Publié dans littérature France, mes préférés, rentrée littéraire 2013

Thomas B. Reverdy, Les évaporés

evaporesL’auteur : Thomas B. Reverdy est un romancier français né en 1974, auteur de trois romans publiés aux éditions du Seuil. Il obtient l’agrégation de lettres modernes en 2000 et enseigne depuis en lycée. Ses trois premiers romans, La Montée des eaux, Le Ciel pour mémoire et Les Derniers Feux, constituent une sorte de cycle poétique. Ils abordent les thèmes du deuil, de l’amitié et de l’écriture. En 2010, il publie L’Envers du monde. Publié en août 2013, Les évaporés est retenu dans la sélection de plusieurs prix et reçoit le Grand Prix de la Société des gens de lettres.
314 pages
Éditeur : J’ai lu (avril 2015)


En sautillant d’un livre à l’autre, j’aime bien changer d’univers mais aussi trouver des points communs, des liens. C’est le cas entre Les collines d’eucalyptus et Les évaporés où l’on retrouve le thème de la disparition volontaire.
J’ai commencé ce livre tout lentement, tout tranquillement, pour la bonne raison que déjà, dès les premières pages, il me plaisait énormément, et j’ai eu bien du mal à le quitter une fois la dernière page tournée. L’histoire se déroule par petites avancées, c’est plus un roman d’atmosphère que d’action, qui repose sur des personnages touchés par la vie, devenus des ombres dans leur propre pays. En premier lieu, Kaze, un japonais d’une cinquantaine d’années, employé d’une grosse société d’investissement, devenu un Johatsu, un évaporé, un disparu volontaire, par la force des choses.
Il y a aussi un jeune garçon nommé Akainu qui a pris la tangente après le tsunami, parce qu’il ne voulait pas savoir si ses parents étaient morts. Après ce genre de drame, ils sont de plus en plus nombreux à s’évaporer, c’est ce que découvre Richard B., qui accompagne Yukiko, la fille de Kaze, jusqu’au Japon, pour une enquête qu’il peine à mener. Car Richard, qui n’est autre que Richard Brautigan que l’auteur a fait renaître, est à la fois détective privé, poète, rêveur et pourvoyeur d’images sur ce Japon d’après Fukushima qui le frappe en pleine face.
Je ne regrette pas d’avoir attendu la sortie en poche de ce roman qui me tentait déjà à la rentrée littéraire 2013, je pourrai ainsi le garder, relire des passages, et prolonger un joli moment de lecture.

Citations : On ne voit pas la lune, juste sa lumière qui pâlit les nuages et les toits d’ardoise, le sable du chemin qui part dans la forêt et route, luisante encore des averses du soir.

Quand on n’est pas doué pour le bonheur, quand on ne sait pas retenir les belles choses, il vaudrait mieux s’abstenir de les fréquenter, parce que ça se termine souvent mal.

Ce qu’il aimait, c’était rêver. Passer des journées à pêcher la truite en rivière, assister à des rodéos, partir dans le désert ou à la montagne, tout ce qu’on peut faire sans être vraiment là, tout ce qui se déroule, quand on le fait, un peu en dehors de nous, comme écrire un poème sans raison, juste par goût du miracle.

Les avis de Clara, Estelle Calim, Hélène, Jérôme, Marilyne, Mior et Séverine parmi beaucoup d’autres !
Les anciens (romans des rentrées littéraires passées) sont de sortie chez Stephie.
ancienssortis

Publié dans littérature Asie, rentrée hiver 2013

Hiromi Kawakami, Les dix amours de Nishino

dixamoursdenishinoL’auteur : Hiromi Kawakami est née en 1958. Cette romancière japonaise est diplômée de l’université pour femmes d’Ochanomizu. Depuis ses débuts en 1994, elle est devenue l’un des écrivains les plus populaires au Japon, et l’un de ceux qui parviennent à être publiés et reconnus en Occident. En 2000, sa nouvelle Les Années Douces est récompensée par le prix Tanizaki. Parmi les traductions en français, on trouve également La brocante Nakano, Manazuru, Le temps qui va, le temps qui vient, toutes chez Picquier.
207 pages
Editeur : Picquier (mars 2013)
Traduction : Elisabeth Suetsugu
Titre original : Nishino Yukihiko no koi to bôken

Nishino raconté par les femmes de sa vie… De la toute jeune adolescente à la femme mûre, elles esquissent en creux le portrait d’un homme séduisant ou séducteur, qu’elles quittent parfois, dont elles tombent amoureuses ou non, qui se sentent plus ou moins proches de lui. Il faut dire que Nishino, que ces dix textes racontent en creux, est du genre insaisissable et cachant bien ses sentiments.
Ce sont pour moi des retrouvailles avec Hiromi Kawakami déjà lue dans La brocante Nakano et Manazuru, deux romans que j’avais appréciés pour leur ambiance feutrée et empreinte d’une sorte d’âme japonaise, comme on dit l’âme russe parfois. J’ai aussi retrouvé cette atmosphère suave dans les mangas de Jiro Taniguchi tirés des Années douces d’Hiromi Kawakami, de loin mon histoire préférée de l’auteure japonaise.
J’étais contente de dénicher ce dernier roman à la bibliothèque, mais mon enthousiasme est retombé comme un soufflé trop vite sorti du four ! Manque de vivacité, manque de rythme, les différentes amantes de Nishino ne se différencient pas tant que cela les unes des autres, on a plutôt l’impression d’une suite de nouvelles sans vraiment de lien et, qui plus est, dotées de dialogues un peu raplaplas… Nishino met tellement de temps à se dévoiler qu’il reste assez flou et inconsistant, et les déclarations concernant sa part de mystère n’ont pas suffi à me le rendre intéressant. La construction était pourtant prometteuse mais je ne me suis attachée à aucun personnage et me suis doucement, tranquillement ennuyée. Ce qui n’est pas vraiment ce que j’attends d’une lecture !


Extrait :
Lui qui est si peu loquace, comment expliquer qu’il n’ait pas du tout l’air rébarbatif ? On a l’impression qu’il lui suffit d’hocher la tête pour que son interlocuteur croie qu’il a prononcé dix mots. C’est en tout cas de cette façon que je ressentais les choses.
Il flotte autour de lui un climat mystérieux. Aucun autre garçon de la classe ne lui ressemble. J’avais l’impression que si l’on tentait d’avoir prise sur lui, on s’enfoncerait à l’infini, toujours plus loin, sans jamais pouvoir atteindre le Nishino qui devait exister au-delà de l’air qui l’enveloppait. Pourtant, l’atmosphère qui se dégageait de lui était douce, tiède, infiniment agréable. Une atmosphère qui faisait qu’insensiblement, ce qui se dégageait de sa présence donnait l’illusion de ne faire plus qu’un avec lui. Oui, une aura de cette nature.

Deux avis : Hélène, si elle lui trouve un certain charme, n’est pas très enthousiaste, Mango a aimé cette approche en biais d’un homme insaisissable…

Publié dans littérature Asie, mes préférés, nouvelles, rentrée hiver 2014

Shun Medoruma, L’âme de Kotaro contemplait la mer

amedekotarocontemplaitlamerL’auteur : Né en 1960, Shun Medoruma est un des plus importants écrivains contemporains originaires d’Okinawa. Il a reçu le prix Akutagawa en 1997 pour sa nouvelle « Une goutte d’eau ». Les thèmes centraux dans l’œuvre de Medoruma sont l’occupation japonaise et la suppression de la culture et de la langue d’Okinawa, ainsi que la présence de soldats américains sur les îles de l’archipel. Il est également l’auteur d’un roman basé sur le scénario qu’il avait écrit pour un film (Fuon, 2004, réalisé par Higashi Yôichi).
281 pages
Editeur : Zulma (janvier 2014)
Traduction : Myriam Dartois-Ako, Véronique Perrin et Corinne Quentin.

J’ai du mal à résister à l’attrait des couvertures et des choix des éditions Zulma, et bien m’en a pris cette fois encore ! Les nouvelles de ce recueil, entre croyances traditionnelles et réalité, se déroulent dans l’univers très particulier de l’île d’Okinawa, cœur de l’archipel le plus largement au sud du Japon.
Que ce soit une vieille femme recherchant l’âme d’un homme qui est presque comme son fils, ou la transmission très touchante de savoirs et d’histoires entre un vieux pêcheur et un écolier, ou un thème plus classique, l’éveil à la sexualité finement raconté, qu’il s’agisse d’une passion pour les combats de coqs qui va faire s’affronter un jeune garçon et un caïd local, ou d’un bord de mer où une femme chante chaque soir sur l’îlot-cimetière, les récits mêlent réel et fantastique, parfois plusieurs époques, et toujours des paysages atypiques qui évoquent plus la Polynésie que le Japon. Les traditions semblent y être très vivaces et les croyances dans une vie des âmes après la mort plus grande encore. L’histoire particulière de l’île qui fut gérée par les Américains puis rétrocédée au Japon dans les années 70, a marqué l’enfance des héros de ces histoires, souvent très jeunes ou très vieux…
L’écriture, douce et imagée, sied particulièrement bien aux histoires et aux thèmes, les six histoires sont assez longues pour qu’on y prenne pied, la nature omniprésente leur apporte un apaisement et une lumière malgré la mélancolie qui s’en dégage. J’ai aimé les noms exotiques de poissons, de plantes et d’animaux ainsi que les mots non traduits qui se rapportent aux traditions de l’île. La traduction est d’ailleurs particulièrement réussie.

Extrait : Quand je ferme les yeux, ce qui me revient en mémoire, c’est l’odeur de la pluie en été. Les gouttes d’eau qui tombaient sur le bitume brûlant s’évaporaient en une brume dansante. A l’abri de la pluie sous l’auvent de l’épicerie du village, ma mère debout derrière moi, sa main posée sur mon épaule, le petit garçon que j’étais regardait l’image vacillante du chemin que nous allions prendre. La pluie et les rayons de soleil perçaient la fine couche de nuages. Les plants de canne à sucre chancelaient sous les gouttes et le chemin goudronné s’étirait au milieu comme un cours d’eau sombre.

Publié dans littérature Asie, nouvelles

Toshiyuki Horie, Le marais des neiges

maraisdesneigesL’auteur : Toshiyuki Horie est né en 1964. En plus de ses activités de professeur de littérature française à l’Université Meiji de Tokyo, il se consacre à la traduction (notamment de Hervé Guibert, Michel Foucault ou Valéry Larbaud) et à l’écriture. Il a reçu d’importantes distinctions littéraires au Japon, notamment le Prix Tanizaki pour le présent recueil. Il est souvent considéré dans son pays comme le successeur de Mishima. De lui, les Éditions Gallimard ont déjà publié Le pavé de l’ours, très remarqué par la critique.
208 pages
Editeur : Gallimard (2012)
Traduction : Anne Bayard-Sakai
Titre original : Yukinuma to sono shûhen

Ce ne sera pas encore une nouveauté de la rentrée littéraire aujourd’hui, mais un recueil de nouvelles à l’atmosphère paisible, une plongée dans le Japon rural d’aujourd’hui. Sur le thème du temps qui passe l’auteur excelle à retenir les petits moments magiques, les souvenirs enfouis qui ressurgissent, les coïncidences troublantes… les nouvelles sont des textes distincts, mais comme le cadre est le même, un lieu, une personne se retrouvent parfois d’un texte à l’autre.
Le propriétaire d’un bowling accueille ses derniers clients avant de fermer définitivement son établissement, une cuisinière crée un restaurant d’un genre nouveau, un homme a l’impression que le sol de son atelier se met à pencher, une femme collectionne des lampes à huile, un jeune garçon retrouve un cerf-volant dans son grenier. Les thèmes paraissent ténus mais cachent toujours une fêlure, un regret, un souvenir, et c’est avec beaucoup de délicatesse et de pudeur que l’auteur met au jour ces failles intimes.
Sept nouvelles seulement, cela a permis à l’auteur de créer des vrais personnages, des ambiances palpables, mais il ne faut pas s’attendre à des nouvelles à chute, et chaque conclusion peut laisser le lecteur perplexe, mais enchanté par la poésie qui l’imprègne. Un moment à part que la promenade dans la région du Marais des Neiges, petite station de ski qui sert de toile de fond à toutes les histoires.

Extrait : Quand je le vois, je n’ai vraiment pas le sentiment qu’il ait vieilli, murmura Monsieur Tanabe en lui-même. Alors qu’il allait atteindre le milieu de la soixantaine, l’atmosphère qui entourait son corps n’avait absolument pas changé avec le temps. Alors qu’autour de moi cette simplicité, cette transparence ont disparu au cours des dix dernières années. Trop de gens confondaient la simplicité, la netteté, avec l’efficacité. Ce n’était pas parce que les choses étaient efficaces qu’elles étaient forcément simples, idée manifestement incompréhensible pour les gens qui dominaient maintenant le monde. Le Marais des Neiges était peut-être une exception, mais le paysage que l’on voyait défiler le long de la route était quasiment identique à celui qu’offrait une autre ville cinquante kilomètres plus loin. On trouvait d’immenses parkings, avec au bout une construction genre préfabriqué abritant un supermarché et une salle de pachinko. L’affaissement de terrain ne menaçait-il pas le fond de la vallée plutôt que les terrasses inférieures des berges qui le soutenaient ?

Publié dans littérature Asie, policier

Keigo Higashino, Un café maison

uncafemaisonL’auteur : Keigo Higashino est né en 1958 à Osaka. Il est une des figures majeures du policier japonais. Le Dévouement du suspect X, qui a remporté le prestigieux prix Naoki en 2006, est le deuxième roman à paraître dans la collection “Actes noirs”, après La Maison où je suis mort autrefois (2010) et avant Un café maison (2012).
335 pages
Editeur : Actes Sud (mai 2012)
Traduction : Sophie Refle
Titre original : Seijo no Kyûsai

Un café maison est le roman d’un crime parfait, que seules l’astuce et la très grande logique du physicien Yukawa réussiront à démonter. A la suite d’une discussion sur le fait qu’ils ne peuvent pas voir d’enfants, le couple composé de Ayané et Yoshitaka Mashiba décide de se séparer, et Ayané part pour quelques jours seule à Sapporo. Pendant son absence, son mari est retrouvé mort chez lui.
Les soupçons des deux policiers chargés de l’enquête (on retrouve les mêmes que dans Le dévouement du suspect X) se portent sur la maîtresse de Yoshitaka et sur Ayané, malgré son absence. Le café était empoisonné, a-t-elle pu imaginer un moyen de tuer son mari tout en étant absente ? Les recherches des policiers, les pistes qu’ils explorent, sont minutieusement détaillées.
Le lecteur connaît déjà le coupable et c’est la question du comment qui pousse à tourner les pages. L’intérêt pour les personnages aussi, toutefois, sinon, cela ne suffirait pas. Comme avec les précédents romans, j’ai été ravie de cette immersion dans le Japon urbain et contemporain, et j’ai suivi avec intérêt les méandres de l’enquête.

Extrait : Elle détourna les yeux et regarda le mur. Une tapisserie d’environ un mètre de large y était accrochée. Elle avait mis presque trois mois pour la réaliser, avec des tissus exclusivement venus de Grande-Bretagne.
Les paroles de Yoshitaka lui étaient cruelles. Elle aussi rêvait d’avoir un enfant. Comme elle aurait aimé se balancer doucement sur un rocking-chair en sentant son ventre rond sous le poids d’un ouvrage de patchwork !

Lu par AdalanaAlex (Mots à mots)DasolaMélo et Val.

Publié dans littérature France, rentrée hiver 2013

Hubert Haddad, Le peintre d’éventail

peintredeventailL’auteur : Hubert Abraham Haddad est né à Tunis en 1947. Il suit ses parents dans la banlieue parisienne quelques années plus tard. Auteur de poèmes, nouvelles et romans, il reçoit le Prix Renaudot Poche en 2009 pour Palestine. En 2007, paraît la suite du Nouveau Magasin d’écriture, dans lequel il interroge la littérature et l’imaginaire à travers 200 gravures choisies pour leur pouvoir d’évocation.
188 pages 
Editeur : Zulma (janvier 2013)

Un homme originaire de Kobe, Matabei, se réfugie dans une pension de famille de la région d’Atôra, au nord-est de l’île de Honshu. Il ne sait plus trop où il en est, après avoir percuté une jeune fille à la sortie d’un passage souterrain à Kobe, et causé sa mort. La tranquillité du lieu, l’observation des autres habitants, réguliers ou occasionnels, le distrait un peu de sa neurasthénie, ainsi que les promenades dans le jardin entretenu par un vieil homme. Ce jardinier auquel il s’intéresse avec révérence est aussi peintre d’éventails.
Après un début avec des narrateurs successifs et « emboîtés », l’histoire est surtout raconté du point de vue de Matabei, dans une langue poétique, où la métaphore coule tranquillement, avec de splendides paysages qui se dessinent au gré de la narration. Je me suis surprise deux ou trois fois à admirer la traduction, tellement ce roman sonne japonais… C’est très maîtrisé, un soupçon trop à mon goût, et je crois que je préfère lire le même genre de roman écrit par un auteur japonais, j’ai pensé à Akira Yoshimura et son Convoi de l’eau, par exemple.
Ceci dit, ce roman restera sur mes étagères pour une relecture future, il est de ceux qui se savourent à petites doses, au rythme de la poésie. Les haïkus qui le parsèment sont à eux seuls des petits bijoux… J’ai beaucoup aimé aussi le thème de la transmission, du passage de relais, le parallèle entre jardinage et peinture, l’évolution de Matabei, et surtout celle du jeune Hi-Han, et aussi la rupture d’atmosphère aux deux-tiers du livre, avec une intensité qui va croissant jusqu’à la fin. C’est donc une belle lecture, mais pas le coup de cœur attendu.

Extrait : L’exercice de la perspective ne s’arrêtait pas chez lui au principe des trois profondeurs, ses éventails en témoignaient : par ce qu’il appelait l’“harmonieux vertige”, il fallait inverser sans cesse l’impression de proche et de lointain à partir du plan intermédiaire, de sorte à désorienter le regard :

Pourquoi tout ranger ?
l’arbre entre l’herbe et l’étoile –
harmonieux vertige

Des coups de cœur pour GwenaëlleJérômeMarilyneMimi Pinson et Zazy. Seule Cachou a trouvé ce roman trop lisse. 

Ce livre a été extrait de ma pile à lire pour la Quinzaine Nippone de Choco et Marilyne.quinzaine-nipponne-2013

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée littéraire 2012

Julie Otsuka, Certaines n’avaient jamais vu la mer

Rentrée littéraire 2012
L’auteur : Julie Otsuka est née en 1962 en Californie. Diplômée en art, elle abandonne une carrière de peintre pour  se consacrer pleinement à l’écriture. En 2002, elle publie son premier roman  Quand l’empereur était un dieu (Phébus, 2004 – 10/18, 2008), qui remporte immédiatement un grand succès.  Son deuxième roman, Certaines n’avaient jamais vu la mer, a été considéré dès sa sortie aux États-Unis comme un chef-d’œuvre et a reçu le PEN/Faulkner Award for fiction.
144 pages
Editeur : Phébus (août 2012)
Titre original : The buddah in the attic
Traduction : Carine Chichereau

Cela commence sur un bateau, où des dizaines et des dizaines de femmes, jeunes ou très jeunes, s’entassent dans des cabines pour traverser le Pacifique. Elles viennent du Japon pour épouser, par correspondance, de jeunes japonais vivant aux Etats-Unis, fermiers ou patrons de petites entreprises… Hélas, l’arrivée réserve bien des surprises, l’homme de la photo est le même, mais beaucoup plus vieux, ou c’était la photo de son voisin ou meilleur ami, les maisons avec joli jardin sont des cabanes, des tentes ou des chambres miteuses. La nuit de noces, le travail harassant, la découverte d’une culture différente, les premiers enfants, le labeur toujours épuisant, d’autres enfants, le Japon toujours plus lointain, le départ des enfants devenus grands, les années défilent avec plus de malheurs que de bonheur pour ces femmes. La communauté reste repliée sur elle-même et se soude davantage lorsque survient la deuxième guerre mondiale.
L’histoire de ces femmes est déjà passionnante, mais plus encore sous la plume de Julie Otsuka qui réussit un livre magnifique en donnant la voix à ces exilées en employant constamment la première personne du pluriel. Ce « nous » collectif donne une force et un rythme exceptionnel au roman qui ne ressemble de ce fait à aucun autre.
C’est une pépite incontournable pour ceux qui aiment les épisodes historiques méconnus, le début du XXème siècle, l’histoire des femmes, les romans choraux, les parti-pris d’écriture originaux, le Japon… et pour tous les autres aussi !


Extraits : Sur le bateau nous étions dans l’ensemble des jeunes filles accomplies, persuadées que nous ferions de bonnes épouses. Nous savions coudre et cuisiner. Servir le thé, disposer des fleurs et rester assises sans bouger sur nos grands pieds pendant des heures en ne disant absolument rien d’important. Une jeune fille doit se fondre dans le décor : elle doit être là sans qu’on la remarque. Nous savions nous comporter lors des enterrements, écrire de courts poèmes mélancoliques sur l’arrivée de l’automne comptant exactement dix-sept syllabes. Nous savions désherber, couper du petit bois, tirer l’eau du puits, et l’une d’entre nous – la fille du meunier – était capable de parcourir les trois kilomètres jusqu’à la ville en portant sur son dos un sac de trente-cinq kilos de riz sans jamais transpirer. Tout est dans la façon dont on respire. Nous avions pour la plupart de bonnes manières et nous étions d’une extrême politesse, sauf quand nous explosions de colère et nous mettions à jurer comme des marins.

Sur le bateau, chaque nuit nous nous pressions dans le lit les unes des autres et passions des heures à discuter du continent inconnu où nous nous rendions. Les gens là-bas, disait-on, ne se nourrissaient que de viande et leur corps était couvert de poils ( nous étions bouddhistes pour la plupart donc nous ne mangions pas de viande et n’avions des poils qu’aux endroits appropriés). Les arbres étaient énormes. Les plaines, immenses. Les femmes, bruyantes et grandes – une bonne tête de plus, avions-nous appris, que les plus grands de nos hommes. Leur langue était dix fois plus compliquée que la nôtre et les coutumes incroyablement étranges. les livres se lisaient de la fin vers le début et on utilisait du savon au bain. On se mouchait dans des morceaux de tissu crasseux que l’on repliait ensuite pour les ranger dans une poche, afin de les utiliser encore et encore. Le contraire du blanc n’était pas le rouge mais le noir. Qu’allions-nous devenir, nous demandions-nous, dans un pays aussi différent ?

D’autres billets chez A propos de livres, BenebonnouCanelCathe, EsperluetteMyrtille et Yv.
Publié dans littérature Asie, policier

Keigo Higashino, Le dévouement du suspect X

L’auteur : Keigo Higashino est né en 1958 à Osaka. Il est une des figures majeures du policier japonais. Le Dévouement du suspect X, qui a remporté le prestigieux prix Naoki en 2006, est le deuxième roman à paraître dans la collection “Actes noirs”, après La Maison où je suis mort autrefois (2010) et avant Un café maison(2012).
315 pages
Editeur : Actes sud (novembre 2011)
Traduction : Sophie Refle
Titre original : Yogisha X no Kenshin

Je ne suis pas en mode « envie de polars » en ce moment, et pourtant celui-ci m’a tentée à la bibliothèque. Bien m’en a pris car il ne s’agit sûrement pas d’un polar classique. Les coupables de l’homicide sont connues dès le début, la personne qui les aide à cacher le crime aussi. Yasuko vit seule avec sa fille adolescente, lorsqu’elle se fait harceler par son ex-mari, qui n’est pas le père de la jeune fille. Un enchaînement fatal les amène toutes deux à l’étrangler alors qu’il est venu à leur domicile les poursuivre de manière ignominieuse. Rarement on est aussi ravi de voir disparaître un personnage ! Elles sont désemparées, s’apprêtent à alerter la police lorsque Ishigami, un voisin secrètement amoureux de Yasuko sonne à leur porte pour leur proposer de les aider. Il semble ne rien laisser au hasard, et pourtant la police les suspecte.
Toute la subtilité du roman réside dans un rapport de forces entre le professeur de mathématiques, voisin de Yasuko et un ami du policier chargé de l’enquête. Ce personnage inédit du scientifique qui enquête en parallèle de la police, tout en réussissant presque à pénétrer les méandres du cerveau particulièrement retors d’Ishigami rend le roman original et très prenant. S’il peut sembler un peu long vers le milieu, aucun détail ne restant dans l’ombre, la fin étonnante rattrape tout ! Vous pouvez le découvrir, que vous ayez lu « La maison où je suis mort autrefois » ou non, ils sont fondamentalement différents. J’ai lu que « Un café maison » reprenait les personnages du policier et du scientifique, je le lirai, c’est certain !

Extrait : Appuyé à la rambarde du talus, un homme se brossait les dents. Ishigami le connaissait de vue. Agé d’une soixantaine d’années, il avait de longs cheveux presque blancs noués en queue de cheval. Il avait renoncé à retrouver du travail. S’il avait été à la recherche d’une tâche de manœuvre à la journée, il aurait déjà quitté les lieux. Les recruteurs font leur sélection de bon matin. Sa coiffure montrait qu’il ne fréquentait pas non plus l’agence d’aide au retour à l’emploi, car elle ne recevrait pas un homme ayant son apparence. La possibilité de trouver du travail à son âge était d’ailleurs proche de zéro.

D’autres avis ici et là : BMR et MAMEmeraudeGwenaëlleLewerentzMichelNanouVirginie