Publié dans littérature France, non fiction

Véronique Cambier, Petites chroniques d’une maison d’hôtes

petiteschroniquesCela fait quelques jours que j’ai réussi (après bien du mal, le site au logo couleur moutarde ne réussissant pas à me faire parvenir en numérique le livre acheté), à ouvrir le livre de Véronique dont je connais depuis longtemps les goûts en matière de lecture, et la plume qui ne manque pas d’humour. Je savais aussi qu’elle et son mari tenaient une maison d’hôtes en vallée d’Ossau, dans les Pyrénées, sujet de ces chroniques.

« Vacillant sur mes jambes, les valises disparues des chambres mais à présent bien accrochées sous mes yeux, les nerfs en capilotade, la larme toujours sur le point d’affleurer et ne pensant plus qu’à une chose, ce besoin vital, animal, primordial, cette envie phénoménale de DORMIRRR, voilà comment je l’ai finie la première saison. »
C’est qu’il y a beaucoup à dire, lorsqu’on reçoit sous son toit, chaque soir en saison, des inconnus qui s’attendent bien souvent à un service hôtelier classique. Ces chroniques sont pleines de malice, et traquent les situations cocasses, mais tout d’abord font le point sur les nombreuses besognes indispensables. J’ai listé au fur et à mesure de ma lecture les mille et une raisons qui me rendraient totalement incapable de tenir une maison d’hôtes : le ménage et le repassage (horreur !), le rangement et le nettoyage de tout ce qui est déplacé et sali par les hôtes (je suis un peu maniaque) le bavardage sur la météo, l’accueil des grincheux et de ceux qui se croient plus intéressants que les autres, l’impossibilité de petit-déjeuner en paix…

« Des hôtes si nombreux et si différents. Au cœur de tout, car sans eux, ces mots n’auraient pas lieu d’être. Je ne me souviens pas de chacun bien sûr, impossible, mais je vais battre, pour quelques-uns, le rappel de mes souvenirs… »
Véronique évoque dans ses chroniques tous les aspects du métier, le principal n’étant pas de faire la poussière, comme le laisserait croire l’émission Bienvenue chez nous (à laquelle notre charmante auteure ne risque pas de participer, à lire son avis sur cette télé-réalité), mais de garder le sourire… Il faut une bonne dose d’humour, au vu de la charge de travail, qu’il faut toujours accomplir avec le sourire, ou presque, si l’on admet que sourire devant les montagnes de linge ou la centrale vapeur est inutile. Le client de maison d’hôtes étant, comme son nom l’indique, un client, se sent le droit de prendre ses aises, d’être exigeant, et par-dessus le marché, de critiquer ! Certains individus doivent donner envie d’arrêter tout immédiatement pour retourner dans la publicité, premier métier de Véronique. Heureusement il y a les sympas, les discrets, les bien élevés, les rigolos. Notre auteure raconte, avec son style spontané, des anecdotes qui font réfléchir, et qui prouvent qu’avant d’ouvrir sa maison à des hôtes de passage, il vaudrait mieux avoir lu ce livre !

Petites chroniques d’une maison d’hôtes J’ai tenu une maison d’hôtes douze ans et j’ai survécu, de Véronique Cambier, éditions Librinova (janvier 2018), 157 pages.

Les billets d’Alex mot-à-mots et Brize.

Publié dans bande dessinée, littérature îles britanniques

Tom Gauld, En cuisine avec Kafka

« A lire, quand j’aurai plus de temps »
Vous avez certainement vu passer cette image de bibliothèque colorée et légendée, qui a sans doute quelques affinités avec vos propres étagères…
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Il s’agit d’un « strip » (on dit bien comme ça ?) de Tom Gauld, qui les a fait paraître d’abord dans le Guardian, ou encore dans le New Yorker ou le New York Times, ainsi que dans le Monde pour quelques planches. La cuisine de Kafka dont il est question est donc une cuisine littéraire, et elle possède tous les ingrédients pour réjouir les fans d’édition ! Les planches imaginées et mises en scène par Tom Gauld sont savoureuses : de la simulation de livres d’occasion sur liseuse (avec taches de café, effluves de vieux livres, marque-pages d’ancien lecteur) aux tendances du moment en matière de rentrée littéraire, du marketing aux cocktails destinés aux auteurs, tout y passe, et tout est à picorer ou à dévorer sans retenue, au choix.
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L’auteur joue souvent sur les anachronismes, sur la technologie moderne opposée aux vieux livres, sur le goût des lecteurs pour certains genres bien spécifiques comme la dystopie, la fantasy, le roman victorien, il fréquente autant les foires du livre que les ateliers de moines copistes ou les bibliothèques du futur. Le trait, simple, est toujours parlant, la couleur bien utilisée, et surtout, les traits d’esprit et l’humour font mouche à chaque page.
Le monde de l’édition, ainsi observé par un petit bout de la lorgnette ou l’autre, s’avère tout à fait divertissant, et j’ai passé un très bon moment à la lecture de ce petit volume, qui, cerise sur le cake, est tout aussi plaisant à relire qu’à lire !


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Repéré chez Caroline et ailleurs, me semblait-il, mais je n’ai pas retrouvé où…

En cuisine avec Kafka (Baking with Kafka, 2017) de Tom Gauld, éditions 2024 (octobre 2017), traduction Eric Fontaine, 160 pages.
A noter, de Tom Gauld également, le court mais charmant Police lunaire, à lire en janvier sur le site SNCF e-livre.

Publié dans littérature Amérique du Nord, littérature Europe du Nord, mini-thème, non fiction, sorti en poche

Mini-thème (4) journalisme

Les chroniques n’ayant pas, (comme c’est étrange !) de volonté à s’écrire toutes seules en ce moment, je décide de regrouper deux lectures du début du mois qui se trouvent avoir un semblant de thème commun… avec de fortes différences de registre, toutefois. Dans les deux romans, un journaliste part travailler dans un pays étranger, à la fois lointain géographiquement et socialement.

tokyoviceJake Adelstein, Tokyo vice

« Aucun article ne vaut la peine de mourir, aucun article ne mérite non plus que ta famille meure. »
Jake Adelstein, dans Tokyo vice, raconte comment il s’est installé à Tokyo, embauché au sein d’un grand quotidien de la capitale, et comment il a enquêté sur les organisations de grand banditisme tenues par des yakuzas. Le roman démarre sur l’histoire d’un important mafieux japonais qui serait allé subir une greffe du foie en Californie, sans être le moins du monde inquiété, et montre comment les recherches menées par Jake Adelstein lui valent des menaces de mort…
Malgré quelques difficultés à se repérer parmi les noms propres et les noms des groupes de yakuzas, quelques moments passionnants méritent qu’on s’intéresse à ce livre très dense. Il met en lumière l’impuissance de la police japonaise face aux yakuzas, tout en détaillant les multiples ramifications de ces organisations et leurs méthodes d’intimidation. Jake Adelstein connaît particulièrement bien son sujet, ses liens d’amitié avec des policiers, et aussi avec des hôtesses de bar liées à la mafia, lui ont permis de recouper une grande quantité d’informations. Je trouve un peu dommage qu’il n’en ait pas fait un roman. Tel quel, j’ai ressenti quelques longueurs et le style très factuel manque un peu de flamboyance. Je le recommande aux passionnés du Japon ou des yakuzas, ainsi qu’aux amateurs de polars ancrés dans la réalité.
(Tokyo vice An american reporter on the police beat in Japan, 2009) Éditions Points (2017) traduit de l’anglais par Cyril Gay, 497 pages

plusbellesmainsMikael Bergstrand, Les plus belles mains de Delhi

« – Mais en Inde, quand il y a des frais de dossiers, ça s’appelle des pots de vin, donc ? »
Le deuxième roman a un ton beaucoup plus léger. Göran Borg est licencié de l’entreprise où il travaillait à Malmö, et se laisse aller à la déprime et aux pots de glace de grands formats. Lorsque son ami Erik, organisateur de voyages, lui propose de l’accompagner en Inde, il refuse d’abord, il a horreur des voyages, puis finit par se laisser convaincre. La rencontre avec l’Inde n’est pas facile de prime abord, mais un éblouissement amoureux va le faire rester plus longtemps que prévu, s’inventer un nouveau but dans la vie et le conduire à retrouver peut-être son goût pour le journalisme. Le ton est résolument humoristique, mais les personnages s’éloignent de la caricature et la vision donnée de l’Inde dépasse les clichés. On partage la fascination de Göran pour ce pays complexe, et on suit avec plaisir son acclimatation et sa transformation, dont on se demande où elle va le mener.
Distrayant, (mais pas seulement) si on n’en attend pas trop.
(Dehlis vackraste händer, 2011) Éditions Actes Sud (Babel, 2016), traduit du suédois par Emmanuel Curtil,
439 pages

Repéré chez Keisha et Ariane. Une suite est parue en poche aussi, Dans la brume de Darjeeling.

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Publié dans littérature France, premier roman, rentrée littéraire 2017

Pierre Derbré, Luwak

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« Igor Kahn aimait les entre-deux. »
J’ai craqué pour cette nouveauté sous la sobre et délicate couverture des éditions Alma, sans trop savoir à quoi m’attendre, ce qui a, comme vous allez le voir, des avantages et de (très) légers inconvénients.
Il s’agit donc d’Igor Kahn, contremaître dans une usine de baignoires à débordement dans la région de Bordeaux, qui mène une petite vie tranquille et bien réglée. Suite à un événement malheureux et un autre heureux (j’ai décidé de ne pas trop vous en raconter, pour vous laisser l’envie de la découverte) Igor change de vie, et achète une petite maison dans un endroit qui le fait rêver, au bord de l’estuaire de la Gironde, se lance dans différentes activités et relations sociales des plus plaisantes.

« Il poursuivit cette idée en songeant qu’il pouvait bel et bien être question d’un gouffre intérieur né de l’absence de véritable passion. »
Toutefois, et c’est le thème central de ce conte un brin philosophique, quoique fantaisiste, la vie du quadragénaire lui semble un peu vaine et creuse, et il se met en quête d’un projet qui donnerait un sens à son existence. D’où les mystérieux luwaks qui vont le conduire à aller jusque dans la jungle de Sumatra…
Le roman aborde de manière très personnelle et originale la crise de la quarantaine, avec un personnage attachant et singulier, et qui pourtant se pose des questions universelles. J’ai dévoré ce petit livre bien servi par une écriture sensible, non dénuée d’humour, et très visuelle, comme je les aime. J’apporterai un léger bémol personnel concernant la construction : on sent à la lecture que le roman se dirige quelque part, mais (sauf à avoir lu des résumés ou des argumentaires détaillés) le lecteur aimerait avoir une toute petite idée de l’endroit où il va, sentir un fil qui le tire dans une certaine direction…
Ce détail, car ce n’est qu’un détail, correspond peut-être d’ailleurs à une volonté de l’auteur de montrer comment le personnage flotte dans sa vie, sans fil conducteur, sans perspective précise, et dans ce cas, c’est particulièrement réussi. A noter aussi le très sensible autoportrait final de l’auteur qui raconte comment il est venu à l’écriture. Une jolie découverte.

Luwak de Pierre Derbré, éditions Alma (août 2017) 208 pages

 

Publié dans littérature îles britanniques, rentrée littéraire 2016

Jonathan Coe, Numéro 11


numero11« Elle l’avait vue de l’œil des caméras, de l’œil de ceux qui avaient monté l’émission; or cet angle-là ne pardonnait pas. Il ignorait le filtre de l’amour. »
Il est encore temps de découvrir des romans de la précédente rentrée littéraire, qui n’ont encore rien perdu de leur force, comme ce roman de l’auteur britannique Jonathan Coe. Composé en cinq grandes parties qui semblent de prime abord indépendantes, le roman commence avec une « nouvelle » à la manière d’Enid Blyton, et des références à Alfred Hitchcock, texte qui soulève le thème de l’esclavage moderne et de la mondialisation. Cela vous semble improbable et saugrenu ? Sous la plume de l’auteur anglais, rien n’est impossible !

« Plusieurs semaines déjà qu’il n’était plus assiégé par les micros et les caméras. Arrêter le rédacteur en chef d’un journal national qu’on soupçonnait du meurtre de deux humoristes en vue avait toutes les chances de le ramener sous les feux des projecteurs. »
La deuxième partie est une satire de la société de spectacle dont le ton rappelle un des précédents romans de Jonathan Coe, La vie privée de Mr Sim. Les autres parties voient réapparaître des personnages déjà vus, et la manière dont les histoires sont reliées les unes aux autres est réjouissante. L’auteur profite de ce qu’il raconte pour dresser un portrait à charge de l’Angleterre contemporaine et de ses dirigeants, au travers d’histoires où les personnages se croisent, se trouvent et se retrouvent, évoluent dans des univers qui vont de l’extrême pauvreté à la richesse insolente, du milieu de la presse à celui de l’art ou de la télé-réalité.

« Moi, je pourrais vous raconter ce qui arrive quand on est trop nostalgique de son innocence. »
Le roman se déroule sur une douzaine d’années et les personnages qui parcourent les cinq parties, Rachel et Alison, évoluent de douze ans à vingt-cinq ans, de monde de l’enfance à celui de la perte des illusions. Elles passent d’un univers mystérieux qui propose des réponses simples, à un monde non moins opaque mais régi par des mécaniques de profit et de pouvoir autrement plus compliquées. Et le lecteur, la lectrice, pendant ce temps ? Il savoure ce roman aussi intelligent que passionnant !


Numéro 11, de Jonathan Coe, éditions Gallimard (octobre 2016) traduit par Josée Kamoun, 448 pages

Les avis de Delphine-Olympe, Keisha, Krol et Lewerentz.
Du même auteur, sur le blog : Désaccords imparfaits, des nouvelles !

Publié dans littérature Europe du Nord

Solja Krapu, Hors-service

horsservice« Je suis plus libre que jamais auparavant.
Je peux passer mon temps comme bon me semble. D’accord l’espace est restreint. Mais ma liberté spirituelle, ma liberté de penser, ma liberté d’utiliser mon temps pour moi est sans limite. »
Qu’est-ce qui fait découvrir à Eva-Lena, suédoise, mère de famille et professeur d’anglais, le sens de la liberté ? Un voyage, une aventure, des vacances ? Pas du tout, c’est de se trouver, par un malheureux concours de circonstances, enfermée dans le local de la photocopieuse de son collège un vendredi soir, sans téléphone, et avec la perspective d’y passer le week-end entier… Plus qu’organisée, rigide autant avec elle-même qu’avec ses enfants, son mari et ses élèves, elle est obligée, après avoir nettoyé le local et lu le manuel de la photocopieuse, de penser un eu à elle-même et de réfléchir à sa vie…

« D’abord, il me faut chaque année plus de temps pour me séparer de l’école. En fait, je suis devenue incapable de le faire. Ensuite, tous mes intérêts personnels sont reliés à ma profession. Ne serait-ce, par exemple, que de lire un bon livre. La plupart des gens considèrent cela comme un plaisir,et c’était également mon cas au départ, mais c’est devenu une question d’utilité : vais-je réellement passer du temps à lire ce livre-ci, alors qu’il est clair que je tirerais plus de la lecture de tel autre ? »
Eva-Lena revient, en couchant ses pensées sur des feuilles volantes, sur la dernière rentrée scolaire où elle a retrouvé Aurora, une amie d’enfance, qui est tout son contraire : expansive, à l’aise partout, ne craignant pas de faire des erreurs et d’en rire, Aurora a un passé assez douloureux, et pourtant semble bien plus heureuse qu’Eva-Lena qui a tout réussi.
Ce roman est intéressant à plus d’un titre, si on ne s’arrête pas à la couverture qui laisse imaginer un côté loufoque qui n’existe pas vraiment. Outre la psychologie des personnages, notre professeur de suédois et d’anglais, sa famille, ses collègues, quelques élèves particuliers, le roman excelle dans ses observations sur le système scolaire suédois, différent du nôtre, mais qui produit certes les mêmes types d’élèves et les mêmes genres de professeurs ! L’héroïne abandonnée dans le local de la photocopieuse rappellera à toutes et tous une wonder-woman, championne de l’organisation, qui ne laisse aucune place à l’imprévu… L’évolution du personnage, accélérée par la situation où elle n’a rien d’autre à faire que penser, pousse à la réflexion, la mise en situation ne manque pas d’humour, et je n’ai pas senti de longueurs dans ce roman, plutôt réussi !

Hors-service de Solja Krapu, éditions Gaïa (2010) traduit du suédois par Max Stadler et Lucile Clauss, 271 pages

Les avis de Luocine et Zazy, un peu plus mitigées.

Publié dans littérature France, premier roman

Joëlle Sancéau, Plage Sainte-Anne

plagesainteanne« Le raffinement était la marque, pour ne pas dire le credo d’Héloïse. Pour offrir aux regards ce couple harmonieux, elle avait investi : cours de Pilates et de yoga pour le corps, retraite à l’abbaye de Saint-Sauveur et stage de développement personnel au Lavandou pour l’esprit. »
J’ai eu souvent l’occasion de lire des écrits de Joëlle les lundis lors du rendez-vous de Leiloona et de me réjouir de son imagination, de ses trouvailles, et de son humour, aussi n’ai-je pas résisté à l’idée de lire son premier roman. Le thème et la jolie couverture m’ont aussi confortée dans cette idée.

« Avant de continuer sa tournée des parasols… il allait tenter sa chance. »
Sur la plage de Sainte-Anne, Moumoune, le vendeur de chichis, observe le microcosme étendu sous des parasols de couleurs variés : les grands-parents débordés par une progéniture remuante, le couple d’intellectuels bien organisé, le groupe d’ados bruyants, la jeune fille qui bouquine dans son coin. C’est vers elle que Simon, étudiant issu de la bonne bourgeoisie locale, qui aime à retrouver son rôle de vendeur de plage chaque été, se sent attiré. Louise fréquente le centre de rééducation le matin, suite à un grave accident, et la plage l’après-midi. Elle se remet petit à petit, elle a surtout du mal à accepter son corps réparé, et les regards des autres. Au fil des pages, on apprend à mieux connaître les deux familles, plutôt différentes, dont sont issus les deux jeunes gens.

 

« Ils repartirent main dans la main vers la plage, histoire d’étrenner leur achat. Il lui glissa à l’oreille de l’appeler Pépé et plus Francis. C’est ainsi qu’il avait appelé son grand-père et soyons honnêtes, il avait hâte de voir Héloïse avaler sa salive de travers quand elle allait entendre pour la première fois ce « Pépé », si affreusement populaire. »
Je me suis tout de suite trouvé à l’aise dans ce bourg breton où tout le monde se connaît tant et plus, dans les familles décrites avec justesse, loin de toute caricature. Que ce soit du côté des jeunes ou de leurs parents, les dialogues sonnent bien, et la romance débutante entre Simon et Louise éveille l’intérêt. Le décor bien planté et les personnages croqués avec humour donnent envie de savoir comment ils vont évoluer. J’aime jusqu’aux prénoms dont on sent qu’ils ont été soigneusement choisis, Quitterie, Gautier, Cyprienne, Emilie, Francis ou Héloïse… et Simon, le même prénom que dans Réparer les vivants, est-ce un choix volontaire ou inconscient ? Le thème de la résilience donne une couleur particulière et une profondeur certaine à ce qui pourrait n’être que le récit d’un amour de vacances, dont chacun des protagonistes se demande à un moment ou un autre s’il restera une amourette de plage ou pourra durer. Bref, j’ai retrouvé tout ce qui me plaît dans les écrits courts de Joëlle, et même un peu plus !
J’aurais un seul bémol, que le livre soit un peu court, je serais bien restée un peu plus longtemps en compagnie des personnages que j’avais grand plaisir à retrouver. J’avais un petit faible pour Héloïse, si pétrie de convictions ! Une lecture de plage, pourquoi pas, mais pas pour bronzer bébête, ou alors un roman qui permet de retrouver un petit air de vacances à la maison !
Vous pouvez aller lire le texte où l’auteure a créé ses personnages, il donne déjà le ton et l’envie de découvrir son roman, je n’en doute pas ! Je l’ai lu sur ma liseuse, mais je crois qu’une version papier est sortie aussi.

Plage Sainte-Anne de Joëlle Sancéau, éditions du 38 (juin 2017) 157 pages

 

Publié dans littérature France, non fiction

Eric Chevillard, L’autofictif doyen de l’humanité

autofictifdoyenPourquoi ce livre ?
N’adorant pas l’autofiction, et encore moins les titres de livres obscurs, je n’aurais sans doute pas jeté mon dévolu sur ce petit livre si Sandrine n’avait pas eu la bonne idée de mettre à l’honneur les éditions de L’Arbre Vengeur en ce mois de janvier.
Je parcours parfois les chroniques d’Eric Chevillard dans le Monde des livres, mais ce n’est pas de ce genre de chroniques qu’il s’agit ici. L’autofictif, qui en est à son huitième tome, est un recueil quotidien d’aphorismes, de poésies courtes, de mots d’enfants, de réflexions, de retours sur ses activités « critiques », à raison de trois par jour.

 

Et c’est drôle, réjouissant, jamais lassant.
L’auteur a d’abord semé ses petites phrases sur son blog, et elles ont été ensuite réunies chaque année en un petit volume. J’ai noté une bonne vingtaine de pages dont je voulais partager avec vous un petit morceau. Cela fait un peu beaucoup mais voici tout de même…


Trop de soleil dans les romans de Le Clézio, c’est éblouissant, dangereux pour l’œil. Je recommande de les lire à travers un Modiano.

Le petit salut de la main que nous faisons lorsqu’une voiture s’arrête pour nous laisser traverser s’adresse bien à celle-ci et non à son chauffeur.

tant il se lave

qu’il pue
le poisson

Un soliflore lui suffirait, mais non, il faut à ce flamant rose tout le lac Victoria.

 

Cette dernière citation, on dirait du Jules Renard.
Je me souviens toujours avec délices de ses Histoires naturelles. J’avais reçu à huit ou neuf ans ce livre, dans une version à illustrer soi-même par des collages, des dessins, et j’avais autant aimé le texte que la possibilité de m’exprimer !
J’ai maintenant la version « à deux euros » des extraits de son journal, et j’en relis volontiers quelques lignes de temps à autres.

Mais retournons à notre contemporain.
L’auteur délire sur le doyen de l’humanité, recueille les mots de Suzie et Agathe, presque 5 et 7 ans, ne tarit pas d’éloges (je plaisante !) envers quelques confrères écrivains, se regarde dans le miroir, s’attarde aux terrasses des cafés pour observer les passants et leur téléphone portable, s’interroge sur le temps qui passe et commente des réclames ou des phénomènes de mode.

Et au bout de ce chemin de miettes, un ver de terre ! C’est mon jour, se dit l’oiseau en gobant le petit Poucet.

Le doyen de l’humanité n’a aucun alibi. Il était là tout le temps.

J’envisage de créer prochainement un Festival des écrivains casaniers. Mais je tiens à avertir tout de suite les auteurs invités : il aura lieu chez moi.

AGATHE. – Papa, tu vas être mort.
MOI. – Je ne te ferais pas un coup pareil.
AGATHE. – Mais tu ne pourras pas t’en empêcher !


L’autofictif, doyen de l’humanité d’Eric Chevillard aux éditions de l’Arbre Vengeur (2016) 232 pages

Eric Chevillard sera à la Fête du livre de Bron en mars.

L’autofictif est aussi chez Hélène et Keisha, et pour une dose quotidienne d’autofictif, c’est ici…

Un mois, un éditeur, c’est là.

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Publié dans littérature îles britanniques, policier

M.C. Beaton, Agatha Raisin enquête, La quiche fatale

agatharaisin_quiche« La retraite pourrait s’avérer extrêmement agréable, pour peu qu’elle oublie tout de Reg Cummings-Browne et de cette fichue quiche. »
Attention, lecture légère aujourd’hui ! Légère, mais savoureuse et très plaisante… Les deux premiers tomes de cette série qui n’en compte pas moins de 27 outre-Manche sont sortis en juin, tout juste pour le mois anglais, et j’avais repéré leurs jolies couvertures et surtout des avis plutôt favorables sur plusieurs blogs. Comme précipitation n’est pas (pas toujours, du moins) mon second prénom, j’ai pris note et attendu un peu… et ai trouvé les deux romans quelque mois plus tard dans une boîte à livres bien garnie ce jour-là !

« Agatha n’était habituée qu’à trois registres : autoritaire avec ses employés, insistant avec les médias, onctueux avec ses clients. »
Voici donc Agatha Raisin, qui, fraîchement retraitée (d’une agence de publicité), décide de réaliser un rêve de toujours, acheter un cottage dans un pittoresque village des Cotswolds. Mais Agatha, pure londonienne, peu habituée aux relations de voisinage, qui ne sait ni jardiner, ni cuisiner, trouve vite ce cottage savamment restauré et les habitants de Carsely plutôt mornes et ennuyeux. Cherchant toutefois à s’intégrer, elle décide de participer à un concours de quiches. Il faut savoir qu’Agatha ne connaît que les plats de traiteur ou les surgelés…


« Un lieu charmant n’attirait pas nécessairement les gens charmants. »
Agatha est peu sympathique, mais c’est ce qui fait la saveur de l’histoire, de se régaler de ses relations compliquées par son caractère, ainsi que de l’espoir de lui voir apparaître quelques soupçons d’humanité. D’ailleurs les autres personnages lui disputent le titre d’enquiquineurs et enquiquineuses publics du petit village de Carsely. Au mieux, ils sont relativement indifférents et ne parlent que du temps qu’il fait, au pire, ils voient mal l’arrivée de cette nouvelle voisine. Surtout quand sa quiche « de compétition » empoisonne un retraité chargé de juger les plats du concours. L’enquête menée par Agatha, qui trouve là un dérivatif à sa mesure, est un prétexte à décortiquer les relations et les conventions du petit bourg anglais, le genre d’endroit où l’on est toujours un nouvel arrivant vingt ans après s’être installé.


« Une brusque averse venait de tomber. Comme Londres sentait bon le béton mouillé, les vapeurs d’essence et de gasoil, les détritus, le café chaud, les fruits et le poisson, toutes ces odeurs si chères et familières à Agatha ! »
J’ai tout de suite adopté cette quinquagénaire si peu accoutumée à la vie campagnarde. Le style est enlevé et dynamique, et malgré quelques tournures maladroites, dues peut-être à la traduction, je me suis délectée de l’histoire. Ce n’est pas l’enquête en elle-même qui fait la saveur du livre, c’est l’humour typiquement anglais, alliage de descriptions efficaces et d’observations bien senties, qui fait qu’on se régale sans chipoter ! J’ai déjà le deuxième sous le coude pour le cas où… et je note que l’auteur sera aux Quais du Polar fin mars !

Agatha Raisin enquête : la quiche fatale (The quiche of death, 1992) éditions Albin Michel (2016) traduit par Esther Ménévis, 320 pages

Les avis de Anne, de George ou de Keisha, parmi d’autres !
Un billet sur les romans et l’humour ici et la catégorie correspondante avec pas mal de lectures !

Publié dans littérature France

Serge Joncour, L’écrivain national

ecrivainnationalUne histoire d’écrivain
C’est bien d’un écrivain qu’il s’agit dans ce roman, un auteur prénommé Serge qui est invité pour un mois en tant qu’écrivain en résidence dans une petite ville du centre de la France. Logé à l’hôtel, invité à des réceptions à commencer par celle organisée par le maire qui l’affuble un peu ironiquement de ce titre d’écrivain national. Notre héros n’est en fait pas universellement connu, mais le couple de libraires locaux a mis ses livres en avant, les médiathèques les ont fait circuler, et les lecteurs du coin, qui sont, bien évidemment, des lectrices, se sont imprégnés de son œuvre et ont préparé moult questions à lui poser.

« Se présenter aux autres en tant qu’écrivain, c’est prendre le risque d’être perçu comme un réceptacle, soudain chacun se valorise de l’universelle conviction d’avoir quelque chose à raconter. »
Chacun s’imagine de plus avoir des anecdotes à raconter susceptibles de lui donner des idées de roman… mais outre son côté un peu bourru, notre écrivain a la tête ailleurs, depuis qu’il a eu connaissance d’un fait divers, qui implique une certaine Dora, dont la photo suffit à le tournebouler. Il ne va avoir de cesse de voir le lieu où a disparu « le Commodore », la maison où vit Dora. Il va dès lors accumuler coups de tête sur initiatives imprudentes, et d’auteur en résidence se transformer en fouineur que rien n’arrête et qui se jette à tout moment dans la gueule du loup. Ce qui donne quelques scènes amusantes où il se présente en piteux état à des rencontres ou des ateliers d’écriture.


« De toute façon, il est impossible de s’intéresser à une affaire sans un a priori, même pour les enquêteurs, policiers ou gendarmes, ils abordent toujours un crime avec une arrière-pensée, ce n’est pas possible autrement.« 
Je suis toutefois un peu mitigée au sujet de ce roman. L’auteur est à mon goût trop proche de son personnage, lui donnant, selon toute apparence, son prénom, son allure et son caractère, alors que le fond de l’histoire, le fait divers, paraît totalement sorti de son imagination. Quel intérêt de brouiller ainsi les pistes ? De plus, cela m’agace toujours dans les romans policiers ou apparentés, de voir des personnages accumuler maladresses et erreurs de jugement, sans lesquelles certes, l’histoire progresserait différemment, ou ne progresserait plus du tout, mais qui ont le don d’énerver sérieusement, et de faire perdre en crédibilité !

« De temps en temps, il me posait une question, me demandant mon adresse, mon numéro de portable, depuis quand j’étais dans la région, si j’étais déjà venu avant, c’était délirant de faire un procès-verbal pour relater aussi peu d’éléments concrets, son rapport faisait déjà presque deux pages. À titre d’auteur, j’en étais presque vexé, moi qui souffre parfois des heures pour faire éclore un seul paragraphe… »
La partie plus ou moins policière, et l’histoire avec Dora et ses comparses m’ont donc ennuyée, alors que dans le même temps je me délectais des remarques sur le travail d’écrivain et de l’humour pince-sans-rire présent dans les parties concernant l’auteur en résidence. Me voilà une fois de plus en porte-à-faux au sujet de romans français appréciés par la blogosphère et la critique, et qui me laissent un peu perplexes. Même le style ne m’a pas transportée outre mesure, et si j’ai terminé le livre sans me forcer, je pense qu’il ne m’en restera pas grand chose.

L’écrivain national, Serge Joncour chez Flammarion (2014) 390 pages
Brize ou Clara ont aimé, et elles ne sont pas les seules !

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