Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2017, sortie en poche

Louis-Philippe Dalembert, Avant que les ombres s’effacent

avantquelesombres.jpg« La naissance quelque part, tel était son credo, relève du hasard ou de la volonté d’autres personnes que soi. Après, on assume, ou pas, l’endroit qui nous a vu naître. »
Ruben Schwarzberg a peu de souvenirs de Lodz et de la Pologne que sa famille ont quittées lorsqu’il avait quatre ans. Installés à Berlin dans une grande maison, toute la famille du jeune médecin envisage cependant après la nuit du 9 novembre 1938, de s’exiler une nouvelle fois. Chacun réfléchit à des solutions mais pour Ruben, une rencontre avec l’ambassadeur d’Haïti va lui apporter une réponse qui toutefois ne deviendra réalité qu’après un internement à Buchenwald, une traversée de l’Atlantique qui le ramène à son point de départ, et un séjour à Paris auprès d’une poétesse haïtienne…

« Ces deux derniers années, Haïti avait accueilli quelques dizaines de Juifs, venus de Pologne et d’Allemagne pour la plupart. Les informations récentes avaient amené le nouveau gouvernement à prendre des décisions radicales, en désaveu officiel de la politique de ce monsieur Adolf. Tous semaines plus tôt, il avait publié un décret-loi permettant à tout Juif qui le souhaitait de bénéficier de la naturalisation « in absentia ».
Même si j’ai depuis toujours du mal avec la littérature caraïbe, je m’attendais à accrocher cette fois-ci, au vu du sujet, et j’avais quelques attentes. J’imaginais un roman flamboyant, fascinant, et j’ai été quelque peu déçue. Je m’explique. L’histoire m’a intéressée, certes, et principalement, l’audace et la générosité du gouvernement haïtien à proposer l’asile sans condition à tous les juifs qui en feraient la demande, m’a réjouie. Mais hormis Ruben Schwarzberg, je n’ai pas trouvé beaucoup de relief aux autres personnages, que ce soient les membres de sa famille, ses amis ou ce qui est encore plus dommage, les haïtiens qui lui sont venus en aide. J’aurais aimé en savoir plus à leur sujet, les voir plus incarnés, les suivre sur une période de temps plus longue.
Plutôt emballée par le début, j’ai beaucoup aimé l’enfance à Lodz et la jeunesse berlinoise du futur Dr Schwarzberg, l’inquiétude grandissante qui saisit la famille dès l’année 1938, les échappatoires trouvées en toute hâte par chacun des membres de la famille, des parents et des grands-parents à Salomé, la sœur de Ruben, de la tante Ruth à l’oncle Jürgen, pour fuir l’Allemagne nazie. Tout ne se déroule bien sûr pas comme sûr des roulettes, mais le ton demeure résolument optimiste, même face au pire.


« Tout bien considéré, avait-il si envie que ça de s’installer dans ce pays de cow-boys capable de fermer ses frontières à un petit millier de personnes en danger de mort ? »
La construction et le style séduisants m’ont plu, mais j’ai trouvé que la partie haïtienne manquait de relief par rapport au reste, mis à part une séance de vaudou qui ressemblait plus à un passage obligé qu’à autre chose. Les années se sont mises à défiler sans qu’aucun élément dramatique ne vienne renouveler l’intérêt, et c’est dommage… non que j’eusse souhaité qu’il arrive des malheurs à Ruben une fois qu’il aurait trouvé un pays d’accueil, mais au moins un peu de tension, quelques points d’incertitude m’auraient permis de ne pas parcourir la fin du roman avec un désintérêt grandissant. Je ne dis pas que ce soit un roman fade ou pâlichon, pas du tout, je lui reconnais beaucoup de qualités, notamment un joli sens de la dérision et une absence de pathos qui mettent bien en valeur l’amour de l’auteur pour son pays, mais mon manque d’engouement prouve une fois de plus que l’unanimité n’existe pas.

Avant que les ombres s’effacent de Louis-Philippe Dalembert, éditions Sabine Wespieser (mars 2017), 296 pages, prix Orange du livre 2017, sorti également en collection Points poche.

Aifelle et Ariane ont beaucoup aimé, Eva a quelques bémols, Hélène s’est ennuyée.

Objectif PAL de juillet.
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L’auteur sera au Festival America à Vincennes en septembre.

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Publié dans artistes, littérature Amérique du Nord, sortie en poche

Jane Smiley, Nos premiers jours

nospremiersjours« Elle avait des cheveux bruns, mais des yeux bleus. La mère de Walter dit à ce propos : « Ma grand-mère avait les yeux bleus. Ça va et ça vient dans notre famille. » Quant aux Augsberger et aux Vogel, quand ils vous regardaient tous en même temps, on aurait cru un ciel d’été. »
Le but de Jane Smiley avec cette trilogie est de rendre compte avec minutie, mais néanmoins une grande empathie, de la vie d’une famille originaire de l’Iowa. Au départ elle se focalise sur le couple formé par Walter et Rosanna Langdon, en partant de la naissance de leur fils aîné Frank en 1920, et elle va suivre cette famille sur un siècle. Le découpage est simple, un chapitre par année, de longueurs variables, et avec des points de vues différents à chaque fois. Ceux qui apparaissent dans ce premier tome sont essentiellement les parents de Frank, ses quatre frères et sœurs, ses grands-parents, ses cousins et cousines. Un arbre généalogique bien pratique pour s’y repérer, mais volontairement sans dates de naissance ni de décès, est situé à la fin du roman.
L’auteure excelle à passer d’un personnage à l’autre et à s’immiscer dans leurs pensées, même dans celles d’un bébé d’un an, un joli tour de force !

« Je ne prétends pas comprendre Frankie, ni même l’avoir jamais compris. Il ne ressemble à personne de notre famille, non, à aucun d’entre nous. En revanche ce que je sais, c’est que si vous attendez quelque chose de lui et qu’il le sent, alors ça suffit pour qu’il ne le fasse pas. »
Cette fresque approche au plus près la vie dans une exploitation agricole, dans ce premier tome, elle va de 1920 à 1953 : les saisons, les travaux des champs, les rencontres, les mariages, les naissances et les décès rythment les années, mais sans rien d’ennuyeux : n’est-ce pas la vie, tout simplement ? Et puis il y a les répercussions de la diplomatie mondiale jusque dans les fermes les plus reculées, grâce à la radio puis la télévision, les conséquences des guerres, mais aussi les discussions sur la politique, l’émancipation des femmes, la mécanisation, l’exode rural. De reculé, cet îlot de ruralité semble devenir en quelque sorte le centre du monde, comme il l’est pour chaque membre de la famille Langdon.
L’auteure a volontairement commencé juste après la première guerre mondiale car elle ne voulait pas particulièrement s’étendre sur ce conflit, et cela correspondait à la génération de sa mère née en 1921. Le dernier roman de la trilogie, paru aux États-Unis, mais pas encore traduit en français, va jusqu’en 2019, avec donc une légère anticipation. Je suis ravie de cette lecture, et qu’il y ait encore de belles découvertes à faire parmi les auteures (avec un e) américaines !
J’aime beaucoup ce que Jane Smiley dit de son projet (interview dans Libération du samedi 23 juin 2018) : « Une chose que j’adore dans la vie et dans les livres, ce sont les commérages. En fait, cette trilogie, c’est une sorte de gigantesque commérage au sujet d’une famille. » Amies et amis commères, ce roman est fait pour vous !

Nos premiers jours de Jane Smiley (Some luck : Last hundred years, a family saga, 2014), traduction de Carine Chichereau, éditions Rivages, sorti en poche en mai 2018, 600 pages.

 

Repéré chez Cathulu et Keisha.

Ses 600 pages me permettent d’entamer le Challenge pavé de l’été organisé par Brize. Et comme le roman se déroule dans l’Iowa, un titre de plus pour 50 états, 50 romans !
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Publié dans littérature îles britanniques, premier roman, rentrée automne 2016, sortie en poche

Jackie Copleton, La voix des vagues

voixdesvagues« Il nous fallait partir en un lieu si contraire au nôtre et tellement différent que toute notre énergie serait consacrée à l’étrangeté de nos nouvelles existences. »
Amaterasu est désormais une femme âgée et veuve, vivant depuis des décennies aux États-Unis, lorsqu’un homme frappe à sa porte. Il prétend être son petit-fils disparu le 9 août 1945 à Nagasaki. Amaterasu avait passé des semaines à rechercher son petit-fils Hideo, âgé de 7ans, ainsi que sa fille Yuko, avant de réussir à convenir qu’ils faisaient partie des victimes. Qui est donc cet homme horriblement défiguré, et atteint d’amnésie sur tout ce qui a eu lieu avant l’immense lumière blanche de la bombe ?

« Curiosité et solitude vont de pair, comme d’affreux complices. »
Le prétendu Hideo a apporté avec lui des documents qu’il a reçu de sa famille d’adoption et qui tendent à prouver son identité. De son côté Amaterasu a enfin le courage de lire le journal intime de sa fille, journal qu’elle avait gardé tout ce temps. Ce qui permet à la narratrice d’entrecouper son histoire de documents, de souvenirs…
J’ai aimé les personnages de ce roman, été émue par Amaterasu qui a tout à la fois accepté de vivre une nouvelle vie aux États-Unis, tout en ne mettant aucun enthousiasme à apprendre la langue de son pays d’accueil, qui a toujours conservé une culpabilité énorme touchant aux derniers jours de vie de sa fille. Le roman est fort bien construit et chaque chapitre commence par une particularité, un trait culturel japonais, lui donnant une couleur particulière.

« Les photographies étaient étaient notre seul hommage au Japon au milieu de tout ce mobilier occidental. »
Mais, il y a un mais, je n’ai pas trop adhéré à l’histoire de la vie sentimentale compliquée d’Amaterasu, ni au secret de famille qui entoure les amours de sa fille Yuko. Je ne peux pas en dire trop, mais les rapports mère-fille en sont extrêmement compliqués, et cela explique la culpabilité d’Amaterasu. J’ai par contre beaucoup aimé la manière dont la vieille femme et celui qui est peut-être son petit-fils s’apprivoisent mutuellement, et je me suis interrogée pour savoir s’ils allaient pouvoir reformer d’une certaine manière une famille. Cet aspect très touchant est le plus réussi à mon avis. Ce livre m’a un peu rappelé Lumière pâle sur les collines de Kazuo Ishiguro, pour les relations familiales et le grand écart entre les cultures opéré par les expatriés. Je l’ai un peu moins aimé, globalement.
Malgré mes quelques réticences, ce roman devrait plaire aux amoureux du Japon, à ceux que l’histoire de la seconde Guerre Mondiale intéresse, à ceux qui aiment les secrets de famille également !

 

La voix des vagues de Jackie Copleton (The dictionnary of mutual understanding, 2015), éditions Les Escales (octobre 2016) traduit de l’anglais par Freddy Michalski, 304 pages, paru également en Pocket (2018)

L’avis de Joëlle… D’autres parmi vous l’ont-ils lu ?
L’auteure est anglaise, même si elle a travaillé à Nagasaki et Sapporo. Elle vit dorénavant à Newcastle, en Angleterre.

Le mois anglais est ici.
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Publié dans littérature îles britanniques, premier roman, rentrée automne 2016, sortie en poche

Emma-Jane Kirby, L’opticien de Lampedusa

opticiendelampedusa« Jamais il n’oubliera le contact de ces mains glissantes serrant la sienne. Jamais il ne s’est senti aussi vivant, animé d’une énergie née de ses entrailles. »
C’est le début du week-end sur la petite île de Lampedusa, au large des côtes siciliennes. L’opticien ferme sa boutique, se remémore les raisons qui l’ont amené à s’installer sur cette île, se réjouit à l’idée d’une sortie en bateau avec deux couples d’amis. Au réveil, le lendemain, au milieu de la Méditerranée, d’étranges cris, semblables à de lointains cris de mouettes, le perturbent. Le bateau fait route vers ces appels, et atteignent une masse humaine, des hommes, des femmes essayant de se maintenir à la surface, sur le point de lâcher prise… Les six plaisanciers tentent d’en sauver le plus possible en attendant l’arrivée des secours.

« A travers les clôtures, il est difficile de se rendre compte de la structure du centre d’accueil. A droite, de gros arbres. A gauche, une série de bâtiments bas, blanc délavé, d’apparence neutre. Probablement des bureaux ou des dortoirs. Au fond de l’enceinte, des policiers en uniforme bleu nuit effectuent des rondes tel des gardiens de prison. »
C’est le roman d’un homme banal qui soudain ne peut plus considérer comme banal de croiser des migrants chaque jour sur son île, qui ne peut s’empêcher de vouloir à toute fin prendre de leurs nouvelles au centre de rétention où ils sont admis, et de suivre, plus tard, grâce à quelques messages, le périple de certains d’entre eux à travers l’Europe. Des images terribles s’imposent à la lecture de ce roman, qui n’en est pas tout à fait un, puisque le personnage existe et que Emma-Jane Kirby, journaliste anglaise, l’a vraiment rencontré et l’a questionné sur ce sauvetage dans lequel il a été impliqué. Il devient absolument impossible après avoir lu ce texte de voir les nombres de migrants entassés dans des bateaux, demandant à être secourus, ou bien trop souvent, morts noyés, comme simplement des nombres s’ajoutant à d’autres nombres. Impossible aussi d’imaginer qu’on puisse songer un instant à tout simplement les renvoyer vers leur pays d’origine, après tout ce qu’ils ont souffert et perdu au cours de leur traversée.
Une belle écriture place les mots qui conviennent, sans trop de pathos, sur cette histoire individuelle capable de toucher tout un chacun. J’ai déjà lu d’autres romans sur le même thème, et pourtant, celui-ci a su me toucher comme aucun autre avant.

Les avis d’Eimelle, Lectrice en campagne et Miss Alfie.

 

L’opticien de Lampedusa d’Emma-Jane Kirby, (The optician of Lampedusa, 2016) éditions des Équateurs (2016) traduit de l’anglais pas Mathias Mézard, 168 pages, existe en poche.


Lu pour le mois anglais (à retrouver ici ou )
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Publié dans littérature France, premier roman, sortie en poche

Gaëlle Nohant, L’ancre des rêves

IMG_2007« Comme tous les soirs, Benoît Guérindel avait reculé par mille stratagèmes l’heure de monter se coucher. Qui, à sa place, eût été pressé de retrouver les images violentes qui ébranlaient sa caboche? Mais l’heure redoutée du sommeil venait toujours, comme la mort, que rarement on invite. »
Les quatre garçons de la famille Guérindel redoutent tous les soirs l’heure du coucher. Chacun d’entre eux est tourmenté par d’horribles cauchemars récurrents. Pourtant, ils n’en parlent pas à leurs parents, surtout pas à leur mère, Enogat, qui leur a toujours interdit de s’approcher de la mer, qui n’a pas voulu qu’ils apprennent à nager. De quel secret veut-elle les protéger ?
Lorsque Lunaire, le cadet découvre une sorte de « perméabilité » entre le réel et le rêve, il décide d’essayer d’intervenir sur son rêve, de ne plus se laisser terroriser par les images qui reviennent immuablement, chaque nuit.
Avec l’audace de l’adolescence, Lunaire se lance dans une enquête des plus singulières. Il va trouver l’aide de personnes âgées qui pourraient l’épauler dans sa recherche sur le navire qui hante ses rêves et le capitaine Morvan qui le terrifie.

« Les hommes allaient sur la Lune ou sur Mars, mais le monde des rêves était encore plus dangereux et plus stimulant à explorer. »
Le choix de ce livre repose sur des billets lointains qui m’avaient fait noter ce roman, depuis perdu de vue, sur sa superbe couverture sortie à la rentrée 2017, et aussi sur l’intérêt porté au dernier roman de Gaëlle Nohant, Légende d’un dormeur éveillé. J’ai donc choisi de lire d’abord celui-ci avant de, peut-être, découvrir plus avant l’auteure. 
Et pourtant… je ne suis pas du tout fan des romans où les personnages racontent leurs rêves, je trouve le procédé des plus ennuyeux, pour tout dire. Je n’adhère pas toujours non plus aux légendes et autres histoires de fantômes. Pour preuve, je suis restée quelque peu hermétique à Ar-Men, la bande dessinée d’Emmanuel Lepage, qui évoquait les légendes bretonnes.
Mais j’ai senti dès les premières pages que, cette fois, les rêves s’inséreraient parfaitement dans le roman, s’ancreraient dans la réalité, d’où le titre qui a pris immédiatement sa signification… et la lectrice a été ferrée ! Je n’ai déjà lors presque pas lâché le livre. Il fallait parfois respirer un peu, car les visions de Benoît ou de Lunaire dans leurs cauchemars sont assez épouvantables. De quoi être en empathie avec les adolescents qui doivent les retrouver toutes les nuits.
La réussite de ce premier roman est d’avoir construit le livre comme une enquête, qui devient petit à petit une enquête généalogique. A ce sujet, l’arbre généalogique judicieusement placé à la fin du livre n’est à consulter qu’à la fin de la lecture, pour garder le frisson de la découverte ! J’ai vraiment aimé l’écriture, parfaitement en adéquation avec le réalisme magique à la bretonne qui imprègne ce roman d’initiation original.

L’ancre des rêves de Gaëlle Nohant, éditions Robert Laffont (2007) paru en Livre de Poche (2017), 331 pages.

Lecture commune avec Miss Sunalee dont je vais aller lire l’avis, et en voici d’autres : Antigone, Inganmic et Sylire.

Objectif PAL d’avril, deuxième lecture !
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Publié dans littérature Europe du Sud, policier, sortie en poche

Petros Markaris, Épilogue meurtrier

epiloguemeutrier« La crise a balayé les embouteillages au centre d’Athènes. Un Athénien sur deux ne prend plus sa voiture qu’en cas d’urgence. »
C’est le troisième roman de Petros Markaris que je lis après Le Che s’est suicidé, qui se déroule à l’époque où Athènes préparait les Jeux Olympiques, et Liquidations à la grecque (non chroniqué), évoquant le début de la crise grecque. Cette fois, le pays s’est enfoncé au plus profond dans les problèmes économiques, et l’auteur ne manque pas de le noter, à chaque fois qu’il fait parcourir les rues d’Athènes à son personnage principal, ou même lorsqu’il décrit les repas familiaux. C’est un plaisir pour le lecteur de retrouver une ancienne connaissance, le commissaire Charitos. C’est beaucoup moins agréable pour lui qui subit dès les premières lignes une situation très angoissante. Sa fille Katerina, avocate défendant les sans-papiers, se fait agresser devant le palais de Justice par des militants fascistes de l’Aube Dorée, et doit être conduite à l’hôpital.

« On a beau dire, quand votre fille soutient des immigrés, même légaux, vous ne vous faites pas que des amis dans la Maison. Non que tous les policiers soient membres de l’Aube Dorée, mais en raison de la crise, ils courent de manifs en rassemblements, débordés, et la chasse aux sans-papiers ajoute un poids supplémentaire. »
Parallèlement, Charitos est confronté à un assassinat puis un autre, revendiqués par un mystérieux groupe, « les Grecs des années 50 »… S’agit-il de papys tueurs ou de nostalgiques des années passées de la Grèce ? Est-ce que Charitos doit chercher l’origine de ses meurtres à l’époque des Colonels, et donc dans l’histoire des pères des victimes ? Il lui faudra bien du flair et une certaine intuition pour savoir dans quelle direction faire porter ses recherches.
Comme les précédents, ce roman se lit avec facilité, et passionne plus pour le portrait de la Grèce contemporaine que pour l’enquête. Elle ne manque pas du tout d’intérêt, mais c’est dans la description d’une ville à bout de souffle, rongée par la crise, la pauvreté galopante, et pourtant animée toujours par un esprit de débrouillardise et de d’entraide, que l’auteur excelle. Le commissaire Charitos doit maintenant circuler en bus pour économiser l’essence, les fameux repas concoctés par Adriani, son épouse, se composent plus souvent de légumes que de viande, mais il règne toujours une atmosphère conviviale et chaleureuse.
Une lecture parfaite pour qui aime les romans policiers qui dépaysent, et restent bien ancrés dans la réalité sociale d’un pays.

 

Épilogue meurtrier de Petros Markaris, (Titli telous – O Epilogos, 2014) éditions du Seuil (2015) traduit du grec par Michel Volkovitch, 285 pages, existe en poche (collection Points).

Les avis de Delphine-Olympe et Sharon…

Lire le monde c’est ici !

Publié dans littérature Europe de l'Est et Russie, sortie en poche

Velibor Čolić, Manuel d’exil

manueldexil« J’ai vingt-huit ans et j’arrive à Rennes avec pour tout bagage trois mots de français – Jean, Paul et Sartre. J’ai aussi mon carnet de soldat, cinquante deutsche marks, un stylo à bille et un grand sac de sport vert olive élimé d’une marque yougoslave. »
Ainsi commence le roman de
Velibor Čolić, publié en 2016. S’il relate son arrivée en France et ses débuts d’écrivain, ce n’est cependant pas son premier roman, il en a fait paraître plusieurs auparavant aux éditions Gaïa, puis chez Gallimard. Quoi qu’il en soit, c’est le premier que je lis, et il me semble parfait pour découvrir l’auteur.
Ces chroniques relatent donc sa découverte d’un monde nouveau, « anguleux et dangereux », l’errance d’un banc à un autre, l’arrivée au foyer de demandeurs d’asile, les cours de langue, les filles, le métro parisien, les leçons de Mehmet sur tous les trucs qu’un réfugié doit savoir, la soif de littérature et d’écriture, puis lorsque l’horizon s’éclaire, l’obtention de papiers, la résidence d’écriture à Strasbourg, le voyage à travers l’Europe…


« Il me faut apprendre le plus rapidement possible le français. Ainsi ma douleur restera à jamais dans ma langue maternelle. »
Le plus remarquable est immédiatement l’écriture, un style original et frais, qui me semble particulier aux auteurs dont le français n’est pas la langue maternelle, et assaisonné ici d’une bonne dose d’humour dont l’auteur fait lui-même les frais, mais les Français ne manquent pas non plus de succomber aux flèches lancées par ce Candide des temps modernes !
Il ne faut pas s’attendre à autre chose qu’à des chroniques de l’exil, racontées chronologiquement, mais pas de manière monotone. Des variations dans la forme, et un humour vivifiant viennent rendre la lecture particulièrement plaisante. J’ai adoré certains passages comme la rencontre avec LGP, à savoir Le Grand Philosophe, spécialiste de la Bosnie, et pourtant je me suis gentiment, mais brièvement, ennuyée à d’autres.
Je me dois de le signaler, mais j’insiste, cette lecture est globalement agréable et prometteuse quant à la lecture future d’autres romans de l’auteur. Ces quelques passages qui m’ont un peu moins emballée sont peut-être simplement la conséquence d’un trop plein de lectures sur le thème de l’exil. Mais si les livres sur ce sujet présentent quelques passages obligés communs, pour chaque exilé, l’expérience est différente, intense et difficile à vivre, et on n’écrira jamais trop de romans sur l’exil. Alors, je vous laisse sur un extrait qui montre comment Velibor Čolić peut dans un même paragraphe passer de la boutade au souvenir poignant et empreint de poésie. Et rien que pour ça, ce roman vaut d’être lu !

« La question posée par le colonel est simple : voulons-nous rejoindre la glorieuse Légion étrangère ?
Mes deux amis russes se mettent immédiatement au garde-à-vous et moi je fais une des plus belles pirouettes de ma vie. Je me retourne et je quitte le bureau sans même dire au revoir. J’ai vingt-huit ans et j’ai déjà servi dans l’Armée populaire yougoslave, puis dans la défunte armée bosniaque. J’en ai plein le dos des armes et des drapeaux, des nuits sans fin qui mordent les mains et des aubes violettes qui commencent avec les obus ennemis. »

Manuel d’exil Comment réussir son exil en trente-cinq leçons de Velibor Čolić, éditions Folio (2017) paru chez Gallimard en 2016, 230 pages

Repéré chez Athalie et Inganmic.
L’auteur sera au Festival Étonnants voyageurs en mai.

C’est ma première participation au mois de l’Europe de l’Est organisé par Eva, Patrice et Goran. Cette lecture entre aussi dans Lire le monde.
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Publié dans littérature Amérique du Nord, projet 50 états, sortie en poche

Wallace Stegner, En lieu sûr

enlieusur« Nous avons commis des tas d’erreurs,mais jamais nous n’avons fait de croc-en-jambe pour gagner une place, ni pris un raccourci illicite lorsqu’aucun commissaire n’était en vue. »
Cela fait un bon moment que j’envisage de lire Wallace Stegner, mais suis freinée par la crainte de tomber sur un pavé austère que je peinerais à finir. La couverture de ce poche de la collection Totem m’a pourtant décidée à me lancer, et j’ai vraiment bien fait. Vous savez quoi ? Ce roman n’est tout d’abord pas un pavé, et n’a absolument rien de rébarbatif. Au contraire, j’ai pris un grand plaisir à sa lecture.

« Est-ce là la base de l’amitié ? Est-ce aussi réactif que ce la ? Ne répondons-nous qu’aux êtres qui paraissent nous trouver intéressants ? »
De quoi s’agit-il ? De l’amitié qui lie deux couples d’enseignants depuis qu’ils se sont rencontrés, fraîchement nommés à l’Université de Madison, dans le Wisconsin. Ils viennent de milieux forts différents, ont des parcours universitaires dissemblables, et pourtant sympathisent immédiatement. Les Lang sont plus aisés que les Brown, sans que cela produise de gêne entre eux, et ils se retrouvent bien souvent pour des étés dans le Vermont, dans la villa d’été des Lang. La vie passe, les sépare, les fait se revoir de temps à autres. Lorsque le livre commence, ils sont retraités, et se retrouvent dans le Vermont à la demande de Charity Brown qui, bien que très malade, a prévu dans les moindres détails des festivités de retrouvailles.

« Je soupçonne que ce qui agace tant les hédonistes chez les bourreaux de travail est que ces derniers, sans drogues ni débauches, s’amusent beaucoup plus. »

« Si j’avais tenu un journal, je serais en mesure de vérifier ce qu’il y a de plausible, mais de pas nécessairement exact dans ce que me rapporte ma mémoire. Mais tenir un journal à l’époque aurait été comme prendre des notes en descendant les chutes du Niagara dans un tonneau. Si peu mouvementée qu’elle fût, notre vie nous emportait. »
J’aurais pu vous copier encore plus de citations, l’écriture m’a séduite et plus encore toutes les réflexions, jamais plombantes, ni sentencieuses, égrenées par Larry, le narrateur. Bien que les deux couples soient nés dans les années 30, j’ai retrouvé certaines situations, certaines observations qui m’ont rappelé mon vécu, que ce soit lors des retours en arrière sur leur jeunesse, ou au cours des épisodes les plus récents de leur relation. C’est un superbe roman, centré sur une amitié, qui ne manque pas de péripéties et d’émotion profonde, et qui s’intéresse aussi à la nature et à la culture, à la littérature et à l’écriture, à la paternité et aux rapports familiaux. Bref, je suis ravie de l’avoir découvert. Maintenant, ma question aux spécialistes de l’auteur est celle-ci : par quel roman me conseilleriez-vous de continuer ?

En lieu sûr de Wallace Stegner, (Crossing to safety, 1987) éditions Gallmeister (2017) traduction de Eric Chédaille, 415 pages.

Repéré grâce à Dominique, Hélène, Luocine, Keisha et Nadège.
Projet 50 états, 50 romans : le Wisconsin.
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Publié dans littérature Europe du Sud, policier, sortie en poche

Donato Carrisi, La fille dans le brouillard

filledanslebrouillard« Les éclairs venaient de la rue. Des silhouettes sombres comme des ombres tournaient autour de la maison. De temps à autres, un éclair apparaissait. On aurait dit des Martiens, curieux et menaçants.
C’étaient des photographes. »
Rien ne vaut un bon roman policier entre deux lectures plus exigeantes, et s’il s’agit d’un policier italien, c’est encore mieux ! Pourquoi ? Parce que je voue toujours une certaine tendresse à nos voisins transalpins, et qu’il me plaît toujours d’explorer la variété des régions italiennes. Ici nous sommes dans un bourg des Alpes italiennes en plein hiver, lorsqu’une toute jeune fille disparaît entre son domicile et l’église où elle se rendait, en fin d’après-midi. Anna Lou a tout de la lycéenne tranquille, bonne élève, même pas en rébellion avec ses parents, sa disparition deux jours avant Noël ressemble à s’y méprendre à un enlèvement. Mais la fugue reste une hypothèse à considérer pour les policiers chargés de l’enquête.
Pas du tout conventionnel, ce roman, qualifié par l’éditeur de thriller, vaut surtout par son personnage principal, un policier qui s’intéresse plus à faire la une des médias que, semble-t-il, à trouver le vrai coupable. Il fait tout pour attirer à lui les feux des projecteurs, trouve un suspect qui semble idéal, et qui pourtant n’a aucun mobile valable, aucune ombre dans son passé, aucune preuve qui l’accable, uniquement quelques présomptions et la certitude d’un policier entêté.

« Un crime se produisait toutes les sept secondes.
Toutefois, seule une infime partie faisait l’objet d’articles de journaux, de reportages télévisés ou d’épisodes entiers de talk-show à succès. Pour cette minorité, on faisait appel à des experts criminologues et psychiatres, on dérangeait des philosophes et même des philosophes. »
Le deuxième côté passionnant du roman réside aussi dans le démontage de la machine médiatique, et la critique du rôle des médias, notamment les chaînes d’information en continu, dans les affaires, peu nombreuses, qui font la une de la presse. Le petit jeu entre le commissaire Vogel et les médias sera-t-il au service de la vérité ou au contraire va-t-il envelopper d’un brouillard encore plus tenace toute cette affaire ?
Sauf erreur de ma part, Vogel n’est pas un personnage récurrent de Donato Carrisi, et ce roman est un peu à part dans sa bibliographie. Je ne pense pas lire les autres romans qui me semblent plutôt s’intéresser à des tueurs en série, et à des histoires plus destinées à effrayer qu’autre chose. Ce qui n’est pas du tout ma tasse de thé. En tout cas, ce roman a pour moi fort bien rempli son rôle. La construction impeccable permet de faire des hypothèses avec quelques pas d’avance sur le policier, le portrait fouillé des personnages aide à se les imaginer parfaitement, et la résolution de l’énigme, tout à fait surprenante, est à la hauteur du reste du roman, et vraiment mémorable.

La fille dans le brouillard de Donato Carrisi (La ragazza della nebbia, 2015) Livre de Poche (2017) traduit par Anaïs Bouteille-Bokobza, 349 pages.

Les avis d’Alex mot-à-mots et Pages de lecture de Sandrine.

A noter que le festival Quais du Polar met cette année l’Italie à l’honneur, et que Donato Carrisi figure parmi les invités. Sa fiche-auteur ici

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Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, sortie en poche

Cynthia Bond, Ruby

rubyPour eux, il n’y avait rien de remarquable chez Ephram. Il n’était qu’une silhouette floue qui croisait la trajectoire d’un œil en route vers des visions plus délicates et plus intéressantes.
Je prévois de lire ce livre depuis que j’ai écouté son auteure aux Assises internationales du Roman en 2016, et voici enfin que je réalise ce projet !
Imaginez la petite ville de Liberty, ou plus précisément de Liberty Township, à l’est du Texas, proche de la Louisiane. Quelques maisons, aucune activité culturelle, peu de travail. Sa communauté s’y retrouve fréquemment à l’église, notamment Célia, pilier de la communauté, avec son frère Ephram, qu’elle a élevé « depuis le 28 mars 1937, le jour où leur mère avait débarqué toute nue au pique-nique pascal de l’église de la Sainteté-en-Son-Nom. » Ephram est fasciné, depuis qu’il est enfant, par Ruby, sa beauté, sa fragilité, son étrangeté aussi. Mais Ruby est partie de longues années à New York, pour essayer de retrouver sa mère, et Ephram ne la revoit que lorsqu’elle rentre plusieurs décennies plus tard, à Liberty, et s’y installe dans une cabane isolée. On dit qu’elle est possédée, mais aussi que des hommes de la ville s’arrêtent parfois, la nuit, dans cette masure…

Ruby sentit la solitude avant qu’elle ne fût là. Sut que, en dépit de tout ce qu’elle allait devoir affronter quand elle quitterait cette petite baraque, la solitude serait le pire.
Le roman couvre une quarantaine d’années, de l’enfance de Ruby et Ephram, jusqu’au moment du retour de Ruby. Du jeune âge des deux protagonistes principaux, on ne sait pas tout immédiatement, mais les choses s’expliquent petit à petit, notamment dans la dernière partie.
Quelle atmosphère créée par l’écriture ! Le mélange de misère, de violence raciste et de mysticisme vaudou en fait un roman très fort, mais aussi très dur à supporter. Certains passages sont vraiment très beaux et d’autres, très douloureux, laissent la gorge nouée. L’histoire aurait peut-être gagné à être plus resserrée, plus sobre aussi par moments, mais le destin de la petite Ruby ne peut pas laisser indifférent. L’histoire d’amour entre Ephram et Ruby, si improbable et difficile soit-elle, sert à la fois de fil conducteur et de respiration tout au long du roman. J’ai eu une certaine tendresse pour le personnage d’Ephram qui vient heureusement contrebalancer les autres portraits masculins, loin d’être irréprochables.
Quant à l’aspect surnaturel de l’histoire, si je n’ai eu aucun mal à comprendre l’image des esprits des enfants disparus que Ruby porte en elle, je suis restée plus imperméable aux scènes parfois longues avec le Dybou, esprit maléfique qui hante Ruby et l’empêche de mener une vie normale. Je comprends toutefois l’intention de l’auteure, et reste admirative devant le résultat final, dur, dérangeant, mais aussi particulièrement poignant.

 

Ruby de Cynthia Bond (2014) éditions Christian Bourgois, 2015, traduit par Laurence Kiefé, 414 pages.

Je rejoins l’avis de Clara.

Cette lecture participe à l’Objectif PAL 2018 chez Antigone et au projet d’Enna, « African american history month challenge » où je vous conseille d’aller jeter un coup d’œil !
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