Isabelle Pandazopoulos, La décision

decisionL’auteur : Isabelle Pandazopoulos est née en 1968 d’un père grec et d’une mère allemande. Professeur de Lettres, elle a toujours enseigné dans des zones dites difficiles. Coordinatrice d’un atelier relais, elle a fait écrire et réaliser une quarantaine de courts métrages à des adolescents à la dérive. Elle prend désormais en charge des élèves handicapés par des troubles psychiques. Elle écrit aussi des scenarii pour le cinéma et la télévision.
246 pages
Editeur : Gallimard (Scripto / 2013)

Format resserré, et sujet choc : s’il était besoin de démontrer que la littérature jeunesse comporte des pépites qui mériteraient d’être lues par tous les adultes, en voici encore la démonstration. On connaît le déni de grossesse par quelques affaires judiciaires retentissantes, beaucoup moins lorsqu’il touche une adolescente.
Louise, brillante et très entourée élève de Terminale, quitte un matin le cours de maths pour un léger malaise. Son camarade Samuel qui l’accompagne aux toilettes, panique au bout d’un moment, et prévient le proviseur. Celui-ci découvre Louise avec un nouveau-né sur le ventre… Personne, et surtout pas Louise, n’était au courant de cette grossesse.
Raconté par des voix multiples, Samuel, Louise, les parents de Louise, l’obstétricien, la psychologue, des camarades, ce roman coup de poing revient sur l’origine de cette grossesse, mais aussi et surtout, sur l’avenir de Louise, et comment elle va gérer cette maternité aussi nouvelle qu’inattendue.
Je n’ai qu’un grand bravo à adresser à Isabelle Pandazopoulos pour ce roman. Il se lit d’une traite, sans oser respirer, et pourtant rien n’est tire-larmes, ni exagéré. L’écriture colle parfaitement aux différents narrateurs. J’ai une petite faiblesse pour Samuel, camarade un peu plus jeune que Louise, qui ne veut pas la laisser tomber, même lorsqu’elle ne répond pas à ses messages, et qui veut comprendre comment et à cause de qui Louise, qui ne se souvient de rien, s’est retrouvée enceinte. Les parents sont aussi très touchants dans leur désarroi, et leur volonté de protéger le petit frère de Louise. Un très beau roman, à découvrir !

Extrait : Elle a tourné la tête de l’autre côté, lèvres serrées, bouche close, à nouveau résolument lointaine, ça la menaçait trop, l’idée la rendait folle, je le sentais, j’ai repensé au verre qu’elle avait jeté contre le mur, c’était pareil à l’intérieur, elle aussi éclatée, éparpillée en milliers de petits morceaux acérés et tranchants, obligée de refuser l’évidence, elle ne pouvait accepter ça, il s’agissait de sa propre survie.

Lu aussi par Argali, Bouma, Hérisson et Noukette et gagné grâce à un concours organisé par Bouma que je remercie !

Ciné (10) Respire

respire1Film français de Mélanie Laurent avec Lou de Lââge, Joséphine Japy, Isabelle Carré, Claire Keim
Sorti le 12 novembre 2014
Durée : 1h32mn
Présenté à Cannes dans le cadre de la Semaine de la critique 2014
D’après le roman « Respire » de Anne-Sophie Brasme

 

Sans avoir lu le livre dont le film est tiré, sans non plus vouloir prendre partie dans le dénigrement dont est l’objet Mélanie Laurent, il n’a pas fallu beaucoup me pousser pour aller voir ce film.
De quoi s’agit-il ? D’une histoire d’amitié vénéneuse entre deux adolescentes, lycéennes de terminale. Charlie, calme et réservée mais entourée d’une bande sympa et bienveillante, devient très vite, trop vite sans doute, amie avec une fille qui arrive dans sa classe en cours d’année. Sarah, elle, est exubérante et sûre d’elle, parle volontiers de sa mère qui travaille dans l’humanitaire en Afrique, se fait tout de suite une place importante dans la vie de Charlie. Même la mère de Charlie, perturbée par un mari inconstant, accueille volontiers cette jeune fille. Du lycée au pavillon de banlieue, de soirées en vacances communes, l’emprise de Sarah commence toutefois à être trop forte, et Sarah d’en jouer, méchamment parfois.
Ce que j’ai aimé dans ce film, c’est que la réalisatrice n’a pas cherché à en faire trop, à accumuler les scènes trop frappantes, même si on sent que le drame affleure très souvent. Si Sarah est manifestement perverse, elle est aussi à sa manière capable de calmer le jeu de temps à autre. D’autre part, il aurait été facile de faire de l’entourage de Charlie des personnes qui, tout à leurs soucis, ou à leur égoïsme adolescent, ne remarquent rien. Ce n’est pas le cas, la tante, la mère, les amis de Charlie, tentent de la mettre en garde, de l’aider, un peu maladroitement, mais elle refuse de voir et d’entendre, de toute façon…
Je n’ai pas spécialement de commentaires à faire sur la façon dont c’est filmé, c’est assez classique, sans que ce soit péjoratif, avec quelques effets plus recherchés. C’est vraiment l’histoire, le jeu des deux jeunes comédiennes, la psychologie qui l’emporte. Il est intéressant de savoir que Anne-Sophie Brasme avait dix-sept ans lorsqu’elle a écrit ce livre.
Pour moi, c’est un bon film, avec un sujet intéressant et un très bon casting !
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L’avis d’Antigone sur le livre.

 

Joyce Maynard, Une adolescence américaine

adolescenceamericaineL’auteur : Née en 1953 à Durham dans le New Hampshire, elle s’est fait connaître par sa liaison avec J.D. Salinger, alors qu’elle avait dix-neuf ans, liaison qu’elle raconte dans Et devant moi, le monde. Elle a collaboré avec de nombreux journaux, magazines et radios, et est l’auteure de plusieurs romans, parmi lesquels Long week-end, Les Filles de l’ouragan, Baby Love, L’homme de la montagne. Mère de trois enfants, elle partage son temps entre la Californie et le Guatemala. 
233 pages
Editeur : Philippe Rey (2013)
Première édition : 1973
Traduction : Simone Arous
Titre original : Looking back A chronicle of growing up old in the Sixties

Une adolescence parmi d’autres dans les années 70 pour une jeune fille plutôt originale, même si elle aurait aimé se conformer davantage au modèle dominant… Je remarque que dans tous ses romans ou textes non fictionnels, on retrouve toujours des adolescents chez Joyce Maynard, un garçon dans Long week-end, des filles devenues mères dans Baby love, deux jeunes femmes dans Les filles de l’ouragan, deux sœurs adolescentes aussi dans L’homme de la montagne. Ces jeunes gens qui habitent dans de petites villes américaines ont sans doute quelque chose de leur créatrice.
Concernant Une adolescence américaine, la jeunesse de l’auteure est bien palpable dans ces textes, et si on se retrouve bien dans certains souvenirs, cela marche un peu moins bien avec d’autres… même si on se souvient toutes d’avoir été snobée par une grande blonde, au rire en cascade comme ses boucles de cheveux, l’une des plus populaires bien sûr, si on reconnaît aussi les petits mots qui passaient entre les rangées de tables au collège, si on connaît (chez les autres uniquement) l’obsession du look parfait, d’autres aspects sont plus américains, comme les clubs scolaires ou les bals de promotion. Le petit défaut de ces chroniques, et leur charme aussi, est d’avoir été écrites à peine quelques années après l’adolescence de l’auteur, entre dix-huit et dix-neuf ans, mais ce manque de recul est plutôt rafraîchissant. Si certains chapitres sont marqués du sceau de leur époque, la guerre du Vietnam, la mort de Kennedy, les Beatles, d’autres sont plus intemporels, malheureusement, les comportements adolescents qui se reproduisent de générations en générations n’étant pas toujours les plus faciles à vivre.
Ce n’est sans doute pas le livre avec lequel commencer pour découvrir Joyce Maynard, quoique le plus logique puisque ce sont ses premiers écrits, qui dénotent déjà d’une jolie plume pour son âge. J’avoue toutefois que ce que j’ai trouvé plus d’intérêt à la préface écrite en 2012 par l’auteur, qu’à ces chroniques sympathiques mais pas transcendantes.

Extrait de la préface : Certaines choses m’effrayaient – des choses qui paraissaient faciles et sans danger à d’autres filles de mon âge –, comme téléphoner à un garçon à propos d’un devoir de classe, grimper dans un télésiège, ou encore me promener dans le réfectoire de Yale pour y trouver un endroit où poser mon plateau. En revanche, l’idée de monter dans la voiture d’un étranger (souvent un homme) et de filer seule avec lui sur l’autoroute ne m’inquiétait pas le moins du monde.
C’est cette même mixture bizarre de crainte et d’assurance, de sophistication et de naïveté, qui, sans doute, expliquent ma capacité à me présenter au New York Times comme un écrivain assez digne de considération pour être chargé d’un reportage – et qui, plus tard, me permit d’écrire au sujet d’un phénomène que j’appelais « l’embarras de la virginité »-, tout en demeurant incapable d’entrer dans un drugstore et d’acheter une boîte de tampons, ou de m’adresser à un garçon en le regardant droit dans les yeux.

N’oubliez pas, si vous passez par là, Joyce Maynard sera au Festival America du 11 au 14 septembre, et pour les lyonnais, à la librairie du Tramway le 20 septembre.

Les avis d’Antigone, Clara, Sylire et Val. Des liens vers d’autres lectures de Joyce Maynard sur le blog de Sylire.

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Jean-Claude Mourlevat, Terrienne

terrienneL’auteur : Jean-Claude Mourlevat est né en 1952 en Auvergne, de parents agriculteurs, dans une famille de six enfants.
Il fait des études à Strasbourg, Toulouse, Bonn et Paris et enseigne l’allemand avant de devenir comédien de théâtre. Depuis 1997, il écrit pour la jeunesse, tout d’abord des contes, puis un premier roman, La Balafre, puis d’autres lui succèdent : Le chagrin du roi mort, Silhouette, Le combat d’hiver
Jean-Claude Mourlevat vit avec sa famille près de Saint-Étienne.
386 pages
Editeur : Gallimard Jeunesse (2011)

Voilà encore un livre que je n’aurais pas lu sans les blogs : je ne lis pas beaucoup de littérature jeunesse, même si je n’ai rien à son encontre, mais une dystopie, oui, cela a été le mot déclencheur, bien sûr, et à l’occasion d’une rubrique Conseils de lecture sur les dystopies, je n’ai pas manqué de le noter… mais je ne pensais pas que je m’y plairais autant !
Un homme âgé conduit sur une route, dans la Loire. Il prend en stop une toute jeune fille, bavarde avec elle, la laisse un peu plus loin. Il est étonné de la route qu’elle prend, avec un panneau qu’il n’a jamais remarqué, un nom de village inconnu : Campagne, 3,5 km.
Anne est cette jeune fille de dix-sept, à la recherche de sa sœur disparue au lendemain de son mariage. Anne, avec l’intuition de son âge, avait bien trouvé le marié trop lisse, trop parfait, mais elle ne se doutait pas de ce qu’elle trouverait en répondant à un appel de sa sœur : un monde parallèle, aseptisé, figé, surveillé, un monde qui vit sans respirer…
L’auteur mène cette histoire sans temps mort, avec virtuosité, sans tomber dans les écueils qu’on aurait pu craindre, notamment la première histoire d’amour. Non, rien n’est à enlever, ni à rajouter d’ailleurs à ce roman d’aventure qui est aussi une ode à l’humanité, et qui rejoint, à mon sens, les meilleurs livres du genre.

Extrait : C’est tout le contraire d’une promenade d’agrément. On se lasse vite des avenues trop larges et sans trottoirs, de leur parfaite propreté, des bâtiments aux façades laiteuses. On en a vite assez de croiser des créatures interchangeables et indifférentes. On voudrait voir des vrais gens, je veux dire des enfants qui courent et des vieux qui n’avancent pas ! Des ados trop bruyants, des messieurs trop gros, des mamans encombrées de bébés ! Des gens venus de tous les pays avec la couleur de peau qui va avec ! On a envie de voir des chiens, des chats, des oiseaux, des arbres ! On a envie qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il y ait du vent ! Mais il n’y a rien de tout ça : juste le calme, l’espace vide autour de nous et l’incommensurable ennui.

Déjà lu par Cachou, Liliba, Sandrine (Pages de lecture), Sandrine (Mes imaginaires), Theoma

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Jillian Tamaki, Mariko Tamaki, Cet été-là

 

cet_été_là_couvLes auteurs : Mariko Tamaki est une romancière et musicienne canadienne. Outre Skim, roman graphique qu’elle avait co-écrit avec Jillian Tamaki, elle a aussi publié des essais et des oeuvres de fiction.
Jillian Tamaki est une illustratrice et dessinatrice canadienne installée dans le quartier de Brooklyn, à New York. Elle est l’auteur de deux livres dont Skim, avec Mariko Tamaki, et de la bande dessinée SuperMutant Magic Academy diffusée en ligne.
316 pages
Editeur : Rue de Sèvres (mai 2014)
Titre original : This one summer
Traduction : Fanny Soubiran

Je me souviens de fort peu de choses de l’été de mes treize ans, et il ne ressemblait sans doute pas dans le détail à celui de Rose, et pourtant… il y a quelque chose d’universel dans l’histoire de ces deux presque jeunes filles, treize ans pour Rose et un peu moins pour Windy.
Elles se retrouvent chaque année à Awago Beach « C’est cet endroit où l’on va chaque été, mes parents et moi. Depuis…peut-être… toujours. » Ce qui m’a plu le plus dans cette bande dessinée, ce sont le dessin et la mise en page, les variations entre cases de dimensions modestes et dessins en pleine page, entre vues d’ensemble et gros plans sur un détail. Le tout en noir et blanc, sauf le camaïeu de la couverture, bleu légèrement violet crépusculaire… Mon seul regret est que l’édition française n’ait pas gardé ce bleu violet pour l’intérieur du livre… Question de coût, sans doute.
Certaines pages m’ont vraiment épatée par leur pouvoir d’évocation. Les deux filles sont entre deux âges, entre jeux d’enfants et début d’adolescence. Rose se prend d’intérêt pour le jeune qui leur loue des cassettes vidéo, tandis que Windy les régale de films d’horreur. Mais surtout Rose tente d’éviter de trop ressentir le conflit qui mine ses parents, elle met toute sa force d’ado à essayer de ne pas comprendre… L’histoire est traitée de manière subtile, et surtout pleine de véracité, elle évoque tout aussi bien un lieu, qu’une période de l’année, qu’un âge de la vie, c’est une belle réussite !

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Lu aussi par Anne, Antigone, Leiloona, Noukette, Théoma

 

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Joyce Maynard, After her

afterherL’auteur : Joyce Maynard est née à Durham, dans le New Hampshire, en 1953. Connue pour avoir fréquenté, à l’âge de dix-huit ans, le mystérieux et mythique J. D. Salinger, Joyce Maynard est également écrivain. En France, on a pu lire les romans Prête à tout, Long week-end, Les filles de l’ouragan et Baby Love, et les essais Et devant moi, le monde et Une adolescence américaine. Joyce Maynard vit désormais entre la Californie et le Guatemala.
320 pages
Editeur : William Morrow (2013)
A paraître en août 2014 aux éditions Philippe Rey sous le titre L’homme de la montagne.

Je ne résiste pas au plaisir de vous présenter en avant-première un roman de la rentrée littéraire !
En 1979, au nord de San Francisco, l’affaire de l’Etrangleur du Crépuscule, the Sun
set killer, secoue la population. Deux adolescentes en particulier sont au centre de l’agitation qui en découle puisque les faits se déroulent dans la montagne qui domine leur lotissement, et surtout parce que leur père est l’enquêteur principal sur cette affaire. Enquêteur qui sera remis en question au fur et à mesure que les morts de jeunes femmes se succèdent, sans que le police ne semble avoir aucune piste.
Joyce Maynard dessine d’abord deux solides portraits d’adolescentes, avec leurs différences et surtout leurs ressemblances dues au contexte familial bien particulier qui est le leur : une mère présente mais si peu, dans son monde à elle, et dans ses livres, et un père dont elle est séparée et qui travaille énormément. Rachel, l’aînée, est aussi la narratrice, c’est elle qui imagine des jeux dans la montagne ou au dépends de leurs voisins, jeux qui peuvent parfois être dangereux. Patty, sa cadette de deux ans, est plus introvertie, et sortira un peu de sa coquille grâce à sa passion pour le basket.
Commencé avec beaucoup d’empathie pour les personnages, et d’intérêt pour l’histoire, j’ai été un peu gênée par quelques facilités au milieu du roman. Je n’ai pas adhéré du tout, en particulier, aux visions de Rachel sur des évènements passés ou futurs… Ce qui, dans un roman policier, me paraîtrait carrément superflu, passe quand même mieux dans le genre de roman que nous avons là, plutôt ambitieux. Amené par une prolepse, le texte contient aussi un roman dans le roman, lorgne du côté du roman d’initiation, du thriller et du roman noir, sans compter une bonne dose de nostalgie de la fin des années 70… cela pourrait sembler partir dans trop de directions, mais l’ensemble se tient bien, et si j’ai perçu quelques longueurs en anglais, je pense que sa version traduite se laissera dévorer.
J’attends vos avis quand il sortira à la fin de l’été !

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Un décor, entre autres, du roman, le Marin County Civic Center conçu par Frank Lloyd Wright où siège de la police locale.

L’avis de Jackie Brown.

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Valentina D’Urbano, Le bruit de tes pas

 

bruitdetespasRentrée littéraire 2013
L’auteur :
Le bruit de tes pas est le premier roman de Valentina D’Urbano, illustratrice de livres pour la jeunesse, née en 1985 dans une banlieue de Rome.
238 pages
Editeur : Philippe Rey (septembre 2013)
Traduction : Nathalie Bauer
Titre original : Il rumore dei tuoi passi

En préparant ce billet, j’ai été étonnée par la jeunesse de l’auteur. Elle décrit des événements qui se sont déroulés plus de dix ans avant sa naissance, elle entre au plus intime des vies, décrit des sensations qui pourraient lui être étrangères, comme s’il s’agissait de son vécu à elle. C’est le lot commun des auteurs de romans, mais dans ce cas, c’est assez impressionnant.
Le décor, nommé « La forteresse », un ensemble d’immeubles jamais terminés et squattés par leurs habitants, est décrit avec un réalisme qui est le mot venant immédiatement à l’esprit en parlant de ce roman. Il est dans le même registre que D’acier de Silvia Avallone, il va même encore plus loin dans la noirceur et le délitement dramatique des vies.
Beatrice a toujours vécu dans cette banlieue oubliée de tous, dans une famille très pauvre, mais qui tente de garder quelque dignité. A l’étage au-dessus vient s’installer un père alcoolique, violent, et ses trois garçons. Beatrice, au seuil de l’adolescence, va se lier avec Alfredo, au point qu’on les surnomme « les jumeaux ». Ils vont être trop vite catapultés dans les troubles de la jeunesse, les tentations de la liberté, sous toutes ses formes, même les pires… Des deux, Beatrice reste la plus forte, mais que peut-elle faire pour parvenir à son rêve de faire quelque chose de sa vie ?
Ce roman est un des plus rudes que j’ai lu récemment, et pourtant, je ne suis pas spécialement adepte de la guimauve ! Les dialogues comme les situations sont âpres, ça cogne, ça remue, on reçoit tout en pleine figure ! J’ai admiré l’écriture et la traduction qui rendent si bien l’atmosphère qu’on a l’impression de les avoir vraiment côtoyés, cette bande de jeunes romains… Des lignes d’introduction à la dernière page, grâce à une construction très maîtrisée, l’émotion court, et quelques scènes percutantes me resteront en mémoire…

Extraits : Parfois, on oublie les choses qu’on a vécues. On les laisse de côté parce qu’elles semblent infantiles, absurdes, et on les abandonne, on les refoule. Puis un événement vient les ramener à votre mémoire. Et la vision de la réalité se modifie.
C’est une sorte d’étang. Son eau est claire, inerte. Mais si l’on jette un caillou dedans, elle s’agite, se remplit de terre, se trouble.
Cette terre qui salit l’eau était là, immobile, avant qu’une main décide de la faire remonter à la surface. Mais ça ne durera pas, bientôt tout rentrera dans l’ordre.
C’est un cycle.

Alfredo ne s’apercevait jamais de rien. Il s’abandonnait aux choses sans opposer de résistance. C’était un geignard, un morveux, ce genre de mec qu’on a d’instinct envie de tabasser, ce genre de mec dont la seule présence vous insupporte. Moi, je le détestais.
Et je l’aimais plus que je ne le croyais.
Maintenant je le sais…


Les avis d’Antigone, A propos de livres, Laure, Noukette, Val, Yvon.  

Ivy Pochoda, L’autre côté des docks

delautrecotedesdocksRentrée littéraire 2013
L’auteur :
Née à Brooklyn, Ivy Pochoda grandit dans une maison pleine de livres. Elle publie son premier roman en 2009 « The Art of Disappearing ». Joueuse de squash professionnelle et journaliste free-lance, elle vit désormais à Los Angeles avec son mari.
350 pages
Editeur : Liana Levi (septembre 2013)
Traduction : Adelaïde Pralon
Titre original : Visitation street


L’autre côté des docks donne vie à un quartier de Brooklyn, celui de Red Hook, au bord de l’East River, où la vue embrasse le sud de Manhattan, Ellis Island, le pont de Verazzano. Quartier en voie d’embourgeoisement où restent encore des traces de guerres des gangs, il hésite à présenter une identité claire entre les cités, les usines désaffectées, les petits commerces, les rangées de maisons…
Un soir d’été, deux jeunes filles d’une quinzaine d’années cherchent à faire quelque chose qui les sortent des soirées ordinaires, alcool, flirt au pied des immeubles et ennui. Elles se lancent, de nuit, sur un canot gonflable sur les eaux du fleuve, pour voir autrement leur quartier. L’une des deux est retrouvée inconsciente le lendemain matin, l’autre portée disparue. Au travers d’une galerie de portraits, l’auteur dépeint les conséquences de cet événement sur chacun, du jeune homme qui a été le dernier à les voir au professeur de musique du collège, du tagueur au lourd passé, au propriétaire d’une petite épicerie.
J’ai beaucoup aimé le style, direct sans être trop rêche, rendant bien les atmosphères, les bruits, les odeurs et les couleurs. A peine quelques comparaisons un peu faciles ou redondantes m’ont-elles titillées, à peine quelques longueurs aux trois-quarts du roman, et déjà, je devais quitter avec regret ce quartier que j’ai grande envie de parcourir lors d’un futur voyage à New York. C’est une toute autre face de Brooklyn, après Paul Auster, et sans doute, encore, une auteure à suivre.

Extrait : La lune est haute et pleine. Les dernières lumières des tours sont dans leur dos. Les bruits estivaux et les conversations du parc se sont évanouis, alors elles parlent plus fort, élèvent la voix pour braver le silence. Elles agitent les bras, font de grands gestes pour repousser les ombres qui dépassent des portes défoncées et des carreaux brisés. Elles connaissent les rumeurs, mais essaient de les oublier : les meutes de chiens sauvages enragés qui se reproduisent dans la raffinerie de sucre abandonnée, les camés hagards, les SDF, les fous.
Non loin de la rive, au milieu d’un ensemble de bâtiments désaffectés envahi de mauvaises herbes et de déchets, un bateau de pêche délabré est amarré aux décombres. Les herbes frémissent au passage des jeunes filles. Elles pressent le pas. Entendent un sifflement venu du bateau, se retournent et aperçoivent Cree James, un jeune des cités qui traînait avec Rita avant que les parents de Val ne mettent fin à leur amitié. Il est beau – un visage rond, de grands yeux et des pommettes saillantes. Il se rase la tête pendant les mois chauds de l’année.

Des lecteurs : Mimi Pinson est restée à quai et Val est mitigée, mais Encore du noir et Passion des livres sont enthousiastes. Merci à Babelio et Masse critique de m’avoir permis de lire ce roman ! 

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Joyce Carol Oates, Le mystérieux Mr Kidder

mysterieuxmrkidderL’auteur : Née le 16 juin 1938, Joyce Carol Oates a commencé à écrire dès l’âge de quatorze ans. Elle a enseigné la littérature à l’université de Princeton. Depuis 1964, elle publie des romans, des essais, des nouvelles et de la poésie, plus de soixante-dix titres. Elle a aussi écrit plusieurs romans policiers sous les pseudonymes de Rosamond Smith et de Lauren Kelly. Elle occupe depuis longtemps une place au tout premier rang des écrivains contemporains (Les Chutes, Blonde, …)
170 pages
Editeur : Philippe Rey (2013)
Traduction : Claude Seban
Titre original : A fair maiden

L’été de Katya Spivak, seize ans, semble devoir se poursuivre tranquillement, dans la petite station chic où elle garde deux jeunes enfants, lorsqu’elle est abordée par un vieux monsieur qui l’étonne par l’intérêt qu’il lui porte et par ses manières surannées. Il faut dire que Katya est habituée à un univers bien plus simple, à des formes de relations humaines plus impersonnelles. Lorsque Mr Kidder lui révèle qu’il est artiste, lui demande de poser pour lui, elle a quelques réticences, mais finit par accepter. Cependant, le jeu qu’ils jouent tous les deux semble bien trouble, et pas seulement de la part du vieil homme, Katya ayant sans doute plus de maturité que son jeune âge ne laisse imaginer.
Quand l’envie prend de faire un petit tour dans l’Amérique profonde, un roman de J.C. Oates semble une valeur sûre. Là encore, comme dans Fille noire, fille blanche ou Délicieuses pourritures, pour ne nommer que certains que j’ai lus, elle promène le lecteur à sa guise, le laisse imaginer les motivations de Mr Kidder, et tourne et retourne une situation pas si banale. Quelle maîtrise dans l’étude des caractères, c’est vraiment sa force, mais sans l’écriture, cela n’aurait pas le même sel… Jugez-en vous-même :
Leur conversation, qui semblait capricieuse et légère, aussi imprévisible et spontanée que les cris des enfants jetant leur pain aux oiseaux, suivait en fait un cheminement plus profond, plus délibéré, comme un cours d’eau souterrain impossible à déceler à la surface.
Comment une jeune fille qui rejette, mentalement sinon dans les faits, sa famille, qui rencontre un vieil homme s’intéressant passionnément à elle, passe de manipulée à manipulatrice… Une lecture qui laisse bouche bée !

Extrait : A Vineland, dans les maisons où Katya faisait souvent du baby-sitting, il n’y avait pas de livres à lire aux enfants ; la télé était toujours allumée, que quelqu’un la regarde ou pas. A Bayhead Harbor, chez les gens comme les Engelhardt, tous les enfants recevaient des livres, de beaux livres illustrés avec des personnages d’animaux comme Ballot Lapin, qui parlaient et pensaient comme des être humains et vous faisaient sourire. Quelquefois les livres faisaient peur, mais juste un peu, et ils finissaient toujours bien. Ce qui étonnait Katya, c’était le prix de ces livres. Seuls les gens qui avaient de l’argent pouvaient les acheter et, bien qu’on puisse les emprunter à la bibliothèque, seuls les gens qui avaient de l’argent semblaient le savoir ou s’en soucier.

Les avis de Melo et Stephie.

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Max de Radiguès, Orignal

orignalL’auteur : Né en Belgique en 1982, Max de Radiguès est auteur de bande dessinée et éditeur à l’employé du Moi. Il a longtemps jonglé entre son métier de libraire spécialisé en bande dessinée et sa carrière d’auteur. Il a publié une dizaine de bandes dessinées et a participé à de nombreux ouvrages collectifs, dont Quelques jours en France dans la collection Ecritures de Casterman.
150 pages
Editeur : Delcourt (2013)

Quelque part en Nouvelle-Angleterre, Joe, collégien discret et renfermé, subit le harcèlement d’un de ses camarades de classe. Pourquoi Jason, avec l’aide assez molle d’un autre garçon, fait-il subir brimades et violences à Joe, personne ne semble trop le savoir, même les principaux intéressés. Les professeurs et l’infirmière perçoivent le malaise de Joe, mais celui-ci répugne ou ressent de la peur à l’idée de dénoncer Jason. Quant à la famille des deux adolescents, elle reste en arrière-plan, voir complètement aveugle à ses problèmes, dans le cas de Joe. Son seul échappatoire se trouve dans le trajet qu’il effectue à pied pour éviter le bus scolaire où sévit Jason.
Là, dans les bois enneigés, il rencontre un orignal…
Après les jolies couleurs de la couverture, il n’y a rien de trop étonnant à trouver des pages en noir et blanc et un sage alignement de cases. Cela va bien avec l’histoire, on sent que l’auteur a eu plaisir à dessiner des arbres et des sentiers sous la neige, et l’animal qui règne sur ce paysage. Les scènes de collège sont empreintes de la violence de Jason, et de l’enfermement progressif de Joe, il y a peu de paroles, elles ne sont pas utiles pour mettre en place l’histoire qui trouvera une résolution originale… (et non pas orignale, ha, ha !)

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Lue aussi par Jérôme (mais chez qui avais-je bien pu la repérer ?) et reçue grâce à Babelio, cette BD peut être lue à partir de 10 ou 11 ans, à mon avis.

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