Publié dans littérature Asie

Chi Li, Les sentinelles des blés

sentinellesdesblesComment oublier ces crépuscules radieux où le soleil couchant empourprait les nuages jusqu’à l’horizon et où mon père nous apprenait à distinguer les différentes variétés de graminées ?
Mes incursions dans la littérature chinoise sont plutôt rares, et s’il s’agit d’écrivains femmes, elles se comptent sur quelques doigts de la main : Xinran et ses Baguettes chinoises ou Xiaolu Guo et son Petit dictionnaire chinois-anglais pour amants. Mais ce roman me fait aussi penser à Cinq femmes chinoises de Chantal Pelletier que j’avais lu après l’avoir repéré sur d’autres blogs.
Chi Li semble une auteure assez traduite et lue en France, mais sans le billet de Lewerentz récemment, je ne sais pas si je serais allée spontanément vers ses écrits.

 

Si mon mariage est le bateau où ma vie est embarquée, moi je suis un poisson. Le bateau a son chenal, son port d’attache et sa destination, le poisson n’a rien de tout cela, il passe librement d’un coin de l’océan à un autre.
Mingli est une femme qui surprend par sa discrétion et son caractère à la fois souple et déterminé. Rien ne peut l’arrêter lorsqu’elle décide, contre l’accord de son mari, de voyager de Wuhan (au centre de la Chine) à Pékin pour retrouver sa fille adoptive Rongrong dont elle n’a plus de nouvelles depuis trois mois. Pourquoi ce titre « Les sentinelles de blés » ? Il s’agit du nom d’une graminée que Mingli aimait à reconnaître avec son père agronome. C’est presque tout ce qui lui reste de cet homme auquel elle ressemble apparemment beaucoup, et dont elle était très proche, et auquel l’absence de sa fille lui fait penser davantage.

Les discussions, les réflexions et autres raisonnements logiques, très peu pour moi : j’ai besoin d’expérimenter les choses par moi-même, d’expérimenter chaque tournant, chaque obstacle, chaque angoisse.
L’histoire dans ce roman n’est pas très compliquée, ni riche en rebondissements, ce sont surtout les pensées de Mingli, ses réactions aux personnes de l’entourage de sa fille adoptive, ou ses réminiscences de jeunesse qui font le goût de ce roman. Le rythme du livre colle parfaitement au personnage de Mingli, ainsi que l’écriture et la traduction. Je craignais d’être un peu déroutée par un style trop poétique ou des préoccupations trop éloignées des miennes, il n’en a rien été, j’ai été charmée par la personnalité pleine de sensibilité de cette mère et épouse, et par ce qu’elle dit d’elle-même et de son entourage qui sonne de manière très juste.
J’ai bien l’intention de lire de nouveau cette auteure, et espère que ses autres romans sont aussi fins et captivants.

Chi Li, Les sentinelles des blés traduction Angel Pino et Baoqing Shao Actes Sud (2008) 160 pages (existe en poche en Babel)

Les avis de Lewerentz et Luocine 

Lire le monde pour la Chine.
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Publié dans deuxième chance, littérature îles britanniques, rentrée hiver 2016

Rachel Cusk, Disent-ils

disentils« J’imagine que c’est un peu comme le mariage, dit-il. On bâtit une structure entière sur une période d’intensité qui ne se répétera jamais. »
Rachel Cusk fait partie de ces auteurs dont je sens que je devrais aimer, un jour au moins, ce qu’ils écrivent, même si je n’ai pas eu pour le moment le sentiment de me retrouver dans ce que j’ai lu. J’avais eu l’impression que tout le monde aimait Arlington Park, alors que j’étais restée relativement indifférente tout en pensant qu’il fallait suivre cette plume. Avec Contrecoup, récit plus personnel d’une séparation, je n’avais pas non plus éprouvé grand chose.

Nous en sommes venus à attendre de l’existence ce que nous attendons des livres.
Disent-ils a au contraire su m’attraper tout de suite pour ne plus ma lâcher jusqu’à la fin. C’est sans doute dû en partie à sa structure originale où des personnes, rencontrées par la narratrice lors d’un séjour à Athènes, ville où elle va animer un atelier d’écriture, prennent la parole et dialoguent avec elle. Cette romancière anglaise a le don de savoir écouter, d’être vraiment à l’écoute, et de laisser venir à elle des confidences fort intéressantes, sur la vie, sur l’amour, la famille ou la création artistique.

Les gens intéressants sont comme des îles, dit-il : on ne tombe pas sur eux par hasard dans la rue ou à une fête, il faut savoir où ils se trouvent et s’arranger pour les rencontrer.
Le fait que cela se passe en Grèce, la diversité des personnes rencontrées, certaines d’entre elles étant fort originales, la subtilité des sujets abordés lors de conversations, tout ceci m’a subjuguée, et j’ai été ravie d’apprendre qu’il s’agissait du premier tome d’une trilogie. J’ai adoré toute cette réflexion sur le discours d’autrui et sur la manière dont on le reçoit, aucun des protagonistes ne m’a laissée indifférente avec une préférence pour certains, comme cette auteure qui se découvre différente hors de la présence de son mari.

J’ai aussi été plus qu’amusée par le voisin d’avion de la narratrice, qui se dévoile petit à petit, ou par cette femme qui n’arrive plus à écrire des pièces de théâtre, car elle a pris l’habitude de résumer toutes les situations qu’elle affronte d’un seul mot, aussi « Pourquoi se donner la peine d’écrire une longue et belle pièce sur la jalousie si jalousie la résumait tout aussi bien ? »


Je vous laisse avec une dernière citation en espérant avoir au moins convaincu quelques curieux de se tourner vers ce dernier roman de Rachel Cusk, si son côté philosophique, qui est contrebalancé par des moments souvent drôles, ne vous rebute pas, « Il est intéressant de remarquer que les gens voudraient toujours que vous fassiez ce qu’eux n’oseraient jamais, et avec quel enthousiasme ils vous poussent vers votre propre destruction. »


Rachel Cusk, Disent-ils (
Outline) éditions de L’Olivier (mars 2016) traduit par Céline Leroy, 208 pages

Clara est séduite, et Nadael aussi. Ce livre entre dans le cadre des deuxièmes chances.
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Publié dans littérature Asie, rentrée littéraire 2016

Hiromi Kawakami, Soudain, j’ai entendu la voix de l’eau

soudainjaientendu« Depuis l’enfance, Ryô n’est pas d’une nature à parler de ce qui lui tient à cœur. Il n’est pas pour autant taciturne, mais tant qu’il n’a pas la certitude de pouvoir aller jusqu’au bout de son idée, il préfère rester sans rien dire. »
Comme souvent avec Hiromi Kawakami, c’est de l’intime qu’il s’agit, de la famille dans ce qu’elle a de plus secret. Là où un américain aurait installé une montée en puissance, à plusieurs voix probablement, jusqu’à une révélation finale, l’auteure japonaise va et vient dans les pensées de Nahoko, une femme d’âge mûr qui revient sur son enfance, sa jeunesse, ses relations avec ses parents et son frère Ryô. La part la plus cachée de ces relations familiales compliquées est dévoilée assez vite, en passant, et Nahoko y revient à plusieurs reprises, comme on retourne en pensée à un épisode saillant de sa vie.

« Pourquoi la mémoire ne faiblit-elle pas ? »
Soudain, j’ai entendu la voix de l’eau est tout le contraire d’un roman fluide, il avance d’un coup, puis retourne en arrière, s’égare dans le passé, revient au présent. De longs passages racontent des rêves de Nahoko à propos de sa mère, ce ne sont pas ceux que j’ai préférés, et c’est un soulagement ensuite de revenir à sa vie présente ou à ses souvenirs d’enfance. Le roman flotte un peu, il y existe peu de descriptions, peu de repères temporels, il s’agit plus de créer une atmosphère, à base de bruits, de sensations et d’odeurs, et de rendre palpable les relations entre l’intériorité de chacun et l’ambiance.

« Je n’ai toujours pas trouvé la réponse. Vais-je mourir sans l’avoir trouvée ? »
Les questions que se pose Nahoko sont nombreuses et comme, en lisant, on ne sait parfois même pas de quelle question il s’agit, une force irrésistible pousse à tourner les pages, jusqu’à la toute fin qui est très belle.
Je ne recommanderais pourtant pas les romans d’Hiromi Kawakami à tout le monde, mieux vaut avoir une certaine sensibilité à cette manière très japonaise de tourner autour des choses. À chaque fois que j’ai lu un roman de cette auteure, ça a été sans déplaisir, mais sans coup de cœur non plus. J’aurais aimé une forme un peu plus classique de récit, peut-être.

Chez le même éditeur, je me souviens de quelques belles lectures, les voici en images : La brocante Nakano de la même auteure, Baguettes chinoises de Xinran (2008), La prière d’Audubon de Kotaro Isaka (2011), Compartiment pour dames d’Anita Nair (2002) ou Appel du pied de Risa Wataya (2008).
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Hiromi Kawakami, Soudain, j’ai entendu la voix de l’eau (Suisei, 2014), éditions Philippe Picquier (2016) traduction Élisabeth Suetsugu, 211 pages.


Pour en savoir plus sur Un mois un éditeur, ou sur les éditions Philippe Picquier.
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Publié dans littérature France, rentrée hiver 2016

Isabelle Coudrier, Babybatch

babybatchDepuis quelques temps, Dominique, lycéenne de quinze ans, se précipite à la fin des cours pour retrouver son ordinateur, et le forum qu’elle fréquente avec assiduité. L’objet de toutes ses attentions est l’acteur de la série Sherlock, le britannique Benedict Cumberbatch.
Désormais en rentrant du lycée, Dominique montait directement dans sa chambre et allumait son ordinateur. Elle n’aurait même pas pu imaginer faire autrement, s’atteler par exemple à ses devoirs comme elle l’avait fait des années durant, quand elle ne savait pas encore que Benedict Cumberbatch existait.
Raisonnable et bonne élève, souvent mélancolique, Dominique n’est pas une adolescente tapageuse, ni à problèmes. Seule cette passion grandissante la distingue de ses camarades de classe, mais elle l’assume avec une bonne dose de maturité, allant jusqu’à rencontrer d’autres fans de l’acteur, dont certaines ont l’âge de sa mère.
Le roman comporte de subtils décalages, qui surprennent parfois, sans dérouter, ni empêcher d’adhérer au propos. Le ton et le style sonnent de manière tout à fait contemporaine, je me suis d’ailleurs demandé si ce roman n’aurait pas tout à fait convenu à une collection jeunesse, mais quoi qu’il en soit, je suis contente de l’avoir lu, ce qui n’aurait sans doute pas été le cas sinon.
Les scènes du lycée sont pleines de véracité, les discussions entre fans aussi, la justesse est une des grandes qualités de ce roman dont les personnages principaux ont une belle épaisseur. J’ai aimé la façon qu’a l’auteure de décrire Dominique, de montrer une jeune fille de quinze ans comme les autres, et cependant tout à fait singulière, de l’entourer de professeurs, d’amis, de ses parents aussi, qui font plus que de la figuration. Chacun a vraiment sa place dans le roman, le professeur d’anglais qui n’arrive pas à se faire entendre, la professeure de mathématiques très impliquée, le brillant camarade de classe, ou Rachel, la fan ambiguë de « Babybatch ».
Les interrogations de Dominique, surtout, sur son avenir, sur sa vie, sont la grande réussite de ce roman qui se dévore avec enthousiasme.


Citations : A cet instant, il sembla à Dominique que rien ne changerait jamais, et elle ne savait pas si cela l’inquiétait ou si au contraire cela la rassurait.

Dans le car qui la ramenait chez elle, rue Cassini, elle se trouva de nouveau vieille, antique, calcinée.

Rachel avait l’intention de lire la pièce dans le texte d’ici à la diffusion télévisée. Elle ferait probablement la même chose avec Hamlet, à l’automne 2015. C’était aussi, comme on le sait, le projet de Dominique, mais la jeune fille se demandait si tout cela serait vraiment possible, si elle ne vivait pas dans une totale illusion.

L’auteure : Isabelle Coudrier a publié deux romans aux éditions Fayard : Va et dis-le aux chiens (2011), traduit en italien et en espagnol, ainsi que J’étais Quentin Erschen (2013). Elle est scénariste pour le cinéma et a notamment collaboré avec André Téchiné.
400 pages.
Éditeur : Seuil (janvier 2016)

Ce roman a été un coup de cœur pour Albertine et Clara. Cuné a eu plaisir à le lire aussi…

Publié dans littérature Europe du Nord, sorti en poche

Jens Christian Grøndahl, Quatre jours en mars

quatrejoursenmarsComment la sortie d’un nouveau roman me remet en mémoire avec bonheur un auteur ! Les portes de fer vient à peine de sortir chez Gallimard, l’éditeur habituel de l’auteur danois, et je ne pense pas le trouver tout de suite en bibliothèque, par contre un de ses romans précédents m’attendait tout tranquillement. Et voilà une bonne lecture qui s’annonce !
Jens Christian Grøndahl excelle à décrire des personnes confrontées à épreuves, majeures ou moins importantes, mais qui changent pourtant le cours d’une vie. Ingrid Dreyer architecte de quarante-huit ans, élève seule son fils adolescent, tout en entretenant une relation avec un homme plus âgé qu’elle. Lors d’un voyage professionnel, elle reçoit une mauvaise nouvelle concernant son fils, qui a commis un grave acte de violence. De retour au Danemark, pendant les jours qui suivent, Ingrid se remet beaucoup en question, ainsi que tout ce qu’elle a toujours tenu pour acquis. Elle repense aussi à sa mère et à sa grand-mère, deux fortes femmes dont elle pense n’avoir pas reproduit les schémas de vie. Cette femme équilibrée qu’est Ingrid plonge dans des abîmes de réflexion sur ce que c’est que de vieillir, sur les meilleures années de la vie d’un individu. Les réactions de son entourage vont l’aider sans doute à y voir plus clair.

Écrire tout ce qui passe dans la tête d’une personne, alors qu’elle se sent au moment de sa vie où ce qui est passé prend soudain de plus en plus d’importance, plus que ce qui est devant soi, voici ce que fait l’auteur, et avec une belle maestria. J’ai aimé ce roman autant que Les complémentaires, trouvé l’ensemble très bien mené, et grâce à un bon équilibre entre introspection et relations entre les différents protagonistes, ainsi qu’une traduction agréable, j’ai passé le bon moment de lecture que j’attendais.

Citations : Vieillir n’apporte aucune sagesse, mais il y a l’autorité de l’irrémédiable, et c’est le souvenir des meilleures années. Cette brève période où l’on faisait un avec son temps, dans un échange sans heurts, actif et plein d’espoirs.

Quand ils se regardaient dans les yeux, dans une chambre d’hôtel aux rideaux tirés, on aurait dit qu’il contemplait une des ramifications possibles de l’existence, comme s’il pouvait la replacer ailleurs, à un stade antérieur, et modifier la direction que les choses avaient prise.

L’auteur : Jens Christian Grøndahl est né à Copenhague en 1959. Il a suivi une formation de réalisateur de cinéma, puis étudié la philosophie. Il a commencé à écrire en 1985. Auteur d’une quinzaine de romans, il a également écrit divers essais, pièces de théâtre, et pièces pour la radio. Ses livres sont traduits dans de nombreux pays et publiés en France chez Gallimard depuis 1999.
448 pages
Éditeur : Gallimard (2011) sorti en poche
Traduction : Alain Gnaedig
Titre original : Fire dage i marts

Les avis de A propos de livres et Jostein.
Lire le monde nous emmène au Danemark.
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Publié dans littérature Asie, rentrée littéraire 2014, sorti en poche

Haruki Murakami, L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage

incoloretsukuruJ’en étais restée avec Haruki Murakami à une séparation pour semi-déception à la lecture du troisième tome de 1Q84 qui m’avait pourtant beaucoup plu dans les premier et deuxième volumes.
Toutefois, je n’aurais pas pu laisser de côté le titre mystérieux et l’idée de ce dernier roman, qui commence ainsi : Depuis le mois de juillet de sa deuxième année d’université jusqu’au mois de janvier de l’année suivante, Tsukuru Tazaki vécut en pensant presque exclusivement à la mort.
La raison de la profonde déprime de Tsukuru est l’abandon brutal de ses quatre amis de lycée, avec lesquels il formait un groupe inaltérable, en apparence. Tsukuru qui n’avait déjà pas trop confiance en lui, sauf en ce qui concernait son choix d’études d’architecture, s’en trouve dévasté. Il lui faudra des années, et la rencontre avec Sara, une jeune femme énergique et compréhensive, pour essayer de comprendre et organiser des retrouvailles avec ces amis éloignés, pour essayer de comprendre et de continuer à avancer dans sa vie. Petit à petit, commencent à s’esquisser les raisons pour lesquelles ses quatre camarades, deux filles et deux garçons, ont rompu tout lien avec lui.
Plus réaliste que Kafka sur le rivage ou 1Q84, à part quelques scènes oniriques, ce roman très réussi accompagne jusqu’en Finlande un personnage attachant avec ses blessures et son mal-être permanent. Les personnages secondaires ne manquent pas de chair, la quête du jeune homme ne laisse à aucun moment le lecteur sur le côté, l’auteur n’en fait pas trop pour susciter l’émotion, il décortique avec pudeur des relations amicales compliquées.
Un grand sourire pour avoir renoué avec Haruki Murakami, que je peux continuer à suivre.

Extraits : Il y avait là une sensation d’harmonie : chacun avait besoin du groupe – et le groupe avait besoin de chacun de ses membres.C’était comme une sorte de fusion chimique heureuse, obtenue par hasard. On aurait eu beau aligner les mêmes ingrédients et procéder à une préparation des plus méticuleuse, on ne serait jamais parvenu à reproduire les mêmes effets.

La souffrance d’avoir été rejeté brutalement par ses quatre amis les plus proches était toujours là, inchangée, en lui. Simplement, à présent, elle était semblable à un lac dont la marée monte et reflue. A certains moments, elle déferlait jusqu’à ses pieds, à d’autres, elle se retirait très loin. Au point de devenir invisible.

L’auteur : Né à Kyoto en 1949, Haruki Murakami a étudié la tragédie grecque, puis dirigé un club de jazz, avant d’enseigner dans diverses universités aux États-Unis. De retour au Japon, il écrit Écoute le chant du vent qui lui vaut un important prix japonais. De nombreux succès suivront dont Kafka sur le rivage, La Ballade de l’impossible, Saules aveugles, femme endormie et bien d’autres. Les trois tomes de 1Q84 se sont vendus au Japon à plus de trois millions d’exemplaires.
384 pages
Éditions Belfond (septembre 2014)
Traduction :
Hélène Morita
Paru en poche

Les anciens sont de sortie chez Stephie.
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Publié dans littérature îles britanniques

Kazuo Ishiguro, Les vestiges du jour

vestiges du jourL’auteur : Kazuo Ishiguro est un écrivain et romancier britannique d’origine japonaise. Il est né à Nagasaki en 1954 et vit en Angleterre depuis 1960. Il a suivi des études de littérature dans les universités du Kent et d’East Anglia. Il est l’auteur entre autres de Lumière pâle sur les collines, Un artiste du monde flottant, Les Vestiges du jour (Booker Prize, 1989), L’Inconsolé, Quand nous étions orphelins, Auprès de moi toujours. Ses livres sont traduits en plus de trente langues.
266 pages
Éditeur : Calmann Lévy (2001)
Première parution en 1989 
Traduction : Sophie Mayoux
Titre original : The remains of the day

Je continue mes lectures anglaises avec ce roman déniché à la bibliothèque. Le dernier-né de Kazuo Ishiguro, Le géant enfoui, m’a assez intriguée pour avoir envie de lire les romans plus anciens de cet auteur.
L’univers est totalement différent, c’est celui des majordomes (« butlers ») du début du XXème siècle. Ces coordonnateurs sans lesquels rien ne tournaient rond dans les grandes maisons nanties d’une armée de cuisinières, femmes de chambres, jardiniers, sont incarnés ici en la personne de Stevens, majordome à Darlington Hall. Dans une langue recherchée, voire compassée, celui-ci raconte quelques jours sur les routes au volant de la voiture de son maître, un américain qui la lui a élégamment prêtée. Stevens va en profiter pour revoir Miss Kenton, gouvernante avec laquelle il a gardé une correspondance épisodique, et qui vit à quelque distance. Au détour de la campagne anglaise, des haltes dans les petites auberges ou même chez l’habitant, il revient sur des épisodes de sa vie, toujours liés à celle de Lord Darlington, pour lequel il a travaillé de longues années.
Stevens est un homme des plus sobres et, selon lui-même, plein de dignité. On pourrait même le dire sévère et dépourvu d’empathie. Ses relations avec son père, et avec Miss Kenton, le démontrent bien. Son manque d’humour lui donne le sentiment de ne pas savoir comment réagir face aux plaisanteries de son maître, qui est américain, et d’avoir mieux compris le très britannique Lord Darlington. Lors de son voyage, il n’hésite pas à disserter mentalement, mais longuement, sur la question « qu’est-ce qu’un grand majordome ?», ou « qu’est-ce que la dignité ? ».
Si j’ai pu alors trouver quelques infimes longueurs, lorsque Stevens passe par de nombreux exemples pour tenter de définir son point de vue, j’ai trouvé passionnant le thème du mensonge, ou plutôt de la manière dont on se raconte à soi-même les choses et comment on finit par révérer ces faits comme LA vérité. Stevens a notamment une vision bien personnelle de ses rapports passés avec Miss Kenton et aussi des activités de Lord Darlington entre les deux guerres. Cet arrière-plan sur le mensonge et la vérité est lié ici au thème de la mémoire dont j’ai l’impression qu’il est cher à Kazuo Ishiguro. J’ai beaucoup aimé la manière fine et nuancée de percer à jour la psychologie de Stevens.
Je n’ai pas vu le film qui a été tiré de ce roman, mais avec Anthony Hopkins et Emma Thompson, je l’imagine on ne peut mieux, et je pense que ce doit être un très bon film, d’autant plus les errements et réflexions du rigide majordome ne doivent pas être faciles à mettre en images.

Citations : Un majordome d’une certaine qualité doit, aux yeux du monde, habiter son rôle, pleinement, absolument; on ne peut le voir s’en dépouiller à un moment donné pour le revêtir à nouveau l’instant d’après, comme si ce n’était qu’un costume d’opérette.

Nous étions une génération idéaliste : chacun de nous nourrissait le désir de contribuer à la création d’un monde meilleur. Le chemin le plus sûr pour y parvenir était de servir les grands personnages de notre époque, entre les mains de qui se trouvait le sort de la civilisation.

Les avis d’Arabella, Karine, Lewerentz ou Papillon (un billet de 2006 !)
Mois anglais organisé par Titine Cryssilda et Lou

moisanglais2015

Publié dans littérature France, non fiction

Annie Ernaux, La honte

honteL’auteur : Annie Ernaux est née en 1940 à Lillebonne et a passé son enfance et sa jeunesse à Yvetot, en Normandie. Elle est née dans un milieu social plutôt modeste : ses parents étaient d’abord ouvriers, ensuite petits commerçants. Elle est successivement devenue institutrice, professeure certifiée puis agrégée de lettres modernes. En 1984 elle a obtenu le prix Renaudot pour un de ses ouvrages à caractère autobiographique, La place. Très tôt dans sa carrière littéraire, Annie Ernaux a renoncé à la fiction pour revenir inlassablement sur le matériau autobiographique.
142 pages
Editeur : Folio
Paru chez Gallimard en 1997

Une envie de sortir des sentiers battus, de mes sentiers battus, m’a poussée vers Annie Ernaux, afin que je ne puisse plus dire que ce n’est pas pour moi, sans l’avoir jamais lue. Ce n’est pas tout à fait un coup d’essai puisque j’avais commencé La place il y a fort longtemps, et lu Regarde les lumières, mon amour, beaucoup plus récemment. J’avais donc une idée de la démarche de l’auteure, et n’ai pas été surprise par sa manière d’entrer dans le vif du sujet et de disséquer ensuite.
Elle part donc d’un événement qui l’a profondément marquée : alors qu’elle avait douze ans, son père a essayé de tuer sa mère. Ça peut paraître exagéré, mais c’est réellement ce qui s’est passé. Annie Ernaux n’essaye pas d’entrer dans la tête de son père ou de sa mère, ni de chercher la cause exacte de ce monstrueux accès de colère, la psychologie d’autres personnes, même proches, n’est pas son matériau de recherche. Elle travaille sur elle-même, rassemble tous ses souvenirs, de menus objets autant que ce dont elle se souvient, pour reconstituer l’année 1952, et l’enfant, jeune fille en devenir, qu’elle était alors.
Ce qui est passionnant, c’est sa démarche de recherche dans sa propre vie, son utilisation même du vocabulaire de son enfance au détriment d’un beau style. J’ai été marquée par l’importance du temps qui passe dans les souvenirs, le temps de la semaine, les âges de la vie, l’avant-guerre et l’après-guerre… Le souci de respectabilité qui plombait tout, et qui occasionnait justement les pires sentiments de honte, est aussi une composante essentielle de ces années.
Il y a une certaine impudeur, mais surtout beaucoup de courage à se dévoiler comme ça, même quarante ans après. Je ne dis pas que je dévorerai tous ses écrits à la suite de celui-ci, mais j’ai apprécié la démarche, la brièveté, le retour dans les années cinquante, de retrouver des mots et des impressions oubliées. Je comprends ce qui peut plaire dans l’œuvre d’Annie Ernaux, et c’est déjà ça !

Extrait : Ce qui m’importe, c’est de retrouver les mots avec lesquels je me pensais et pensais le monde autour. Dire ce qu’étaient pour moi le normal et l’inadmissible, l’impensable même. Mais la femme que je suis en 95 est incapable de se replacer dans la fille de 52 qui ne connaissait que sa petite ville, sa famille et son école privée, n’avait à sa disposition qu’un lexique réduit. Et devant elle, l’immensité du temps à vivre. Il n’y a pas de vraie mémoire de soi.

Les avis de Brize et Cynthia.