littérature France·premier roman·sortie en poche

Gaëlle Nohant, L’ancre des rêves

IMG_2007« Comme tous les soirs, Benoît Guérindel avait reculé par mille stratagèmes l’heure de monter se coucher. Qui, à sa place, eût été pressé de retrouver les images violentes qui ébranlaient sa caboche? Mais l’heure redoutée du sommeil venait toujours, comme la mort, que rarement on invite. »
Les quatre garçons de la famille Guérindel redoutent tous les soirs l’heure du coucher. Chacun d’entre eux est tourmenté par d’horribles cauchemars récurrents. Pourtant, ils n’en parlent pas à leurs parents, surtout pas à leur mère, Enogat, qui leur a toujours interdit de s’approcher de la mer, qui n’a pas voulu qu’ils apprennent à nager. De quel secret veut-elle les protéger ?
Lorsque Lunaire, le cadet découvre une sorte de « perméabilité » entre le réel et le rêve, il décide d’essayer d’intervenir sur son rêve, de ne plus se laisser terroriser par les images qui reviennent immuablement, chaque nuit.
Avec l’audace de l’adolescence, Lunaire se lance dans une enquête des plus singulières. Il va trouver l’aide de personnes âgées qui pourraient l’épauler dans sa recherche sur le navire qui hante ses rêves et le capitaine Morvan qui le terrifie.

« Les hommes allaient sur la Lune ou sur Mars, mais le monde des rêves était encore plus dangereux et plus stimulant à explorer. »
Le choix de ce livre repose sur des billets lointains qui m’avaient fait noter ce roman, depuis perdu de vue, sur sa superbe couverture sortie à la rentrée 2017, et aussi sur l’intérêt porté au dernier roman de Gaëlle Nohant, Légende d’un dormeur éveillé. J’ai donc choisi de lire d’abord celui-ci avant de, peut-être, découvrir plus avant l’auteure. 
Et pourtant… je ne suis pas du tout fan des romans où les personnages racontent leurs rêves, je trouve le procédé des plus ennuyeux, pour tout dire. Je n’adhère pas toujours non plus aux légendes et autres histoires de fantômes. Pour preuve, je suis restée quelque peu hermétique à Ar-Men, la bande dessinée d’Emmanuel Lepage, qui évoquait les légendes bretonnes.
Mais j’ai senti dès les premières pages que, cette fois, les rêves s’inséreraient parfaitement dans le roman, s’ancreraient dans la réalité, d’où le titre qui a pris immédiatement sa signification… et la lectrice a été ferrée ! Je n’ai déjà lors presque pas lâché le livre. Il fallait parfois respirer un peu, car les visions de Benoît ou de Lunaire dans leurs cauchemars sont assez épouvantables. De quoi être en empathie avec les adolescents qui doivent les retrouver toutes les nuits.
La réussite de ce premier roman est d’avoir construit le livre comme une enquête, qui devient petit à petit une enquête généalogique. A ce sujet, l’arbre généalogique judicieusement placé à la fin du livre n’est à consulter qu’à la fin de la lecture, pour garder le frisson de la découverte ! J’ai vraiment aimé l’écriture, parfaitement en adéquation avec le réalisme magique à la bretonne qui imprègne ce roman d’initiation original.

L’ancre des rêves de Gaëlle Nohant, éditions Robert Laffont (2007) paru en Livre de Poche (2017), 331 pages.

Lecture commune avec Miss Sunalee dont je vais aller lire l’avis, et en voici d’autres : Antigone, Inganmic et Sylire.

Objectif PAL d’avril, deuxième lecture !
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littérature Europe du Sud·policier·sortie en poche

Petros Markaris, Épilogue meurtrier

epiloguemeutrier« La crise a balayé les embouteillages au centre d’Athènes. Un Athénien sur deux ne prend plus sa voiture qu’en cas d’urgence. »
C’est le troisième roman de Petros Markaris que je lis après Le Che s’est suicidé, qui se déroule à l’époque où Athènes préparait les Jeux Olympiques, et Liquidations à la grecque (non chroniqué), évoquant le début de la crise grecque. Cette fois, le pays s’est enfoncé au plus profond dans les problèmes économiques, et l’auteur ne manque pas de le noter, à chaque fois qu’il fait parcourir les rues d’Athènes à son personnage principal, ou même lorsqu’il décrit les repas familiaux. C’est un plaisir pour le lecteur de retrouver une ancienne connaissance, le commissaire Charitos. C’est beaucoup moins agréable pour lui qui subit dès les premières lignes une situation très angoissante. Sa fille Katerina, avocate défendant les sans-papiers, se fait agresser devant le palais de Justice par des militants fascistes de l’Aube Dorée, et doit être conduite à l’hôpital.

« On a beau dire, quand votre fille soutient des immigrés, même légaux, vous ne vous faites pas que des amis dans la Maison. Non que tous les policiers soient membres de l’Aube Dorée, mais en raison de la crise, ils courent de manifs en rassemblements, débordés, et la chasse aux sans-papiers ajoute un poids supplémentaire. »
Parallèlement, Charitos est confronté à un assassinat puis un autre, revendiqués par un mystérieux groupe, « les Grecs des années 50 »… S’agit-il de papys tueurs ou de nostalgiques des années passées de la Grèce ? Est-ce que Charitos doit chercher l’origine de ses meurtres à l’époque des Colonels, et donc dans l’histoire des pères des victimes ? Il lui faudra bien du flair et une certaine intuition pour savoir dans quelle direction faire porter ses recherches.
Comme les précédents, ce roman se lit avec facilité, et passionne plus pour le portrait de la Grèce contemporaine que pour l’enquête. Elle ne manque pas du tout d’intérêt, mais c’est dans la description d’une ville à bout de souffle, rongée par la crise, la pauvreté galopante, et pourtant animée toujours par un esprit de débrouillardise et de d’entraide, que l’auteur excelle. Le commissaire Charitos doit maintenant circuler en bus pour économiser l’essence, les fameux repas concoctés par Adriani, son épouse, se composent plus souvent de légumes que de viande, mais il règne toujours une atmosphère conviviale et chaleureuse.
Une lecture parfaite pour qui aime les romans policiers qui dépaysent, et restent bien ancrés dans la réalité sociale d’un pays.

 

Épilogue meurtrier de Petros Markaris, (Titli telous – O Epilogos, 2014) éditions du Seuil (2015) traduit du grec par Michel Volkovitch, 285 pages, existe en poche (collection Points).

Les avis de Delphine-Olympe et Sharon…

Lire le monde c’est ici !

littérature Europe de l'Est et Russie·sortie en poche

Velibor Čolić, Manuel d’exil

manueldexil« J’ai vingt-huit ans et j’arrive à Rennes avec pour tout bagage trois mots de français – Jean, Paul et Sartre. J’ai aussi mon carnet de soldat, cinquante deutsche marks, un stylo à bille et un grand sac de sport vert olive élimé d’une marque yougoslave. »
Ainsi commence le roman de
Velibor Čolić, publié en 2016. S’il relate son arrivée en France et ses débuts d’écrivain, ce n’est cependant pas son premier roman, il en a fait paraître plusieurs auparavant aux éditions Gaïa, puis chez Gallimard. Quoi qu’il en soit, c’est le premier que je lis, et il me semble parfait pour découvrir l’auteur.
Ces chroniques relatent donc sa découverte d’un monde nouveau, « anguleux et dangereux », l’errance d’un banc à un autre, l’arrivée au foyer de demandeurs d’asile, les cours de langue, les filles, le métro parisien, les leçons de Mehmet sur tous les trucs qu’un réfugié doit savoir, la soif de littérature et d’écriture, puis lorsque l’horizon s’éclaire, l’obtention de papiers, la résidence d’écriture à Strasbourg, le voyage à travers l’Europe…


« Il me faut apprendre le plus rapidement possible le français. Ainsi ma douleur restera à jamais dans ma langue maternelle. »
Le plus remarquable est immédiatement l’écriture, un style original et frais, qui me semble particulier aux auteurs dont le français n’est pas la langue maternelle, et assaisonné ici d’une bonne dose d’humour dont l’auteur fait lui-même les frais, mais les Français ne manquent pas non plus de succomber aux flèches lancées par ce Candide des temps modernes !
Il ne faut pas s’attendre à autre chose qu’à des chroniques de l’exil, racontées chronologiquement, mais pas de manière monotone. Des variations dans la forme, et un humour vivifiant viennent rendre la lecture particulièrement plaisante. J’ai adoré certains passages comme la rencontre avec LGP, à savoir Le Grand Philosophe, spécialiste de la Bosnie, et pourtant je me suis gentiment, mais brièvement, ennuyée à d’autres.
Je me dois de le signaler, mais j’insiste, cette lecture est globalement agréable et prometteuse quant à la lecture future d’autres romans de l’auteur. Ces quelques passages qui m’ont un peu moins emballée sont peut-être simplement la conséquence d’un trop plein de lectures sur le thème de l’exil. Mais si les livres sur ce sujet présentent quelques passages obligés communs, pour chaque exilé, l’expérience est différente, intense et difficile à vivre, et on n’écrira jamais trop de romans sur l’exil. Alors, je vous laisse sur un extrait qui montre comment Velibor Čolić peut dans un même paragraphe passer de la boutade au souvenir poignant et empreint de poésie. Et rien que pour ça, ce roman vaut d’être lu !

« La question posée par le colonel est simple : voulons-nous rejoindre la glorieuse Légion étrangère ?
Mes deux amis russes se mettent immédiatement au garde-à-vous et moi je fais une des plus belles pirouettes de ma vie. Je me retourne et je quitte le bureau sans même dire au revoir. J’ai vingt-huit ans et j’ai déjà servi dans l’Armée populaire yougoslave, puis dans la défunte armée bosniaque. J’en ai plein le dos des armes et des drapeaux, des nuits sans fin qui mordent les mains et des aubes violettes qui commencent avec les obus ennemis. »

Manuel d’exil Comment réussir son exil en trente-cinq leçons de Velibor Čolić, éditions Folio (2017) paru chez Gallimard en 2016, 230 pages

Repéré chez Athalie et Inganmic.
L’auteur sera au Festival Étonnants voyageurs en mai.

C’est ma première participation au mois de l’Europe de l’Est organisé par Eva, Patrice et Goran. Cette lecture entre aussi dans Lire le monde.
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littérature Amérique du Nord·projet 50 états·sortie en poche

Wallace Stegner, En lieu sûr

enlieusur« Nous avons commis des tas d’erreurs,mais jamais nous n’avons fait de croc-en-jambe pour gagner une place, ni pris un raccourci illicite lorsqu’aucun commissaire n’était en vue. »
Cela fait un bon moment que j’envisage de lire Wallace Stegner, mais suis freinée par la crainte de tomber sur un pavé austère que je peinerais à finir. La couverture de ce poche de la collection Totem m’a pourtant décidée à me lancer, et j’ai vraiment bien fait. Vous savez quoi ? Ce roman n’est tout d’abord pas un pavé, et n’a absolument rien de rébarbatif. Au contraire, j’ai pris un grand plaisir à sa lecture.

« Est-ce là la base de l’amitié ? Est-ce aussi réactif que ce la ? Ne répondons-nous qu’aux êtres qui paraissent nous trouver intéressants ? »
De quoi s’agit-il ? De l’amitié qui lie deux couples d’enseignants depuis qu’ils se sont rencontrés, fraîchement nommés à l’Université de Madison, dans le Wisconsin. Ils viennent de milieux forts différents, ont des parcours universitaires dissemblables, et pourtant sympathisent immédiatement. Les Lang sont plus aisés que les Brown, sans que cela produise de gêne entre eux, et ils se retrouvent bien souvent pour des étés dans le Vermont, dans la villa d’été des Lang. La vie passe, les sépare, les fait se revoir de temps à autres. Lorsque le livre commence, ils sont retraités, et se retrouvent dans le Vermont à la demande de Charity Brown qui, bien que très malade, a prévu dans les moindres détails des festivités de retrouvailles.

« Je soupçonne que ce qui agace tant les hédonistes chez les bourreaux de travail est que ces derniers, sans drogues ni débauches, s’amusent beaucoup plus. »

« Si j’avais tenu un journal, je serais en mesure de vérifier ce qu’il y a de plausible, mais de pas nécessairement exact dans ce que me rapporte ma mémoire. Mais tenir un journal à l’époque aurait été comme prendre des notes en descendant les chutes du Niagara dans un tonneau. Si peu mouvementée qu’elle fût, notre vie nous emportait. »
J’aurais pu vous copier encore plus de citations, l’écriture m’a séduite et plus encore toutes les réflexions, jamais plombantes, ni sentencieuses, égrenées par Larry, le narrateur. Bien que les deux couples soient nés dans les années 30, j’ai retrouvé certaines situations, certaines observations qui m’ont rappelé mon vécu, que ce soit lors des retours en arrière sur leur jeunesse, ou au cours des épisodes les plus récents de leur relation. C’est un superbe roman, centré sur une amitié, qui ne manque pas de péripéties et d’émotion profonde, et qui s’intéresse aussi à la nature et à la culture, à la littérature et à l’écriture, à la paternité et aux rapports familiaux. Bref, je suis ravie de l’avoir découvert. Maintenant, ma question aux spécialistes de l’auteur est celle-ci : par quel roman me conseilleriez-vous de continuer ?

En lieu sûr de Wallace Stegner, (Crossing to safety, 1987) éditions Gallmeister (2017) traduction de Eric Chédaille, 415 pages.

Repéré grâce à Dominique, Hélène, Luocine, Keisha et Nadège.
Projet 50 états, 50 romans : le Wisconsin.
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littérature Europe du Sud·policier·sortie en poche

Donato Carrisi, La fille dans le brouillard

filledanslebrouillard« Les éclairs venaient de la rue. Des silhouettes sombres comme des ombres tournaient autour de la maison. De temps à autres, un éclair apparaissait. On aurait dit des Martiens, curieux et menaçants.
C’étaient des photographes. »
Rien ne vaut un bon roman policier entre deux lectures plus exigeantes, et s’il s’agit d’un policier italien, c’est encore mieux ! Pourquoi ? Parce que je voue toujours une certaine tendresse à nos voisins transalpins, et qu’il me plaît toujours d’explorer la variété des régions italiennes. Ici nous sommes dans un bourg des Alpes italiennes en plein hiver, lorsqu’une toute jeune fille disparaît entre son domicile et l’église où elle se rendait, en fin d’après-midi. Anna Lou a tout de la lycéenne tranquille, bonne élève, même pas en rébellion avec ses parents, sa disparition deux jours avant Noël ressemble à s’y méprendre à un enlèvement. Mais la fugue reste une hypothèse à considérer pour les policiers chargés de l’enquête.
Pas du tout conventionnel, ce roman, qualifié par l’éditeur de thriller, vaut surtout par son personnage principal, un policier qui s’intéresse plus à faire la une des médias que, semble-t-il, à trouver le vrai coupable. Il fait tout pour attirer à lui les feux des projecteurs, trouve un suspect qui semble idéal, et qui pourtant n’a aucun mobile valable, aucune ombre dans son passé, aucune preuve qui l’accable, uniquement quelques présomptions et la certitude d’un policier entêté.

« Un crime se produisait toutes les sept secondes.
Toutefois, seule une infime partie faisait l’objet d’articles de journaux, de reportages télévisés ou d’épisodes entiers de talk-show à succès. Pour cette minorité, on faisait appel à des experts criminologues et psychiatres, on dérangeait des philosophes et même des philosophes. »
Le deuxième côté passionnant du roman réside aussi dans le démontage de la machine médiatique, et la critique du rôle des médias, notamment les chaînes d’information en continu, dans les affaires, peu nombreuses, qui font la une de la presse. Le petit jeu entre le commissaire Vogel et les médias sera-t-il au service de la vérité ou au contraire va-t-il envelopper d’un brouillard encore plus tenace toute cette affaire ?
Sauf erreur de ma part, Vogel n’est pas un personnage récurrent de Donato Carrisi, et ce roman est un peu à part dans sa bibliographie. Je ne pense pas lire les autres romans qui me semblent plutôt s’intéresser à des tueurs en série, et à des histoires plus destinées à effrayer qu’autre chose. Ce qui n’est pas du tout ma tasse de thé. En tout cas, ce roman a pour moi fort bien rempli son rôle. La construction impeccable permet de faire des hypothèses avec quelques pas d’avance sur le policier, le portrait fouillé des personnages aide à se les imaginer parfaitement, et la résolution de l’énigme, tout à fait surprenante, est à la hauteur du reste du roman, et vraiment mémorable.

La fille dans le brouillard de Donato Carrisi (La ragazza della nebbia, 2015) Livre de Poche (2017) traduit par Anaïs Bouteille-Bokobza, 349 pages.

Les avis d’Alex mot-à-mots et Pages de lecture de Sandrine.

A noter que le festival Quais du Polar met cette année l’Italie à l’honneur, et que Donato Carrisi figure parmi les invités. Sa fiche-auteur ici

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littérature Amérique du Nord·premier roman·sortie en poche

Cynthia Bond, Ruby

rubyPour eux, il n’y avait rien de remarquable chez Ephram. Il n’était qu’une silhouette floue qui croisait la trajectoire d’un œil en route vers des visions plus délicates et plus intéressantes.
Je prévois de lire ce livre depuis que j’ai écouté son auteure aux Assises internationales du Roman en 2016, et voici enfin que je réalise ce projet !
Imaginez la petite ville de Liberty, ou plus précisément de Liberty Township, à l’est du Texas, proche de la Louisiane. Quelques maisons, aucune activité culturelle, peu de travail. Sa communauté s’y retrouve fréquemment à l’église, notamment Célia, pilier de la communauté, avec son frère Ephram, qu’elle a élevé « depuis le 28 mars 1937, le jour où leur mère avait débarqué toute nue au pique-nique pascal de l’église de la Sainteté-en-Son-Nom. » Ephram est fasciné, depuis qu’il est enfant, par Ruby, sa beauté, sa fragilité, son étrangeté aussi. Mais Ruby est partie de longues années à New York, pour essayer de retrouver sa mère, et Ephram ne la revoit que lorsqu’elle rentre plusieurs décennies plus tard, à Liberty, et s’y installe dans une cabane isolée. On dit qu’elle est possédée, mais aussi que des hommes de la ville s’arrêtent parfois, la nuit, dans cette masure…

Ruby sentit la solitude avant qu’elle ne fût là. Sut que, en dépit de tout ce qu’elle allait devoir affronter quand elle quitterait cette petite baraque, la solitude serait le pire.
Le roman couvre une quarantaine d’années, de l’enfance de Ruby et Ephram, jusqu’au moment du retour de Ruby. Du jeune âge des deux protagonistes principaux, on ne sait pas tout immédiatement, mais les choses s’expliquent petit à petit, notamment dans la dernière partie.
Quelle atmosphère créée par l’écriture ! Le mélange de misère, de violence raciste et de mysticisme vaudou en fait un roman très fort, mais aussi très dur à supporter. Certains passages sont vraiment très beaux et d’autres, très douloureux, laissent la gorge nouée. L’histoire aurait peut-être gagné à être plus resserrée, plus sobre aussi par moments, mais le destin de la petite Ruby ne peut pas laisser indifférent. L’histoire d’amour entre Ephram et Ruby, si improbable et difficile soit-elle, sert à la fois de fil conducteur et de respiration tout au long du roman. J’ai eu une certaine tendresse pour le personnage d’Ephram qui vient heureusement contrebalancer les autres portraits masculins, loin d’être irréprochables.
Quant à l’aspect surnaturel de l’histoire, si je n’ai eu aucun mal à comprendre l’image des esprits des enfants disparus que Ruby porte en elle, je suis restée plus imperméable aux scènes parfois longues avec le Dybou, esprit maléfique qui hante Ruby et l’empêche de mener une vie normale. Je comprends toutefois l’intention de l’auteure, et reste admirative devant le résultat final, dur, dérangeant, mais aussi particulièrement poignant.

 

Ruby de Cynthia Bond (2014) éditions Christian Bourgois, 2015, traduit par Laurence Kiefé, 414 pages.

Je rejoins l’avis de Clara.

Cette lecture participe à l’Objectif PAL 2018 chez Antigone et au projet d’Enna, « African american history month challenge » où je vous conseille d’aller jeter un coup d’œil !
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littérature îles britanniques·premier roman·sortie en poche

Kazuo Ishiguro, Lumière pâle sur les collines

lumierepalesurlescollines« Je n’ai jamais bien connu Sachiko. En fait, notre amitié ne s’étendit que sur quelques semaines d’été, il y a bien longtemps. »
L’attribution, pas des plus attendues, du prix Nobel de littérature 2017 à l’écrivain d’origine japonaise Kazuo Ishiguro, est l’occasion de redécouvrir son œuvre et pourquoi pas, son premier roman, publié en 1982. L’auteur est né à Nagasaki en 1954 et arrivé en Grande-Bretagne à l’âge de cinq ans.
Ce premier roman est à mon sens beaucoup plus japonais que ses romans plus récents, à la fois par le rythme, le ton et les personnages. La narratrice est une femme d’un certain âge, Etsuko, installée en Angleterre depuis longtemps, et qui revient sur les moments où elle était mariée au Japon et enceinte de sa fille Keiko, cette même fille qui s’est suicidée en Angleterre peu de temps auparavant.
Au fil de quelques conversations avec sa deuxième fille, Niki, Etsuko se souvient notamment d’une voisine qui vivait dans une petite maison face à chez elle, et qui élevait une enfant assez difficile…

« De même qu’avec une blessure physique, il est possible de parvenir à une intimité avec les pensées les plus troublantes. »
Le roman entremêle avec fluidité le présent et le passé, évoque les années d’après-guerre à Nagasaki, la reconstruction, les images obsédantes de la guerre, les relations familiales conflictuelles, la tentation de l’immigration… Ce qui rend déjà le roman passionnant jusqu’aux dernières pages qui replacent tout le texte dans une nouvelle perspective, et qui m’ont vraiment éblouie !
Relire trois la fin, y traquer des petits détails significatifs, échafauder différentes hypothèses pour finalement en trouver une satisfaisante, et qui explique après coup tout le reste du roman, n’est pas un exercice qu’on pratique si souvent au cours de ses lectures. Cela m’a rappelé Une fille, qui danse, roman de Julian Barnes qui utilisait aussi ce procédé. Le thème de la mémoire est bien sûr au centre du roman, avec ses failles, ses interprétations, ses occultations… Pour un premier roman, c’est parfaitement maîtrisé, et je le recommande à qui veut faire connaissance avec l’auteur.
Il me restera à lire Un artiste du monde flottant ou ses nouvelles, regroupées dans un recueil appelé Nocturnes

Lumière pâle sur les collines (A pale view of hills, 1982) traduit de l’anglais par Sophie Mayoux, première parution en français en 1984, éditions Folio, 297 pages

Retrouvez d’autres romans du Prix Nobel sur le blog : Les vestiges du jour et Le géant enfoui (tous ces romans sont en poche !)

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littérature France·livre audio·sortie en poche

Pierre Lemaître, Trois jours et une vie

troisjoursetunevie« Dans le triangle père absent, mère rigide, copains éloignés, le chien Ulysse occupait évidemment une place centrale. Sa mort et la manière dont elle survint furent pour Antoine un événement particulièrement violent. »
Trois jours et une vie signe le retour de Pierre Lemaître au roman noir après le succès du roman historique Au revoir, là-haut, succès très mérité, à mon avis. Auparavant, je n’avais lu que Robe de marié, qui, quoique très bien fait, ne m’avait pas laissé un souvenir durable.
Ce dernier roman met en scène un garçon de douze ans, dans les derniers jours de 1999, et la date a son importance. Antoine Courtin, garçon un peu solitaire, est attiré par sa copine Emilie, mais joue le plus souvent seul dans les bois, ou avec le petit garçon de leurs voisins, les Desmedt. Un jour, s’énervant contre le petit Rémi, il le frappe avec une grosse branche et doit se rendre à l’évidence : le petit garçon est mort. Je ne dévoile rien, puisque ces faits ont lieu au tout début du roman, lequel consacre ses pages à imaginer comment Antoine va dissimuler son forfait, et passer les jours suivants à craindre la découverte qui va l’accuser.

« Mme Courtin était née ici, c’est ici qu’elle avait grandi et vécu, dans la ville étriquée où chacun est observé par celui qu’il observe, dans laquelle l’opinion d’autrui est un poids écrasant. Mme Courtin faisait, en toutes choses, ce qui devait se faire, simplement parce que c’était ce que, autour d’elle, tout le monde faisait. »
Cette partie consacrée aux trois jours qui suivent l’accident est la plus longue, elle est suivie de deux autres où Antoine est adulte. C’est là qu’il ne faut pas en dire trop… L’histoire, qui fait aussi intervenir une météo déchaînée, se concentre sur un microcosme rural qui s’enflamme à la suite de la disparition du petit garçon, et qui est prompt à accuser n’importe qui, pour peu que sa tête ne leur revienne pas. C’est incontestablement réussi, et très prenant, et les pages tournent vite, enfin, dans le cas présent, les plages audio s’enchaînent rapidement. Cette version est lue par l’acteur Philippe Torreton, dont la voix se prête bien aux passages dramatiques, sans qu’il ait besoin d’en faire trop. J’ai juste été un peu lassée par les répétitions de noms propres, sans doute moins gênantes à l’écrit qu’à l’oral. Imaginez le passage au-dessus dit à voix haute, et suivi d’autres phrases mentionnant encore « madame Courtin », et vous conviendrez que ça devient un peu lourd.
Ce détail mis à part, j’ai passé un très bon moment à l’écoute de ce roman, et été convaincue par la fin, inattendue sans être tirée par les cheveux !

Trois jours et une vie de Pierre Lemaître, éditions Audiolib (2016), lu par Philippe Torreton, durée 6 h 21, paru aux éditions Albin Michel et Livre de Poche.

Sur la version audio, l’avis d’Estelle, qui me l’a aussi fait gagner. Merci, Estelle !
Écoutons un livre, c’est chez Sylire.
ecoutonsunlivre

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littérature îles britanniques·rentrée hiver 2016·sortie en poche

Sarah Hall, La frontière du loup


frontiereduloup« La clôture fait trois mètres soixante de haut, dépassant ainsi leur capacité à sauter, et dessine à son sommet un retour à quarante-cinq degrés vers l’intérieur. Elle ne comporte pas de barbelures et n’est pas électrifiée. »
C’est en tant que biologiste spécialiste des loups que Rachel Caine est appelée au nord de l’Angleterre, dans la région proche de l’Écosse dont elle est originaire, pour mettre en place un projet de réintroduction du loup. Elle ne compte pas donner suite à cette demande d’un riche propriétaire terrien, mais différents éléments vont faire pencher la balance en faveur d’un retour au pays. Rachel pourrait y trouver l’occasion de renouer avec sa famille, et aussi de mettre un peu de distance avec le collègue dont elle est enceinte.

« Il vient tout près de grillage et se campe sur place pour la regarder, les yeux dans les yeux, regard d’un jaune sans mélange. Museau allongé, truffe frémissante, courte crinière. Un chien d’avant l’invention des chiens. Le dieu de tous les chiens. La créature est si belle que Rachel peine à comprendre ce qui s’offre à sa vue. Lui, en revanche, la reconnaît. Cela fait deux millions d’années qu’il voit et flaire des animaux comme elle. »

Ce roman propose un mélange de thèmes plutôt périlleux, qui fait sa richesse autant qu’il peut rebuter. Certains lecteurs ne trouveront pas d’intérêt aux tensions familiales qui agitent les personnages principaux, d’autres, mais c’est moins probable, se passionneront peu pour l’approche biologique, d’autres encore passeront en soupirant les aspects politiques du retour du loup. Et puis, le cocktail peut fonctionner à merveille sur les lecteurs restants, en espérant qu’ils soient nombreux !
Le thème de la maternité y est aussi amplement inséré, et ce n’est pas du tout inintéressant, les liens fraternels sont passés à la loupe également. Et pour moi, non, je n’ai pas eu d’impression de surabondance, vous comprendrez que j’ai été séduite par ce roman passionnant, riche et plein de tensions, jusqu’à une fin qui ne déçoit pas !

 

La frontière du loup de Sarah Hall (The wolf border, 2015) traduit de l’anglais par Eric Chédaille, éditions Christian Bourgois (2016), 474 pages, sorti en Livre de Poche (2017)

Une bonne pioche due à Marilyne, lu aussi par Daphné.

littérature Amérique du Nord·littérature Europe du Nord·mini-thème·non fiction·sortie en poche

Mini-thème (4) journalisme

Les chroniques n’ayant pas, (comme c’est étrange !) de volonté à s’écrire toutes seules en ce moment, je décide de regrouper deux lectures du début du mois qui se trouvent avoir un semblant de thème commun… avec de fortes différences de registre, toutefois. Dans les deux romans, un journaliste part travailler dans un pays étranger, à la fois lointain géographiquement et socialement.

tokyoviceJake Adelstein, Tokyo vice

« Aucun article ne vaut la peine de mourir, aucun article ne mérite non plus que ta famille meure. »
Jake Adelstein, dans Tokyo vice, raconte comment il s’est installé à Tokyo, embauché au sein d’un grand quotidien de la capitale, et comment il a enquêté sur les organisations de grand banditisme tenues par des yakuzas. Le roman démarre sur l’histoire d’un important mafieux japonais qui serait allé subir une greffe du foie en Californie, sans être le moins du monde inquiété, et montre comment les recherches menées par Jake Adelstein lui valent des menaces de mort…
Malgré quelques difficultés à se repérer parmi les noms propres et les noms des groupes de yakuzas, quelques moments passionnants méritent qu’on s’intéresse à ce livre très dense. Il met en lumière l’impuissance de la police japonaise face aux yakuzas, tout en détaillant les multiples ramifications de ces organisations et leurs méthodes d’intimidation. Jake Adelstein connaît particulièrement bien son sujet, ses liens d’amitié avec des policiers, et aussi avec des hôtesses de bar liées à la mafia, lui ont permis de recouper une grande quantité d’informations. Je trouve un peu dommage qu’il n’en ait pas fait un roman. Tel quel, j’ai ressenti quelques longueurs et le style très factuel manque un peu de flamboyance. Je le recommande aux passionnés du Japon ou des yakuzas, ainsi qu’aux amateurs de polars ancrés dans la réalité.
(Tokyo vice An american reporter on the police beat in Japan, 2009) Éditions Points (2017) traduit de l’anglais par Cyril Gay, 497 pages

plusbellesmainsMikael Bergstrand, Les plus belles mains de Delhi

« – Mais en Inde, quand il y a des frais de dossiers, ça s’appelle des pots de vin, donc ? »
Le deuxième roman a un ton beaucoup plus léger. Göran Borg est licencié de l’entreprise où il travaillait à Malmö, et se laisse aller à la déprime et aux pots de glace de grands formats. Lorsque son ami Erik, organisateur de voyages, lui propose de l’accompagner en Inde, il refuse d’abord, il a horreur des voyages, puis finit par se laisser convaincre. La rencontre avec l’Inde n’est pas facile de prime abord, mais un éblouissement amoureux va le faire rester plus longtemps que prévu, s’inventer un nouveau but dans la vie et le conduire à retrouver peut-être son goût pour le journalisme. Le ton est résolument humoristique, mais les personnages s’éloignent de la caricature et la vision donnée de l’Inde dépasse les clichés. On partage la fascination de Göran pour ce pays complexe, et on suit avec plaisir son acclimatation et sa transformation, dont on se demande où elle va le mener.
Distrayant, (mais pas seulement) si on n’en attend pas trop.
(Dehlis vackraste händer, 2011) Éditions Actes Sud (Babel, 2016), traduit du suédois par Emmanuel Curtil,
439 pages

Repéré chez Keisha et Ariane. Une suite est parue en poche aussi, Dans la brume de Darjeeling.

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