Nicolas Maleski, La science de l’esquive

sciencedelesquive« Son étape dans cet endroit isolé ne constitue qu’un prologue. Il a besoin de souffler, disparaître des écrans satellites, besoin de s’endurcir avant d’organiser la suite. La suite, c’est l’hémisphère sud. »
Un voyageur discret, si ce n’est son nez cassé d’ancien boxeur, débarque un soir de l’autocar dans un petit village isolé des Alpes du Sud et loue un meublé pour un temps indéterminé. Son but est manifestement de se faire oublier, mais de quoi, ou de qui ? Il ne se passe que quelques jours avant que la curiosité des voisins ne commence à l’inquiéter quelque peu. Un incident lui fait aussi rencontrer une bande de jeunes du village. Puis sa voisine la plus proche semble s’intéresser à lui. Il devrait repartir et pourtant, reste inexplicablement dans sa location un peu vétuste et parmi les villageois assez accueillants, quoiqu’un peu curieux.


« Kamel a fini par admettre que son séjour ici dure plus longtemps que prévu. […] Pour confirmer le pathétique de la situation, il reçoit sans arrêt des visites à domicile. Il s’attire des sollicitudes, contre son gré pour ainsi dire. »
Ce roman surfe avec pas mal de malice sur la vague du rural noir. Malin parce qu’il ne va pas où on l’attend, parce que Kamel Wozniak (tel est le patronyme improbable du héros) n’est peut-être pas celui qu’il semble être.
Bizarrement, le roman m’a rappelé L’iris de Suse de Jean Giono, pas si étonnamment en fait, puisque dans L’iris de Suse, un individu essaye de se faire oublier au milieu des montagnes, en suivant un troupeau en transhumance. Les paysages sont les mêmes, le passé du personnage est tout aussi flou. Dans La science de l’esquive, le nombre de rencontres faites par le personnage principal semble en désaccord avec le fait qu’il veut se cacher et ne pas vouloir être reconnu. C’est surprenant, tout comme la rapidité avec laquelle il se lie à sa voisine. Mais ce qui peut sembler une incohérence du roman, tient au fait que les mystères autour du passé du Kamel restent longtemps entiers, autant pour les voisins curieux que pour les lecteurs. Et cela donne lieu à des portraits pas dénués d’humour.
Ce roman constitue donc une lecture pas désagréable, dans un style aiguisé, une ballade rafraîchissante dans un arrière-pays bien observé, une peinture exacte d’une petite communauté rurale. Pour amateurs de romans noirs sans adrénaline, mais pas sans surprises !

La science de l’esquive de Nicolas Maleski, éditions Harper et Collins, (janvier 2020), 224 pages.

Jo Nesbø, Soleil de nuit

soleildenuit« Mon plan jusqu’à présent avait été de ne pas en avoir, puisqu’il anticiperait toute stratégie logique que je pourrais élaborer. Ma seule chance était l’arbitraire. »
Avec Soleil de nuit, je retrouve Jo Nesbø, auteur déjà lu et aimé avec son héros récurrent Harry Hole. Ici, le roman est plus court et différent des autres, mais c’est toujours un plaisir de retrouver la Norvège, et l’écriture de l’auteur.
Jon Hansen est en fuite, on le comprend dès le début, lorsque, un peu au hasard, il descend d’un autocar dans une petite localité du Finnmark, à près de deux mille kilomètres d’Oslo, au nord du pays. Il y rencontre un jeune garçon et sa mère, leur dit se nommer Ulf et se réfugie dans une cabane de chasse, à l’écart du bourg. La communauté essentiellement composée de laestadiens, protestants particulièrement rigoristes, ne l’accueille pas forcément à bras ouverts, mais là n’est pas le problème.

 

« Vous disposez d’un temps donné, vous brûlez jusqu’au filtre, et puis, inexorablement, c’est la fin. Mais l’idée, c’est brûler jusqu’au filtre, ce n’est pas de s’éteindre avant. »
Jon fuit en effet des tueurs commandités par un gros mafieux de la capitale auquel il doit de l’argent, et il est persuadé qu’ils finiront par le trouver, quel que soit le soin qu’il mette à dissimuler ses traces. Au pays des Sames et du soleil de minuit, Jo Nesbø écrit une jolie variation sur un thème classique, celui de la fuite, sur un ton mêlant l’humour, les sentiments, et les situations noires. Le personnage se découvre lui-même petit à petit autant que le lecteur apprend à le connaître, il ne sait plus s’il doit fuir plus loin, se préparer à attendre avec philosophie ses tueurs ou garder une lueur d’espoir. J’en dis volontairement moins que la quatrième de couverture, car une partie de l’intérêt du livre vient de la divulgation progressive du passé de Jon. On en vient ainsi à se faire du souci pour un personnage qui au départ n’inspire pas forcément la bienveillance.
L’auteur fait monter l’angoisse habilement, mais ne néglige pas la découverte d’une région et d’une communauté, rencontrées lors d’un séjour dans les années 70 et 80. Une lecture prenante, rapide et des retrouvailles réussies avec l’auteur !

Soleil de nuit de Jo Nesbø (Mere blod, 2015) Gallimard (2016) traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier, 224 pages


Lu pour le Challenge littérature nordique
LitNord

Lectures du mois (13) juin 2017

Comme souvent lorsque le mois est bien rempli, je trouve toujours le temps de lire, mais beaucoup moins celui d’écrire ou de prendre des notes en cours de lecture. Voici donc les impressions que m’ont laissé les livres suivants, sans entrer trop dans les détails :

fugueursdeglasgow

Peter May, Les fugueurs de Glasgow
332 pages, Le Rouergue (2015)

« Vous pouvez vous enfuir aussi loin que possible, les choses que vous essayez de laisser derrière vous vous attendent à l’arrivée. Parce que vous les emportez toujours avec vous. »

Ce roman m’a attiré car j’avais beaucoup aimé L’île des chasseurs d’oiseaux et L’homme de Lewis, des polars solides et prenants ayant pour cadre l’île écossaise de Lewis. J’ai emprunté celui-ci sans trop savoir à quoi m’attendre ; l’idée de départ en est intrigante. Trois écossais plutôt âgés entreprennent cinquante ans plus tard, à cause d’un meurtre récent, de revivre la fugue qu’ils avaient décidée ensemble à l’âge de dix-sept ans, alors qu’ils formaient un groupe de rock. Si la narration de l’épopée contemporaine fonctionne plutôt pas mal, le retour sur le passé et notamment sur les péripéties de leur fugue et sur l’histoire d’amour entre l’un d’entre eux et une jeune femme à problèmes, ne m’a pas convaincue du tout, et la fin non plus. J’ai terminé le roman passablement agacée, alors qu’il y a de bonnes choses dedans, notamment l’évolution de la société anglaise en 50 ans, ou l’architecture d’un quartier très particulier de Leeds qui m’a bien intéressée aussi. Du coup, certaines parties n’en paraissent que plus mièvres…

L’avis d’Electra.

dapresunehistoirevraieDelphine de Vigan, D’après une histoire vraie
479 pages, JC Lattès (2015)

« Les vrais élans créateurs sont précédés par une forme de nuit. »

Si j’ai fait l’impasse sur le roman que Delphine de Vigan a consacré à sa mère, les premières pages lues de celui-ci m’avaient laissé penser qu’il me plairait. Une auteure nommée Delphine se trouve en panne d’écriture après un roman très personnel. Elle rencontre une certaine L. qui devient rapidement son amie, qui prend de plus en plus de place dans sa vie, allant jusqu’à lui donner des directions sur ce qu’elle, Delphine, devrait écrire. Récit d’une amitié pernicieuse, réflexion sur l’écriture, sur le goût des lecteurs pour « les histoires vraies », jeu entre fiction et réalité, ce roman fort bien écrit se dévore jusqu’à la fin, épatante et absolument pas décevante, de mon point de vue. Je suis contente de l’avoir lu et aimé !

L’avis de Sandrion.

secretdumariLiane Moriarty, Le secret du mari
499 pages, Livre de Poche (2016)
« Les mille autres chemins que nos vies auraient pu, et peut-être dû, prendre nous restent à jamais inconnus. C’est probablement pour le meilleur. »

Roman psychologique sur la vie de famille et sur jusqu’où une mère est prête à aller pour la préserver, Le secret du mari est plus profond et prenant que ne laisse penser sa couverture assez discrète… Cecilia est une mère de famille parfaite, du genre à gérer trois enfants, une maison toujours impeccable, des repas bios, les activités des enfants, les fêtes de l’école, sa vie sociale, tout avec le même brio, jusqu’au jour où elle trouve dans les papiers de son mari une lettre qui porte la mention « à ne lire qu’après ma mort ». L’ouvrira-t-elle ou non, ce n’est évidemment pas le seul suspense de ce roman, où Cecilia croise deux autres femmes prises dans leurs problèmes de couple et de famille. Les trois histoires parallèles se rejoignent habilement, et le style, soutenu par la traduction, est vivant. Quant aux questions posées, elles ne manquent pas d’intérêt. Une bonne lecture pour les vacances, non ?

L’avis de Violette.

desangfroidTruman Capote, De sang froid
506 pages, Folio (première parution en 1966)

« Le village de Holcomb est situé sur les hautes plaines à blé de l’ouest du Kansas, une région solitaire que les autres habitants du Kansas appellent « là-bas ». »

De sang froid est de ces classiques auxquels on n’ose pas s’attaquer, tant on en a entendu parler, en bien. Et puis l’occasion arrive de s’y frotter… Truman Capote dans ce roman ne raconte que des faits réels, racontés par les protagonistes, vérifiés ou soigneusement corroborés. Dans une petite ville du Kansas, une famille de quatre personnes est assassinée une nuit de 1959. A la fois enquête journalistique et roman, ce livre qui décrit la ville et la communauté de Holcomb, retrace également les derniers moments (avant le meurtre, il n’y a pas de détails choquants) de la famille Clutter, la fuite des deux tueurs, deux petits malfrats dont les raisons restent floues longtemps. Il s’attache ensuite à l’enquête menée par la police, à l’arrestation et l’emprisonnement des deux jeunes délinquants, leur profil psychologique… L’ensemble, formidablement bien écrit, est passionnant de bout en bout, et m’a donné envie de me mettre en quête d’autres romans basés sur le même genre d’investigations, notamment ceux de l’anglaise Kate Summerscale, que j’ai pu entendre aux Assises Internationales du Roman cette année.

La lecture de Sharon.

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Tonino Benacquista, Romanesque

romanesqueUn jour, un homme qui se rendait en ville pour négocier le fruit de son braconnage croisa une femme qui s’aventurait en forêt pour y remplir son panier de baies.
Cela commence comme un conte… Un homme et une femme se croisent au Moyen-Âge, quelque part en France, dans la pièce d’un dramaturge anglais, elle-même inspirée d’une légende qui a eu des fondements réels, ceux d’une histoire d’amour hors-norme. Un homme et une femme assistent à cette pièce de théâtre. Ils sont en fuite, essayent, venant de Californie, de gagner le Canada. Quel est le rapport entre l’histoire contemporaine et la légende ?


La débâcle des médecins, des poètes et des sorciers donna aux amants une notoriété qui cheminait plus vite que tous les coursiers du pays.
Je voudrais vous inciter à découvrir ce roman sans trop en révéler, car ce qui fait de cette lecture un délice est justement de ne pas trop savoir à quoi s’attendre. Cette histoire d’amour et d’aventure, qui fait voyager dans l’espace autant que dans le temps, a le grand mérite, malgré une construction solide, de rester toujours surprenante, et de donner à réfléchir tout en distrayant.

Rares sont les occasions pour les spectateurs venus assister à une pièce d’en réécrire la fin.
Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu de roman de Tonino Benacquista, découvert avec des romans policiers de bonne tenue tels que La maldonne des sleepings ou Les morsures de l’aube. Plus récemment, je m’étais amusée à la lecture de Saga ou de Malavita, mais c’est ce dernier roman qui remporte complètement mon adhésion. Une jolie parenthèse d’optimisme, malgré les vicissitudes auxquelles les deux tourtereaux font face, entre deux lectures plus sombres.

Romanesque de Tonino Benacquista, éditions Gallimard (2016) 232 pages.

Elles ont aimé : Delphine-Olympe, Estelle, Florence et Papillon

Gil Adamson, La veuve

veuveEt voilà qu’elle fuyait une fois de plus dans le noir, le cœur vidé, trop épuisée pour pleurer.
Une jeune femme fuit. Deux hommes la suivent, « des frères roux, une carabine sur le dos. ». D’emblée au cœur de l’action, il faudra du temps au lecteur pour en savoir un peu plus sur celle qui est nommée « la veuve », sur ses poursuivants, sur l’époque, sur le lieu exact. C’est surtout le style, les descriptions, les ellipses, qui retiennent l’attention, qui font avancer comme la veuve fuit, sans trop savoir où les pas se dirigent.
La fuite singulièrement prenante de la jeune femme qui fuit le mari qu’elle a tué et les visions qui la hantent, autant que ses poursuivants, est à la fois une aventure humaine, un suspense angoissant et un hommage à la nature sauvage du Canada.
J’ai surtout admiré l’habileté, que je trouve plutôt féminine, à présenter cette aventure sans noircir au maximum le tableau, mais sans non plus tomber dans l’angélisme ou la dégoulinade de bons sentiments. Comme dans la vie, certaines rencontres advenues à Mary Boulton sont bonnes, et d’autres moins, certaines personnes sont animées de pieuses intentions, ou d’intentions moins claires, ou de sentiments plus mouvants. Les forêts, les plaines, la montagne, les arbres et les rivières, les animaux, petits et gros, le temps qu’il fait, sont bien sûr, compte tenu du fait que la jeune femme est à la merci des éléments, d’une grande importance dans sa fuite, au moins autant que les êtres humains…
Je procrastine, j’ai une série de billets à écrire avant celui-ci, en principe ! Mais je ne pouvais résister à l’idée de vous donner envie de le lire, ou du moins d’essayer, tant j’ai adoré ce magnifique premier roman, à la croisée entre Homesman de Glendon Swarthout et A la grâce des hommes de Hannah Kent, deux romans que j’ai beaucoup aimés également.

Citations : Aux limites de la ville, une silhouette argentée passa devant elle en courant et se pétrifia – un petit renard gris.
La bête et la femme s’observèrent amicalement pendant un moment. Puis l’animal se retourna et trotta le long de la route, ses petites hanches tremblantes, s’arrêtant parfois pour regarder par dessus son épaule, comme s’il souhaitait lui indiquer la voie. Mais la veuve savait où elle allait.

La grand-mère de la veuve était elle-même convaincue des effets délétères de l’instruction – un trop grand afflux de sang à la tête risquait d’endommager le système reproducteur des femmes. Comme preuve de ses dires, elle invoquait l’exemple de femmes sans enfants ayant fréquenté l’université. « Et pourquoi n’ont-elles pas d’enfants ? demandait-elle. Parce qu’elles en sont incapables. »

L’auteure est née en 1961. Elle a fait paraître de nombreuses nouvelles, dont certaines réunies en un volume intitulé A l’aide, Jacques Cousteau. Elle a publié aussi deux recueils de poésie. Parmi les auteurs qui l’ont influencée, elle cite Michael Ondaatje, Raymond Carver, Richard Ford… La veuve est son premier roman. Gil Adamson vit à Toronto.
417 pages.
Éditeur : Christian Bourgois (2009)
Sorti en poche chez 10-18
Traduction : Lori Saint-Martin et Paul Gagné
Titre original : The Outlander (2007)

Un excellent conseil repéré chez Aifelle et déniché aussitôt dans une de mes bibliothèques !

Georges Simenon, La fuite de Monsieur Monde, Maigret s’amuse

Pour Lire le monde, nous nous retrouvons aujourd’hui avec des lectures de Georges Simenon, pour la Belgique. En ce qui me concerne, ce sont des retrouvailles, j’avais dévoré un certain nombre de ses romans à l’adolescence, en particulier ceux avec le commissaire Maigret. Georges Simenon et Agatha Christie m’ont tout deux fait aimer les romans policiers et c’est sans doute à cause de ces antécédents que j’aime les polars assez classiques, et goûte peu la surenchère dans la violence et l’horreur.
J’ai choisi ce que j’avais sous la main, à savoir un volume qui regroupe trois Simenon ayant plus ou moins pour cadre la Côte d’Azur. Plus ou moins, car dans Maigret s’amuse, le commissaire prend des vacances un peu forcées… à Paris !
J’ai eu plaisir à retrouver le style de Simenon, que j’avais oublié, à retrouver le commissaire Maigret, qui est à l’opposé de ces policiers mal dans leur couple ou dans leur vie privé que l’on trouve si souvent dans les romans contemporains, et ça change agréablement !
fuitedemrmondeJe n’ai lu que les deux premiers romans de ce volume.
Le premier relève du roman noir, ou du roman psychologique, avec un homme mûr, foncièrement terne, qui prend la tangente, direction indéterminée tout d’abord, puis la Côte d’Azur, pour un changement radical de vie. Il va y côtoyer une jeune femme qui se cherche, elle aussi, et, entre rêve de gamine et triste réalité, devient danseuse de cabaret. Les personnages ne sont guère fascinants dans La fuite de Monsieur Monde, le personnage principal comme la donzelle qui croise sa route se remarquent essentiellement par leur banalité, mais pourtant quelle profondeur dans l’observation des attitudes et des sentiments ! C’est étonnant car il a été écrit en 1944, et pourtant il ne s’agit absolument pas d’une France en guerre dans ce roman, ce sont sans doute les années 30 qui servent de cadre, mais on peut simplement le supposer.

maigretsamuse

J’ai une petite préférence pour le deuxième roman, peut-être parce que le ton est plus léger dans Maigret s’amuse, en adéquation avec le titre. Pourtant cela commence avec le corps nu de la femme d’un médecin trouvé dans un placard. Deux suspects, le Docteur Jave, et son remplaçant, sont aussitôt dans la ligne de mire de l’adjoint de Maigret, en charge de l’affaire pendant les vacances de celui-ci. Toutefois, Maigret ne peut s’empêcher de suivre l’affaire dans les journaux, et de gamberger sur l’entourage du médecin, et certains éléments troublants de ce meurtre.
Au final, ces deux lectures fort différentes ont été aussi bien plaisantes, et m’ont permis de retrouver une touche, un style qui ne vieillissent pas ainsi qu’une profonde empathie pour ses semblables qui caractérise les romans de l’auteur belge.

Extrait : Il avait encore des pudeurs, des maladresses. Il était vraiment trop neuf. Pour bien faire, pour aller jusqu’au bout, il aurait dû descendre un de ces escaliers de pierre conduisant tout près de l’eau. Chaque fois qu’il avait franchi la Seine le matin, il avait jeté un coup d’œil sous les ponts, et c’était encore pour retrouver un très vieux souvenir du temps où il allait à Stanislas et où il lui arrivait de faire la route à pied en flânant : sous le Pont-Neuf, il avait aperçu deux vieux, deux hommes sans âge, hirsutes et gris comme des statues abandonnées ; ils étaient assis sur des tas de pierres, et l’un d’eux, pendant que l’autre mangeait un saucisson, s’entourait les pieds de bandes de cotonnade.

L’auteur : Georges Simenon est né en 1903 à Liège. Il a débuté dans le journalisme, a parcouru l’Europe et le monde pour des reportages. Il écrit tout d’abord des romans légers, puis signe « Simenon » à partir de 1931. Son œuvre comporte 192 romans, 158 nouvelles, plusieurs romans plus autobiographiques. Ses romans ont été souvent adaptés au cinéma. Il a vécu la fin de sa vie en Suisse et est mort à Lausanne en 1989.
La fuite de Monsieur Monde a été édité en 1945, Maigret s’amuse en 1957. Les couvertures présentées ici ne sont pas forcément celles d’origine.


D’autres billets pour Lire le monde aujourd’hui, chez Brize (La fuite de Monsieur Monde), Sandrine (Le chat), Hélène (Trois chambres à Manhattan). Le bouquineur a lu Le petit saint et Yueyin Pietr le letton.

Lire-le-monde

Mini-thème (2) Teen-agers sur la route

J’ai lu, par hasard, et non par un choix délibéré de ma part, une suite de romans noirs ou polars mettant en scène des ados américains en fuite. Après Mauvaise étoile et Il était une rivière de Bonnie Jo Campbell, auxquels je pourrais aussi ajouter Canada de Richard Ford ou La balade d’Hester Day de Mercedes Helnwein, en voici deux autres…
mauvaiseetoile  iletaituneriviere  canada  balladedhesterday
Partis sur les routes, par le rail ou, de manière plus originale, sur les rivières, pour quitter des familles défaillantes ou fuir des dangers, ces jeunes vont traverser bien des aventures. Pas forcément à un rythme frénétique. Ne vous imaginez pas traverser les États-Unis d’une côte à l’autre, on se rend vite compte de l’échelle lorsque, tout au plus, les protagonistes traversent deux états au cours du roman. Tous ces romans ont aussi le point commun de ne pas être issus de collections jeunesse, où ce thème doit être plus fréquent encore.

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Tout d’abord, j’ai lu Les enfants de l’eau noire de Joe R. Lansdale, qui nous emmène du côté du Texas, dans les années 30.
Je découvre l’auteur avec ce roman. C’est Hélène qui m’avait fait retenir son nom. L’histoire peu ordinaire qui est au cœur de ce dernier roman a attiré mon attention.
Le corps d’une jeune fille de seize ans est retrouvé au bord d’une rivière. Ses amis, Sue Ellen, Terry et Jinx imaginent d’aller emporter, à l’aide d’un radeau, ses cendres à Hollywood où elle rêvait d’aller, mais surtout d’aller eux-mêmes vers une vie qu’ils espèrent meilleure. Un magot laissé par leur amie leur permettra de concrétiser leurs rêves.
Le parti pris de faire écrire l’histoire par Sue Ellen, seize ans, n’est pas forcément de ceux que j’aime. Mais j’aurais pu en faire mon affaire. Toutefois, je ne suis pas fan non plus de policiers corrompus à un point extrême, et celui qui poursuit les trois jeunes s’avère le pire des dangers qu’ils ont à affronter. Quoiqu’un effrayant personnage nommé Skunk, dont on ne sait trop s’il est mythique ou réel, soit aussi à leurs trousses.
Bref, même si ce roman a une certaine originalité, une mise en scène prenante et des personnages bien campés, je n’ai pas été aussi séduite que je l’espérais. Trop de scènes d’action, trop de drame, et quelques moments où les réactions des jeunes gens vont à l’encontre de la logique. Bref, une lecture pas désagréable, mais qui, hormis quelques moments, s’efface déjà.

Un extrait : Jinx avait mon âge. Ses nattes se dressaient sur son crâne comme des bouts de fil de fer tressés. Son visage était doux, mais ses yeux semblaient vieux – comme si elle était une grand-mère enfermée dans un corps d’enfant. Sa robe avait été taillée dans un vieux sac de farine teint en bleu et on y voyait encore les inscriptions originales de la toile. Elle était pieds nus.
368 pages éditions Denoël (2015)

unarrieregoutderouilleJ’ai lu plus récemment Un arrière-goût de rouille de Philipp Meyer. Je n’allais pas rater l’occasion de lire cet auteur avant de trouver Le fils, dont on parlait beaucoup, en bien, l’année dernière.
Cette fois, l’époque est contemporaine, les années 2000, et les faits se déroulent en Pennsylvanie (carte ci-dessous). Dans cette région, la sidérurgie a laissé des usines et des haut-fourneaux délabrés, ainsi qu’un chômage galopant et une misère noire. Deux jeunes gens de dix-neuf ans décident, pour des raisons aussi différentes qu’eux-mêmes le sont l’un de l’autre, de laisser leur famille et de partir vers l’ouest. Cependant, et c’est un des gros points forts de ce roman, cela tourne tout de suite très mal pour eux, avec la rencontre de trois sans-abris dans une usine désaffectée.
La suite, vue par les six ou sept protagonistes principaux, sous forme de roman choral, va remuer les consciences de chacun et les obliger à faire des choix. Les deux garçons, l’un très fort et impulsif, l’autre, frêle mais d’une intelligence peu commune, sont plutôt attachants.
Très bien fait, dans un style percutant, rythmé de phrases courtes, ce roman est de ceux qu’on ne lâche pas, et pour de bonnes raisons ! Pour un premier roman, c’est mettre la barre déjà très haut, j’attends donc le moment de lire Le fils, en imaginant et espérant qu’il sera à la hauteur.

Un extrait : N’importe, c’était une veine d’avoir grandi dans un endroit pareil parce qu’en ville, c’était dur à expliquer, son cerveau marchait comme un train à une vitesse incontrôlable. Il fallait des rails et une direction, sans quoi c’était le crash. Condition humaine que de nommer les choses : sang-dragon symphorine-des-ruisseaux engoulevent-bois-pourri tulipe noyer-amer micocoulier. Carya ovata et chêne des marais. Locuste et noix géante. De quoi s’occuper la tête.
512 pages Folio (2012)

Alors, laquelle serait la plus recommandable de ces lectures ?
Tout dépend de ce qu’on cherche.
Le plus prenant, impossible à lâcher, avec tueur sanglant et scènes d’action, serait Mauvaise étoile, quoique Les enfants de l’eau noire le suive de près.
Le plus loufoque est sans conteste La balade d’Hester Day, pour qui aime ce genre. Moi, pas spécialement…
La palme du plus proche de la nature revient à Il était une rivière, avec même des scènes de chasse… (quand je vous dis qu’il y en a pour tous les goûts!)
Le mieux écrit, le plus fouillé, est à mon avis Un arrière-goût de rouille, mon préféré de cette sélection. Toutefois Canada a beaucoup plu à d’autres lecteurs, alors à vous de voir !

Projet 50 états : je visite le Texas et la Pennsylvanie.
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Arnaud Dudek, Les fuyants

fuyantsRentrée littéraire 2013
L’auteur :
Né à Nancy en 1979, Arnaud Dudek vit à Besançon. Les fuyants est son second roman, après Rester sage.
127 pages
Editeur : Alma (août 2013)

Voici un livre qui, sans mauvais jeu de mots, m’aurait fait fuir il y a quelques années : roman français, petit format, histoire de famille, de séparations… tout cela n’aurait rien présagé de bon, à mon goût du moins. Eh bien, j’aurais eu tort !
Dans la famille Hintel, les hommes ont la fâcheuse habitude de s’évaporer. Le grand-père Jacob a disparu pour fuir une vie conjugale morne, le père, David, est parti de manière plus radicale, l’oncle Simon est tenté par la fuite… Le jeune Joseph, en manque de repères masculins, se réfugie derrière son ordinateur, et devient un redoutable hacker.
J’ai été séduite par la manière qu’a Arnaud Dudek d’écrire un épisode de saga familiale en quelques phrases et plusieurs vies en un court roman. Surtout lorsque concision rime avec tendre dérision. « Quelques mois, quelques années à ce rythme, sans se poser de questions : voilà, il le sait, ce qui peut arriver de mieux. Mais la suite du scénario ne sera pas forcément à son avantage. Elle voudra changer la décoration du salon. Déménager. Avoir un enfant. Il la quittera pour toutes ces raisons. Ensuite, la situation se compliquera sacrément. Elle le menacera à l’aide d’un saladier, s’effondrera sur le canapé, jettera tous ses vinyles aux ordures. Ou tout se passera bien : Marie se détachera gentiment de lui, il la recroisera un an plus tard au rayon des surgelés, oui, enceinte de trois mois, lui dira-t-elle dans un sourire. Et il titubera jusqu’à la caisse en semant des clémentines. »
Ce n’est pas seulement que ces hommes fuient ce que la vie leur propose, c’est aussi que la vie fuit devant eux, les sème en route dans son avancée inexorable… Bref, je n’ai été pas du tout rebutée par la façon de laisser filer des petites phrases, de brosser des portraits qu’on imagine crayonnés à petits coups, comme des petits bonshommes de Sempé perdus au milieu d’une foule. Il n’y a pas un mot de trop, et pourtant c’est sensible et touchant… et ça, j’adore.

Extrait : Des vies, Jacob Hintel en a eu plusieurs. Chapitre un : débuts timides dans un quartier de pavillons ouvriers en bordure d’une voie ferrée. Un groupe de copains désoeuvrés, des tournois de football sur le terrain vague, des ronds de fumée derrière le hangar délabré. Le brevet, les filles, les mobylettes et puis l’usine d’embouteillage, le travail à la chaîne comme les parents. Les filles encore, Sylviane, Sylvie, Solange. Françoise. Françoise et ses faux airs de Mylène Demongeot, un diabolo menthe au Café des Sports, un premier baiser devant Fantômas se déchaîne.

Repéré chez CathuluClara et Cuné (les trois C ont encore frappé), ce roman a été lu aussi par Jostein.