Publié dans littérature Asie

Khaled Hosseini, Les cerfs-volants de Kaboul

cerfsvolantsdekaboulCe roman en trois parties, l’enfance, la vie aux Etats-Unis, le retour en Afghanistan, est le roman d’une amitié, celle d’Amir, qu’une belle complicité unit avec Hassan, son frère de lait. Les deux garçons vivent sans leurs mères et le père d’Hassan est serviteur de celui d’Amir, mais, au moins lorsque Amir ne va pas à l’école, les deux garçons sont inséparables. Hassan et son père, originaires de la région de Bamyan, doux et calmes, souriants et empreints de dignité, sont de magnifiques représentants du peuple persécuté, et méconnu, des Hazaras. L’amitié entre les deux enfants, que leur classe et leur religion sépare, va survivre jusqu’à un événement où la lâcheté de l’un des deux va le plonger dans une culpabilité qu’il ne reconnaît pas d’abord, et qui va les séparer.
Deux époques se succèdent dans le roman, celle de l’enfance d’Amir et Hassan, au début des années 70 où l’Afghanistan était encore relativement paisible, malgré certaines tensions entre musulmans sunnites et chiites. Quand, vingt-cinq ans plus tard, Amir revient dans son pays, les talibans y dictent leur loi, et plus rien n’est comme avant, même les rues, les magasins, les maisons sont défigurés.
Au travers de deux familles afghanes, ce roman à l’écriture fluide, qui rend aussi bien les dialogues que les belles descriptions du pays de l’enfance, traite avec délicatesse des thèmes de la culpabilité et de la possible rédemption, et si certains passages serrent la gorge, l’auteur reste toujours dans un bon équilibre, évitant la surenchère de bons sentiments, comme la lourdeur du propos dans les moments difficiles. Le personnage d’Amir et les remords qui lui gâchent la vie, même s’il inspire peu de sympathie, reste de bout en bout des plus crédibles, dans ses relations aux autres, qui semblent toutes découler de sa relation compliquée à son père.

Ce roman est un bel hommage aux enfants afghans, qu’ils soient sunnites ou chiites, aux enfances brisées, et aux moments d’innocence qui subsistent malgré tout.

Extrait : Ces sons nous étaient étrangers alors. La génération d’enfants afghans dont les oreilles ne connaîtraient rien d’autre que le fracas des bombes et des mitraillettes n’était pas encore née. Recroquevillés tous les trois dans la salle à manger, nous attendîmes donc le lever du soleil, sans imaginer qu’un certain mode de vie avait disparu. Notre mode de vie. Ou s’il n’avait pas encore tout à fait disparu, du moins cela ne tarderait plus.

L’auteur : Cadet de cinq enfants, Khaled Hosseini est né en 1965 à Kaboul, et a vécu en Iran, puis à Paris. Son père diplomate a obtenu le droit d’asile aux États-Unis pour sa famille en 1980. Khaled Hosseini a suivi des études de médecines et exerce à Los Angeles. Son premier roman, Les cerfs-volants de Kaboul, est sorti en 2003 et a obtenu un grand succès international, ainsi qu’ensuite Mille soleils splendides et Ainsi résonne l’écho infini des montagnes.
406 pages.
Éditions 10/18 (2006)
Titre original : The kite runner
Traduction : Valérie Bourgeois

Lecture commune pour Lire le monde : Les avis de Sandrine, Hélène,
Lire-le-monde

Publié dans littérature Europe du Sud, rentrée littéraire 2014

Elena Ferrante, L’amie prodigieuse


amieprodigieuseQuelques bonnes pioches se sont succédées à la bibliothèque ces dernières semaines, et après Vie et mort de Sophie Starck, j’ai découvert L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante. J’en avais lu le plus grand bien, aussi ai-je été un peu surprise de ne pas accrocher plus que ça aux premiers chapitres.
Mais, pas d’affolement, je me suis immergée dans la suite avec un plaisir grandissant. Malgré un propos pas compliqué, ce roman n’est pas vraiment de ceux qui se laissent lire avec l’esprit ailleurs, et où les pages tournent toutes seules ! Il se mérite.
Deux jeunes filles se côtoient dans une banlieue populaire de Naples, à la fin des années cinquante, et deviennent amies. Elena, élève studieuse, va continuer des études sur le conseil de son institutrice, avec quelques camarades un peu plus favorisés. Pendant ce temps, son amie Lila, pourtant surdouée, quitte l’école, et aide son père dans la cordonnerie familiale. Leurs chemins ne se séparent pas vraiment, elles partageront beaucoup de choses durant leurs années d’adolescence, des meilleures et de moins bonnes. Autour d’elles gravite un grand nombre de familles, de jeunes de leur âge, lycéens, travailleurs, ou engagés dans des activités moins légales. Les premières amours, le collège et le lycée, la vie de famille composent la trame de fond, et surtout la ville de Naples et les années soixante, mais tout cela ne serait rien sans le talent de l’auteur à décrire avec habileté, conflits et douleurs, sentiments et passions adolescentes… Une suite va paraître début 2016, qui verra Lila et Elena devenir des femmes, et je me laisserai sans doute tenter. Et petit conseil supplémentaire : L’amie prodigieuse sortira en poche le 1er janvier, voilà une bonne occasion de ne pas le rater !

Extrait : J’eus l’impression – pour le formuler avec des mots d’aujourd’hui – que non seulement elle parlait très bien mais qu’elle développait un don que je lui connaissais déjà : encore mieux que lorsqu’elle était enfant, elle savait s’emparer des faits et, avec naturel, les restituer chargés de tension ; quand elle réduisait la réalité à des mots, elle lui donnait de la force et lui injectait de l’énergie.

Seule Lila me manquait, Lila qui pourtant ne répondait plus à mes lettres. J’avais peur qu’il ne lui arrive quelque chose, en bien ou en mal, sans que je sois là. C’était une vieille crainte, une crainte qui ne m’était jamais passée : la peur qu’en ratant des fragments de sa vie, la mienne ne perde en intensité et en importance.

L’auteure : Née en 1943, probablement à Naples, Elena Ferrante vivrait selon certains en Grèce, et selon d’autres, à Turin. L’auteur garde l’anonymat depuis et ne vient pas recevoir ses prix, depuis que son premier roman, L’Amour harcelant, en avait obtenu un en 1992. L’Amie prodigieuse est le premier volume d’une série de quatre, dont le deuxième (Le nouveau nom) sortira en janvier 2016 chez Gallimard.
400 pages
Éditeur : Gallimard (octobre 2014)
Traduction : Elsa Damien
Titre original : L’amica geniale

Les avis tentateurs d’Ariane, Clara, Delphine-Olympe, Eva et Laure.

Publié dans littérature Asie, rentrée littéraire 2014, sorti en poche

Haruki Murakami, L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage

incoloretsukuruJ’en étais restée avec Haruki Murakami à une séparation pour semi-déception à la lecture du troisième tome de 1Q84 qui m’avait pourtant beaucoup plu dans les premier et deuxième volumes.
Toutefois, je n’aurais pas pu laisser de côté le titre mystérieux et l’idée de ce dernier roman, qui commence ainsi : Depuis le mois de juillet de sa deuxième année d’université jusqu’au mois de janvier de l’année suivante, Tsukuru Tazaki vécut en pensant presque exclusivement à la mort.
La raison de la profonde déprime de Tsukuru est l’abandon brutal de ses quatre amis de lycée, avec lesquels il formait un groupe inaltérable, en apparence. Tsukuru qui n’avait déjà pas trop confiance en lui, sauf en ce qui concernait son choix d’études d’architecture, s’en trouve dévasté. Il lui faudra des années, et la rencontre avec Sara, une jeune femme énergique et compréhensive, pour essayer de comprendre et organiser des retrouvailles avec ces amis éloignés, pour essayer de comprendre et de continuer à avancer dans sa vie. Petit à petit, commencent à s’esquisser les raisons pour lesquelles ses quatre camarades, deux filles et deux garçons, ont rompu tout lien avec lui.
Plus réaliste que Kafka sur le rivage ou 1Q84, à part quelques scènes oniriques, ce roman très réussi accompagne jusqu’en Finlande un personnage attachant avec ses blessures et son mal-être permanent. Les personnages secondaires ne manquent pas de chair, la quête du jeune homme ne laisse à aucun moment le lecteur sur le côté, l’auteur n’en fait pas trop pour susciter l’émotion, il décortique avec pudeur des relations amicales compliquées.
Un grand sourire pour avoir renoué avec Haruki Murakami, que je peux continuer à suivre.

Extraits : Il y avait là une sensation d’harmonie : chacun avait besoin du groupe – et le groupe avait besoin de chacun de ses membres.C’était comme une sorte de fusion chimique heureuse, obtenue par hasard. On aurait eu beau aligner les mêmes ingrédients et procéder à une préparation des plus méticuleuse, on ne serait jamais parvenu à reproduire les mêmes effets.

La souffrance d’avoir été rejeté brutalement par ses quatre amis les plus proches était toujours là, inchangée, en lui. Simplement, à présent, elle était semblable à un lac dont la marée monte et reflue. A certains moments, elle déferlait jusqu’à ses pieds, à d’autres, elle se retirait très loin. Au point de devenir invisible.

L’auteur : Né à Kyoto en 1949, Haruki Murakami a étudié la tragédie grecque, puis dirigé un club de jazz, avant d’enseigner dans diverses universités aux États-Unis. De retour au Japon, il écrit Écoute le chant du vent qui lui vaut un important prix japonais. De nombreux succès suivront dont Kafka sur le rivage, La Ballade de l’impossible, Saules aveugles, femme endormie et bien d’autres. Les trois tomes de 1Q84 se sont vendus au Japon à plus de trois millions d’exemplaires.
384 pages
Éditions Belfond (septembre 2014)
Traduction :
Hélène Morita
Paru en poche

Les anciens sont de sortie chez Stephie.
ancienssortis

Publié dans littérature Europe de l'Ouest, rentrée littéraire 2014

Robert Seethaler, Le tabac Tresniek

tabactresniekL’auteur est né à Vienne, en Autriche, en 1966. Robert Seethaler est écrivain, acteur et scénariste. Il vit à Berlin. Le Tabac Tresniek est son quatrième roman, il a remporté un grand succès dans les pays germanophones. Un autre roman intitulé Une vie entière, paraît à la rentrée chez le même éditeur.
249 pages
Éditeur : Sabine Wespieser (octobre 2014)
Traduction : Elisabeth Landes
Titre original : Der Trafikant

Avez-vous envie de musarder dans la ville de Vienne en 1937 ? Saviez-vous que Sigmund Freud était encore vivant à cette époque ? Imaginez-vous comment l’Anschluss a été vécu par les petites gens, par exemple le jeune commis d’un buraliste ?
Le jeune Franz Huchel est expédié de la campagne par une mère aimante, mais brusquement démunie, pour travailler dans un bureau de tabac, à Vienne. Otto Tresniek l’accueille de manière un peu bourrue, mais lui apprend les rudiments du métier, et surtout, l’engage à lire la presse. Si au début, Franz n’y comprend pas grand chose, il va finir par s’intéresser à l’actualité, quoiqu’à son âge, l’intérêt pour les filles va croissant aussi. C’est à l’un des clients, le « docteur des fous » dont la réputation avait atteint le village natal de Franz, qu’il va s’adresser pour essayer de résoudre ses problèmes de cœur.
Ce court roman est à classer au rayon des lectures délicieuses, l’auteur réussissant à évoquer des événements dramatiques au travers du regard innocent de Franz, avec toujours un brin d’humour, et une délicatesse rare. La ville de Vienne est plus qu’une toile de fond, presque un personnage, on imagine le Prater, la grande roue, les rues et les bâtiments, s’assombrissant au fur et à mesure de l’emprise nazie sur l’Autriche.
L’évolution de ce jeune gars, le tour que vont prendre les choses, la part du Dr Freud dans l’histoire, je vous conseille de les découvrir par vous-même, et vous laisse avec quelques extraits, qui sauront, je l’espère vous donner envie de découvrir ce petit bijou !

Extraits : (le départ du village) L’avenir se profilait maintenant dans son esprit comme un lointain rivage aux contours imprécis émergeant de la brume matinale : encore un peu flou, mais riche de beauté et de promesses. Tout était soudain d’une délicieuse légèreté. Comme si, avec la silhouette de sa mère se brouillant au loin sur le quai de Timelkam, il avait laissé une bonne partie du poids de son corps.

 

(Franz et Sigmund) En outre, l’énorme différence d’âge entre eux instaurait d’emblée la juste distance, celle qui, avec la plupart de ses semblables, lui permettait seule, en fin de compte, de supporter une relative proximité. Franz était tout jeune, le monde du professeur, en revanche, vieillissait de jour en jour. Même sa fille dont il brossait encore les dents de lait assis sur le rebord de la baignoire pas plus tard qu’avant-hier, lui semblait-il, avait maintenant dépassé la quarantaine !


(dialogue avec le psychanalyste) « Je me demande quelle importance peuvent avoir mes petits soucis idiots à côté de tous ces événements, dans ce monde qui est devenu fou. »
« A cet égard, je peux te tranquilliser. D’abord, les soucis qu’on se fait à cause des femmes sont généralement idiots, certes, mais rarement petits. Ensuite, on peut inverser les termes de la question : quelle est la légitimité de ce qui se passe dans ce monde devenu fou, comparé à tes soucis ? »

Les avis de Dasola, Eimelle, Luocine et tout récemment, le billet enthousiaste de Marilyne.

Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, projet 50 états, rentrée hiver 2015

Kim Zupan, Les arpenteurs

arpenteursL’auteur : Natif du Montana, Kim Zupan vit et enseigne la menuiserie à Missoula. Il a grandi du côté de Great Falls où se déroule son premier roman, Les arpenteurs, qu’il a mis six an à écrire. Il a exercé différents métiers comme fondeur, professionnel de rodéo, ouvrier agricole, pêcheur de saumon ou réparateur d’avions.
280 pages
Éditeur : Gallmeister (janvier 2015)
Traduction : Laura Derajinski
Titre original : The ploughmen

Attention, une série de très bonnes lectures commence aujourd’hui ! Mes bibliothèques prêtent pour six semaines et j’ai fait une razzia de nouveautés alléchantes… avec réussite, dans l’ensemble !
J’avais lu des avis très élogieux de ce premier roman américain mais je m’y suis avancée toutefois avec un peu de circonspection. Je craignais avoir affaire à plus de deux cent cinquante pages de huis clos, dans le style du film Garde à vue, dont les plus ancien(ne)s se souviendront, de tête-à-tête entre deux hommes, et de trouver cela un peu longuet.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit, en gros, mais avec une mise en situation prenante, un arrière-plan bien fourni, des personnages secondaires cohérents, et je vous annonce donc tout de suite qu’on ne s’y ennuie pas un instant.
D’un côté des barreaux, à distance prudente, il y a Valentine Millimaki, plus jeune adjoint du shérif du comté de Copper, dans le Montana, celui qui écope des gardes de nuit et autres missions peu engageantes. De l’autre côté, à moitié dans l’obscurité est assis John Gload, un homme âgé de soixante-dix-huit ans, qui attend sa condamnation pour un meurtre affreux, mais où les preuves de son inculpation sont des plus légères. Le lecteur sait très vite ce qu’il en est de la culpabilité de John Gload, le fond du roman n’est pas là, mais dans la manière dont deux hommes si différents se reconnaissent, s’apprivoisent, en viennent à une sorte d’amitié. Il faut dire que Val n’est pas un policier comme ses brutes de collègues, qu’il a eu une enfance douloureuse, qu’il est en pleine perdition conjugale… De plus, le plus jeune et l’homme âgé partagent un même goût pour la terre et l’agriculture. En quelque sorte, tous deux sont des laboureurs contrariés par la vie (d’ailleurs le titre américain est The ploughmen, Les laboureurs).
Tout le roman ne se passe pas dans les couloirs glauques de la prison, et permet de visualiser aussi bien les banlieues tristounettes de la petite ville que les canyons désolés où Valentine part à la recherche de personnes disparues. Car Kim Zupan excelle autant à décrire les rudes paysages de sa région que les sombres profondeurs des cœurs masculins. Un très beau roman que je conseille plus que volontiers !

Des citations valent mieux qu’un long discours : A l’automne de cette année-là, le garçon descendit du bus au bout de la route sèche, la haie de buissons vrombissant du crissement des sauterelles affolées qui bondissaient à son passage depuis les hautes herbes et le feuillage pâle et poussiéreux des oliviers de Bohême, se heurtaient à son pantalon et se précipitaient contre les pans de sa chemise.

Dans n’importe quelle profession, quelle qu’elle soit,  il y a les bons et les moins bons. Pas forcément les bons ou les mauvais, juste les bons et ceux qui sont juste un peu en dessous.

Peut-être avait-elle scruté d’un air interdit les étoiles naissantes, leur lueur laiteuse en superposition sur l’ordre implacable au-dessus de sa tête baignant la carte qui semblait contenir sa vie dans ses lignes et ses courbes obtuses. Peut-être que si elle s’allongeait avec ce nouvel angle de vue verrait-elle apparaître l’étoile Polaire, ou un autre lointain soleil qui la repositionnerait dans cet univers paradoxal. Rien qu’instant, quelques courtes minutes…

 

Depuis les hauteurs de la colline, les préfabriqués et les mobile homes doubles avaient des allures de boîtes à chaussures ou de cubes d’enfants déposés au hasard près d’un ruisseau en papier mâché.

Lu aussi par Athalie, Clara, Jostein, Keisha et Philisine Cave.

USA Map Only50 romans, 50 états : nous sommes dans le Montana, état qui regorge d’écrivains et de bons, de grands romans !
(un clic pour agrandir et voir la carte)

Publié dans littérature Amérique du Nord

Julia Glass, Jours de juin

joursdejuinL’auteur : Julia Glass est l’auteur de quatre romans, Jours de juin, Refaire le monde, Louisa et Clem et Les Joies éphémères de Percy Darling, qui ont tous été des best-sellers du New York Times. Elle s’est vu décerner plusieurs prix pour ses romans et ses nouvelles, dont le prestigieux prix du National Book Award pour Jours de juin. Elle vit avec sa famille dans le Massachusetts.
655 pages
Éditeur : Points (2008)
Première parution en 2002.
Traduction : Anne Damour
Titre original : Three junes

J’ai choisi Jours de juin parmi les romans de Julia Glass un peu au hasard, parce que je voulais découvrir cette plume dont j’avais souvent entendu parler. Ceci est son premier roman ? J’en suis fort étonnée, parce que ce bon gros pavé brassant plein de thèmes contemporains de société est vraiment très maîtrisé. J’ai trouvé parfaite la structure en trois parties inégales, la seconde qui est aussi la plus longue (et la seule écrite à la première personne) est celle qui tourne autour de Fenno, le membre le plus séduisant de la famille McLeod.
Parlons un peu de cette famille : Paul, le père, vient de perdre sa femme et part en voyage organisé dans les îles grecques. Malgré son récent malheur, la tonalité n’est pas trop mélancolique, et ses compagnons de voyage offrent des portraits qu’on imagine croqués à partir de rencontres réelles, tant ils respirent l’authenticité ! C’est le premier de ces trois mois de juin, celui où Paul rêve de changer peut-être de vie…
Six ans plus tard, son fils Fenno rentre en Ecosse alors qu’il n’y est pas revenu depuis de longues années. C’est l’occasion de comprendre mieux les liens tissés dans la famille, entre les trois frères, rien de dramatique ni d’irrémédiable, des éloignements comme dans toutes les familles… La vie bien réglée de Fenno, libraire à Greenwich Village, prend un tournant, voire même plusieurs tournants très importants, juste à ce moment-là
La troisième partie, le troisième mois de juin, centré sur Fern, une femme peintre, permettra de faire le point quelques années plus tard.
C’est un régal de lire sous la plume de Julia Glass les relations familiales, ou celles des différents couples du roman, tant elle réussit à pointer les comportements, à analyser les situations, sans jamais perdre de son empathie pour chacun. La mémoire familiale, la façon dont chacun voit et imagine les autres un peu perdus de vue, la paternité et la maternité, sont au cœur de ce roman.
Julia Glass, un nom à noter et à retenir, je crois que ses autres livres méritent d’être lus aussi, et qu’on retrouve même dans l’un d’entre eux des personnages de ce Jours de juin : je m’en réjouis d’avance !

Extrait : Le temps joue comme un accordéon, il se resserre et se déploie de mille manières mélodieuses. Les mois passent comme l’éclair, dans une suite accélérée d’accords, ouverts-fermés, unis-séparés ; puis vient une seule semaine mélancolique, qui est peut-être le pivot de l’année, une longue note soutenue. Le jour de mon retour est resté gravé dans ma mémoire comme une fugue, avec un ton parfaitement clair, mais des mois qui suivirent, l’automne et l’hiver qui précédèrent la mort de ma mère, ne me restent que quelques bribes d’une musique légère.

Un autre extrait où je me suis reconnue :
Lorsque Fenno avait traversé l’Atlantique -une situation sans rapport avec la pension, où d’autres gens veillaient sur lui, ou avec l’Université, où des études absorbantes étaient censées le préserver du danger-, Paul calculait un décalage de six ou sept heures quand il allait se coucher le soir, et il se demandait où se trouvait Fenno en cette fin d’après-midi à l’étranger. Etait-il, en cette heure précise, à la bibliothèque (un endroit recommandable, sûr) ou dans la rue, en train de faire des courses pour le dîner ou de choisir une chemise pour plaire à un amant ? Et si Paul se réveillait au beau milieu de la nuit, ce qu’il détestait par-dessus tout, c’était d’imaginer Fenno ailleurs que bêtement au lit, comme son père.

Les avis tentateurs d’Aifelle, Cathulu, Keisha, L’or des chambres

C’est un pavé de l’été qui fait plouf chez Brize !

pavc3a9-2015-moyen-mle-300

Publié dans littérature îles britanniques, rentrée hiver 2015

Hugo Hamilton, Un voyage à Berlin

unvoyageaberlinL’auteur : Hugo Hamilton est né à Dublin en 1953, d’une mère allemande et d’un père irlandais. Il est journaliste, écrit des nouvelles et des romans. La parution de Sang impur (prix Fémina étranger, 2004) lui vaut d’être reconnu en Irlande comme un auteur de premier plan. Sont parus en France, aux éditions Phébus, puis en poche : Le Marin de Dublin, Berlin sous la Baltique, Déjanté, Triste flic, Comme personne.
272 pages
Éditeur : Phébus (février 2015)
Traduction : Bruno Boudard
Titre original : Every single minute

Un auteur irlandais que je n’ai pas encore lu, une jolie couverture, une allusion à Nuala O’Faolain, voilà de quoi me faire faire des infidélités à mes penchants littéraires du moment !
Bien plus qu’une allusion, le livre raconte, sous l’appellation de roman toutefois, le voyage à Berlin d’un narrateur qui ressemble fort à Hugo Hamilton, avec Una, une amie très proche qui a tout de Nuala. Malade, elle et son entourage savent qu’il ne lui reste que quelques mois à vivre, et elle souhaite visiter Berlin avec Liam qui connaît très bien la ville. Ils s’installent dans un de ces hôtels au charme un peu désuet, louent les services de Manfred, un chauffeur qui va leur devenir indispensable, réservent des places pour le Don Carlos de Verdi. Mais surtout, au travers de leurs confidences, ils réaffirment à l’heure de la fin, l’importance de leur amitié.
Hugo Hamilton a vraiment le sens de la formule, de la phrase qui en quelques mots, sans lieu commun, paraît pourtant décrire de manière concise un trait de personnalité de Una. Ainsi, il se souvient qu’« elle n’avait pas peur d’aborder le sujet de la mort » qu’« elle estimait que New York était un endroit merveilleux où être seul ».
Il constate également que « chaque écrivain possède sa rage familiale sinon il ne serait pas écrivain », « sa propre petite ligne de colère, de culpabilité, d’aigreur, de jalousie, d’échec et de désir désespéré d’être aimé plus que tout autre être au monde »
Il rappelle qu’« elle adorait les erreurs. Elle adorait les gens qui ne cherchaient pas à dissimuler leurs erreurs. Elle adorait tout ce que les gens faisaient et disaient par accident. » et aussi, à propos de son écriture, « elle n’était pas douée pour inventer de toutes pièces un univers. Elle préférait la réalité. Elle préférait être elle-même au cœur de cette réalité. C’est ainsi qu’elle écrivait ses livres, en consignant une liste de situations vécues de première main. »
Ce portrait est celui d’une femme écrivain exceptionnelle, c’est un
superbe et émouvant hommage à sa fantaisie, à ses doutes et ses errances. J’ai vraiment aimé la découvrir plus encore que dans ses récits déjà très autobiographiques, et j’ai noté des quantités d’extraits ! Je me souviendrai d’elle par le détail, sans doute véridique, de son peu de goût pour les sacs à main : elle transportait dans Berlin papiers, porte-monnaie, crème pour les mains, clefs ou médicaments dans un grand sac de plastique à fermeture à glissière, entièrement transparent…

Un autre extrait : Elle avait une façon très maternelle de s’immiscer dans votre vie et de vous asséner des commentaires détaillés sur tout, de vous dire si ce que vous faisiez était bien ou mal, alors même que vous étiez en train de le faire. Telle une mère, elle vous mettait sur la sellette, vous tenant le bras tout en scrutant ce que vous aviez à l’intérieur de la tête pour ensuite révéler à voix haute toutes vos pensées. Elle était capable de deviner ce à quoi vous pensiez. Pas étonnant que tout le monde la prît pour ma mère. Elle se comportait comme une mère avec chacun. Indifféremment. Même avec Manfred, le chauffeur, à qui elle tint le bras alors qu’il l’aidait à monter dans l’auto jusqu’à ce qu’il lui révélât qu’il était à moitié turc par sa mère, qu’il était marié et avait trois enfants de moins de dix ans.

Le billet de Maeve qui m’a donné envie de le lire !

Publié dans littérature Europe de l'Ouest, premier roman

Stefanie de Velasco, Lait de tigre

laitdetigreL’auteur : Née en 1978, Stefanie de Velasco a fait des études d’ethnologie et de sciences politiques dans les universités de Bonn, Berlin et Varsovie. Après une courte carrière d’actrice, elle se consacre à l’écriture et obtient le prix Prenzlauer Berg sur la simple présentation des premiers chapitres de ce qui deviendra son premier roman. Lait de tigre a été salué comme une révélation littéraire et sera traduit en six langues. Stefanie de Velasco vit à Berlin. 336 pages
Éditeur :
Belfond (mars 2015)
Traduction : Mathilde Julia Sobottke
Titre original : Tigermilch

Un quartier déshérité de Berlin, de nos jours. Deux gamines de quatorze ans, Nini et Jameelah, en manque de repères et de cadre familial, font les quatre cents coups, fauchent dans les magasins, s’attifent pour aguicher des hommes plus âgés, boivent des quantités de « Lait de tigre », mélange alcoolisé redoutable…
Attirée par ce roman, que j’imaginais ressembler au premier roman de Silvia Avallone, D’acier, j’ai eu du mal à me couler dans son écriture, à m’intéresser vraiment aux protagonistes. A part les deux filles qui sont au centre du texte, j’avais des difficultés à identifier les individus, et à connaître leurs liens, liens peut-être assez flous, comme peuvent l’être des relations adolescentes.
Le portrait de cette jeunesse désœuvrée des banlieues les plus abandonnées est intéressant, et les personnages des deux filles ne manquent pourtant pas de relief. On imagine sans peine les paysages de parkings, de passages souterrains et de terrains vagues, où ce qui apparaît de plus clinquant est le centre commercial. Les familles viennent de tous horizons, serbes, irakiens, hongrois ou allemands, et sous un certain esprit de mixité sociale impulsé par les plus jeunes ou les mères de famille, les vieux ressentiments grondent.
Même si Nini est particulièrement touchante, je suis surtout restée hermétique au style, aux détails racontés par la jeune narratrice, aux marques de produits sans doute typiquement allemands parsemés ici et là, et surtout aux dialogues interminables sans lesquels j’aurais pu m’intéresser à l’histoire d’amitié qui unit ces deux filles, à l’événement dramatique qui va mettre cette amitié à mal… Quelques passages surnagent, mais ce genre d’écriture ne réussit pas à m’accrocher, même s’il laisse présager une auteure pleine de potentiel.

Extrait : A vrai dire, maman est toujours allongée sur le canapé. En général, elle a les yeux fermés, mais quand je rentre à la maison, il lui arrive de les ouvrir et de demander : « Où étais-tu ? » Lorsqu’elle ouvre les yeux, elle a toujours l’air terriblement fatiguée, comme si elle avait fait un très long voyage et atterri par hasard sur le canapé, chez nous, dans le salon. Au fond, je crois qu’elle n’attend pas vraiment de réponse ; Moi, au contraire, j’aimerais bien savoir où elle était, où elle part toujours en voyage derrière ses yeux fermés, pendant toutes ces heures qu’elle passe allongée seule sur le canapé. Le canapé de maman est une île sur laquelle elle vit. Et cette île a beau se trouver au milieu de notre salon, un épais brouillard l’enveloppe. On ne peut pas accoster l’île de maman.

Miss Alfie est déçue, Sev plus emballée.

tous les livres sur Babelio.com
Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2013

Olivier Bleys, Concerto pour la main morte

concerto-main-morteL’auteur : Olivier Bleys est l’auteur de plusieurs essais, récits de voyages, bandes dessinées et romans comme Pastel (Prix François Mauriac de l’Académie française) ou Le Maitre de café (Grand prix SGDL du roman).
240 pages
Editeur : Albin Michel (août 2013)

Lu il y a déjà quelques semaines, j’ai tout de même envie de vous dire deux mots de cet auteur découvert avec ce roman. L’histoire, ce qui a tout pour me plaire, se passe au plus profond de la Sibérie, dans un petit village, à peine quelques bâtisses de bois au bord de l’Ienisseï… Rien que les noms des fleuves de là-bas, ça emporte déjà comme une musique, Ob, Léna, Ienisseï… Et justement, c’est un musicien qui débarque le jour du passage de l’avant-dernier bateau avant l’arrêt hivernal. Ce bateau que Vladimir Golovkine rêvait de prendre, mais d’où il s’est fait rejeter avec sa valise emplie de bric à brac. Ce sera l’occasion pour Vladimir d’essayer de récolter quelque argent. Car le nouvel arrivant, un français, cherche un endroit où loger avec son piano. Pour quelle raison a-t-il choisi ce village loin de tout pour répéter le concerto n°2 de Rachmaninov ?
Le point fort de ce roman est son écriture ! Parfaite autant pour évoquer la taïga que pour retranscrire des dialogues quelque peu inspirés par une grande consommation de vodka ! Un léger essoufflement apparaît lorsque le pianiste se trouve installé à Mourava et qu’il commence une période de travail sur son instrument. Mais apparaît alors un troisième personnage qui va relancer l’intérêt en tentant de venir à bout de la résistance de Colin à jouer Rachmaninov. La fin de ce conte, qui balance tout du long entre réalisme et fantaisie, est très réussie. Un joli moment de lecture !

Extrait : Ce piano droit avait l’ampleur d’un piano de concert ! Il considéra un instant cette singularité et présuma que la cabane, tout en bois, faisait office de caisse de résonance. Il s’interrogea même si a forêt alentour, qui serrait le village de très près, ces millions d’arbres dont les plus avancés se reliaient aux maisons par la pointe de leurs racines ou de leurs branches – si la forêt, donc, ne vibrait pas à l’unisson. Il aurai fallu s’en assurer en collant l’oreille au tronc des sapins, mais qui jouerait pour lui ?

Repéré chez Anne, Hélène, Jérôme, Noukette, Philisine et Yv.

ancienssortis

Les anciens sont de sortie chez Stephie.

Publié dans cinéma

Ciné (10) Respire

respire1Film français de Mélanie Laurent avec Lou de Lââge, Joséphine Japy, Isabelle Carré, Claire Keim
Sorti le 12 novembre 2014
Durée : 1h32mn
Présenté à Cannes dans le cadre de la Semaine de la critique 2014
D’après le roman « Respire » de Anne-Sophie Brasme

 

Sans avoir lu le livre dont le film est tiré, sans non plus vouloir prendre partie dans le dénigrement dont est l’objet Mélanie Laurent, il n’a pas fallu beaucoup me pousser pour aller voir ce film.
De quoi s’agit-il ? D’une histoire d’amitié vénéneuse entre deux adolescentes, lycéennes de terminale. Charlie, calme et réservée mais entourée d’une bande sympa et bienveillante, devient très vite, trop vite sans doute, amie avec une fille qui arrive dans sa classe en cours d’année. Sarah, elle, est exubérante et sûre d’elle, parle volontiers de sa mère qui travaille dans l’humanitaire en Afrique, se fait tout de suite une place importante dans la vie de Charlie. Même la mère de Charlie, perturbée par un mari inconstant, accueille volontiers cette jeune fille. Du lycée au pavillon de banlieue, de soirées en vacances communes, l’emprise de Sarah commence toutefois à être trop forte, et Sarah d’en jouer, méchamment parfois.
Ce que j’ai aimé dans ce film, c’est que la réalisatrice n’a pas cherché à en faire trop, à accumuler les scènes trop frappantes, même si on sent que le drame affleure très souvent. Si Sarah est manifestement perverse, elle est aussi à sa manière capable de calmer le jeu de temps à autre. D’autre part, il aurait été facile de faire de l’entourage de Charlie des personnes qui, tout à leurs soucis, ou à leur égoïsme adolescent, ne remarquent rien. Ce n’est pas le cas, la tante, la mère, les amis de Charlie, tentent de la mettre en garde, de l’aider, un peu maladroitement, mais elle refuse de voir et d’entendre, de toute façon…
Je n’ai pas spécialement de commentaires à faire sur la façon dont c’est filmé, c’est assez classique, sans que ce soit péjoratif, avec quelques effets plus recherchés. C’est vraiment l’histoire, le jeu des deux jeunes comédiennes, la psychologie qui l’emporte. Il est intéressant de savoir que Anne-Sophie Brasme avait dix-sept ans lorsqu’elle a écrit ce livre.
Pour moi, c’est un bon film, avec un sujet intéressant et un très bon casting !
repire2respire3  respire4

L’avis d’Antigone sur le livre.