Publié dans littérature îles britanniques, premier roman, rentrée littéraire 2016, sortie en poche

Emma-Jane Kirby, L’opticien de Lampedusa

opticiendelampedusa« Jamais il n’oubliera le contact de ces mains glissantes serrant la sienne. Jamais il ne s’est senti aussi vivant, animé d’une énergie née de ses entrailles. »
C’est le début du week-end sur la petite île de Lampedusa, au large des côtes siciliennes. L’opticien ferme sa boutique, se remémore les raisons qui l’ont amené à s’installer sur cette île, se réjouit à l’idée d’une sortie en bateau avec deux couples d’amis. Au réveil, le lendemain, au milieu de la Méditerranée, d’étranges cris, semblables à de lointains cris de mouettes, le perturbent. Le bateau fait route vers ces appels, et atteignent une masse humaine, des hommes, des femmes essayant de se maintenir à la surface, sur le point de lâcher prise… Les six plaisanciers tentent d’en sauver le plus possible en attendant l’arrivée des secours.

« A travers les clôtures, il est difficile de se rendre compte de la structure du centre d’accueil. A droite, de gros arbres. A gauche, une série de bâtiments bas, blanc délavé, d’apparence neutre. Probablement des bureaux ou des dortoirs. Au fond de l’enceinte, des policiers en uniforme bleu nuit effectuent des rondes tel des gardiens de prison. »
C’est le roman d’un homme banal qui soudain ne peut plus considérer comme banal de croiser des migrants chaque jour sur son île, qui ne peut s’empêcher de vouloir à toute fin prendre de leurs nouvelles au centre de rétention où ils sont admis, et de suivre, plus tard, grâce à quelques messages, le périple de certains d’entre eux à travers l’Europe. Des images terribles s’imposent à la lecture de ce roman, qui n’en est pas tout à fait un, puisque le personnage existe et que Emma-Jane Kirby, journaliste anglaise, l’a vraiment rencontré et l’a questionné sur ce sauvetage dans lequel il a été impliqué. Il devient absolument impossible après avoir lu ce texte de voir les nombres de migrants entassés dans des bateaux, demandant à être secourus, ou bien trop souvent, morts noyés, comme simplement des nombres s’ajoutant à d’autres nombres. Impossible aussi d’imaginer qu’on puisse songer un instant à tout simplement les renvoyer vers leur pays d’origine, après tout ce qu’ils ont souffert et perdu au cours de leur traversée.
Une belle écriture place les mots qui conviennent, sans trop de pathos, sur cette histoire individuelle capable de toucher tout un chacun. J’ai déjà lu d’autres romans sur le même thème, et pourtant, celui-ci a su me toucher comme aucun autre avant.

Les avis d’Eimelle, Lectrice en campagne et Miss Alfie.

 

L’opticien de Lampedusa d’Emma-Jane Kirby, (The optician of Lampedusa, 2016) éditions des Équateurs (2016) traduit de l’anglais pas Mathias Mézard, 168 pages, existe en poche.


Lu pour le mois anglais (à retrouver ici ou )
mois_anglais2017

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Publié dans bande dessinée, littérature France

Aude Mermilliod, Les reflets changeants

refletschangeantsElsa, Jean, Émile, trois personnages de trois générations différentes dans un même cadre, Nice, le bord de mer, la gare et le train aussi… Elsa cherche à se dépêtrer d’une relation compliquée, Jean a du mal entre son travail, sa vie de père divorcé et ses conquêtes d’un soir, lui qui rêve de voyages. Quant à Émile, sa surdité le coupe de sa vie de père et de grand-père. Les trois histoires vont se croiser, pas forcément comme on l’imagine, et je choisis donc de ne pas en raconter trop.

Ce roman graphique est le premier d’une jeune auteure et dessinatrice, et pour un coup d’essai, c’est drôlement réussi, tant au niveau du scénario que de l’image. J’aime beaucoup ce genre de dessins clairs et lisibles, il y a aussi un très joli travail sur l’ombre et la lumière. Les ambiances nocturnes, particulièrement bien rendues, s’opposent à de belles scènes ensoleillées. A remarquer aussi des trouvailles intéressantes comme le cahier d’Émile, qui revient sur sa jeunesse, et le rend plus humain que sympathique. Trois parcours relatés avec délicatesse et des cases qui laissent passer l’émotion de tranches de vie pas si banales. Au final, le moment passé à lire ces pages me laissera une empreinte durable, et ça, c’est toujours bon signe !
refletschangeants_p1.jpgCette bande dessinée fait partie des sélectionnés pour le prix de la BD FNAC 2018 et c’est tout à fait mérité.

Les reflets changeants d’Aude Mermilliod, Le Lombard (2017) 198 pages.

Lue aussi par Sabine et Mo.

Publié dans littérature Amérique du Nord, non fiction, rentrée littéraire 2017

Daniel Mendelsohn, Une Odyssée : un père, un fils, une épopée


uneodysseeRentrée littéraire 2017 (12)
« Dans la mesure où l’Odyssée elle-même foisonne de soudaines péripéties et de détours surprenants, exerce son héros à la déception, apprend à son public à attendre l’inattendu, le fait que nous ne sommes jamais arrivés à Ithaque fut peut-être l’aspect le plus odysséen de notre croisière culturelle. »

Je suis un peu à court de mots en me lançant dans la rédaction de ce douzième billet de la rentrée littéraire. Alors que c’est incontestablement une très belle découverte et une lecture enchanteresse, j’ai bien peur de ne pas être à la hauteur pour en parler !
En quelques mots, pour ceux qui n’en auraient pas entendu parler, Daniel Mendelsohn, professeur d’université à Bard College, y décrit l’année où son père, quatre-vingt-un ans, a décidé de rejoindre le cours que son fils consacrait à l’Odyssée, destiné à des élèves de première année. À la suite de cette année, ils ont aussi décidé de partir ensemble en croisière sur les traces d’Ulysse, en Méditerranée. Pourquoi lire ce roman, moi qui ne connais l’Odyssée que par des extraits de manuels scolaires ou des films qui l’adaptent de manière sans doute très libre ? Pourquoi être tentée par cette forme autobiographique, alors que c’est en général ce que je fuis dans la littérature ?

« Les transformations magiques opérées par les dieux ne sont que le pendant surnaturel de la force bien réelle qui transforme nos visages et nos corps, qui nous abîme, nous fait perdre nos cheveux et nous creuse des rides : le Temps. Quand l’apparence extérieure, le visage et le corps ont changé au point d’être méconnaissables, que reste-t-il ? Existe-t-il un moi intime qui résiste au temps ? »
Les voies qui nous amènent à un livre sont impénétrables, celles qui font que ses pages nous repoussent ou nous aimantent aussi. C’est le deuxième cas pour ce livre qui m’a vraiment passionnée, tant par l’érudition de l’auteur, jamais pesante, que par des relations père-fils soigneusement décrites, avec humour et tendresse.
L’auteur a l’art de procéder par retours en arrière, par inclusions d’événements passés dans la narration, en une composition circulaire à la manière d’Homère, mais sans que cela semble une posture, un truc pour appâter le lecteur, et ça marche impeccablement. Le personnage du père ne manque pas de piquant, il a tout de suite une présence incroyable, il me semble impossible de ne pas avoir envie de le suivre dans son cursus universitaire tardif. Et bien sûr, le périple d’Ulysse pour retourner auprès de Pénélope, le long poème décortiqué avec sagacité par Daniel Mendelsohn, mais aussi ses élèves et son père, qui a pour lui l’expérience des années, est absolument passionnant ainsi analysé. Les nombreuses évocations des relations père/fils dans l’Odyssée trouvent des résonances dans les rapports entre l’auteur et son père, et c’est un aspect, parmi bien d’autres, tant ce livre est riche, qui m’a passionnée.
Que dire de plus, si ce n’est que je le recommande vivement ?

Une Odyssée : un père, un fils, une épopée de Daniel Mendelsohn, (Flammarion, 2017) traduit de l’anglais par Isabelle Taudière et Clotilde Meyer, 432 pages.

Repéré grâce à Dominique et Galéa, ainsi que dans un dossier du Magazine littéraire d’octobre 2017. Keisha, Papillon, Sandrion, Cléanthe en parlent aussi.

Publié dans littérature îles britanniques, non fiction

Gerald Durrell, Ma famille et autres animaux

 

mafamilleetautresL’auteur : Gerald Durrell (1925-1995) est un célèbre naturaliste et écrivain britannique, fondateur de la Durrell Wildlife Conservation et du zoo de Jersey. Il est le frère cadet de l’écrivain Lawrence Durrell.
Premier volet de la trilogie de Corfou.
393 pages
Editeur : La Table Ronde (2014)
Paru en 1956

A la fin des années 30, la famille Durrell, à l’initiative de Lawrence, l’aîné, décide de s’installer sous le soleil de la Méditerranée, à Corfou. La mère a bien du mérite avec ses quatre enfants, tous animés de passions diverses et variées : Larry pour la littérature, Leslie pour la chasse, Margo, la seule fille, pour les vêtements et les petits amis, et le cadet, Gerry ne s’intéresse qu’aux animaux, petites et grosses bêtes n’ont aucun secret pour lui.
Je connaissais déjà le naturaliste par ses témoignages à la recherche d’animaux rares, tel les savoureux La forêt ivre ou Le aye-aye et moi. Aussi la sortie de cette trilogie en semi-poche n’a-t-elle pas manqué d’attirer mon attention, les couvertures étant en plus particulièrement attrayantes ! Le premier est vite arrivé sur ma table de chevet, et les autres suivront sans doute. Ce récit est en effet vraiment délicieux. L’auteur avait décidé de relater en détail ses découvertes de naturaliste amateur de douze ans lors de ce premier séjour, mais ses frères et sœur, sa mère, les nombreux voisins et amis de passage se sont invités dans le récit, au grand plaisir du lecteur : quel brochette de caractères, authentiques ou plus fantasques !
L’art de raconter est une merveille dans ce texte, que ce soient les critères de choix des différentes maisons occupées, les tentatives de donner une éducation classique à Gerry, les expéditions zoologiques, les dialogues entre membres de la famille, et surtout les scènes cocasses occasionnées par la présence d’un véritable zoo miniature entre les murs ! Un véritable rayon de soleil !

Extraits : – Je vous demande un peu ! N’est-il pas insensé que les générations futures soient privées de mon oeuvre simplement parce qu’un idiot aux mains calleuses a attaché cette bête puante près de ma fenêtre ? dit Larry.

– Cette maison est un enfer, je vous assure. Il n’est pas un coin qui ne fourmille de bêtes malintentionnées prêtes à se jeter sur vous. Un geste aussi simple, aussi inoffensif que celui d’allumer une cigarette est plein de risques. D’abord, j’ai été attaqué par un scorpion, une bête hideuse qui a répandu du venin et des petits partout. Puis ma chambre a été saccagée par des pies. Maintenant il y a des serpents dans la baignoire et des bandes d’albatros volent autour de la maison avec des bruits pareils à ceux d’une tuyauterie défectueuse.
– Larry, mon chéri, tu exagères, dit Mère souriant vaguement aux invités.

J’aimerais rendre un hommage particulier à ma mère, à qui ce livre est dédié. Tel un Noé plein de douceur, enthousiaste et compréhensif, elle a su gouverner son navire plein d’une étrange progéniture à travers les orages de la vie avec une grande habilité, sous la menace d’une mutinerie toujours possible, et au milieu de dangereux écueils (fonds en baisse et extravagances diverses), sans être jamais certaine que sa conduite serait approuvée par l’équipage, mais convaincue qu’on lui reprocherait tout ce qui tournerait mal. Il est miraculeux qu’elle ait survécu au voyage, mais elle s’en est pourtant tirée et, qui plus est, avec sa raison plus ou moins intacte. Comme mon frère Larry me le fait à juste titre observer : nous pouvons être fiers de la façon dont nous l’avons élevée : elle nous fait honneur .

Lu et approuvé par Choco, Hélène, Keisha, Mango et Val.

 

Publié dans balade photos, vie de lectrice

Bleu Marseille

Mieux vaut tard que jamais, le billet sur le photographe Luigi Ghirri m’a rappelé n’avoir jamais montré mes photos sur une petite virée d’une journée à Marseille au mois d’octobre !
Voilà, c’est chose faite, sans plus amples explications ! (un clic permet d’agrandir les photos)

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Publié dans photographes du samedi

Photographe du samedi (16) Luigi Ghirri

Pour commencer l’année, voici le retour du photographe du samedi !

Si vous en avez l’occasion, je ne peux que vous inviter à visiter le MuCEM à Marseille et en particulier une des expositions actuelles, « Le noir et le bleu, un rêve méditerranéen ». Bon, tous renseignements pris, cette exposition fermera ses portes dans quelques jours, mais vous n’avez pas tout perdu, puisque d’abord, d’autres expositions tout aussi intéressantes lui succéderont probablement, ensuite, vous allez faire connaissance tout de même avec un photographe dont quelques clichés apparaissent au fil de l’exposition !

kodachrome-luigi-ghirri-8Luigi_Ghirri_Venezia_1986Trani, 1982luigi_ghirri2 luigi_ghirri3 luigi_ghirri4luigi_ghirri5Luigi Ghirri (1943-1992) est considéré par des générations d’artistes comme un photographe majeur de la photographie italienne, par ses travaux qui utilisent la couleur de manière très personnelle, et qui montrent des paysages à la limite de la banalité, et qui pourtant font rêver… Voyez ces photos sur le thème de la mer et des installations balnéaires, les lieux touristiques désertés ou presque, vus par le photographe, et cette lumière blanche… Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais ça me fait penser un peu aux photos de Raymond Depardon à travers les campagnes françaises, et j’aime !

luigi_ghirri6 luigi_ghirri7 luigi_ghirri9 luigi_ghirri10Sabbioneta-Dal-palazz-Ducale-verso-nord-startpage_m9slid-570x387Luigi-Ghirri-Bastia

Publié dans littérature Europe du Sud, policier

Polars en vrac

Ce billet sera policier et voyageur, puisqu’il va aller de Rome en Sicile, pour s’envoler illico vers l’Islande. Prêts à partir ?

rougeabattoirRouge abattoir de Gilda Piersanti
Pocket (2008)
L’auteur italienne écrit en français et situe ses polars à Rome. J’ai déjà lu une autre enquête intitulée Jaune Caravage qui mettait en scène pour la quatrième fois Mariella de Luca, une jeune inspectrice à qui ses supérieurs font confiance grâce à sa perspicacité et à son intuition. Rouge abattoir est la première enquête de la série, et je l’ai trouvée moins aboutie que celle lue auparavant. Que les parties présentant les personnages me semblent superflues aurait été tout à fait légitime, puisque je les connaissais déjà, que les rouages de l’enquête ne me passionnent guère l’est moins. Je peux même dire que je n’ai pas trouvé grand chose de crédible dans cette histoire de filles assassinées dans Rome envahie par la neige et les fêtards du réveillon. Pourtant cela commençait bien, avec des découvertes macabres et mystérieuses, mais la résolution des crimes m’a laissée de marbre. Du coup, ce livre est resté dans un Bed and Breakfast de Catane, à disposition des hôtes qui suivront… A bon entendeur !
L’avis plus positif d’Hélène

excursionatindariL’excursion à Tindari de Andrea Camilleri
Pocket (2004)
J’ai retrouvé avec plaisir le commissaire Montalbano, de la police de Vigata, en Sicile, d’autant que je me dirigeais justement vers la région d’Agrigente où se déroulent les enquêtes du commissaire et de ses adjoints hauts en couleurs. Il s’agit comme souvent de deux ou trois histoires entremêlées, un jeune homme vivant au-dessus de ses moyens et retrouvé assassiné dans un appartement, deux retraités portés disparus après une excursion en autobus, auxquelles s’ajoute la demande d’un haut ponte de la mafia locale qui souhaite parler à Montalbano. La saveur des romans d’Andrea Camilleri tient à l’atmosphère, aux aléas de sa vie privée, au savoureux dialecte sicilien ou plutôt à sa transcription française. A ce propos, écouter deux siciliens parler entre eux équivaut à écouter une langue totalement étrangère, même si on comprend un peu l’italien… Je conçois maintenant que ça mérite un travail particulier d’écriture et de traduction. 
Encore un bon cru de l’auteur sicilien, même s’il n’atteint pas le niveau de mes préférés : La voix du violon, Les ailes du sphinx, ou Chiens de faïence
D’autres avis sur Babelio

hiverarctiqueHiver arctique de Arnaldur Indridason
Métailié (2009)
Existe en poche (Points)

Encore des retrouvailles, cette fois à Reykjavik pour se désoler avec Erlendur de la mort d’un jeune garçon retrouvé assassiné au pied de son immeuble. S’agit-il d’un crime raciste, puisque ce petit est d’origine thaïlandaise ? D’une affaire de famille ? D’une vengeance ? Erlendur et ses collaborateurs mènent une enquête minutieuse dans le froid de l’hiver islandais, en essayant de mettre de côté leurs soucis personnels.
Ce volume rejoint presque le niveau de mes préférés que sont La femme en vert et L’homme du lac. Une fois dedans, il est difficile de le lâcher !
Les avis de Papillon et Stephie.

Publié dans littérature France, mes préférés, rentrée littéraire 2012

Mathias Énard, Rue des Voleurs

ruedesvoleursL’auteur : Né en 1972, Mathias Énard a étudié le persan et l’arabe et fait de longs séjours au Moyen-Orient. Il vit à Barcelone. Il est l’auteur de cinq romans chez Actes Sud : La perfection du tir (2003, prix des Cinq Continents de la francophonie), Remonter l’Orénoque (2005), Zone (2008, prix Décembre, prix du Livre Inter), Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (2010, Goncourt des Lycéens) et Rue des Voleurs (2012), ainsi que Bréviaire des artificiers (Verticales, 2007) et L’alcool et la nostalgie (Inculte, 2011).
252 pages
Editeur : Actes Sud (août 2012)

Je ne savais pas trop à quoi m’attendre en commençant ce roman, d’un format et sur un sujet très différent du seul que j’avais lu, Parle leur de batailles, de rois et d’éléphants, et j’ai été aussitôt happée par le thème, l’évolution d’un marocain de Tanger, tout jeune homme rejeté par sa famille, et qui après des mois d’errance, ne trouve à se raccrocher qu’à ses romans policiers dénichés chez un bouquiniste et à son pote Bassam, qui fraye avec les barbus d’une mosquée du coin. Le jeune Lakhdar y trouve refuge pour quelque temps, vendant des livres édifiants aux fidèles. Il rencontre ensuite Judit, une jeune espagnole et rêve au départ.
J’ai beaucoup aimé le personnage de Lakhdar, son goût pour la littérature, d’Ibn Battuta, grand voyageur du XIVème siècle, aux polars américains ou ceux de Jean-Claude Izzo. Le style du roman colle à la naïveté du narrateur, à sa dérive dépressive, à sa façon de se moquer un peu de tout et surtout de lui-même, comme quand il constate en parlant à une jeune espagnole qui apprend l’arabe : Essayez d’avoir l’air marrant et séduisant en arabe littéraire, c’est pas du tout cuit, on croit toujours que vous êtes sur le point d’annoncer une nouvelle catastrophe en Palestine ou de commenter un verset du Coran.
J’ai aimé aussi que ce livre, sur fond de printemps arabes, ne mène jamais là où on s’y attend, jusqu’à une fin étonnante mais assez logique. J’ai noté des passages qui prêtent plutôt à sourire, mais il faut s’attendre à être ému aussi, et remué par la difficulté d’être du personnage. Une très belle découverte que je vous incite à faire aussi à l’occasion, et un auteur vraiment à suivre !

Extrait : C’était amusant de voir ces conspirateurs barbus en train de se lécher les doigts ; le cheikh avait étalé sa serviette sur sa poitrine, un coin dans le col de la chemise, pour ne pas se tacher -la sauce au safran, ça ne pardonne pas. Un autre tenait sa cuillère à pleines mains comme un gourdin et bouffait à dix centimètres de l’assiette, pour avoir le moins de chemin possible à parcourir : il engouffrait la semoule dans sa gueule grande ouverte comme du gravier dans une bétonnière. Bassam avait déjà terminé, deux larges traits jaunâtres lui agrandissaient la bouche jusqu’au milieu des joues et il suçait avec passion un dernier os de poulet. Les barbes prophétiques fleurissaient de grains de semoule, se maculaient d’une averse de neige dorée, et il fallait ensuite les épousseter comme des tapis.

A lire ailleurs : Alex a aimé ce parcours, c’est une très belle découverte pour Clara, un coup de cœur pour Enna, du grand art pour HélèneJostein n’est pas du tout déçue, pour Lo, c’est sa plus belle lecture de l’année, c’est un beau portrait pour Val qui s’est un peu lassée cependant.

Publié dans littérature France

Philippe Fusaro, Palermo solo

palermosoloL’auteur : Philippe Fusaro, né en 1971, à Forbach, est libraire. Il est l’auteur du Colosse d’argile (La Fosse aux Ours, 2004, Folio, 2006) et de Palermo solo (La Fosse aux Ours, 2007), L’Italie si j’y suis (La Fosse aux Ours, 2010). Ses origines italiennes le poussent à passer une année à Lecce où il écrit Palermo solo.
187 pages

Le Baron est originaire de C., une petite ville de Sicile que la Mafia l’a condamné à quitter. Il ne vit pas très loin, à Palerme, dans une chambre du Grand Hôtel et des Palmes qu’il ne quitte jamais. Il y cultive des citronniers, écoute les bruits de la ville, hume le parfum de la mer, finit par fréquenter la salle à manger. Le Baron est une rumeur à Palerme, un nom qui glisse entre les murs, une ombre peut-être au crépuscule. Il rêve à Ava Gardner, ne la rencontre-t-il pas d’ailleurs ?
Après la plaine du Pô avec Silvia Avallone, je vous emmène à Palerme avec un personnage qui sort de l’ordinaire, brossé à petites touches poétiques par Philippe Fusaro, auteur lyonnais de cœur, édité par une maison d’édition lyonnaise… (c’était la minute chauvine !) Il faut se laisser glisser dans l’atmosphère feutrée du grand hôtel, où passent des clients de tous horizons, écrivain, acteur, libraire français, il faut savourer la narration par petites touches, entrecoupée par les carnets personnels du Baron. Des dizaines d’années passent, glissent sans ennui, la rencontre du Baron avec une femme forcément fatale à la beauté d’Ava Gardner ne cède pas la place à une histoire trop attendue. C’est léger, sobre, poétique, touchant… Encore mieux que L’Italie si j’y suis que j’avais pourtant beaucoup apprécié !

Le début : Le baron est né à l’aube du XXe siècle.
Le baron n’a rien vu, ni rien su de ce qu’était le XXe siècle dans sa seconde moitié.
Le baron est originaire de C.
Le baron a dû quitter sa ville natale parce que la Mafia l’a condamné à ne plus y retourner, sauf le 2 novembre, jour de la Fête des Morts.
Le baron est un homme d’honneur, il paie sa dette de sang, il paie d’avoir battu à mort un garçon issu d’une famille d’un autre clan.
Le baron vit depuis plus de cinquante ans dans une suite du Grand Hôtel et des Palmes à Palerme, via Roma, à deux pas du port, à deux pas de la mer.
Le baron est une rumeur qui circule dans la ville blessée de Palerme.

Lu aussi par Leiloona, LilibaMarilyne, Stephie, Virginie, Ys.

Challenge Des livres et des îles de Géraldine ! 

deslivresetdesiles

Publié dans littérature France, mes préférés, rentrée littéraire 2012

Jérôme Ferrari, Le sermon sur la chute de Rome

Rentrée littéraire 2012
L’auteur : Né à Paris en 1968, Jérôme Ferrari, après avoir enseigné en Algérie puis en Corse, s’apprête à occuper un poste à Abou Dhabi (Émirats arabes unis) à partir de septembre 2012.
Chez Actes Sud, il est l’auteur de cinq romans : Dans le secret (2007 ; Babel n° 1022), Balco Atlantico (2008), Un dieu un animal (2009, prix Landerneau ; Babel n° 1113), Où j’ai laissé mon âme (2010, prix roman France Télévisions, prix Initiales, prix Larbaud, grand prix Poncetton de la SGDL) et Le sermon sur la chute de Rome (2012).
208 pages
Editeur :
 Actes Sud (août 2012)

A moins d’habiter le Pôle Nord, et encore, vous entendrez forcément parler de Jérôme Ferrari dans les semaines qui viennent et vous verrez son livre dans les pages de tous les magazines traitant de la rentrée littéraire. Ce qui suffirait habituellement à me faire fuir, mais les habitudes sont faites pour changer… Même si Entrée Livre ne me l’avait pas envoyé pour son opération de rentrée, j’aurais remarqué ce roman, et la mention du « petit bar corse » m’aurait intriguée et intéressée. D’ailleurs, cela faisait un moment que je lisais des billets sur cet auteur, mais le thème de son précédent roman me faisait un peu peur. Voilà, je suis entrée dans le monde de Jérôme Ferrari, et pas prête d’en sortir !

Deux fils conducteurs s’enchevêtrent au long de ce roman, qui tous deux évoquent un thème à la portée universelle, la fin d’un monde, qui peut être aussi la fin des illusions, la fin de la jeunesse. Une société n’est pas éternelle, elle naît, vit et meurt, il faut en faire son deuil avant de pouvoir passer à autre chose, et Jérôme Ferrari l’écrit magnifiquement. J’ai été sous le charme de son écriture tout de suite, et cela ne s’est pas démenti au fil des pages.

Tout d’abord, Marcel, petit dernier d’une fratrie des environs de Sartène, né après la première guerre mondiale, traverse le siècle comme le symbole d’un monde en train de disparaître, de façon particulièrement marquée dans cette Corse rurale pétrie de traditions. Marcel arrive toujours trop tard, ne parvient pas à trouver sa place, comme si le sol se délitait sous ses pieds. Ensuite, arrivent Matthieu et Libero, deux jeunes hommes originaires du même village, qui décident sur un coup de tête d’abandonner leurs études parisiennes et de reprendre le bar local que plusieurs gérances malheureuses ont laissé péricliter. Mais même un petit monde comme celui d’un café de village doit connaître une fin.

Les liens entre les personnages apparaissent petit à petit, associés aussi à l’histoire d’Augustin et du sermon qu’il prononça en Afrique du Nord à ses fidèles effarés de la prise de Rome par les barbares. Cela est superbement construit, amené et, désolée de me répéter, l’écriture m’a subjuguée : toute en longues phrases, quand il s’agit de dérouler les années de vie de Marcel, formée de phrases plus courtes et dynamiques pour la partie contemporaine. Ce roman est un coup de cœur et je compte bien me rattraper en lisant les précédents ouvrages de l’auteur.

Le début : Comme témoignage des origines – comme témoignage de la fin, il y aurait donc cette photo, prise pendant l’été 1918, que Marcel Antonetti s’est obstiné à regarder en vain toute sa vie pour y déchiffrer l’énigme de l’absence. On y voit ses cinq frères et sœurs poser avec sa mère. Autour d’eux, tout est d’un blanc laiteux, on ne distingue ni sol ni murs, et ils semblent flotter comme des spectres dans la brume étrange qui va bientôt les engloutir et les effacer. Elle est assise en robe de deuil, immobile et sans âge, un foulard sombre sur la tête, les mains posées à plat sur les genoux, et elle fixe si intensément un point situé bien au-delà de l’objectif qu’on la dirait indifférente à tout ce qui l’entoure – le photographe et ses instruments, la lumière de l’été et ses propres enfants, son fils Jean-Baptiste, coiffé d’un béret à pompon, qui se blottit craintivement contre elle, serré dans un costume marin trop étroit, ses trois filles aînées, alignées derrière elle, toutes raides et endimanchées, les bras figés le long du corps et, seule au premier plan, la plus jeune, Jeanne-Marie, pieds nus et en haillons, qui dissimule son petit visage blême et boudeur derrière les longues mèches désordonnées de ses cheveux noirs.

Citation : Mais nous savons ceci : pour qu’un monde nouveau surgisse, il faut d’abord que meure un monde ancien. Et nous savons aussi que l’intervalle qui les sépare peut être infiniment court ou au contraire si long que les hommes doivent apprendre pendant des dizaines d’années à vivre dans la désolation pour découvrir immanquablement qu’ils en sont incapables et qu’au bout du compte, ils n’ont pas vécu.


Lu en tant que lecteur VIP d’Entrée Livre pour son opération de rentrée.

D’autres billets chez  Papillon et   Zazy.