Dany Laferrière, Le cri des oiseaux fous

cridesoiseaux« On avait dans ce taxi minable, il y a à peine quelques minutes, un groupe de gens misérables, et voilà maintenant une nation souffrante. Un peuple en peine. Une collectivité pensante. »
Dans ce taxi se tient Vieux Os, surnom original pour un jeune homme de vingt-trois ans, assommé par l’annonce du fait que son meilleur ami, journaliste libre-penseur comme lui, figure très connue à Port-au-Prince, vient d’être assassiné. La dizaine de passagers de ce taxi collectif partage son abattement à cette nouvelle. En réaction, la mère du jeune homme fait tout ce qu’elle peut pour lui obtenir un passeport, afin que, comme son père dix-huit ans auparavant, il prenne la route de l’exil. Il a vingt-quatre heures pour choisir de rester ou se préparer au départ, mais il est vital qu’il n’en parle à personne. Vieux os entame une tournée de ses lieux préférés pour voir ses amis.

« Le futur et le passé entremêlés. C’est exactement ça, ma conception du présent. »
Les premières pages donnent le ton du roman, avançant avec quelques digressions vers une annonce très forte, une nouvelle qui terrasse le narrateur, qui vient de perdre son ami très cher, tué sur une plage par une bande de tontons macoutes. Le texte semble accuser alors une petite baisse de rythme, en revenant vers des événements plus anciens, mais ce sera en fait le même mode de narration tout au long, des sortes d’intermèdes entre des moments plus dramatiques.
Si à faire alterner les moments forts et les passages plus légers, à mélanger temps présent et souvenirs, l’auteur soulage le lecteur, évite le pathos, il court aussi le risque de le perdre un peu.
Toutefois, le tout se tient bien et réalise même le tour de force de faire durer le roman moins de vingt-quatre heures, pendant lesquelles il déroule les pensées de Vieux Os. Ce laps de temps correspond au temps passé entre le moment où il apprend la mort de Gasner, et le moment de son possible départ en exil. Il n’y a évidemment pas à proprement parler de suspense pour qui connaît Dany Laferrière, et devine les éléments autobiographiques nombreux qui se nichent dans ce roman, mais une tension certaine parcourt le texte.

« Les faits les plus banals m’étourdissent, impressionné que je suis par leur richesse, leur profondeur, leur éclat caché. Étant déjà absorbé par la simple réalité, si subtile et si abondante, je n’ai plus besoin de l’aide du surnaturel pour rêver. Je ne rêve pas d’un autre monde. Je rêve de ce monde. Le seul que j’ai. »
Je ne dirais pas que ce monologue intérieur ponctué de rencontres et de dialogues ne possède pas quelques petites longueurs, j’avoue avoir faibli parfois, car il faut admettre que c’est une lecture assez exigeante. Ce texte est également un peu redondant par rapport à L’énigme du retour que j’ai lu il y a quelques mois, et dont j’ai préféré le style et la construction.
Toutefois les réflexions du narrateur sonnent juste, et ne manquent pas de profondeur, tout en traduisant parfaitement son jeune âge. J’ai beaucoup aimé son analyse de la culture, de la religion en Haïti, et même de l’importance de la grammaire sur fond de dictature, j’ai été très touchée par ses relations avec sa mère et sa grand-mère, par les liens d’amitié profonds qu’il a avec plusieurs camarades, un peu moins par ses amours juvéniles.
Je conseillerais ce roman à qui est intéressé par le thème, et qui voudrait découvrir Dany Laferrière, mais cet auteur est prolixe, et donc le choix très large.

Le cri des oiseaux fous, de Dany Laferrière, éditions Zulma (2015), première parution en 2000, 316 pages.

Cette deuxième participation à Québec en novembre est une lecture commune avec Claudialucia et A propos de livres (Tout bouge autour de moi) Anne,Valentyne et Enna, (Je suis un écrivain japonais) Isallysun (Chronique de la dérive douce) allons voir ce qu’elles ont pensé de leur lecture de l’auteur haïtien qui vit au Québec.
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Dany Laferrière, L’énigme du retour

enigmeduretourAu moment de choisir dans ma pile à chroniquer ma prochaine proie, c’est le livre à l’apparence la plus modeste qui m’est venu entre les mains. Outre qu’il m’a permis d’enfin découvrir les écrits de Dany Laferrière, il fait le lien entre le Festival Étonnants voyageurs où je l’ai acheté, et le Festival America où l’écrivain d’origine haïtienne sera présent également.

« Le temps passé ailleurs que
dans son village natal
est un temps qui ne peut être mesuré.
Un temps hors du temps inscrit
dans nos gènes. »
Sur le moment, ce roman racontant son retour à Haïti après la mort de son père et trente ans d’exil me semblait idéal pour faire connaissance avec Dany Laferrière, que j’avais écouté avec délice. C’est un conteur inlassable doté d’un sens de l’humour étonnant ! Mais en ouvrant le livre après achat, j’ai eu un moment de frayeur et de solitude en voyant les pages écrites en vers, libres certes, mais en vers tout de même… La poésie et moi, nous ne nous côtoyons que très rarement, et jamais bien longtemps !

« Un bruit mat.
Celui que fait ce gras lézard
en tombant près de ma chaise.
On se regarde un moment. »
Je me suis heureusement rendu compte aussi que certains paragraphes reprenaient une forme de texte plus habituelle, et que le fond et la forme se mariaient tellement bien que rien n’empêchait une lecture plutôt fluide, ponctuée uniquement d’arrêts pour apprécier une formule, relire un aphorisme, savourer quelques lignes ressemblant à un haïku. Dany Laferrière n’a-t-il pas écrit d’ailleurs un livre intitulé « Je suis un écrivain japonais » ? En voici la preuve !

« En fin de compte vous n’écrivez que sur l’identité ? Je n’écris que sur moi-même. »
Donc, comme il le dit avec humour en racontant un entretien avec une journaliste dans un café, Dany Laferrière dans ses romans est son propre sujet, ses pensées, ses doutes et ses souvenirs, son expérience de l’exil, mais aussi sa famille, ce qu’il voit autour de lui. Il est un observateur inlassable et un tantinet cynique, quoique plein de tendresse pour l’humanité en général. Emportée par la narration, je n’ai pas noté beaucoup de phrases pour que vous vous fassiez une idée, mais il suffit d’ouvrir le livre n’importe où pour trouver de ces petits joyaux d’écriture qui donnent le sourire et émeuvent tout à la fois.
Si je le recommande ? Mais oui, ce livre est une parfaite entrée en matière pour faire connaissance avec l’auteur haïtien, permet en outre de faire le lien entre le jeune homme de Port-au-Prince et l’homme de Montréal, entre le fils de son père (exilé lui aussi) et celui qui revoit sa mère après trente ans, entre l’exilé et celui qui retrouve enfin les saveurs et les couleurs de son pays. Je ne regrette pas cette découverte assez fascinante, et réfléchis déjà à ma prochaine lecture de l’auteur. Auriez-vous des recommandations à me faire ?

L’énigme du retour de Dany Laferrière, (Grasset, 2009) édition Livre de Poche (2011) 280 pages.

Les avis de Luocine et Sylire.

Hernan Diaz, Au loin


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« L’aube n’était qu’une intuition, une certitude encore invisible, mais Håkan s’élança vers elle à toutes jambes, le regard rivé sur ce lointain qui ne tarderait pas à rougeoyer et lui montrer la direction menant à son frère. »

Le roman commence en Suède, au dix-neuvième siècle. Un jeune garçon et son frère guère plus âgé que lui sont les deux seuls de la famille à pouvoir embarquer pour l’Amérique. À un moment du voyage, ils se retrouvent séparés et le plus jeune, Håkan, débarque en Californie, avec pour seul objectif New York, et l’idée de traverser le pays de part en part pour retrouver son frère Linus. C’est l’époque de la Ruée vers l’or, avant la guerre de Sécession, et ce n’est évidemment pas une mince affaire d’entreprendre ce périple. D’autant qu’Håkan ne parle pas un mot d’anglais. Les rencontres qu’ils font l’emmènent dans la bonne direction, ou pas, ou le freinent dans son élan vers l’Est.

« L’homme posa une autre question, et ces mots-là ne semblaient pas être de l’anglais. Il refit une tentative dans une langue aux sonorités gutturales et rêches. Håkan le regarda tout en frottant la peau à vif de ses poignets. »
Le moins qu’on puisse dire est que la mise en situation et la construction du roman mettent en appétit. Et rien par la suite n’est venu me décevoir ou remettre en cause mon éblouissement pour cette histoire, et pour la manière dont elle est racontée !
Les personnages rencontrés par le jeune garçon, chercheurs d’or, tenancière de bar ou scientifique parcourant le désert, pourraient sembler des stéréotypes, mais vus par l’œil de Håkan, l’impression de déjà-lu s’estompe et ils acquièrent au contraire une fraîcheur et une nouveauté à laquelle je ne m’attendais pas. Comme Håkan ne parle que quelques mots d’anglais, au début du moins, le texte ne contient pas de dialogues et l’auteur se place totalement de son point de vue. Aucune compréhension n’est donc fournie au-delà de ce que le jeune homme comprend. J’ai trouvé cela particulièrement habile, et idéal pour donner un élan formidable au roman. La temporalité aussi reste assez vague, comme elle l’est pour Håkan qui ne connaît même pas son âge.

« Sa crainte de tomber sur quiconque ayant pu avoir vent de ses actes était si grande que, en plus de ces ombres imaginaires qui les jetaient au sol sans crier gare, il découvrait maintenant à tout bout de champ des signes de présence humaine. »
Après des péripéties qui font de Håkan un personnage quasiment légendaire dans l’Ouest, du fait de sa haute taille et d’actes qu’il aurait accomplis, (je reste volontairement vague), il doit poursuivre son voyage en évitant tout contact humain. C’est étonnant, parce que je sortais du roman de Sophie Divry, Trois fois la fin du monde, qui explorait aussi le thème et la description de la solitude, et cela a été extrêmement intéressant de mettre les deux en parallèle. La solitude subie est bien différente de celle qui est choisie, mais l’une et l’autre peuvent devenir insupportables.
J’ai vraiment savouré chaque mot de ce roman pas si typiquement américain qu’on pourrait le croire. On connaît les romans qui brossent l’envers du rêve américain, voici le roman qui décrit l’envers des mythes fondateurs… De la figure héroïque du pionnier qui protège sa famille, à la liberté que procurent les grands espaces, rien ne ressemble à ces mythes pour Håkan, et en cela, son histoire préfigure celles de nombreux immigrants qui trébucheront sur leur image rêvée de l’Amérique. Si on ajoute à ces qualités une écriture et une traduction remarquables, qui rendent aussi bien les descriptions de paysages que les affres du personnage, et voilà un premier roman d’une telle richesse que je le classe sans hésiter dans la catégorie des mes préférés !

Au loin de Hernan Diaz (In the distance, 2017), éditions Delcourt (septembre 2018) traduit par Christine Barbaste, 334 pages.

Lecture pour le Picabo River Book Club #PicaboRiverBookClub, et je participe aussi au Mois américain 2018. Ah, et n’oubliez pas, si vous allez au Festival America à Vincennes du 20 au 23 septembre, Hernan Diaz y sera également !
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Jussi Adler-Olsen, L’effet papillon

effetpapillon« A l’époque où Carl était un jeune agent de police, on écrivait un rapport en vingt minutes, avec deux doigts, sur une machine à écrire à boule. Dans le Danemark d’aujourd’hui, le même exercice prenait au moins deux heures et demie avec dix doigts et un traitement de texte de dixième génération. Un rapport n’était plus seulement composé des conclusions d’une enquête mais des conclusions des conclusions des conclusions. »
Le roman commence en Afrique avec une exécution menée aussi rapidement que discrètement. La victime a cependant eu le temps d’envoyer un SMS à un correspondant danois. On fait ensuite connaissance de personnages plus ou moins louches qui détournent à leur profit des fonds destinés à aider des villageois camerounais. Et encore une disparition mystérieuse près de Copenhague… Ensuite le récit suit Marco, un adolescent rom qui, ayant décidé de fuir son oncle et la bande de voleurs qu’il dirige, découvre un cadavre et se retrouve poursuivi par des tueurs sans pitié. C’est seulement après toute cette mise en place que l’on retrouve le fameux trio du Département V, toujours parqués dans leurs locaux exigus, et toujours relégués à des affaires jugées secondaires par leurs collègues…


« – Pas de dettes de jeu, la coupa Assad. Pourquoi l’aurait-on supprimé pour un problème lié à l’argent puisqu’il pouvait payer ? On ne lance pas un cerf-volant quand il n’y a pas de vent. »
Carl regarda Assad, perplexe. Parfois il se disait qu’on aurait dû livrer le modèle avec sous-titres. »
Voilà une série dont je ne me lasse pas, ce qui tient sans doute en grande partie à la sympathie que j’éprouve pour les personnages récurrents, Carl Mørck, ses adjoints Assad et Rose. Il faut y ajouter l’humour, ce qui n’est pas évident à doser dans un policier qui traite de problèmes de société, comme l’immigration, l’aide humanitaire, l’escroquerie, et un roman où la disparition de ceux qui gênent les plus puissants n’est pas un problème qui se règle en prenant des gants… Mais la sauce prend bien une fois de plus, et malgré ses plus de 720 pages, le roman se dévore avec plaisir, en passant allègrement sur quelques légères invraisemblances ou redondances…

L’effet papillon de Jussi Adler Olsen, (Marco effekten, 2012) Livre de Poche (2017), traduit du danois par Caroline Berg, 727 pages.

Mon troisième pavé de l’été chez Brize !
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Louis-Philippe Dalembert, Avant que les ombres s’effacent

avantquelesombres.jpg« La naissance quelque part, tel était son credo, relève du hasard ou de la volonté d’autres personnes que soi. Après, on assume, ou pas, l’endroit qui nous a vu naître. »
Ruben Schwarzberg a peu de souvenirs de Lodz et de la Pologne que sa famille ont quittées lorsqu’il avait quatre ans. Installés à Berlin dans une grande maison, toute la famille du jeune médecin envisage cependant après la nuit du 9 novembre 1938, de s’exiler une nouvelle fois. Chacun réfléchit à des solutions mais pour Ruben, une rencontre avec l’ambassadeur d’Haïti va lui apporter une réponse qui toutefois ne deviendra réalité qu’après un internement à Buchenwald, une traversée de l’Atlantique qui le ramène à son point de départ, et un séjour à Paris auprès d’une poétesse haïtienne…

« Ces deux derniers années, Haïti avait accueilli quelques dizaines de Juifs, venus de Pologne et d’Allemagne pour la plupart. Les informations récentes avaient amené le nouveau gouvernement à prendre des décisions radicales, en désaveu officiel de la politique de ce monsieur Adolf. Tous semaines plus tôt, il avait publié un décret-loi permettant à tout Juif qui le souhaitait de bénéficier de la naturalisation « in absentia ».
Même si j’ai depuis toujours du mal avec la littérature caraïbe, je m’attendais à accrocher cette fois-ci, au vu du sujet, et j’avais quelques attentes. J’imaginais un roman flamboyant, fascinant, et j’ai été quelque peu déçue. Je m’explique. L’histoire m’a intéressée, certes, et principalement, l’audace et la générosité du gouvernement haïtien à proposer l’asile sans condition à tous les juifs qui en feraient la demande, m’a réjouie. Mais hormis Ruben Schwarzberg, je n’ai pas trouvé beaucoup de relief aux autres personnages, que ce soient les membres de sa famille, ses amis ou ce qui est encore plus dommage, les haïtiens qui lui sont venus en aide. J’aurais aimé en savoir plus à leur sujet, les voir plus incarnés, les suivre sur une période de temps plus longue.
Plutôt emballée par le début, j’ai beaucoup aimé l’enfance à Lodz et la jeunesse berlinoise du futur Dr Schwarzberg, l’inquiétude grandissante qui saisit la famille dès l’année 1938, les échappatoires trouvées en toute hâte par chacun des membres de la famille, des parents et des grands-parents à Salomé, la sœur de Ruben, de la tante Ruth à l’oncle Jürgen, pour fuir l’Allemagne nazie. Tout ne se déroule bien sûr pas comme sûr des roulettes, mais le ton demeure résolument optimiste, même face au pire.


« Tout bien considéré, avait-il si envie que ça de s’installer dans ce pays de cow-boys capable de fermer ses frontières à un petit millier de personnes en danger de mort ? »
La construction et le style séduisants m’ont plu, mais j’ai trouvé que la partie haïtienne manquait de relief par rapport au reste, mis à part une séance de vaudou qui ressemblait plus à un passage obligé qu’à autre chose. Les années se sont mises à défiler sans qu’aucun élément dramatique ne vienne renouveler l’intérêt, et c’est dommage… non que j’eusse souhaité qu’il arrive des malheurs à Ruben une fois qu’il aurait trouvé un pays d’accueil, mais au moins un peu de tension, quelques points d’incertitude m’auraient permis de ne pas parcourir la fin du roman avec un désintérêt grandissant. Je ne dis pas que ce soit un roman fade ou pâlichon, pas du tout, je lui reconnais beaucoup de qualités, notamment un joli sens de la dérision et une absence de pathos qui mettent bien en valeur l’amour de l’auteur pour son pays, mais mon manque d’engouement prouve une fois de plus que l’unanimité n’existe pas.

Avant que les ombres s’effacent de Louis-Philippe Dalembert, éditions Sabine Wespieser (mars 2017), 296 pages, prix Orange du livre 2017, sorti également en collection Points poche.

Aifelle et Ariane ont beaucoup aimé, Eva a quelques bémols, Hélène s’est ennuyée.

Objectif PAL de juillet.
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L’auteur sera au Festival America à Vincennes en septembre.

Emma-Jane Kirby, L’opticien de Lampedusa

opticiendelampedusa« Jamais il n’oubliera le contact de ces mains glissantes serrant la sienne. Jamais il ne s’est senti aussi vivant, animé d’une énergie née de ses entrailles. »
C’est le début du week-end sur la petite île de Lampedusa, au large des côtes siciliennes. L’opticien ferme sa boutique, se remémore les raisons qui l’ont amené à s’installer sur cette île, se réjouit à l’idée d’une sortie en bateau avec deux couples d’amis. Au réveil, le lendemain, au milieu de la Méditerranée, d’étranges cris, semblables à de lointains cris de mouettes, le perturbent. Le bateau fait route vers ces appels, et atteignent une masse humaine, des hommes, des femmes essayant de se maintenir à la surface, sur le point de lâcher prise… Les six plaisanciers tentent d’en sauver le plus possible en attendant l’arrivée des secours.

« A travers les clôtures, il est difficile de se rendre compte de la structure du centre d’accueil. A droite, de gros arbres. A gauche, une série de bâtiments bas, blanc délavé, d’apparence neutre. Probablement des bureaux ou des dortoirs. Au fond de l’enceinte, des policiers en uniforme bleu nuit effectuent des rondes tel des gardiens de prison. »
C’est le roman d’un homme banal qui soudain ne peut plus considérer comme banal de croiser des migrants chaque jour sur son île, qui ne peut s’empêcher de vouloir à toute fin prendre de leurs nouvelles au centre de rétention où ils sont admis, et de suivre, plus tard, grâce à quelques messages, le périple de certains d’entre eux à travers l’Europe. Des images terribles s’imposent à la lecture de ce roman, qui n’en est pas tout à fait un, puisque le personnage existe et que Emma-Jane Kirby, journaliste anglaise, l’a vraiment rencontré et l’a questionné sur ce sauvetage dans lequel il a été impliqué. Il devient absolument impossible après avoir lu ce texte de voir les nombres de migrants entassés dans des bateaux, demandant à être secourus, ou bien trop souvent, morts noyés, comme simplement des nombres s’ajoutant à d’autres nombres. Impossible aussi d’imaginer qu’on puisse songer un instant à tout simplement les renvoyer vers leur pays d’origine, après tout ce qu’ils ont souffert et perdu au cours de leur traversée.
Une belle écriture place les mots qui conviennent, sans trop de pathos, sur cette histoire individuelle capable de toucher tout un chacun. J’ai déjà lu d’autres romans sur le même thème, et pourtant, celui-ci a su me toucher comme aucun autre avant.

Les avis d’Eimelle, Lectrice en campagne et Miss Alfie.

 

L’opticien de Lampedusa d’Emma-Jane Kirby, (The optician of Lampedusa, 2016) éditions des Équateurs (2016) traduit de l’anglais pas Mathias Mézard, 168 pages, existe en poche.


Lu pour le mois anglais (à retrouver ici ou )
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Paula McGrath, Génération

generation« Frank se plaignait qu’elle était toujours triste, mais elle n’y pouvait rien, la mélancolie paraissait remonter à plus loin qu’elle, peut-être à sa mère et à son enfance dans un endroit que Judy ne connaissait pas et ne pouvait pas imaginer. »
Voici encore un roman que j’ai emprunté à la bibliothèque sans trop en savoir à son sujet, et croyez-moi, c’est comme cela que l’on se procure les meilleures lectures ! Je savais que l’auteure était irlandaise, mais ignorais que l’essentiel du roman se déroule dans l’Illinois. Surprenant, ce roman fait appel à l’acuité du lecteur, l’incite à prendre des indices pour combler une première ellipse temporelle, puis une deuxième, l’encourage aussi à faire des déductions concernant les rapports entre les personnages.
On y croise d’abord un immigrant irlandais qui se tient à l’entrée d’un puits de mine canadien en 1958, et qui y travaillera de longues années… Ensuite, Aine, une trentenaire, en 2010, aspire à changer de vie, et débarque d’Irlande pour passer quelques temps en bénévole dans une ferme biologique de l’Illinois. Elle se lie avec Joe, le propriétaire… Ensuite d’autres personnages apparaissent dont on ne connaît pas immédiatement l’importance dans l’histoire, qui semble se tisser autour de Joe, l’agriculteur, individu plus trouble qu’il n’y paraît de prime abord.

 

« Jusqu’ici, elle a toujours été du genre voyage organisé, mais maintenant elle est une pionnière, un personnage des Raisins de la colère, une Thelma. Ou une Louise. »

C’est un de ces romans où la tension créée par une construction efficace pousse à avancer, et qui réussit encore et encore à étonner, jusqu’à la fin. Il s’avère passionnant sur le thème du passage de relais entre générations pas forcément consécutives. Des sortes de sauts générationnels apparaissent entre les lignes de l’histoire, et les rapports entre les protagonistes deviennent alors plus clairs. Le thème de l’immigration, de ses causes et conséquences, des attentes qu’elle porte et des déceptions qu’elle engendre, et là encore des impacts sur les générations suivantes, apparaît en filigrane, sans lourdeur, ni morale.
Une jolie découverte que ce premier roman un brin déroutant, comme je les aime, et une jeune auteure irlandaise à suivre, indiscutablement !

Génération de Paula McGrath, (Generation, 2015) éditions Quai Voltaire (janvier 2017) traduit de l’anglais par Cécile Arnaud, 225 pages.

Entre autres avis, ceux d’Albertine, de Cathulu, d’Eva et de Maeve.

Lire le monde pour l’Irlande.
Lire-le-monde

Petros Markaris, Épilogue meurtrier

epiloguemeutrier« La crise a balayé les embouteillages au centre d’Athènes. Un Athénien sur deux ne prend plus sa voiture qu’en cas d’urgence. »
C’est le troisième roman de Petros Markaris que je lis après Le Che s’est suicidé, qui se déroule à l’époque où Athènes préparait les Jeux Olympiques, et Liquidations à la grecque (non chroniqué), évoquant le début de la crise grecque. Cette fois, le pays s’est enfoncé au plus profond dans les problèmes économiques, et l’auteur ne manque pas de le noter, à chaque fois qu’il fait parcourir les rues d’Athènes à son personnage principal, ou même lorsqu’il décrit les repas familiaux. C’est un plaisir pour le lecteur de retrouver une ancienne connaissance, le commissaire Charitos. C’est beaucoup moins agréable pour lui qui subit dès les premières lignes une situation très angoissante. Sa fille Katerina, avocate défendant les sans-papiers, se fait agresser devant le palais de Justice par des militants fascistes de l’Aube Dorée, et doit être conduite à l’hôpital.

« On a beau dire, quand votre fille soutient des immigrés, même légaux, vous ne vous faites pas que des amis dans la Maison. Non que tous les policiers soient membres de l’Aube Dorée, mais en raison de la crise, ils courent de manifs en rassemblements, débordés, et la chasse aux sans-papiers ajoute un poids supplémentaire. »
Parallèlement, Charitos est confronté à un assassinat puis un autre, revendiqués par un mystérieux groupe, « les Grecs des années 50 »… S’agit-il de papys tueurs ou de nostalgiques des années passées de la Grèce ? Est-ce que Charitos doit chercher l’origine de ses meurtres à l’époque des Colonels, et donc dans l’histoire des pères des victimes ? Il lui faudra bien du flair et une certaine intuition pour savoir dans quelle direction faire porter ses recherches.
Comme les précédents, ce roman se lit avec facilité, et passionne plus pour le portrait de la Grèce contemporaine que pour l’enquête. Elle ne manque pas du tout d’intérêt, mais c’est dans la description d’une ville à bout de souffle, rongée par la crise, la pauvreté galopante, et pourtant animée toujours par un esprit de débrouillardise et de d’entraide, que l’auteur excelle. Le commissaire Charitos doit maintenant circuler en bus pour économiser l’essence, les fameux repas concoctés par Adriani, son épouse, se composent plus souvent de légumes que de viande, mais il règne toujours une atmosphère conviviale et chaleureuse.
Une lecture parfaite pour qui aime les romans policiers qui dépaysent, et restent bien ancrés dans la réalité sociale d’un pays.

 

Épilogue meurtrier de Petros Markaris, (Titli telous – O Epilogos, 2014) éditions du Seuil (2015) traduit du grec par Michel Volkovitch, 285 pages, existe en poche (collection Points).

Les avis de Delphine-Olympe et Sharon…

Lire le monde c’est ici !

Velibor Čolić, Manuel d’exil

manueldexil« J’ai vingt-huit ans et j’arrive à Rennes avec pour tout bagage trois mots de français – Jean, Paul et Sartre. J’ai aussi mon carnet de soldat, cinquante deutsche marks, un stylo à bille et un grand sac de sport vert olive élimé d’une marque yougoslave. »
Ainsi commence le roman de
Velibor Čolić, publié en 2016. S’il relate son arrivée en France et ses débuts d’écrivain, ce n’est cependant pas son premier roman, il en a fait paraître plusieurs auparavant aux éditions Gaïa, puis chez Gallimard. Quoi qu’il en soit, c’est le premier que je lis, et il me semble parfait pour découvrir l’auteur.
Ces chroniques relatent donc sa découverte d’un monde nouveau, « anguleux et dangereux », l’errance d’un banc à un autre, l’arrivée au foyer de demandeurs d’asile, les cours de langue, les filles, le métro parisien, les leçons de Mehmet sur tous les trucs qu’un réfugié doit savoir, la soif de littérature et d’écriture, puis lorsque l’horizon s’éclaire, l’obtention de papiers, la résidence d’écriture à Strasbourg, le voyage à travers l’Europe…


« Il me faut apprendre le plus rapidement possible le français. Ainsi ma douleur restera à jamais dans ma langue maternelle. »
Le plus remarquable est immédiatement l’écriture, un style original et frais, qui me semble particulier aux auteurs dont le français n’est pas la langue maternelle, et assaisonné ici d’une bonne dose d’humour dont l’auteur fait lui-même les frais, mais les Français ne manquent pas non plus de succomber aux flèches lancées par ce Candide des temps modernes !
Il ne faut pas s’attendre à autre chose qu’à des chroniques de l’exil, racontées chronologiquement, mais pas de manière monotone. Des variations dans la forme, et un humour vivifiant viennent rendre la lecture particulièrement plaisante. J’ai adoré certains passages comme la rencontre avec LGP, à savoir Le Grand Philosophe, spécialiste de la Bosnie, et pourtant je me suis gentiment, mais brièvement, ennuyée à d’autres.
Je me dois de le signaler, mais j’insiste, cette lecture est globalement agréable et prometteuse quant à la lecture future d’autres romans de l’auteur. Ces quelques passages qui m’ont un peu moins emballée sont peut-être simplement la conséquence d’un trop plein de lectures sur le thème de l’exil. Mais si les livres sur ce sujet présentent quelques passages obligés communs, pour chaque exilé, l’expérience est différente, intense et difficile à vivre, et on n’écrira jamais trop de romans sur l’exil. Alors, je vous laisse sur un extrait qui montre comment Velibor Čolić peut dans un même paragraphe passer de la boutade au souvenir poignant et empreint de poésie. Et rien que pour ça, ce roman vaut d’être lu !

« La question posée par le colonel est simple : voulons-nous rejoindre la glorieuse Légion étrangère ?
Mes deux amis russes se mettent immédiatement au garde-à-vous et moi je fais une des plus belles pirouettes de ma vie. Je me retourne et je quitte le bureau sans même dire au revoir. J’ai vingt-huit ans et j’ai déjà servi dans l’Armée populaire yougoslave, puis dans la défunte armée bosniaque. J’en ai plein le dos des armes et des drapeaux, des nuits sans fin qui mordent les mains et des aubes violettes qui commencent avec les obus ennemis. »

Manuel d’exil Comment réussir son exil en trente-cinq leçons de Velibor Čolić, éditions Folio (2017) paru chez Gallimard en 2016, 230 pages

Repéré chez Athalie et Inganmic.
L’auteur sera au Festival Étonnants voyageurs en mai.

C’est ma première participation au mois de l’Europe de l’Est organisé par Eva, Patrice et Goran. Cette lecture entre aussi dans Lire le monde.
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Kazuo Ishiguro, Lumière pâle sur les collines

lumierepalesurlescollines« Je n’ai jamais bien connu Sachiko. En fait, notre amitié ne s’étendit que sur quelques semaines d’été, il y a bien longtemps. »
L’attribution, pas des plus attendues, du prix Nobel de littérature 2017 à l’écrivain d’origine japonaise Kazuo Ishiguro, est l’occasion de redécouvrir son œuvre et pourquoi pas, son premier roman, publié en 1982. L’auteur est né à Nagasaki en 1954 et arrivé en Grande-Bretagne à l’âge de cinq ans.
Ce premier roman est à mon sens beaucoup plus japonais que ses romans plus récents, à la fois par le rythme, le ton et les personnages. La narratrice est une femme d’un certain âge, Etsuko, installée en Angleterre depuis longtemps, et qui revient sur les moments où elle était mariée au Japon et enceinte de sa fille Keiko, cette même fille qui s’est suicidée en Angleterre peu de temps auparavant.
Au fil de quelques conversations avec sa deuxième fille, Niki, Etsuko se souvient notamment d’une voisine qui vivait dans une petite maison face à chez elle, et qui élevait une enfant assez difficile…

« De même qu’avec une blessure physique, il est possible de parvenir à une intimité avec les pensées les plus troublantes. »
Le roman entremêle avec fluidité le présent et le passé, évoque les années d’après-guerre à Nagasaki, la reconstruction, les images obsédantes de la guerre, les relations familiales conflictuelles, la tentation de l’immigration… Ce qui rend déjà le roman passionnant jusqu’aux dernières pages qui replacent tout le texte dans une nouvelle perspective, et qui m’ont vraiment éblouie !
Relire trois la fin, y traquer des petits détails significatifs, échafauder différentes hypothèses pour finalement en trouver une satisfaisante, et qui explique après coup tout le reste du roman, n’est pas un exercice qu’on pratique si souvent au cours de ses lectures. Cela m’a rappelé Une fille, qui danse, roman de Julian Barnes qui utilisait aussi ce procédé. Le thème de la mémoire est bien sûr au centre du roman, avec ses failles, ses interprétations, ses occultations… Pour un premier roman, c’est parfaitement maîtrisé, et je le recommande à qui veut faire connaissance avec l’auteur.
Il me restera à lire Un artiste du monde flottant ou ses nouvelles, regroupées dans un recueil appelé Nocturnes

Lumière pâle sur les collines (A pale view of hills, 1982) traduit de l’anglais par Sophie Mayoux, première parution en français en 1984, éditions Folio, 297 pages

Retrouvez d’autres romans du Prix Nobel sur le blog : Les vestiges du jour et Le géant enfoui (tous ces romans sont en poche !)

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