Ray Celestin, Carnaval

carnavalJe termine le mois américain avec un roman écrit par un auteur anglais, mais qui se situe entièrement à La Nouvelle-Orléans.
C’est un polar basé sur une série de meurtres jamais élucidés, en 1919, dans la ville de Louisiane : un individu s’introduisait sans laisser de traces dans des appartements, tuait à la hache les habitants et repartait sans rien voler, mais en ayant nettoyé soigneusement son arme et ses vêtements. Le roman commence par une lettre réelle envoyée par le mystérieux personnage au journal local, lettre qui se termine ainsi « En espérant que vous voudrez publier cette missive, en vous souhaitant de vivre heureux, je reste le pire démon qui ait jamais existé dans votre monde ou vos cauchemars.
Le Tueur à la Hache. »
Une enquête est bien évidemment diligentée pour que la police tente de retrouver le tueur, elle est menée par Michael Talbot, un lieutenant d’origine irlandaise, dont la vie est compliquée par un secret, qu’on connaît assez rapidement. Ce policier est plutôt efficace, mais le tueur ne laisse que très peu de traces et de pistes à suivre. L’idée géniale de l’auteur est d’avoir lancé en parallèle deux autres enquêteurs tout à fait atypiques, qui suivront des pistes sensiblement différentes : Luca d’Andrea, un ex-policier sortant de prison, à qui la mafia locale, d’origine sicilienne, confie la tâche de savoir qui est le tueur à la hache, et Ida, la toute jeune employée d’une agence de détectives, qui lassée du travail d’accueil et d’archivages, se lance de son propre chef dans une enquête. Elle est aidée de son ami Lewis, trompettiste dans un orchestre, tout aussi jeune qu’elle, que je vous laisserai le plaisir de découvrir.
Trois enquêtes donc, au même moment, et avec la mafia en arrière-plan, puisque plusieurs victimes sont des épiciers italiens, susceptibles d’être reliés d’une manière ou d’une autre à la Famille.
Ce premier roman ne manque pas de surprendre par sa construction et par la présence donnée à ses personnages, dont pas un ne tire la couverture à lui : ils sont tous également passionnants, et l’impatience grandit de chapitres en chapitres, pour savoir ce qu’il va leur arriver. Quant à la ville de La Nouvelle-Orléans, rarement j’ai eu l’impression d’être à ce point immergée dans un lieu précis un siècle plus tôt. Si, je me rappelle le Boston de Dennis Lehane dans Un pays à l’aube, d’ailleurs se passant pile dans les mêmes années d’après-guerre, référence écrasante s’il en est, et pourtant, Ray Celestin n’a pas à rougir de cette comparaison. Il réussit à recréer une atmosphère, des bruits, de la musique, des odeurs, des comportements, des dialogues, tellement bien que c’est impressionnant ! On parcourt la ville de long en large, du port au bayou, du quartier des affaires aux appartements sordides, c’est très visuel et mémorable.
Et la tension ne se relâche pas avant la fin, qui dénoue le tout avec maestria. Je le conseille donc aux amateurs de polars historiques !

Citation : La Nouvelle-Orléans était violente et sans pitié, remplie de criminels et d’immigrés qui se méfiaient les uns des autres. Mais c’était aussi une ville pleine d’une énergie séduisante, possédant un charme lumineux et opulent.

Repéré chez Electra, Eva, Hélène et Jérôme.

L’auteur : Ray Celestin a étudié l’art et les langues asiatiques. Il est scénariste, il vit à Londres. Son premier roman, Carnaval, a été élu meilleur premier roman par l’Association des écrivains anglais de polars. Une suite à ce roman est parue en anglais, qui se déroule à Chicago.
493 pages.
Éditeur : Le cherche-midi (2015)
Sorti en poche
Traduction : Jean Szlamovicz
Titre original : The Axeman’s jazz


Lu dans le cadre du mois Américain.
america

Alysia Abbott, Fairyland

fairylandQuand je repense à papa aujourd’hui, c’est avant tout son innocence qui me revient à l’esprit. Sa gentillesse. La douceur de ses manières. Ce n’était pas un dur…
Entre enquête et souvenirs, Fairyland est un document émouvant qu’Alysia Abbott écrit sur son père. À l’âge de deux ans, Alysia perd sa mère dans un accident de voiture, et son père, Steve Abbott, veut en assumer seul la garde. Il rejoint rapidement San Francisco et la communauté homosexuelle où il se sent mieux accepté.
En août 1974, un an après la mort de ma mère, mon père et moi franchissions en voiture le Golden Gate Bridge et pénétrions dans la ville qui allait devenir la nôtre. Les mains de mon père étaient agrippées au volant de notre Coccinelle Volkswagen, une cigarette aux lèvres. Sur la banquette arrière, il avait empilé des cartons et des valises, notre tapis oriental, ma petite chaise bleue préférée, et le moins grand de nos aquariums. […] Installée à l’avant, j’ai admiré l’immensité de l’océan qui s’étalait en contrebas. C’était la première fois que je voyais l’océan.
Alysia grandit au milieu des amis de son père, et elle décrit autant ses relations avec son père que les années 70 et 80 à San Francisco. Celui-ci écrit, de la poésie, des articles de journaux, des manifestes activistes concernant les droits des homosexuels. Mais survient le sida qui fait des ravages parmi son entourage, Steve tombe malade à son tour lorsque sa fille est ado.
Le point fort du livre est de donner la parole à Steve Abbott grâce à des passages de son journal que sa fille a retrouvé. Les souvenirs d’Alysia sont parfois en concordance, et parfois en opposition avec les paroles intimes de Steve.
L’auteure relate les faits, ne cherche pas à obtenir l’émotion par des effets d’écriture, et pourtant réussit à toucher le lecteur. Si je n’ai pas eu le coup de cœur que j’imaginais (voilà ce que c’est d’être trop imaginative !), j’ai toutefois aimé cette immersion dans un milieu et une époque que je connaissais peu, sauf par le film Harvey Milk, sur le conseiller municipal et activiste homosexuel de San Francisco. On remarque le travail d’Alysia pour faire remonter ses souvenirs, et rendre au mieux ses sentiments de petite fille, d’adolescente, puis de jeune femme. On partage les inquiétudes de son père concernant l’éducation d’un jeune enfant, ses choix qui ne sont pas toujours faciles, son angoisse par rapport à l’avenir. Ce très beau document mérite d’être connu.

Citation : Il n’était pas facile d’être un père célibataire homosexuel dans les années 1970 […], parce qu’il ne s’était pas senti libre d’être véritablement lui-même durant son enfance et son adolescence à Lincoln, dans notre Fairyland, notre féerie, il m’a élevée au moyen de frontières mouvantes


L’auteure :
Alysia Abbott est la fille unique du poète Steve Abbott. Journaliste et critique, elle vit actuellement à Cambridge, dans le Massachusetts, avec son mari et leurs deux enfants. Son livre sera adapté au cinéma par Sofia Coppola. Alysia Abbott sera présente au Festival America 2016.Logo-America
425 pages.
Éditeur : 10/18 (2016)
Paru aux Etats-Unis en 2013
Traduction : Nicolas Richard

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Repéré chez Céline, Clara et Jostein.

Projet 50 romans, 50 états : la Californie.
Et j’oubliais, c’est le mois américain !


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T.C. Boyle, Les vrais durs

vraisdursDu jour au lendemain, il était devenu une célébrité et son histoire puisait dans quelque profond recoin régressif de la psyché américaine.
Le roman commence par une soixantaine de pages en Amérique Centrale qui pourraient constituer à elles seules une nouvelle plutôt frappante. Un couple de retraités participe à une sortie non prévue lors d’une croisière. Il s’agit d’une excursion avec un autocar local, pour aller voir des animaux sauvage en forêt. Mais cela tourne mal, et Sten devient le héros du jour en mettant un terme radical à l’existence d’un petit malfrat détrousseur de touristes.
Revenu en Californie, Sten et son épouse Carolee n’ont plus à se soucier que de leur célébrité récemment acquise et surtout de leur fils unique Adam, très perturbé depuis l’adolescence, qui se croit la réincarnation d’un trappeur, voit des « hostiles » partout, et vit dans les bois qu’il considère comme son domaine intouchable.
Adam fait la connaissance de Sara, une femme plus âgée que lui, et tout aussi paumée. Je ne suis d’ailleurs pas d’accord avec la quatrième de couverture, qui exagère l’influence de Sara, je pense qu’elle est, tout autant qu’Adam, une victime du système, du mode de vie à l’américaine dont il est impossible de s’extraire, et qui se retourne contre ceux qui n’y adhérent pas complètement. Deux individus fragiles, en marge, qui se mettent plus ou moins ensemble, cela peut conduire à des situations ingérables, que ce soit pour les parents d’Adam, ou la police locale…
Elle mit le clignotant avant d’obliquer dans l’allée de gravier au moment où il vit les pins sylvestres illuminés de soleil et les trois poubelles en plastique marron qui débordaient car personne ne semblait jamais venir les vider, et la chose, la masse vrai de vrai, l’objet qui le percuta comme un missile tiré de nulle part : la voiture de son paternel, garée à l’ombre d’un mur comme si elle était dans son élément naturel.
La voiture dont il est question dans l’extrait est une Toyota hybride, bien sûr, car c’est l’une des grandes qualités de TC Boyle, de ne pas caricaturer ses personnages, de ne pas les dessiner tout d’un bloc. Sten est un principal de collège à la retraite, ex-marine, capable de tuer pour se défendre, mais qui se préoccupe de protection des espaces naturels et roule en voiture hybride… ce que son fils commente en pensant que « si on voulait vraiment être sérieux, il fallait tout bonnement renvoyer la voiture au Japon et se déplacer à pied. »
Une petite réflexion en passant : si l’évolution de la société aux États-Unis a toujours une longueur d’avance sur l’Europe (je ne dis pas que ce soit un progrès, loin de là) et donne à imaginer ce que seront notre pays et ses voisins dans quelques années, l’avance est encore plus sensible en Californie, à tel point que ce roman pourtant actuel donne parfois l’impression d’être un roman s’inscrivant dans un futur proche. Et ça provoque une impression assez bizarre…
La violence, la facilité à posséder une arme à feu aux États-Unis, même pour quelqu’un de déséquilibré, la vie en marge de la société, l’incompréhension entre parents et enfants, l’écologie et la protection des espaces sauvages, sont les thèmes, assortis d’une dose certaine d’humour, de ce roman. Dans le genre « drame familial et écologie », je préfère T.C. Boyle à David Vann, sans doute à cause de l’humour de Boyle, justement, mais je sais que d’autres auront la tendance inverse. On peut aussi le rapprocher de Ron Rash, et là, je sais où vont mes préférences !
Je ne recommanderais peut-être pas ce roman pour découvrir l’auteur, qui est pour moi un très bon romancier américain actuel. Mieux vaut sans doute commencer par son premier roman, Water music, si on aime les pavés historiques, ou l’excellent America sur l’immigration mexicaine en Californie. Ou des nouvelles, pourquoi pas ?

Extrait : Le chien était couché sur le tapis devant le canapé, à quelques centimètres de ses bottes. Des dreadlocks ! Un chien à dreadlocks. Ça, c’était cool. Il pensa à Bob Marley et à Jimmy Cliff, il pensa à son campement dans les bois dont personne ne connaissait l’existence, il pensa à la ganja, à l’opium, à ses semis de pavot dans deux cent vingt-sept pots en plastique noir pour les mettre à l’abri des rongeurs.

L’auteur : Thomas John Boyle est né en 1948 dans une petite ville de la vallée de l’Hudson, dans l’état de New York. A dix-sept ans, il change son second prénom pour Coraghessan, qu’il utilise tout au long de sa carrière littéraire. Diplômé de l’université de New York en 1968, il enseigne à l’Université de Californie du Sud à partir de 1978. Son premier roman, Water Music, pavé polyphonique et historique, remporte en 1982 un grand succès. Il écrit entre 1982 et 2006 huit romans et quatre recueils de nouvelles. Certains de ses romans ont pour thème l’écologie, d’autres la société américaine de la fin du XIXe ou début du XXe siècles. Il obtient le Prix Médicis étranger pour America. Il vit en Californie dans une vaste maison conçue par Frank Lloyd Wright.
442 pages.
Éditeur :
Grasset (mars 2016)
Traduction : Bernard Turle
Titre original (2015) The harder they come

Les avis de Clara, d’Antigone, de Winnie
Projet 50 états, 50 romans pour la Californie.

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Steve Tesich, Price

priceJ’ai failli lire un pavé de l’été...
Tout commençait très bien avec un début plus que prometteur : Daniel Price, lycéen en dernière année, manque de remporter une compétition de lutte. Sa scolarité se termine et de nombreuses possibilités devraient s’offrir à lui, mais la petite bourgade où il vit, son milieu familial, l’empêchent de se projeter autrement que dans une petite vie étroite comme celle de ses parents. Perspective peu enthousiasmante que partagent peu ou prou ses deux amis, Larry et Freud… Ce roman va-t-il être celui d’un été, celui auquel chacun peut s’identifier car qui n’a connu cette vacuité particulière, cet entre-deux ? Si Danny, et ses deux comparses n’ont encore pas eu de petite amie, s’ils n’ont de projet de travail ou d’études, chacun va appréhender à sa manière ce passage à l’âge adulte. C’est du moins ce que l’on imagine, lorsqu’au bout d’une centaine de pages, il n’est plus guère question de Larry, ni de Freud… Car Daniel a fait la connaissance de Rachel, et le père du jeune homme est tombé malade. Le roman va maintenant tourner autour de ces deux points. Si l’issue est prévisible quant au père, ses amours avec Rachel connaissent des hauts et des bas, et le pauvre Daniel ne sait jamais sur quel pied danser.

J’ai failli lire un pavé de l’été.
Mais à partir d’une moitié du roman, tout a commencé à m’y agacer. Le personnage de Rachel m’a excédé au plus haut point, du haut de ses dix-huit ans, elle se prend terriblement au sérieux, tout en enchaînant caprice sur caprice, et mène Daniel par le bout du nez… Quant aux relations de Daniel et ses parents, elles sont chaotiques aussi, mais il est difficile d’éprouver de la compassion pour eux. J’ai du mal avec cette sorte de cynisme qui rend les personnages peu aimables, enfin, je pourrais trouver des exemples où j’adore ça, mais j’ai eu du mal, cette fois. De plus, les situations m’ont semblé bien répétitives, parfois étirées par des dialogues longuets, et le mystère qui entoure la vie de Rachel, vite deviné, ne m’a pas affectée.
J’ai failli lire un pavé de l’été. Dire qu’il m’attendait depuis plus de dix-huit mois, et que je me réjouissais de le lire ! Au vu des avis, je m’attendais à un roman plus époustouflant. J’ai peut-être confondu avec Karoo du même auteur… En tout cas, je l’ai terminé en diagonale, pour en finir au plus vite.

J’ai failli lire un pavé de l’été. (à voir chez Brize pour ceux qui ne connaissent pas !) Mais il ne comptait que 544 pages ! Je me rattraperai sur un autre, ou même deux.


Citations : C’était fini l’époque où je croyais que soit on aimait quelqu’un, soit on ne l’aimait pas. Le monde ne fonctionnait pas comme ça, tout était question de nuances; l’amour, la liberté, absolument tout. Une vérité à laquelle je ne m’étais pas encore totalement habitué.

Le problème avec l’amour, reprit-il autant pour lui que pour moi, c’est que c’est à la fois un poison et un antidote – et qu’on ne sait jamais vraiment lequel des deux on avale.

L’auteur : Steve Tesich est né en 1942 dans l’actuelle Serbie. Son père, opposé au régime de Tito, s’était réfugié en Angleterre, et, en son absence, l’enfant s’imaginait un père mythique. En 1957, toute la famille s’est retrouvée réunie aux Etats-Unis, et Stojan Tešic est devenu Steve Tesich. Tesich obtient un master de littérature russe et commence un doctorat à Columbia. Il abandonne son doctorat pour devenir écrivain. Il est aussi travailleur social à Brooklyn. En 1969, sa première pièce est produite. Il écrit également des scénarios. Son premier roman, Price, paru en 1982, rencontre un succès international.
544 pages.
Éditions Monsieur Toussaint Louverture (2014)
Paru aux états-unis en 1982
Traduction : Jeanine Hérisson
Titre original : Summer crossing
Si le cœur vous en dit il sortira en poche au premier septembre 2016 !

Elles ont aimé, voire adoré : Clara, Eva, Laure, Cachou et Ellettres Inganmic est moins enthousiaste, et Yv déçu.
Projet 50 romans, 50 états : l’Indiana.
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Flannery O’Connor, Les braves gens ne courent pas les rues

bravesgensnecourentIl me semble avoir noté ces nouvelles après avoir écouté un extrait ou même une nouvelle entière de Flannery O’Connor à la radio, et cela m’avait donné envie de pousser plus loin. La première nouvelle, qui donne son titre à l’ensemble, met en scène une famille lors d’une excursion où un enchaînement de circonstances va faire tourner la journée au drame. Dans la seconde, Le fleuve, quelques lignes suffisent encore à l’auteur pour camper les personnages et la situation. Et tout aussi remarquables sont Un cercle dans le feu, Le nègre factice, Braves gens de la campagne ou La personne déplacée : il faudrait les citer toutes ! Ce qui est remarquable chez Flannery O’Connor, c’est cette économie de mots, ce dépouillement au service d’un mélange de drame et de comédie dont les personnages ne peuvent pas réchapper sans dommage. Ce sont des petits blancs pauvres et incultes pour la plupart, pour qui la religion revêt une grande importance, des gens à l’esprit étroit qui fonctionne par raccourcis, et qui mettent toute leur mauvaise foi dans les approximations qu’ils profèrent. L’auteure n’ayant aucune complaisance pour eux, leur sort qu’elle leur réserve n’est pas des plus tendres.
Dans ces dix textes, les enfants ont souvent le jugement plus acéré et redoutable que celui des adultes, qu’ils observent, comme Flannery elle-même, sans indulgence aucune.
Ce sont là des nouvelles qui pourraient et devraient servir de modèles à tous les aspirants écrivains, des exemples parfaits du genre. Les paysages du sud, dépeints en quelques mots, prennent vie comme par magie sous les yeux du lecteur. Et que dire des personnages, croqués en trois traits cinglants : « La fille le regardait aussi, tête tendue et bras ballants. Elle avait de longs cheveux d’un or qui tirait vers le rose, et les yeux aussi bleus que les plumes du cou d’un paon. »
L’intérêt est aussi dans les thèmes récurrents propres à l’auteure, l’intolérance, le racisme, la religion, le péché et le salut, traités avec subtilité d’une nouvelle à l’autre.
Datées des années cinquante et publiées en France en 1963, elles semblent rester actuelles, et la traduction en est formidable. Mon coup de cœur du mois de mai, qui n’a rien à voir avec l’actualité littéraire, mais qu’est-ce que ça fait du bien !

Extrait : Ils prirent le chemin de terre et la voiture avança en cahotant et en soulevant un tourbillon de poussière rose. La grand-mère évoqua l’époque où il n’y avait pas de routes pavées et où l’on ne faisait pas plus de trente milles dans une journée. Le chemin était accidenté, avec des fondrières par endroits, et il y avait des virages secs, avec des bas-côtés dangereux. Parfois, ils débouchaient sur le faîte d’une colline, et dominaient les cimes bleutées des arbres, à des milles à la ronde ; l’instant d’après, ils étaient dans un bas-fond rouge, et les arbres recouverts de poussière les dominaient à leur tour.

L’auteure : Flannery O’Connor est une auteure américaine née en 1925 à Savannah (Georgie), décédée en 1964 à Milledgeville (Georgie). Catholique et sudiste, Flannery O’Connor ne s’est jamais mariée et a vécu aux côtés de sa mère jusqu’à ce que le lupus l’emporte. Elle a publié deux romans, Wise Blood (1952) et The Violent Bear It Away (1960), ainsi que des recueils de nouvelles, dont un à titre posthume.
277 pages.
Éditions Folio (1981)
Traduction :
Henri Morisset
Titre original : A good man is hard to find

L’avis de  Philisine sur deux de ces nouvelles ou de Dominique sur un roman de l’auteure.

Projet 50 états, 50 romans pour la Georgie.
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Castle Freeman Jr., Viens avec moi

viensavecmoiUne jeune femme, Lilian, attend le shérif du petit bourg du Vermont où elle est installée depuis peu. Elle veut se plaindre des agissements d’un dénommé Blackway qui la persécute et tente de lui faire assez peur pour qu’elle quitte la région. Blackway fait régner sa loi, et même la police n’y peut rien. Le shérif la renvoie avec un mince conseil, et elle se retrouve à demander de l’aide à Whizzer, un ex-bûcheron en fauteuil roulant, ainsi qu’à un vieillard sagace et à un jeune gars un peu balourd.

Ces deux derniers se mettent avec Lilian en quête de Blackway, pendant qu’à l’ancienne scierie, Whizzer et ses acolytes commentent à la manière d’un choeur grec, l’action et les modes de vie de ce coin du Vermont.
Un roman noir, court et percutant, bourré de dialogues à la fois réalistes et décalés, un peu tarantinesques, si vous me permettez cet adjectif, voilà qui constitue une parenthèse originale qui se dévore entre deux autres lectures. Ce roman va d’ailleurs être bientôt adapté au cinéma avec Anthony Hopkins et Ray Liotta.
Pour amateurs de noir seulement !

Extrait : – Ici, répondit Conrad. Dans le coin. Des femmes, des jeunes femmes, qui sont plus ou moins intelligentes, bien élevées, honnêtes, capables, fortes. Elles veulent travailler. Partout ailleurs, elles finiraient avec de jeunes types biens et solides, des types comme elles. Mais par ici elles s’entichent de types qui sont tout le contraire, des types qui sont voués à finir en prison, qui passent leur vie à causer des problèmes. Elles finissent avec des types qui sont des emmerdes ambulantes.

L’auteur : Castle Freeman Jr. est né au Texas. Écrivain, journaliste, essayiste, il habite dans le Vermont. Unanimement loué par la critique anglo-saxonne, Viens avec moi est son premier roman publié en France.
186 pages
Éditeur : Sonatines (2015)
Traduction : Fabrice Pointeau
Titre original : Go with me

Repéré chez Jérôme et déniché aussitôt en bibliothèque ! Et une lecture pour le Vermont, une ! (50 romans, 50 états, la liste à jour)
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Doug Marlette, Magic time

 

magictime« Il n’avait pourtant jamais eu l’intention de dissimuler quoi que ce soit. Mais comme beaucoup de journalistes, il ne savait pas raconter une histoire quand elle le concernait. »
La coïncidence de deux événements vient ramener le journaliste new-yorkais Carter Ransom vingt-cinq ans en arrière, lorsqu’il était un jeune étudiant en droit, qui s’approchait des militants pour les droits civiques.
De la même manière que la ville proche de Selma, sa ville natale de Troy avait été, en 1965, le théâtre d’un drame du racisme : quatre personnes avaient trouvé la mort dans une église incendiée par le Ku Klux Klan. L’un des accusés, le seul qui n’ait pas été reconnu coupable à l’époque, est jugé de nouveau en 1990, sur la foi de témoignages récents.
Carter, personnage principal de cet ample roman qui en compte beaucoup, est venu, sous le coup d’un sévère épisode dépressif,  chez sa sœur et son père à Troy pour
se reposer, mais pas pour suivre le procès qui lui rappelle trop de souvenirs douloureux. Il va pourtant s’y trouver replongé malgré lui.
Le roman démarre très fort, et bénéficie tout du long d’une construction impeccable qui alterne les chapitres entre les deux époques, sans que cela semble artificiel, puisque Carter doit revivre ses souvenirs pour éclaircir certains points susceptibles de faire condamner un personnage peu sympathique, que tout désigne comme un des instigateurs de l’incendie. Il est aidé en cela par une procureure qui ne manque pas de ténacité, et par ses amis d’enfance retrouvés.
Un vrai pavé qui permet d’en savoir plus sur un sujet qui m’intéresse beaucoup, sans longueurs ni lourdeurs, que demander de plus ? Ce premier roman, et le dernier aussi malheureusement, tient toutes ses promesses et dévoile sans blabla inutile, et sans pathos, tout un pan indissociable de l’histoire récente des États-Unis. Captivant et bien documenté, il ne m’aura pas fait verser ma petite larme comme « Le temps où nous chantions » qui demeure insurpassable à mes yeux, mais il m’a bien tenue en haleine pendant quatre ou cinq jours !

Extrait : Déjà, en ce temps-là, le Magic Time aurait eu besoin d’un sérieux coup de neuf. À présent, sous la lumière impitoyable du soleil, le lieu se révélait franchement délabré, à la fois fragile et menaçant.
C’était une construction en parpaings large et ramassée, entourée de pins, à peine visible de la route. À l’exception du pick-up cabossé sur le gravier, l’établissement semblait abandonné.

L’auteur : Né en Caroline du Nord, Doug Marlette était dessinateur et romancier. Prix Pulitzer pour ses dessins de presse, il est mort dans un accident de voiture en 2007 dans le Mississippi. Magic Time, paru aux États-Unis en 2006, est son premier roman publié en France. (source : éditeur)
670 pages
Éditeur : Cherche-Midi (janvier 2016)
Traduction : Karine Lalechère

Repéré chez Dominique et Keisha. Projet 50 états, 50 romans, nous sommes dans l’état rural du Mississipi.
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Evan S. Connell, Mrs. Bridge

mrsbridgeMrs Bridge a été écrit après la deuxième guerre mondiale, mais de petits détails montrent que les premières années du mariage de Mrs Bridge se situent plutôt dans les années 20 ou 30. India Bridge… « Lorsqu’ils l’avaient appelée India, ses parents devaient certainement penser à quelqu’un d’autre. A moins qu’ils ne se soient attendus à avoir une enfant toute différente. » L’enfance d’India est expédiée en quelques lignes, et à la deuxième page, elle devient Mrs Bridge, l’épouse d’un jeune avocat prometteur. Les naissances des enfants suivent, Mrs Bridge tente de leur donner la meilleure éducation, tout comme elle essaye d’être une femme au foyer accomplie et une épouse parfaite.
Ce roman dégage un petit parfum des années cinquante, et écrit dans un style sobre qui reste frais et inhabituel, il évoque les romans de Richard Yates. Les petits moments de la vie sont présentés sur le même plan que les grands, ce qui dessine par touches infimes le tempérament de Mrs. Bridge, jusqu’à lui donner bien plus de vérité qu’en assenant de grands discours sur ses traits de caractère. C’est un portrait qui ne manque pas d’humour, et bien des situations, les dialogues avec ses enfants, les sorties de Mrs Bridge, ses lectures, les relations de soirées mondaines à l’échelle de la petite ville, ou une sortie au centre commercial, sont tout à fait savoureuses… Elle est facilement déstabilisée, cette gentille, Mrs Bridge, et perplexe. Au fil des pages, Mrs Bridges prend de l’âge, ses enfants s’éloignent.
Tout est raconté de son point de vue à elle, à son échelle, et l’entrée des allemands en Pologne tient la même place que l’arrivée de nouveaux voisins. Les tourments feutrés de Mrs Bridge sont décrits avec une forme d’ironie délicate qui serre parfois la gorge, et on s’étonne d’éprouver de une empathie, qui n’a rien d’une identification, pour quelqu’un qui n’a finalement aucun souci dans la vie, « tout pour être heureuse », et qui pourtant se sent si mal à l’idée d’être peut-être, sans doute, passée à côté de sa vie. Une très belle découverte !

Extrait : Elle se rappelait leurs rêves de jadis, les plans d’avenir qu’il faisait et qu’elle écoutait d’une oreille un peu distraite (un sourire se dessina sur ses lèvres), le peu de cas qu’elle faisait de ses propres ambitions, parce que la seule chose qui l’intéressait alors vraiment, c’était lui. Il lui suffisait.

L’auteur : Evan S. Connell est né en 1924 à Kansas City. En 1943, il interrompt ses études de médecine pour s’engager et devenir pilote. En 1959, il publie son premier roman, Mrs. Bridge, qui remporte un grand succès. Après un autre roman et un recueil de poèmes, il publie Mr. Bridge en 1969, ce roman connaît lui aussi un très grand succès. En 1990, les deux romans sont adaptés au cinéma par James Ivory avec Paul Newman et Joanne Woodward.
Malgré tout, Evan Connell reste peu connu, et vit de petits métiers. En 2009, il est nommé au Man Booker Prize pour l’ensemble de son œuvre. Evan Connell est décédé en 2013.
360 pages
Éditeur : Belfond (2016) collection Vintage
Première publication en 1959
Traduction : Clément Leclerc

Les avis de Léa et d’Orzech, ainsi que Mimi aujourd’hui.

Merci à Masse critique pour cette lecture !

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Ottessa Moshfegh, Eileen

eileen« Une semaine plus tard, je devais m’enfuir de chez moi pour ne plus y remettre les pieds. Ce récit est celui de la façon dont j’ai disparu. »
Eileen est un personnage atypique, peu aimable, une jeune femme de vingt-quatre ans teigneuse, peu sûre d’elle et précocement aigrie. Sa vie tourne entre son travail dans un foyer pour jeunes délinquants, où aucun membre du personnel n’est aimable, ni compatissant envers les jeunes, et ses soirées avec son père alcoolique et aussi irascible qu’elle. Elle se contente bien souvent de raconter ce qu’elle aimerait faire, ses fantasmes, puisque passer à l’action, quelle que soit l’action, lui est impossible tant elle est engluée dans son quotidien. Décrire la psychologie d’une telle personne est évidemment audacieux, surtout lorsqu’elle se raconte elle-même cinquante ans plus tard, et avec un certain luxe de détails…
Le début sibyllin et plutôt bien construit attire et retient l’attention si l’on excepte des redondances : sont-elles volontaires pour exprimer les obsessions du personnage ? J’en prends pour exemple la façon dont elle imagine une stalactite de glace se détachant et tombant droit sur elle, ou lorsqu’elle fantasme sur les réactions éplorées de son père si elle disparaissait.
Il se dégage de ce roman un certain malaise accru par la lenteur de l’action : les jours racontés par Eileen cinquante ans après, comme étant ceux qui ont changé sa vie, sont remplis de petits événements insignifiants, elle s’attarde sur des détails, et trente pages avant la fin, l’événement annoncé dès le début n’est toujours pas atteint. Quant à la fin tant attendue, elle ne m’a pas convaincue, si ce n’est qu’elle était bien dans la continuité du reste du roman, légèrement grotesque, et donnant un sentiment de gêne.
Je ne recommanderai pas ce premier roman, mais je pense qu’il pourra plaire à d’autres toutefois, qui verront un double fond dans la mémoire de cette femme. On peut se demander en effet si, la où d’autres enjoliveraient, elle n’a pas assombri, dégradé ses souvenirs. Je serais curieuse de lire d’autres avis et j’espère que la jeune auteure saura se renouveler et délaisser cette atmosphère fangeuse qui n’apporte pas grand chose au lecteur.

Extrait : Mes derniers jours dans la peau de cette petite Eileen révoltée, je les ai vécus fin décembre, dans une ville froide et brutale où j’étais née et où j’avais été élevée. La neige était tombée – une couche d’un bon mètre s’était installée pour l’hiver. Elle campait sur ses positions dans chaque jardinet de devant et montait à l’assaut des rebords de fenêtres des rez-de-chaussée comme le flot d’une inondation.


L’auteure : Ottessa Moshfegh est née à Boston, de parents d’origine iranienne et croate. Elle a publié des nouvelles, puis une novella, McGlue, en 2014. Eileen est son premier roman.
304 pages
Éditeur : Fayard (2016)
Traduction : Françoise du Sorbier
Merci à NetGalley et à l’éditeur pour cette lecture.
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Conseils de lecture (16) La lutte pour les droits civiques

La ségrégation ou la discrimination raciale, les crimes raciaux, l’obtention des droits civiques, la fraternisation, sont des thèmes souvent au centre de romans américains, qu’ils soient écrits par des américains de différentes origines ou par des européens, qu’ils aient pour toile de fond les années 60, ou l’époque contemporaine. Parfois, les auteurs de romans policiers s’emparent aussi de ce thème.

Je commence cette liste avec des titres lus, comme le formidable, l’incontournable Le temps où nous chantions de Richard Powers, le superbe La mémoire est une chienne indocile d’Elliot Perlman, un roman plus policier, Les rues de feu, de Thomas H. Cook, ainsi que Les douze tribus d’Hattie encore tout frais dans ma mémoire…
tempsounouschantions  memoirechienne ruesdefeu douzetribuesdhattie

Ce thème vous évoque-t-il d’autres romans ?
Les propositions de Céline :
Black boy de Richard Wright, Les faibles et les forts de Judith Perrignon, Mississipi d’Hillary Jordan.
Clara et Keisha ont aimé Magic time de Doug Marlette.
blackboy  faiblesetlesforts  mississipi magictime

Sylire suggère Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur d’Harper Lee et La couleur des sentiments de Kathleen Stockett.
Anne pense aux romans de Ernest J. Gaines comme Par la petite porte, Colère en Louisiane, Dites-leur que je suis un homme.
  ne_tirez_pas  couleurdessentiments parlapetiteporte Ditesleurquejesuis colereenLouisiane

Après quelques recherches, j’ajoute également la grande Toni Morisson avec Home par exemple, Aurora, Kentucky de Carolyn D. Wall, Je sais pourquoi l’oiseau chante en cage de Maya Angelou, Le retour de Silas Jones de Tom Franklin…
home  aurorakentucky  jesaispourquoi  retourdesilasjones

Les autres Conseils de lecture, c’est par ici !