littérature Amérique Latine

Luis Sepulveda, L’ombre de ce que nous avons été

ombredecequenous« – Je suis l’ombre de ce que nous avons été et nous existerons aussi longtemps qu’il y aura de la lumière. »
Il pleut des cordes sur Santiago, lorsque trois vieux communistes se retrouvent autour de poulets rôtis pour préparer un dernier coup. Ils attendent un quatrième, viendra-t-il ou pas ? Pendant ce temps, une scène de ménage dégénère et un « des plus grands prodiges technologiques des années soixante », un tourne-disque, vole au travers d’une fenêtre et jusque sur la tête d’un malheureux passant. Si un policier et sa collègue enquêtent sur cette mort originale, le roman n’a rien d’un roman policier.
J’ai plutôt pensé à un livre plus récent, et beaucoup vu sur les blogs, La variante chilienne de Pierre Raufast lorsque j’ai lu ce roman de Luis Sepulveda, les univers en sont proches, ils dévoilent tous deux une histoire simple truffée de petites histoires et anecdotes fantaisistes.
Pourtant, l’histoire du Chili bien présente dans leurs mémoires, les exactions du gouvernement que les trois compères ont combattu, ne sont pas occultées, mais abordées de manière sobre et pudique. Le style recèle également de beaux moments poétiques. Le tout se lit fort bien, les personnages sont attachants et sincères, chacun avec leurs petites manies ou leurs obsessions. Une mention spéciale pour le passionné de cinéma à l’imagination débordante.
Un joli moment lecture, plus profond qu’il n’y paraît, déniché lors d’une braderie de livres !

Extrait : Ces deux hommes qui se tapent sur l’épaule étaient amis. Ils faisaient partie de la même bande d’accros au foot, à la politique et aux grillades du week-end. Ils avaient fait des plans pour prolonger l’amitié et la protéger du cours du temps, avaient été des camarades, des complices dans leurs efforts pour faire du pays un endroit, pas meilleur peut être, mais moins ennuyeux, jusqu’à l’arrivée de ce matin pluvieux de septembre où, à partir de midi, les horloges commencèrent à indiquer des heures inconnues, des heures de méfiance, des heures où les amitiés s’évanouissaient, disparaissaient, ne laissant que les pleurs épouvantés des veuves et des mères. La vie s’était remplie de trous noirs et il y en avait partout ; on entrait dans une station de métro et on n’en ressortait jamais plus, on montait dans un taxi et on n’arrivait pas chez soi, on disait lumière et les ombres vous engloutissaient.

L’auteur : Luis Sepulveda est né en 1949 au Chili et vit actuellement en Espagne. Son œuvre est marquée par son engagement politique. Ses romans les plus traduits dans le monde sont Le vieux qui lisait des romans d’amour, Journal d’un tueur sentimental…
146 pages
Editeur :
Points (2011) Paru chez Métailié en 2009.
Traduction :
Bertille Hausberg
Titre original :
La sombra de lo que fuimos


Sur ce blog : Dernières nouvelles du sud.

littérature Amérique du Nord·mes préférés·projet 50 états

Kent Haruf, Le chant des plaines

chantdesplainesHolt County est une bourgade du Colorado, semblable à bien des petites villes américaines. Ike et Bobby, deux garçons de neuf et dix ans découvrent Holt County en même temps qu’ils ouvrent les yeux sur le monde pas toujours séduisant des adultes. Tom Guthrie, leur père, professeur au lycée, tente de concilier vie de famille et problèmes avec sa direction, et avec certains parents d’élèves suffisants et rustres. Victoria, l’une de ses élèves, se retrouve à la rue, chassée par sa mère, enceinte d’un garçon qui a disparu après l’avoir fréquentée quelques temps.

Les situations ne sont pas réjouissantes, et pourtant, c’est un roman qui magnifie l’Amérique profonde, pas tant grâce à de larges paysages, que grâce à de beaux, de très beaux personnages. Je croyais avoir affaire à du « nature writing », ça n’en est pas vraiment, quoique quelques scènes, notamment celle, mémorable, du cheval, pourraient se rattacher à ce genre, ainsi que de belles descriptions de paysages, en dépit d’une traduction pas toujours à la hauteur.

Le contexte est âpre, rude, parfois violent, et les figures angéliques n’émergent pas aussitôt parmi les habitants de la bourgade rurale d’Holt County. C’est d’ailleurs pour cela que je ne rentre pas dans le détail de la suite du roman. Mais quelles figures inoubliables, quels caractères chaleureux ! L’impression finale et durable qui ressort est celle d’un roman qui fait du bien, qui aide à croire en la bonté humaine, fut-elle bien cachée, et même surtout celle-là, la bonté discrète, qui ne fait pas parler d’elle !

Je compte bien lire rapidement Les gens de Holt County qui reprend les mêmes personnages, pour rester encore un peu dans cette ambiance réconfortante.

Extrait : L’air du soir n’était pas encore froid quand la fille quitta le café. Mais il devenait aigre, répandant un sentiment automnal de solitude. Quelque chose d’indicible suspendu dans l’air. Elle quitta le centre, traversant les voies, et continua vers chez elle dans l’obscurité grandissante. Les gros globes avaient déjà frémi au coin des rues, leurs lumières bleues étalaient maintenant des flaques plates sur les trottoirs et la chaussée, et devant les maisons les lampes des porches, accrochées au-dessus des portes closes, avaient été allumées. Elle tourna dans la maigre rue qui passait devant les maisons basses et arriva dans la sienne. La maison semblait anormalement sombre et silencieuse.

L’auteur : Né en 1943, Kent Haruf vit dans l’Illinois. Il était enseignant à l’université. Il a publié en 1999 Le Chant des plaines qui a remporté un grand succès, tant auprès de la critique que des lecteurs. Il a ensuite écrit Colorado Blues et Les Gens de Holt County.
448 pages
Éditeur : Robert Laffont (2001) Paru en poche
Traduction : Benjamin Legrand
Titre original : Plainsong

Les tentatrices : Keisha et Electra.
Projet 50 états, 50 romans pour le Colorado !
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littérature Amérique Latine·premier roman·rentrée automne 2015

Vanessa Barbara, Les nuits de laitue

nuitsdelaitueRestons en Amérique du Sud, et après le Vénézuela, je vous propose un court détour par le Brésil. Changement de langue, mais un peu le même décor et la même atmosphère que le roman précédent. Les personnages peuvent vivre des choses graves, là Octavio souffrait de son illettrisme, ici Otto, un vieil homme, vit seul et désemparé depuis la mort de son épouse avec qui il partageait tout. Car c’est Ada qui était la plus sociable des deux, et lui ne se sent pas le courage d’affronter le monde extérieur. Pourtant, le ton reste souvent léger et les personnages des quartiers populaires, aussi hauts en couleurs que les petites maisons qui les abritent, sont prétextes à scènes loufoques, au comique de répétition, à des mystères qui n’en sont pas vraiment.
Bref, pour tout vous dire, je n’ai pas énormément à dire sur ce court roman, agréable à lire, bien écrit et joliment traduit, où le capital-sympathie des personnages est énorme. Comment ne pas aimer un couple passionné par les plats à base de choux-fleurs, un facteur qui s’embrouille quotidiennement et volontairement dans ses distributions, un commis pharmacien obnubilé par les effets indésirables des préparations qu’il vend. Sans oublier trois petits chiens affreusement pénibles…
J’avoue que je l’ai lu il y a deux mois, je ne vais donc pas entrer dans les détails, mais si vous cherchez un petit roman qui vous change les idées, qui ne vous ramène pas à une actualité perturbante, qui sent bon la solidarité et l’optimisme, je peux vous conseiller cette jolie parenthèse qui fait voir le Brésil et les brésiliens tout à fait différemment de ce qu’on imagine.

Extraits : La couverture sur les genoux, Otto eut l’envie subite de se préparer un bon petit chou-fleur, mais il se ravisa, il était tout de même trop tôt. Il resta dans son fauteuil, à cligner lentement des yeux. En rassemblant les indices sonores, olfactifs et visuels (robot mixeur, Blattix, chien féroce), il s’amusait à imaginer la vie des habitants du quartier.

Otto sentait le vent de la rue s’engouffrer dans la maison. L’air figé ne lui rappelait jamais Ada ; c’était le vent qui la faisait revenir, agitée, le tirant par la main les jours de pluie.

Rentrée littéraire 2015
L’auteure :
Vanessa Barbara est née à São Paulo en 1982. Elle écrit des chroniques pour le journal Folha de São Paulo et The International New York Times. Les Nuits de laitue est son premier roman.
224 pages.
Éditeur : Zulma (août 2015)
Traduction : Dominique Nédellec
Titre original : Noites de Alface

Et dans les autres blogs ? Hélène lui a trouvé un charme indéniable, Nadège aime ce livre qui fait du bien et Yv le trouve frais, original, mais un peu inégal… je suis d’accord avec les trois, je ne suis pas contrariante !

littérature France·rentrée automne 2015

Pierre Raufast, La variante chilienne

variantechilienneRentrée littéraire 2015
L’auteur :
Ingénieur et informaticien, Pierre Raufast, 42 ans, vit et travaille à Clermont-Ferrand. Son premier roman, La fractale des raviolis a remporté un vif succès public, et des prix : le prix du premier roman au salon du livre de Villeneuve-sur-Lot, et le prix Jeune Mousquetaire du premier roman.
264 pages
Éditeur : Alma (août 2015)

J’ai enfin découvert cet auteur dont je lisais le plus grand bien sur les blogs depuis la sortie de La fractale des raviolis. Ce premier titre ne m’ayant pas d’emblée attirée, c’est avec le deuxième que je fais connaissance.
Réunis par les circonstances dans un hameau isolé quelque part en France, les trois personnages principaux vont passer deux mois d’été à lier connaissance, et surtout à écouter les histoires peu ordinaires de Florin, le seul à habiter à l’année sur les lieux.
Depuis sa jeunesse, Florin, comme cela sera expliqué au cours du livre, a perdu toute propension à ressentir des sentiments, et doit conserver ses souvenirs d’une bien étrange manière. Florin se révèle alors un grand raconteur d’histoires, il en fait tout d’abord profiter Pascal, le prof quinquagénaire un peu désabusé, puis la jeune Margaux, qui semble être venue dans le hameau pour se cacher. De l’archéo-acoustique à la piscine pleine de légumes, du village où la pluie ne s’arrête jamais à la partie de cartes interminable, il y a entre eux des histoires, oui, mais aussi le début d’une belle amitié.
Au premier chapitre, j’ai froncé les sourcils, une histoire de Lolita du XXIème siècle, ça ne me tentait pas des masses ! J’ai été rapidement rassurée, et ai pris plaisir à la lecture, et même à la faire durer. Quatre jours pour un livre de deux cent cinquante pages, ce n’est pas très rapide, la raison en est que j’ai eu un moment l’impression de lire une suite de nouvelles, plutôt qu’un roman… mais cependant, cette impression n’a pas duré jusqu’au bout.
Est-il bon de conserver en soi ou pour soi ses souvenirs, que peut-on et doit-on en faire ? Voici le sujet de ce roman où chaque bocal qui s’ouvre dévoile un ou plusieurs souvenirs curieux, dérangeants, émouvants ou plus cocasses. J’ai beaucoup aimé la fin qui clôt fort bien cette suite de petits cailloux semés au fil des pages.

Extrait : Sa vie d’homme pouvait démarrer. Dans une revue, il avait lu que l’étirement d’un muscle devait durer dix-huit secondes pour être efficace. Sa propre expérience lui enseigna qu’il fallait serrer une fille dans ses bras pendant au moins vingt-sept secondes pour qu’un câlin soit recevable. Deux secondes de moins, et la fille se plaignait du manque de tendresse. Aussi, les yeux fermés et le visage dans les cheveux de l’autre, il comptait dans sa tête patiemment. À la vingt-septième seconde, il pouvait s’écarter et lui sourire. Elle souriait. Recette magique.

Les avis de Jérôme (merci !), Jostein, Keisha, Leiloona, Noukette et Philisine.Ce livre peut continuer son chemin, si vous êtes intéressés.

littérature Moyen-Orient·sortie en poche

Zoyâ Pirzâd, C’est moi qui éteins les lumières

cestmoiquieteinsL’auteur : Romancière et auteur de nouvelles, Zoyâ Pirzâd est née à Abadan d’un père iranien d’origine russe et d’une mère arménienne. Découverte par Zulma en 2007, elle a reçu le Prix Courrier International du meilleur livre étranger en 2009 pour Le Goût âpre des kakis. Ses livres rencontrent aussi du succès en Iran.
350 pages
Editeur : Zulma (2013)
Traduction : Christophe Balaÿ
Titre original : Cheragh-ha ra man khamush mikonam

Les romans ou les nouvelles de Zoyâ Pirzâd sont pour moi des lectures, qui sans être les plus marquantes, constituent toujours d’agréables souvenirs, une impression de moments douillets comme se lover au coin d’une cheminée, ou paresser dans une chaise longue sous un arbre… Elle n’a pas son pareil pour décrire des atmosphères familiales et plutôt bon enfant, où se révèlent les petits ressentiments, les petites mesquineries, mais aussi les traits de caractères plus nobles et le bon fond de chacun.
La narratrice, Clarisse, est venue de Téhéran vivre avec sa famille dans le quartier préservé de la petite ville d’Abadan réservé aux employés de la Compagnie des Pétroles. Femme au foyer un brin bohème et rêveuse, elle ne manque cependant jamais de s’occuper de son foyer et de son mari Artosh, de préparer des bons petits goûters à ses deux jumelles de six ans, et à son ado de fils. L’arrivée d’une nouvelle voisine, arménienne comme Artosh et Clarisse, mais au mode de vie sensiblement différent, et, pour tout dire, assez spéciale, provoque un petit remue-ménage à l’échelle du quartier. Les fillettes s’entichent de la petite-fille de la voisine. Clarisse est un peu chamboulée par le fils veuf, amateur de poésie, et qui n’a pas son pareil pour s’occuper des plantes ! Et elle commence à en avoir assez que tout le monde se repose sur elle, s’invite à dîner, impose des choix sans la consulter…
Des détails, posters dans la chambre du garçon, musique écoutée, montrent ici et là que le récit se situe plutôt dans les années soixante, mais l’important est surtout dans la finesse psychologique et la légèreté et l’humour du ton de Zoyâ Pirzâd.
Un roman tendre et intemporel, ça ne se refuse pas !

Extrait : Chaque fois que j’allais mal, je pensais à lui. Et dès que j’allais bien, je pensais encore à lui. Par exemple, quand je voyais pousser des racines à la branche que j’avais mise à l’eau. Ou bien lorsque je réussissais un plat que je faisais pour la première fois. Ou encore, quand Armen rapportait de bonnes notes. Je me mis à déchiqueter le mouchoir en papier en me demandant pourquoi je pensais toujours à mon père dans ces moments de joie ou de peine.

D’autres avis ? Celui de Midola et celui de Nina.

bande dessinée·littérature France·mes préférés

Wilfrid Lupano, Paul Cauuet, Les vieux fourneaux

vieuxfourneaux1Le scénariste : Wilfrid Lupano est né à Nantes, il a vécu à Pau et à Toulouse, maintenant il vit à Paris. Il débute comme scénariste, en développant un personnage dans l’Amérique du XIXe siècle, Little Big Joe. Ses influences sont nombreuses et vont du cinéma à la littérature classique et la science-fiction.
Il est le scénariste, entre autres, d’Alim le tanneur, de L’Assassin qu’elle mérite, de L’Homme qui n’aimait pas les armes à feu, de Ma révérence qui reçoit le prix Fauve Polar SNCF au festival d’Angoulême, des Vieux fourneaux, de Un océan d’amour qui obtient le prix Fnac de la BD 2015.
vieux-fourneaux2Le dessinateur : Paul Cauuet est né à Toulouse, en 1980. Chez les Cauuet, le dessin est une histoire de famille, papa est dessinateur de pub et fan de BD. À l’adolescence, Paul devient illustrateur pour un journal lycéen. Il étudie quatre années en fac section arts plastiques. Côté influences, Paul Cauuet s’inspire de l’épopée Star Wars , le prince d’Égypte, Alladin et Stargate, des ambiances futuristes, oniriques et orientales. Depuis 2012, il travaille au sein de l’atelier « La Mine », à Toulouse. Il est l’auteur avec Wilfrid Lupano de L’Honneur des Tzarom et Les vieux fourneaux.

Editeur : Dargaud (2014)

A l’occasion d’une petite pause à la bibliothèque, je me suis installée pour lire quelques pages des Vieux fourneaux, et j’ai enchaîné les deux tomes !
Ces trois papys turbulents sont bien réjouissants. J’ai préféré le premier avec le voyage en Toscane à bord d’un camion rouge, mais les communautés parisiennes du deuxième ne manquent pas de sel.
Pour ceux qui ne connaissent pas encore, Pierrot, Antoine et Mimile sont trois amis d’enfance qui dépassent tous trois les soixante-dix ans. Ils se retrouvent dans le premier tome, « Ceux qui restent », pour l’enterrement de Lucette. Antoine, le tout nouveau veuf, disparaît aussitôt après la lecture d’une lettre de Lucette, et ses deux copains tentent de comprendre quelle mouche l’a piqué et de le retrouver. Ils se feront aider par Sophie, petite-fille de Lucette, qui a repris le camion et le métier de marionnettiste de sa grand-mère. A cela il faut ajouter que Sophie est enceinte, et qu’elle va conduire Pierrot et Mimile sur les routes jusqu’en Toscane. Un road-movie épatant, plein d’humour et de truculence…
Et bien sûr, c’est un vrai plaisir de retrouver les trois papys frondeurs dans un deuxième tome… Dans « Bonny et Pierrot », Pierrot reçoit une grosse somme d’argent, et se persuade qu’elle vient de son ancienne amie, Anita, disparue depuis des dizaines d’années. Ses amis vont tout tenter pour le convaincre qu’il n’en est rien. Encore beaucoup d’humour dans ce deuxième tome, le milieu de la boulangerie donne lieu à un comique de répétition que j’adore, et les attentats d’un genre nouveau perpétrés par un gang de vieux sont impayables aussi !
Les dessins collent parfaitement au sujet, les trois papys sont croqués avec tendresse par le dessinateur, les dialogues sont à la hauteur. Bref, à quand le troisième tome ?

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Les avis de Dasola, Hélène, Jérôme, Noukette et Stephie.

littérature Europe du Nord·mes préférés

Audur Ava Olafsdottir, L’exception

exceptionL’auteur : Auður Ava Ólafsdóttir est née en 1958. Elle a fait des études d’histoire de l’art à Paris et a longtemps été maître-assistante d’histoire de l’art à l’Université d’Islande. Directrice du Musée de l’Université d’Islande, elle est très active dans la promotion de l’art. En France, Rosa candida a été finaliste du Prix Fémina et du Grand Prix des lectrices de Elle.
338 pages
Editeur : Zulma (avril 2014)
Traduction : Catherine Eyjolfsson
Titre original : Undantekningin

 

Voilà un livre pour lequel je ne me risquerais pas à affirmer qu’il peut plaire à tout le monde, car il y aurait forcément des exceptions, mais comme j’ai vraiment passé un très bon moment avec, j’ai envie d’en parler !
La nuit du 31 décembre, au milieu du feu d’artifice, avec un sens parfait du timing, Floki annonce à Maria qu’il a envie d’être lui-même, et qu’il la quitte pour « l’autre Floki », son collègue du même nom. Maria se retrouve seule avec les vestiges de son couple, ses meubles, le lampadaire offert par sa belle-mère, les restes bien trop abondants de nourriture du réveillon et surtout deux adorables bambins de deux ans et demi.
Heureusement, sa voisine Perla, aussi petite que dynamique, qui écrit à la fois des romans policiers pour le compte d’un célèbre auteur, et un essai sur le couple et le divorce, prend les choses en main, et empêche Maria de partir complètement à la dérive. C’est le moment que choisit la mère de Maria pour lui annoncer une nouvelle peu ordinaire, elle aussi.
Ceux qui ont déjà lu Auður Ava Ólafsdóttir comprendront sans peine qu’on reste dans son univers très particulier, qui me plaît de plus en plus à chaque lecture. Je ne m’explique pas pourquoi je me sens aussi bien avec les personnages de cette auteure, j’en arrive à éprouver un réel coup de cœur pour ce troisième roman lu après avoir beaucoup aimé les deux premiers. Son univers emprunt d’humour et d’une légère bizarrerie me séduit, tantôt très quotidien et terre à terre, tantôt loufoque, tantôt plein d’une poésie tendre et gentiment philosophique.
Et ne croyez pas qu’il ne se passe pas grand chose parce que je ne vous en dis pas très peu, au contraire, chaque jour qui passe amène de nouveaux événements, qu’ils soient minuscules ou du genre à changer une vie, et avec eux, l’évolution de Maria vers autre chose.
Allez, ne pleurez plus sur cette rentrée littéraire, si vous la trouvez terne ou tristouille, il existe bien sûr de jolies pépites à découvrir ailleurs !

Extraits : Selon elle, avoir un pied dans la fiction et l’autre dans les sciences humaines, c’est un peu comme se tenir debout sur deux icebergs s’éloignant l’un de l’autre. Ces domaines fusionnent néanmoins souvent dans son esprit.

Je m’étonne de ne pas être venue plus souvent ici, au bord de la rivière, avec Floki. Sans doute parce qu’une union se nourrit aussi de tout ce qui demeure inaccompli, tout ce qu’il reste à faire ensemble.

Lu auparavant par Anis, Cathulu, Clara, Hélène, Jostein, Krol et Sev

littérature Afrique·premier roman·rentrée hiver 2014

Nii Ayikwei Parkes, Notre quelque part

notrequelquepartL’auteur : Romancier, poète du spoken word, nourri de jazz et de blues, Nii Ayikwei Parkes est né en 1974. Il partage sa vie entre Londres et Accra. Notre quelque part, premier roman très remarqué, finaliste du Commonwealth Prize, est une véritable découverte.
302 pages
Editeur : Zulma (février 2014)
Traduit de l’anglais par Zika Fakambi
Titre original : Tail of the blue bird

J’avais annoncé dernièrement trois romans étrangers, trois petits éditeurs, voici le dernier et le meilleur pour la fin !
Dans un petit village au cœur de la forêt, au Ghana, le vieux Yao Poku observe une agitation inhabituelle. Une voiture passe, une jeune femme aux cuisses maigres comme celles d’une antilope pénètre dans la case de son voisin et en ressort en criant. Plus tard, des policiers viennent l’interroger au sujet de restes humains dans la case. A Accra, Kayo, un jeune diplômé qui travaille dans un laboratoire est sollicité pour enquêter dans ce village. Son patron refuse qu’il prenne un congé, mais la police ne manque pas de ressources pour obtenir la participation plus ou moins volontaire de Kayo à leurs recherches.
Voici, en bref et sans trop en dévoiler, le sujet du roman, qui brasse deux langues, celle de la ville et celle du village (bravo pour le traducteur pour les passages dans une langue émaillée d’expressions originales consacrés à Yao Poku !) qui mélange deux cultures et surtout qui fait sourire de ce décalage délicieux entre technologies modernes et de croyances séculaires.
J’ai eu un coup de cœur pour les descriptions d’Accra et son bord de mer, du village et des villageois, de la forêt équatoriale, j’ai eu beaucoup de sympathie pour les personnages, je me suis agacée de la pesanteur administrative et du fonctionnement anarchique de la police, j’ai surtout passé un très bon moment de lecture, à suivre une enquête tranquille mais qui trouvera une résolution surprenante, à me baigner dans l’écriture fluide et agréable. Cela faisait longtemps que je le guettais à la bibliothèque et je n’ai pas été déçue !

Extraits : Alors on ne se plaint pas. Il fait bon vivre au village. La concession de notre chef n’est pas loin et nous pouvons lui demander audience pour toutes sortes d’affaires. Il n’y a que douze familles dans le village, et nous n’avons pas d’embêtements. Sauf avec Kofi Atta. Lui, c’est mon parent, mais avant même que j’aie su nouer mon pagne tout seul ma mère m’avait déjà averti qu’il nous apporterait de lourds ennuis. Je me souviens ; la nuit d’avant, mon père avait rapporté otwe, la viande d’antilope, et ma mère était en train de cuisiner une sauce abenkwan.

Kayo quittait souvent la maison à l’aube pour aider père et équipage à tirer les filets. Il se souvenait des chants des hommes ; du soleil lent à paraître, comme s’il avait été pris à l’autre extrémité du filet que les pêcheurs tiraient, puis qui émergeait enfin, illuminant l’océan d’une étincelante nuée rose orangé. Tout le long du rivage miroitait la lumière, qui se reflétait sur les grandes bassines d’aluminium des marchandes de poisson, en pâles éclats scintillants, comme autant de clins d’œil de l’horizon.

Découvert chez Hélène et Keishaon peut toujours leur faire confiance pour nous emmener hors de nos frontières ! 

littérature Amérique du Nord·premier roman·rentrée automne 2014

Nickolas Butler, Retour à Little Wing

RetouraLittleWingRentrée littéraire 2014
L’auteur : Nickolas Butler est né en Pennsylvanie en 1979. Diplômé de l’université de l’Iowa, il a exercé divers métiers : agent d’entretien chez Burger King, vendeur de hot-dogs, démarcheur téléphonique. Il vit actuellement dans le Wisconsin.
Retour à Little Wing est son premier roman.
445 pages
Editeur : Autrement (août 2014)
Traduction : Mireille Vignol
Titre original : Shotgun lovesongs

Au début, je n’ai pas trop vu ce qu’il pouvait avoir d’extraordinaire, ce roman, avec son groupe de trentenaires tous issus d’une même petite ville du Wisconsin, éloignée de tout. Le style était plutôt intéressant, avec du relief, mais les personnages me semblaient un peu plats… Et puis rapidement, un à un, ils se sont mis à prendre forme.
Le personnage de Ronny, ancienne gloire du rodéo ayant perdu quelques facultés à la suite d’un accident, s’avère tout d’abord le plus touchant, mais à sa suite, les autres gagnent à être connus également. Ils sont donc quatre, Hank resté à Little Wing où il vit modestement avec sa famille des revenus de se ferme, Kip qui, ayant fait fortune comme trader à Chicago, est revenu investir dans la ville, Ronny que j’ai déjà évoqué, et Lee, vedette de rock connue partout aux États-Unis pour son album « Shotgun lovesongs » qu’il a bricolé tout seul dans une cabane. J’ai eu beaucoup de sympathie aussi pour le personnage féminin, Beth, qui est mariée avec Hank. Chacun des cinq protagonistes prend la parole tour à tour, et complète le récit de cette amitié, de ces amitiés croisées, et des mauvais tours que la vie leur a fait prendre. J’ai aimé la petite ville de Little Wing elle-même, son ancienne fabrique reconvertie en centre commercial par un amoureux des lieux, ses hivers rigoureux, sa population où tout le monde connaît tout le monde, la campagne qui l’entoure… L’intrigue ne fait pratiquement pas sortir les personnages de Little Wing, et pourtant, ils ont tous voulu, à un moment ou un autre, en partir.
Ce livre me rappelle Richard Russo dans ceux de ses romans que j’adore, ceux qui ont pour cadre la petite ville de Mohawk. Une chose que j’ai admirée aussi, c’est la maturité de l’auteur, les réflexions sur la vie, sur l’amour, émises par les personnages ne manquent pas de profondeur, elles touchent et provoquent la réflexion. Je reviens à ma remarque du début, on peut trouver que l’histoire n’est pas d’une originalité folle, mais elle a un charme certain, elle montre une Amérique profonde vue par quelqu’un qui l’aime, et non par un auteur qui a des comptes à régler, et ça fait du bien. Déniché en librairie d’occasion la veille de sa sortie, voilà une découverte comme je les aime !

Extrait :
Notre ville, Little Wing, s’étendait à nos pieds : pas grand chose à y voir et en régression permanente, pas même un feu de voiture qui clignotait dans le noir, et nous étions tous d’accord, tous, pour la dénigrer, pour vouloir partir, aller ailleurs, n’importe où. Il y avait cette idée que rester ici représentait un échec, que c’était bon pour les péquenauds – allez savoir ce qu’on pensait à l’époque, ces nuits-là…

Hélène et Sandrine ont aimé aussi. Et sachez que l’auteur sera présent du 11 au 14 septembre au Festival America !

littérature îles britanniques·non fiction

Gerald Durrell, Ma famille et autres animaux

 

mafamilleetautresL’auteur : Gerald Durrell (1925-1995) est un célèbre naturaliste et écrivain britannique, fondateur de la Durrell Wildlife Conservation et du zoo de Jersey. Il est le frère cadet de l’écrivain Lawrence Durrell.
Premier volet de la trilogie de Corfou.
393 pages
Editeur : La Table Ronde (2014)
Paru en 1956

A la fin des années 30, la famille Durrell, à l’initiative de Lawrence, l’aîné, décide de s’installer sous le soleil de la Méditerranée, à Corfou. La mère a bien du mérite avec ses quatre enfants, tous animés de passions diverses et variées : Larry pour la littérature, Leslie pour la chasse, Margo, la seule fille, pour les vêtements et les petits amis, et le cadet, Gerry ne s’intéresse qu’aux animaux, petites et grosses bêtes n’ont aucun secret pour lui.
Je connaissais déjà le naturaliste par ses témoignages à la recherche d’animaux rares, tel les savoureux La forêt ivre ou Le aye-aye et moi. Aussi la sortie de cette trilogie en semi-poche n’a-t-elle pas manqué d’attirer mon attention, les couvertures étant en plus particulièrement attrayantes ! Le premier est vite arrivé sur ma table de chevet, et les autres suivront sans doute. Ce récit est en effet vraiment délicieux. L’auteur avait décidé de relater en détail ses découvertes de naturaliste amateur de douze ans lors de ce premier séjour, mais ses frères et sœur, sa mère, les nombreux voisins et amis de passage se sont invités dans le récit, au grand plaisir du lecteur : quel brochette de caractères, authentiques ou plus fantasques !
L’art de raconter est une merveille dans ce texte, que ce soient les critères de choix des différentes maisons occupées, les tentatives de donner une éducation classique à Gerry, les expéditions zoologiques, les dialogues entre membres de la famille, et surtout les scènes cocasses occasionnées par la présence d’un véritable zoo miniature entre les murs ! Un véritable rayon de soleil !

Extraits : – Je vous demande un peu ! N’est-il pas insensé que les générations futures soient privées de mon oeuvre simplement parce qu’un idiot aux mains calleuses a attaché cette bête puante près de ma fenêtre ? dit Larry.

– Cette maison est un enfer, je vous assure. Il n’est pas un coin qui ne fourmille de bêtes malintentionnées prêtes à se jeter sur vous. Un geste aussi simple, aussi inoffensif que celui d’allumer une cigarette est plein de risques. D’abord, j’ai été attaqué par un scorpion, une bête hideuse qui a répandu du venin et des petits partout. Puis ma chambre a été saccagée par des pies. Maintenant il y a des serpents dans la baignoire et des bandes d’albatros volent autour de la maison avec des bruits pareils à ceux d’une tuyauterie défectueuse.
– Larry, mon chéri, tu exagères, dit Mère souriant vaguement aux invités.

J’aimerais rendre un hommage particulier à ma mère, à qui ce livre est dédié. Tel un Noé plein de douceur, enthousiaste et compréhensif, elle a su gouverner son navire plein d’une étrange progéniture à travers les orages de la vie avec une grande habilité, sous la menace d’une mutinerie toujours possible, et au milieu de dangereux écueils (fonds en baisse et extravagances diverses), sans être jamais certaine que sa conduite serait approuvée par l’équipage, mais convaincue qu’on lui reprocherait tout ce qui tournerait mal. Il est miraculeux qu’elle ait survécu au voyage, mais elle s’en est pourtant tirée et, qui plus est, avec sa raison plus ou moins intacte. Comme mon frère Larry me le fait à juste titre observer : nous pouvons être fiers de la façon dont nous l’avons élevée : elle nous fait honneur .

Lu et approuvé par Choco, Hélène, Keisha, Mango et Val.