi par Leiloona, LilibaMarilyne, Stephie, Virginie, Ys.

Challenge Des livres et des îles de Géraldine ! 

deslivresetdesiles

littérature France·mes préférés·rentrée automne 2012

Jérôme Ferrari, Le sermon sur la chute de Rome

Rentrée littéraire 2012
L’auteur : Né à Paris en 1968, Jérôme Ferrari, après avoir enseigné en Algérie puis en Corse, s’apprête à occuper un poste à Abou Dhabi (Émirats arabes unis) à partir de septembre 2012.
Chez Actes Sud, il est l’auteur de cinq romans : Dans le secret (2007 ; Babel n° 1022), Balco Atlantico (2008), Un dieu un animal (2009, prix Landerneau ; Babel n° 1113), Où j’ai laissé mon âme (2010, prix roman France Télévisions, prix Initiales, prix Larbaud, grand prix Poncetton de la SGDL) et Le sermon sur la chute de Rome (2012).
208 pages
Editeur :
 Actes Sud (août 2012)

A moins d’habiter le Pôle Nord, et encore, vous entendrez forcément parler de Jérôme Ferrari dans les semaines qui viennent et vous verrez son livre dans les pages de tous les magazines traitant de la rentrée littéraire. Ce qui suffirait habituellement à me faire fuir, mais les habitudes sont faites pour changer… Même si Entrée Livre ne me l’avait pas envoyé pour son opération de rentrée, j’aurais remarqué ce roman, et la mention du « petit bar corse » m’aurait intriguée et intéressée. D’ailleurs, cela faisait un moment que je lisais des billets sur cet auteur, mais le thème de son précédent roman me faisait un peu peur. Voilà, je suis entrée dans le monde de Jérôme Ferrari, et pas prête d’en sortir !

Deux fils conducteurs s’enchevêtrent au long de ce roman, qui tous deux évoquent un thème à la portée universelle, la fin d’un monde, qui peut être aussi la fin des illusions, la fin de la jeunesse. Une société n’est pas éternelle, elle naît, vit et meurt, il faut en faire son deuil avant de pouvoir passer à autre chose, et Jérôme Ferrari l’écrit magnifiquement. J’ai été sous le charme de son écriture tout de suite, et cela ne s’est pas démenti au fil des pages.

Tout d’abord, Marcel, petit dernier d’une fratrie des environs de Sartène, né après la première guerre mondiale, traverse le siècle comme le symbole d’un monde en train de disparaître, de façon particulièrement marquée dans cette Corse rurale pétrie de traditions. Marcel arrive toujours trop tard, ne parvient pas à trouver sa place, comme si le sol se délitait sous ses pieds. Ensuite, arrivent Matthieu et Libero, deux jeunes hommes originaires du même village, qui décident sur un coup de tête d’abandonner leurs études parisiennes et de reprendre le bar local que plusieurs gérances malheureuses ont laissé péricliter. Mais même un petit monde comme celui d’un café de village doit connaître une fin.

Les liens entre les personnages apparaissent petit à petit, associés aussi à l’histoire d’Augustin et du sermon qu’il prononça en Afrique du Nord à ses fidèles effarés de la prise de Rome par les barbares. Cela est superbement construit, amené et, désolée de me répéter, l’écriture m’a subjuguée : toute en longues phrases, quand il s’agit de dérouler les années de vie de Marcel, formée de phrases plus courtes et dynamiques pour la partie contemporaine. Ce roman est un coup de cœur et je compte bien me rattraper en lisant les précédents ouvrages de l’auteur.

Le début : Comme témoignage des origines – comme témoignage de la fin, il y aurait donc cette photo, prise pendant l’été 1918, que Marcel Antonetti s’est obstiné à regarder en vain toute sa vie pour y déchiffrer l’énigme de l’absence. On y voit ses cinq frères et sœurs poser avec sa mère. Autour d’eux, tout est d’un blanc laiteux, on ne distingue ni sol ni murs, et ils semblent flotter comme des spectres dans la brume étrange qui va bientôt les engloutir et les effacer. Elle est assise en robe de deuil, immobile et sans âge, un foulard sombre sur la tête, les mains posées à plat sur les genoux, et elle fixe si intensément un point situé bien au-delà de l’objectif qu’on la dirait indifférente à tout ce qui l’entoure – le photographe et ses instruments, la lumière de l’été et ses propres enfants, son fils Jean-Baptiste, coiffé d’un béret à pompon, qui se blottit craintivement contre elle, serré dans un costume marin trop étroit, ses trois filles aînées, alignées derrière elle, toutes raides et endimanchées, les bras figés le long du corps et, seule au premier plan, la plus jeune, Jeanne-Marie, pieds nus et en haillons, qui dissimule son petit visage blême et boudeur derrière les longues mèches désordonnées de ses cheveux noirs.

Citation : Mais nous savons ceci : pour qu’un monde nouveau surgisse, il faut d’abord que meure un monde ancien. Et nous savons aussi que l’intervalle qui les sépare peut être infiniment court ou au contraire si long que les hommes doivent apprendre pendant des dizaines d’années à vivre dans la désolation pour découvrir immanquablement qu’ils en sont incapables et qu’au bout du compte, ils n’ont pas vécu.


Lu en tant que lecteur VIP d’Entrée Livre pour son opération de rentrée.

D’autres billets chez  Papillon et   Zazy.

littérature Europe du Sud·rentrée automne 2012

Margaret Mazzantini, La mer, le matin

Rentrée littéraire 2012
L’auteur : Née à Dublin, fille d’un peintre irlandais et d’un écrivain italien, Margaret Mazzantini a quarante-cinq ans. Actrice, romancière et scénariste, elle consacre aujourd’hui sa vie à l’écriture et à sa famille. Après Antenora, Écoute-moi et Venir au monde, La Mer, le matin est son quatrième roman.
133 pages
Editeur : Robert Laffont (23 août 2012)
Traduction : Delphine Gachet
Titre original : Mare al mattino

Les plus belles rencontres littéraires reposent parfois sur les sujets les plus simples d’apparence. Je ne connaissais pas encore Margaret Mazzantini qui a déjà publié plusieurs romans, dont Ecoute-moi et Venir au monde. Le choix de celui-ci s’est fait sur la couverture, le titre, la quatrième de couverture, tous sobres et pleins de sérénité et qui me laissaient présager une découverte particulière. J’ai assez souvent connu de semi-déceptions pour me méfier. Et pourtant…
Un petit garçon découvre l’oasis du Sahara où il habite, devenue au fil des années une ville bâtie de bric et de broc dans le désert, loin de la mer qu’il aimerait connaître : « Farid n’a jamais vu la mer, il n’a jamais mis les pieds dans l’eau. Il se l’est imaginée des milliers de fois. Piquée d’étoiles comme le manteau d’un pacha. Bleue comme le mur bleu de la ville morte. » Farid s’amuse avec ses camarades, fréquente l’école, approche un soir une jeune gazelle venue du désert. La famille de Farid se réjouit et s’inquiète des premiers soubresauts du printemps libyen : « Quand il voit Misrata détruite par les tirs, grand-père Mussa arrache du mur l’affiche du Caïd, il en fait une boule et la jette sous le lit. » La suite montre comment la guerre touche immédiatement les plus faibles, les plus démunis, les plus éloignés de la politique.
De l’autre côté de la Méditerranée, dans une île proche de la Sicile, sans doute Lampedusa bien qu’elle ne soit jamais nommée, un tout jeune homme observe le flux des réfugiés déferlant sur la côte, en piteux état, malades ou mourants, ou n’arrivant jamais vers cette terre où se trouvait leur salut. Par la famille de sa mère, Vito est lié aussi à la Libye où des italiens s’étaient installés, avant d’en être chassés en 1970 par Kadhafi. Sa mère traîne avec elle une nostalgie ténébreuse de cette ville de Tripoli où elle a passé ses plus jeunes années. « Angelina lui a dit : les oiseaux savent laisser leurs œufs bien à l’abri. Nos œufs à nous ont été cassés. Sacrifiés. Nos maisons dans une valise. Sortir de sa coquille pour courir, fuir. » Vito rêve en regardant la mer, il rêve sa vie, son avenir, son destin…
Une narration au présent place d’emblée le lecteur aux côtés de ces deux familles qui connaissent chacune à leur tour le déracinement, la fuite ou le retour vers un ailleurs qui n’est pas le leur. D’une simplicité tout imprégnée de poésie, d’humanité, l’écriture de Margaret Mazzantini m’a séduite et touchée et si j’ai dévoré ce court roman, je l’ai laissé tout hérissé de marque-pages, et l’ouvrir et relire quelques lignes me fait retrouver immédiatement l’atmosphère qui m’a séduite. Une très belle découverte donc !

littérature France·rentrée automne 2012

Laurent Gaudé, Pour seul cortège

Rentrée littéraire 2012
L’auteur : Romancier, nouvelliste et dramaturge né en 1972, Laurent Gaudé publie son œuvre, traduite dans le monde entier, chez Actes Sud.
Il est notamment l’auteur de CrisLa mort du roi Tsongor(2002, prix Goncourt des lycéens 2002, prix des Libraires 2003),Le soleil des Scorta (2004, prix Goncourt 2004, prix Jean-Giono 2004), Eldorado (2006), Dans la nuit Mozambique (2007), La porte des Enfers (2008 ), Ouragan (2010), Les oliviers du Négus (2011) et Pour seul cortège (2012).
181 pages
Editeur : Actes Sud (22 août 2012)

« A qui appartiens-tu, Alexandre ? »
Commencer mes lectures de la rentrée littéraire par le roman de Laurent Gaudé me semblait une évidence, (pas pour tout le monde, je sais…) tant j’ai aimé ses précédents romans, mais je craignais un peu l’aspect historique, cette Antiquité lointaine à la fois dans le temps, dans l’espace, dans les mentalités… Pourtant, ces voix entrecroisées m’ont dès le début guidée et ravie, dans tous les sens du terme. Tout d’abord apparaît Alexandre, qui sent la maladie s’attaquer à lui, au cours d’un festin. Il ne sera plus à partir de ce moment ou presque, qu’une voix, guidant les pas de ceux qui veulent l’escorter jusqu’à sa dernière demeure. Puis Dryptéis, qui a souffert des actes de conquête d’Alexandre, jeune mère réfugiée dans un temple lointain, d’où elle sera contrainte de partir. D’autres voix, dont celle d’Ericléops, plus mystérieuse, les rejoignent ensuite et tissent une épopée à travers plusieurs pays, une quête épique qui sera le dernier voyage d’Alexandre.
C’est un coup de cœur que j’ai éprouvé, à la fois pour la langue très poétique, l’approche spiralaire des personnages et les évocations, couleurs, sons, odeurs… Finalement, la réalité historique importe peu, c’est d’un mythe tragique qu’il est question ici, de situations et de personnages hors du commun, en particulier Dryptéis aux pas de laquelle je me suis attachée, et qui m’a évoqué ce vers d’Aragon : « La femme est l’avenir de l’homme. »… Ce roman est un hymne à l’humanité dans ce monde antique qui était pourtant particulièrement impitoyable : « Le partage de l’empire, c’est à cela qu’ils pensent tous. »

Extraits : Elle fixe le paysage en contrebas et aperçoit enfin un filet de poussière qui s’avance vers eux. Les prêtres du temple se pressent sur les bords de la terrasse, tous curieux et inquiets. Pour l’instant, ils ne distinguent rien d’autre que la poussière au loin. Il faut attendre et les secondes sont longues. Elle ne quitte pas des yeux l’horizon. Ça ne peut pas être un homme seul. Il y a trop de poussière. Ce doit être un groupe. Ils approchent vite. Les prêtres attendent. Une agitation nerveuse s’empare d’eux. Ils fixent le paysage à leurs pieds, essayant de mesurer la distance qui les sépare du cortège qui approche. Le temple est accroché à la roche, suspendu dans les airs, relié au monde des hommes par un escalier unique qu’ils ont construit de leurs propres mains.

 

Il ne dit rien, cherche de l’air pour respirer. Est-ce que tout va s’achever ainsi ? Il a le temps encore de se poser la question. Les dieux ont-ils déserté Alexandre ?… Que se passera-t-il alors ? Il sent, là, à l’instant où la douleur le brûle, qu’il n’a pas de successeur, que tout l’Empire va bruire d’inquiétude et que personne n’est de taille à tenir l’immensité du royaume qu’il a forgé. Il veut danser encore pour oublier tout cela, danser car c’est la dernière fois qu’il peut le faire et il voudrait que cet instant dure toujours.

Ce n’est pas moi que tu attends, mais je viens, je me rapproche. Je me suis mis en route il y a longtemps de cela. Si tu savais, Alexandre… Tu seras étonné lorsque tu me verras, bouche bée. Je ne perds pas une seconde. Tu ne le sais pas encore mais le temps nous est compté. Je veux te voir à nouveau, j’ai tant de choses à te dire, Alexandre. Lorsque tu me verras, tu chancelleras. Tu répèteras avec incrédulité : « Ericléops ?… Ericléops ?… Est-ce que c’est bien toi ? » Oui. C’est moi. Je reviens à toi. J’ai tout l’empire à traverser mais rien, désormais, ne saurait plus me fatiguer.

Lu pour le coup de cœur des lecteurs VIP d’Entrée livre. D’autres avis  entre ses pages