Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée littéraire 2013

Richard Ford, Canada

canadaL’auteur : Né à Jackson, dans le Mississippi en 1944, Richard Ford mène des études de droit. À vingt-quatre ans, il décide de se consacrer exclusivement à l’écriture et publie des nouvelles dans des magazines. En 1976, il publie son premier roman, Une mort secrète. Après son deuxième roman, en 1981, Le Bout du rouleau, il travaille pour Inside Sports Magazine jusqu’à la faillite du magazine en 1982. Cela lui inspire Un week-end dans le Michigan pour lequel il recevra le PEN/Faulkner Award. En 1996, il reçoit plusieurs prix pour Independence Day, et en 2012, pour Canada, la Andrew Carnegie Medal for Excellence in fiction 2013.
477 pages
Editions de L’Olivier (Août 2013)
Traduction : Josée Kamoun

Le roman se compose de trois parties, annoncées dès les premières phrases : « D’abord, je vais raconter le hold-up que nos parents ont commis. Ensuite les meurtres, qui se sont produits plus tard. C’est le hold-up qui compte le plus, parce qu’il a eu pour effet d’infléchir le cours de nos vies à ma sœur et à moi. Rien ne serait tout à fait compréhensible si je ne le racontais pas d’abord.
Nos parents étaient les dernières personnes qu’on aurait imaginées dévaliser une banque. Ce n’étaient pas des gens bizarres, des criminels repérables au premier coup d’œil. Personne n’aurait cru qu’ils allaient finir comme ils ont fini. C’étaient des gens ordinaires, même si, bien sûr, cette idée est devenue caduque dès l’instant où ils ont bel et bien dévalisé une banque. »
La première partie se concentre sur le hold-up et ce qui a amené les parents à le commettre, remontant donc à leur mariage, ne négligeant rien du quotidien de la famille. Cette première moitié tient plutôt ses promesses. Les portraits des parents, totalement dissemblables, un père flambeur et une mère discrète, de Dell et sa sœur jumelle Berner, sonnent juste et donnent envie d’en savoir plus. La narration par un « adolescent au moment des faits » qui revient bien plus tard sur des évènements dramatiques de sa jeunesse, m’a rappelée le dernier Louise Erdrich, Dans le silence du vent, et aussi Nous étions les Mulvaney de JC Oates.
J’ai été un peu moins convaincue par la deuxième partie, qui suit le jeune Dell au Canada, dans un patelin perdu où il trouve refuge pour ne pas être placé en foyer. J’y ai trouvé des invraisemblances et quelques longueurs, notamment les scènes de chasse. J’ai un peu du mal aussi avec le message général du roman : quel est-il ? la résilience ? la possibilité de se tracer son propre chemin sans presque aucune aide, de trouver une forme de bonheur à partir de phrases retenues ici et là ? Ce doit être la troisième partie, de loin la plus courte, qui répond à ces questions, mais pourtant elle ne m’a pas fait poser un regard plus admiratif sur le roman.
Au final, même si je n’ai pas eu envie de l’abandonner, tout cela me laisse une impression mitigée, rien qui ressemble à de l’enthousiasme. Juste un roman pas trop mal ficelé… qui me confirme que cet auteur ne fera pas partie de mes auteurs américains préférés, même si à Canada, j’ai préféré Un week-end dans le Michigan et le recueil Pêchés innombrables.

Citations : Devant nous, au loin, là où la route n’était qu’un trait de crayon, deux petites bosses sombres sont apparues à l’horizon, sur fond de ciel bleu sans nuages. Je ne les aurais jamais vues si je n’avais pas suivi le regard de Mildred. Là-bas, c’était le Canada. Impossible à différencier. Même ciel, même lumière, même air. Mais autre.
Comment se faisait-il que je sois en train d’y aller ?

Ce que je sais, c’est qu’on a plus de chances dans la vie, plus de chances de survivre, quand on tolère bien la perte et le deuil et qu’on réussit à ne pas devenir cynique pour autant.

D’autres avis (contrastés !) : Krol Franca n’a pas adhéré à ce roman, c’est un trésor pour Mélopée, un roman magnifique pour Papillon, Véronique l’a trouvé long et alambiqué, Violette n’a pas aimé.

Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2013

Léonor de Recondo, Pietra viva

pietravivaRentrée littéraire 2013
L’auteur :
Léonor de Récondo, née en 1976, débute le violon à l’âge de cinq ans. Son talent précoce est rapidement remarqué, et à l’âge de dix-huit ans, elle part étudier au
New England Conservatory of Music de Boston. Elle devient, pendant ses études, violon solo d’un orchestre de Boston. Trois ans plus tard, rentrée en France, elle fonde le quatuor à cordes Arezzo. Sa curiosité la pousse ensuite à s’intéresser au baroque. Depuis, elle a travaillé avec les plus prestigieux ensembles baroques, dirigé un opéra de Purcell, créé un spectacle avec Emily Loizeau, enregistré une quinzaine de disques… En octobre 2010, elle publie La Grâce du cyprès blanc (roman) aux éditions Le temps qu’il fait et, en janvier 2012, Rêves oubliés chez Sabine Wespieser.
240 pages
Editeur : Sabine Wespieser (août 2013)

Il n’y a pratiquement pas besoin de parler de ce roman, les extraits parlent pour lui…
Michelangelo alors âgé d’une trentaine d’années, quitte Rome, au cours de l’année 1505, pour rejoindre Carrare, à la recherche de marbres pour le tombeau du pape Jules II, et à la recherche de lui-même. Il est en effet bouleversé par une mort survenue à Rome, et qui a précipité son départ. A l’auberge, il réfléchit sur son passé, sur la vie, sur la mort, il lit quelques pages de deux seuls livres qu’il a emportés. Au village, il écoute les élucubrations du fantasque Cavallino, ou le petit Michele qui a décidé de devenir l’ami de celui qui n’aime pas les enfants. A la carrière, aux côté des tailleurs de pierre, il sélectionne les marbres dont il pourra tirer les plus belles figures humaines.
Pour qui a envie d’une lecture brève mais délicate, ce deuxième roman de Léonor de Recondo est parfait, procédant par petites touches, accompagnant les pensées tumultueuses de Michelangelo et son évolution durant ce séjour toscan. Les phrases écrites par la violoniste coulent tellement bien que la relecture devrait être tout aussi superbe, ce qui fait de Pietra viva un livre à conserver. Encore plus réussi que Rêves oubliés, délicate histoire de famille et d’exil, ce roman est vraiment une parenthèse magique et sensible au début du XVIème siècle. Et pour quelqu’un qui apprécie, comme moi, surtout les ambiances contemporaines, c’est vraiment un compliment !

Extraits : Le matin, il est le premier dans la carrière à observer les montagnes qui se défont pour qu’il puisse leur insuffler ses formes à lui, leur redonner vie à sa manière. Imaginer, sculpter, créer, afin que sa volonté se fasse sur la pierre.

La lumière entre par les fenêtres en ogives. Michelangelo joue avec les particules de poussière qui, projetées par le faisceau lumineux, viennent se cogner contre la table en marbre. Les mains agiles du sculpteur passent de l’ombre à la clarté sans se lasser. Il attend.
Frère Guido est venu le chercher dans la matinée en lui disant que l’un des leurs était mort et que le supérieur lui permettait de l’ouvrir. Guido n’emploie jamais le mot « disséquer ». Par respect, dit-il, pour le trépassé, mais aussi pour les vivants qui se doivent de l’étudier avec religiosité.
Michelangelo continue de caresser la lumière, quand il entend les pas s’approcher. Il ne lève pas les yeux vers la porte. Il connaît parfaitement l’enchaînement de gestes que les frères commencent. Presque une danse.

Les avis de Anne, Cécile, Claudialucia, Dominique, Flo, In cold blog, Lucie, Mimi Pinson, Val et Zazy 

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée littéraire 2013

Karl Taro Greenfeld, Triburbia

triburbiaRentrée littéraire 2013
L’auteur : Journaliste, conteur, satiriste, auteur d’un livre remarqué sur l’autisme, né à Kobe, de mère japonaise et de père américain, habite Tribeca, bien entendu, avec sa femme et ses deux filles. C’est le sixième livre de l’auteur et le premier traduit en français.
284 pages
Editeur : Philippe Rey (août 2013)
Traduction : Françoise Adelstain

Un roman choral, dans le quartier de Tribeca à New York, voilà qui a sonné alléchant à mes oreilles lorsque Keisha en a parlé ! Tribeca n’est pas un ancien nom indien mais un acronyme pour TRIangle BElow CAnal street, et désigne un quartier au sud de Manhattan, en-dessous de Canal Street, donc… Un quartier industriel réhabilité dans les années 90, qu’on pourrait qualifier de « bobo » et qu’on verra d’ailleurs évoluer au fil du roman, de moins bohème à plus bourgeois. Le lien entre les différents personnages est l’école publique où les pères déposent leurs enfants chaque matin. Leurs jobs respectifs, sculpteur, auteur, photographe, entrepreneur, leur permettant de choisir leurs horaires, ils se retrouvent souvent ensuite pour un petit déjeuner au bar le plus proche. Abordant les points de vue de chacun d’entre eux, l’auteur n’épargne personne et égratigne à tout va, n’oubliant aucun travers, aucune vanité, aucune autosatisfaction, aucune addiction…
Je me suis délectée à cette lecture, qui évoque une tranche de la population pas si décrite que cela dans les romans. J’ai relevé une ou deux bizarreries de traduction notamment un joli « il hocha les épaules », mais apprécié dans l’ensemble le style sans fioritures, mais assez visuel pour donner l’impression de pénétrer telle une petite souris au cœur de ces appartements new-yorkais plus ou moins bourgeois. Les enfants donnent lieu à quelques scènes pleine de vérité également, et les parents, quelle que soit leur ascension sociale, restent souvent bien démunis devant les réactions de leurs chérubins. Tout évolue dans un tel quartier, tout se délite doucement, mais pour le plus grand plaisir du lecteur !

Extraits : Je regarde mes amis de l’autre côté de la rue, les pères à la trentaine bien entamée, qui travaillent dans divers domaines artistiques. Il y a le sculpteur, l’auteur dramatique, le producteur de films, le mémorialiste, le photographe, même l’« entrepreneur » – notre truand local-, la plupart s’affichant artistes, en réalité hommes d’affaires.

 Les riches d’ailleurs semblaient arriver en nombre sans cesse croissant. Au début, elle n’avait pas remarqué le changement : la disparition des Ford cabossées au capot aussi long qu’une table de ping pong et des break Volvo avec de la toile adhésive en guise de vitre arrière au profit des Mercedes et Land Rover dernier cri, garées le long des trottoirs et l’air abandonné sous l’éclairage triste de la rue, mais rutilantes, attirant le regard, et malgré cela pouvant rester intactes de journées d’affilée, signe de l’embourgeoisement du quartier.

L’avis tentateur de Keisha.

Publié dans littérature Amérique du Nord, mes préférés, rentrée littéraire 2013

Louise Erdrich, Dans le silence du vent

danslesilenceduventRentrée littéraire 2013
L’auteur :
Louise Erdrich est née en 1954. D’origine germano-américaine par son père, elle appartient par sa mère à la tribu indienne Chippewa. Elle a passé sa jeunesse dans le Nord-Dakota où ses parents travaillait au Bureau des Affaires Indiennes. Son premier livre est un volume de poèmes : Jacklight. Elle vit désormais dans le Minnesota avec ses filles et est la propriétaire d’une petite librairie indépendante appelée Birchbark Books.
458 pages
Editeur : Albin Michel (août 2013)
Titre original : The round house
Traduction : Isabelle Reinharez

Tout commence un jour où le jeune Joe est en train, avec son père, d’arracher de jeunes pousses d’arbres qui traversent les fondations de la maison familiale. Sa mère sort en voiture chercher un dossier à son bureau et ne revient pas. Quand le père et le fils la retrouvent, ils la conduisent en urgence à l’hôpital. Joe comprend qu’elle a été violée, et n’aura de cesse de savoir qui est l’auteur de cette agression brutale. Son père exerce le métier de juge, ce qui le place d’emblée  au coeur de l’enquête, mais il semble pourtant impuissant à faire arrêter le coupable. La loi en effet est compliquée, qu’il s’agisse de l’auteur des faits ou du lieu où cela s’est passé, car les juridictions sont différentes selon que c’est sur la réserve indienne ou non. Joe ne comprend pas ces freins à la loi, et s’obstine à mener des recherches de son côté. Pendant ce temps, sa mère s’enferme dans le mutisme et la dépression.
Sur ce sujet difficile, ce roman est peut-être le plus beau que j’ai lu de Louise Erdrich, et rares sont les moments où le texte se départit un peu de sa force et de son émotion. Certaines scènes me resteront forcément en mémoire, qu’elles soient émouvantes ou drôles comme celle du père qui rate intentionnellement un ragoût pour redonner à son épouse meurtrie le goût de cuisiner. Par moments, l’auteur donne l’impression de faire digression avec des anecdotes, mais celles-ci, jamais gratuites, éclairent sur la vie dans la réserve, les violences faites aux femmes, la mémoire familiale, la législation communautaire, la justice qui est le thème principal. Le thème des religions et des croyances amérindiennes est bien présent aussi… 458 pages qui se lisent dans un souffle !

Extrait : Il a parlé d’un ton très calme et raisonnable, et expliqué pourquoi nous avions besoin de Pearl.
Joe, nous avons besoin d’un chien de garde. Il y a un homme que nous soupçonnons. Mais il a filé. De sorte qu’il pourrait être n’importe où. Ou si ce n’est pas lui, le véritable agresseur pourrait toujours se trouver dans les parages.
J’ai posé une question genre police à la télé :
Quelle preuve avez-vous que c’est ce type-là ?
Mon père a envisagé de ne pas me répondre, je l’ai bien vu. Mais il a changé d’avis. Il a eu du mal à prononcer certains mots.
Le coupable ou le suspect… l’agresseur… a laissé tomber une pochette d’allumettes. Les allumettes venaient du terrain de golf. Celles qu’on donne à l’accueil.

A lire, les avis de A propos de livres, Cathulu, Clara, Joëlle, Krol, Mimi Pinson, Papillon ou Val et mes avis sur Ce qui a dévoré nos coeurs, La malédiction des colombes, La chorale des maîtres bouchers.

Publié dans littérature France, premier roman, rentrée littéraire 2013

Karin Serres, Monde sans oiseaux

mondesansoiseauxRentrée littéraire 2013
L’auteur :
Née en 1967, Karin Serres écrit depuis toujours. Elle est aussi illustratrice, traductrice et metteuse en scène de théâtre. Elle a écrit près de vingt-cinq pièces de théâtre, ainsi que des romans jeunesse. Monde sans oiseaux est son premier roman.
106 pages
Editeur : Stock (Collection La forêt, août 2013)

Dès qu’on hasarde un œil, ou un orteil, ou le bout du nez dans ce roman, on se trouve transporté dans un autre univers. Celui qu’on connaît semble exister toujours, cependant, comme cela se confirme au bout de quelques chapitres. Il y a une ville, quelque part, au-delà du lac qui est tout l’univers de Petite boîte d’os, ainsi nommée par son père pasteur à sa naissance. La jeune fille est née là, dans ce village lacustre entouré de forêts, où on élève des cochons devenus fluorescents, où l’on vit de pêche, d’élevage, de trois fois rien.
Il faut vraiment se laisser porter par l’écriture en courtes touches, en images poétiques, se laisser aller à croire à cet univers, à accepter que le temps y passe plutôt vite, et que rien ne change finalement. Petite boîte d’os grandit avec ses différences, sa rébellion, devient une femme, vit une histoire d’amour, sans qu’elle ait semblé grandir… Un moment, on se demande si l’auteur va vraiment quelque part, puis la vie évolue, les gens naissent et meurent, les maisons montent au fur et à mesure de la montée des eaux, les cochons restent. Après tout, est-ce si important d’aller quelque part ?
Si vous aimez les dystopies, les univers pas forcément roses, (ne vous laissez pas abuser par les cochons !), les textes courts qui ne s’embarrassent pas d’explications, laissez-vous tenter et sans doute charmer. Ce premier roman est remarquable à bien des égards et je n’ai pas regretté être tombée dedans !


Citations : Il paraît que nous sommes une sorte de réserve : derrière les montagnes qui rapetissent, une vie urbaine âpre et polluée ferait rage tandis que nous, pêcheurs traditionnels, éleveurs de cochons mutants, nous vivrions dans le passé. 

Petite Boîte d’Os la destructrice, on devrait m’appeler. Ou bien Ravage. Je ne les supporte plus, tous, leurs vies, nos vies ordonnées, régulières et policées. Je déteste notre joli village aux jolies maisons multicolores, bien droites et propres au-dessus de leur joli reflet. Je hais les jours qui se succèdent, toujours les mêmes. Le temps passe, je grandis, mon destin se dessine au-dessus de l’eau plate, planche après planche, pas après pas : mariage, enfants, promenade, vaisselle et je n’en veux pas.

D’autres avis (divers et variés) chez Aifelle, Hélène, Jérôme, Marilyne et Sandrine.

Publié dans littérature Europe de l'Ouest, rentrée littéraire 2013

Toine Heijmans, En mer

enmerRentrée littéraire 2013
L’auteur :
Toine Heijmans est né en 1969 à Nimègue, dans l’Est des Pays-Bas. Pendant ses études d’histoire à l’Université de Nimègue, il a travaillé pour des quotidiens locaux. Depuis 1995, il a rejoint la rédaction du journal De Volkskrant, à Amsterdam. Il est également l’auteur d’ouvrages de non-fiction : La Vie Vinex, sur un nouveau quartier d’Amsterdam, Die Asielmachine, qui se compose de témoignages de demandeurs d’asile aux Pays-bas et Respect !, sur le jeune milieu du rap en Europe. En mer est son premier roman.
156 pages
Editeur : Christian Bourgois (août 2013)
Traduction : Danielle Losman
Titre original : Op zee
Prix Médicis étranger 2013

Avant de faire un billet de mes découvertes de l’année, je me devais de parler de ce roman néerlandais, faisant partie d’une série de bonnes pioches effectuées en bibliothèque. Il me rappelle que j’ai souvent eu l’occasion de faire des découvertes passionnantes parmi les littératures européennes !
Un navigateur, après quelques mois en solitaire en mer, emmène sa fille pour la dernière partie du trajet, une broutille, du Danemark à chez lui aux Pays-Bas. Quand on sait que la petite n’a que sept ans, et que les conditions météorologiques ne sont pas forcément parfaites, il y a de quoi s’inquiéter. Toutefois, la mère (j’ai failli écrire la mer) a donné son accord pour cette sortie, afin que le père retrouve sa fille. Les préparatifs étant faits, ils partent tous les deux. Petit à petit, le lecteur en apprend plus sur le père qui a obtenu de son employeur un congé sabbatique, loin de sa routine habituelle, et tout ce qu’il apprend tend à faire monter l’angoisse.
Parfaitement mené, le récit fait monter la tension, jusqu’à un événement plus stressant que les précédents, et une fin totalement inattendue ! L’écriture et la traduction sans fausses notes, les thèmes abordés, en particulier la paternité, la dépression, m’ont beaucoup plu et j’ai dévoré ce roman, je pense d’ailleurs qu’il n’est possible QUE de le dévorer, et assez facilement compte-tenu de son petit format… J’ai lu des comparaisons avec Sukkvan Island, je ne saurais dire, puisque je n’ai pas voulu lire ce dernier, mais en tout cas je vous conseille sans réserves En mer !

Extrait : Un pêcheur marchait sur l’embarcadère, longeant le bateau. Je suis sorti par l’écoutille de secours pour le regarder. Un homme grand, chaussé de bottes en caoutchouc ; il portait un pantalon de ciré orange vif. Il a fait un signe de tête. Je l’ai interrogé sur la météo. Le pêcheur n’a pas répondu. J’ai répété ma question. Il a levé les bras puis les a laissé retomber.
« Only God knows. »
Il avait bu. Il me rappelait le prophète qui apparaît au début de Moby Dick. Un clochard ivre qui prévient Ismaël de ne pas embarquer sur la baleinière, parce que le bateau court un danger. Dans le livre, le prophète a raison. Mais ce voyage-ci n’était pas un livre. Jusqu’à présent tout s’était bien passé, et tout allait bien se passer.

Lu aussi par Clara, Mot à mots, Virgule

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Mes lectures du mois (4) novembre 2013

Je continue de livrer mes lectures sans extraits, ni liens, et par lots, celui-ci étant composé de découvertes plutôt réjouissantes, de la France aux Etats-Unis en passant par l’Islande et la Roumanie.

backupPaul Colize, Back up paru en Folio policier (2013)
En deux époques, les années 60 et la période contemporaine, ce roman m’a emporté dans le monde du rock à Berlin, Londres ou Paris… La mort de plusieurs musiciens d’un même groupe en 1967 et un accident de la circulation en 2010 qui laisse la victime incapable de bouger et de parler, deux évènements vont s’avérer habilement liés.
L’idée qui sous-tend le roman et qui n’a pas à ma (courte) connaissance été exploitée dans un autre polar, est excellente et effrayante à la fois… Le titre en donne une idée, pour qui a lu le livre, mais ne comptez pas sur moi pour vous l’expliquer davantage. Il vous faudra le découvrir par vous-même !

lettreahelgaBergsveinn Birgisson, La lettre à Helga Editions Zulma (2013) Rentrée littéraire 2013
La longue lettre de l’éleveur de moutons Bjarni à la femme qu’il a follement aimée a déjà fait l’objet de nombreux billets sur les blogs. Sans l’humour qui s’immisce petit à petit dans les réminiscences de la vie de l’éleveur : scène de l’enterrement de Sigridur, concours du meilleur bélier reproducteur et comparaisons agricoles savoureuses, je n’aurais pas été très emballée par ce roman. Les regrets quelque peu pleurnichards de Bjarni, qui a, de son point de vue, raté sa vie, alors qu’il a plutôt semé le désordre autour de lui, ne m’auraient pas convaincue, mais l’atmosphère sombrement islandaise, les précisions sur l’élevage ovin et la vie rurale, les descriptions de paysages, les réflexions sur le bonheur, m’ont tout de même plu, ainsi qu’un certain humour déjà cité. L’écriture et la traduction sont aussi pour une grande part dans la réussite de ce roman.

centderniersjoursPatrick McGuinness, Les cent derniers jours Editeur : Grasset Rentrée littéraire 2013
Ces cent derniers jours font allusion aux derniers moments de la dictature de Ceaucescu en Roumanie. Ce jeune professeur qui débarque à Bucarest en 1989 ne sait guère ce qui l’attend. Les tracas administratifs, le marché noir et les destructions de monuments, oui, mais pas seulement. Au travers des amitiés qu’il noue, le jeune homme découvre la face cachée du régime totalitaire, et derrière, d’autres aspects encore. L’humour des situations, la gravité parfois, la poésie souvent, donnent à ce premier roman une impression de « jamais-lu » fort bien venue. Quelques petites longueurs à peine pour un très bon moment de lecture.

seretenirauxbrindillesSébastien Fritsch, Se retenir aux brindilles Editions fin mars début avril (2012)
Ariane revient sur les lieux de son enfance, là où elle jouait à se faire peur avec ses amis Tristan et Matthias. Mais elle est accompagnée de ses enfants et fuit son mariage. Réfugiée chez une vieille voisine, ses souvenirs remontent à la surface, mais il va falloir qu’elle affronte le présent. Joli mélange de suspense psychologique et de souvenirs d’enfance, de défense des femmes et de réflexions sur le mensonge, j’ai dévoré ce roman d’une traite, et pourtant sur mon ordinateur, ce qui n’est pas la lecture la plus pratique qui soit !

 

voyagedannablumePaul Auster, Le voyage d’Anna Blume Editeur : Babel (1993)
Pour terminer, un retour aux presque classiques avec le roman de Paul Auster paru en 1989, et que je n’avais pas réussi à lire au moment où je l’ai acheté. Cette fois, je me suis laissée emporter par cette géniale dystopie. La jeune Anna Blume a quitté l’Angleterre pour partir à la recherche de son frère William au-delà de l’océan. Quelques années après, elle livre le récit de son arrivée et de sa survie dans la ville où elle pensait le trouver. La ville est entièrement fermée, le chaos y règne, les rues sont aux mains des Charognards, la nourriture manque, le logement est des plus précaires. Anna trouve la force de s’adapter à ce monde, pour survivre, et garde l’espoir de revoir son frère… Rien dans le roman n’explique comment cette ville en est arrivée là, le lecteur n’en sait pas plus qu’Anna, et reste comme elle rivé aux problèmes les plus urgents. Ce roman prenant et angoissant est une grande réussite, une fable sur la société, dont on n’est guère étonné qu’elle soit parue à l’époque où le nom de New York était symbole de criminalité galopante…

 

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Mes lectures du mois (3) octobre 2013

En vrac, la suite (et fin) de mes lectures d’octobre :

desaccordsimparfaitsJonathan Coe, Désaccords imparfaits Mais lecture parfaite : quatre nouvelles, les seules qu’ait écrites Jonathan Coe qui préfère avoir le temps de créer des univers sur un plus grand nombre de pages ! Une histoire de fantômes, un souvenir amoureux, une rencontre, un film qui devient une obsession… ces quatre nouvelles vives et bien écrites évoquent la jeunesse, les occasions manquées, les souvenirs obsédants, la musique, le cinéma : une réussite !

unpèrelointainAntonio Skarmeta, Un père lointain Délicieux petit livre, qui peut permettre de passer une heure d’attente ou de transport. Subtilité, brièveté des phrases, rythme poétique pour une histoire pas si simple qu’il paraît : un jeune homme revient dans son village pour y enseigner, juste au moment où son père quitte sa mère pour retourner en France, dont il est originaire.

instinctprimairePia Petersen, Instinct primaire J’ai lu avec intérêt le manifeste féministe de Pia Petersen, qui revendique, sous forme d’une longue lettre d’amour, le droit d’avoir ou non des enfants, de se lier pour la vie à quelqu’un ou non, de choisir sans aucune pression sa vie. Quand l’heure est à parler du mariage pour tous, ce point de vue est fort utile et peut conforter les femmes qui se sentent fragilisées de ne pas « entrer dans le moule ». J’avoue que j’ai été choquée par la réaction de rejet à l’égard de la narratrice (l’auteur ?) par d’autres femmes, lorsqu’elle leur fait part de ses choix, que pas une seule d’entre elles n’ait fait preuve de quelque ouverture d’esprit. Même si pour moi, cette revendication relevait de l’évidence, je vois qu’il n’en est pas de même pour tout le monde. Et j’ai lu et relu le passage sur la littérature, et les lectrices femmes, et souvent mères, qui imposent leurs goûts sur le monde littéraire, à méditer… 

follesdedjangoAlexis Salatko, Folles de Django Rentrée littéraire 2013 La vie de Django Reinhardt, commencée dans une roulotte près de Charleroi, côtoyant les plus grands noms du jazz, coqueluche des cafés parisiens, acolyte de Stéphane Grapelli, mérite bien un roman. Je n’ai pas été cependant totalement séduite, gênée par les personnages féminins, Maggie Kuipers et sa fille Jenny, dont j’ai eu l’impression qu’elles étaient totalement inventées. Du coup, cela a jeté un doute sur le reste des évènements décrits : fiction ou réalité ? Toutefois, ce roman est d’une lecture agréable, avec en fond sonore un disque de l’incontournable guitariste.

insideAlix Ohlin, Inside Rentrée littéraire 2013 Il serait trop long et inutile de présenter tous les personnages de ce roman qui balade le lecteur de Montréal à New York, et même au Rwanda, entre 1996 et 2006. Grace, une psychologue qui découvre sur une piste de ski un homme qui vient de tenter de se suicider, est la première rencontrée, et va se frotter à un problème qu’elle connaît bien : quelle aide une personne extérieure peut-elle apporter à quelqu’un en détresse ? Grace et Tug, Anne et Hilary, Mitch et Thomasie, présentent dans une sorte de ronde sans fin, différents visages de la responsabilité et de la culpabilité. Un premier roman passionnant que j’ai dévoré d’une traite !

Mise en page 1Dominique Paravel, Uniques Rentrée littéraire 2013 C’est le type même de roman qui enthousiasme sur le moment, par sa forme originale… mais avec un peu de recul, je me demande ce que j’en ai retiré, ce qu’il me reste de cette lecture. Alors qu’il commençait bien, avec les habitants d’une rue tour à tour évoqués, la suite a été un peu plus confuse, avec des réflexions sur les raisons des licenciements économiques, sur l’art contemporain, sur l’exclusion… Pas inintéressant, mais pas un chef-d’oeuvre non plus. 

Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2013

Laura Alcoba, Le bleu des abeilles

bleudesabeillesRentrée littéraire 2013
L’auteur :
Romancière et traductrice, Laura Alcoba a vécu en Argentine jusqu’à l’âge de dix ans. Elle vit aujourd’hui à Paris et enseigne la littérature espagnole. Elle a déjà publié aux Éditions Gallimard Manèges. Petite histoire argentine, traduit dans de nombreux pays, Jardin blanc et Les passagers de l’Anna C.
128 pages
Editeur : Gallimard (août 2013)

Je continue, poussée par la curiosité, et de bonnes pioches à la bibliothèque, l’exploration de la rentrée littéraire… En ouvrant Le bleu des abeilles, il ne faut pas s’attendre à un roman qui joue sur des thèmes à la mode ou qui s’essaye à des recherches syntaxiques originales. Pourtant, ce court roman est rempli de charme, dû à la simplicité et à la vérité qui en émane.
Une fillette d’une dizaine d’années doit quitter l’Argentine où son père reste emprisonné, pour rejoindre sa mère qui vit déjà à Paris. Quelques leçons de français et quelques mois plus tard, elle arrive au Blanc-Mesnil, un peu loin des quais de la Seine et de la Tour Eiffel qu’elle imaginait proches de chez elle. Le froid de l’hiver, l’appartement dans la tour, le métro, les camarades de classe, la langue surtout, tout un nouvel univers est décrit à hauteur d’enfant mais sans mièvrerie.
J’ai vraiment passé un bon moment avec ces souvenirs pleins de délicatesse et d’émotion, aux côtés de cette petite fille très observatrice, qui grandit et change, mais garde un lien très fort avec son père au travers des lettres et de leurs lectures communes. Dans cet échange réside l’explication du titre, très joli fil conducteur du roman. Un livre à ne pas rater si les thèmes de l’enfance et de l’exil vous parlent !


Extrait : Avec Noémie, j’ai découvert des sons nouveaux, un r très humide que l’on va chercher tout au fond du palais, presque dans la gorge, et des voyelles qu’on laisse résonner sous le nez, comme si on voulait à la fois les prononcer et les garder un peu pour soi. Le français est une drôle de langue, elle lâche les sons et les retient en même temps, comme si, au fond, elle n’était pas tout à fait sûre de bien vouloir les laisser filer — je me souviens que c’est la première chose que je me suis dite. Et qu’il allait me falloir beaucoup d’entraînement, aussi.
Assez vite, Noémie m’a montré des caractères que je n’avais jamais vus, l’accent grave et le circonflexe, et puis le c cédille. Ce nouveau signe, plus que les autres, je l’ai tout de suite aimé : à La Plata, je m’entraînais sur des petits bouts de papier, dans les marges blanches des journaux ou au dos d’enveloppes vides, à écrire ce simple mot : français, et parfois des c cédille seuls, collés les uns aux autres, ççç, et qui formaient une sorte de chaîne ou de sillon. C’était une manière de patienter avant un départ que je croyais imminent.

 

Lu aussi par Canel et Stemilou.

Publié dans littérature Europe du Nord, rentrée littéraire 2013

Rosa Liksom, Compartiment n° 6

compartimentn6Rentrée littéraire 2013
L’auteur : Rosa Liksom est née en 1958 en Finlande dans un petit village en Laponie, sous le nom d’Anni Tylävaara. Liksom est un pseudonyme (signifiant « comme » en suédois). Rosa Liksom parcourt l’Europe à partir de l’âge de 15 ans, commençant par la Scandinavie, la France, l’URSS où elle s’installe un temps. Serveuse dans les années 1980, Rosa Liksom profite des temps morts pour écrire, surtout des nouvelles traduites dans une quinzaine de langues. Elle a publié un roman, Kreisland, non traduit en français. Rosa Liksom est également peintre.

213 pages 
Editeur : Gallimard (septembre 2013)
Traduction : Anne Colin du Terrail
Titre original : Hytti nro 6

Une jeune fille finlandaise s’installe dans un wagon-lit pour une traversée de la Russie soviétique, jusqu’à Oulan-Bator. Juste au moment du départ, un homme rejoint le compartiment et y prend ses aises. Admettant le fait de cette promiscuité forcée, le lecteur se trouve coincé lui aussi dans ce compartiment, heureux d’y échapper lors des arrêts ou quand la jeune femme regarde le paysage par la vitre maculée. En effet, l’homme est un rustre, ou du moins se complaît à passer pour tel, se curant les ongles, mangeant salement, assenant ses avis, racontant des histoires vécues plus dérangeantes les unes que les autres. La jeune fille s’échappe en pensée, revient aux derniers temps qu’elle a passés à Moscou.
J’ai été gênée par une certaine complaisance dans le sordide, notamment avec les éructations verbales de l’homme, mais pas seulement. Les descriptions sont aussi bien « chargées » et cela ne me semble pas très justifié, que, pour contrebalancer les beaux paysages naturels, les évocations de lieux habités soient trop souvent alourdies d’adjectifs à connotation négative, que la neige soit forcément souillée de cadavres d’animaux ou d’urine de chien ! D’ailleurs, d’une manière générale, ce roman est trop chargé d’adjectifs, ce qui me rend toujours méfiante.
Il s’en dégage toutefois un certain charme, un peu vénéneux, assez typiquement russe, dû davantage au rythme de l’écriture, aux images évoquées, qu’aux personnages, qui n’attirent pas la sympathie… Une sorte de film lent, contemplatif, se déroule sous les yeux du lecteur, rendant assez bien compte, j’imagine, du lent et long voyage à travers la Sibérie. Je reste un peu mitigée à l’issue de cette lecture, que j’ai toutefois poursuivie jusqu’au bout. J’ai même préféré la fin, sans que cela vous incite à croire à une fin qui sorte de l’ordinaire : non, elle est à l’image du reste du roman, avec un petit quelque chose en plus dans l’atmosphère, très ténu, qui laisse à penser que les personnages ont évolué… C’est assez subtil, et prouve aussi que l’écriture et la traduction sont les atouts principaux de ce texte.

Extrait : Au deuxième coup de cloche, elle vit arriver un homme vigoureux, aux oreilles en feuille de chou, vêtu d’une veste matelassée noire comme en portaient les ouvriers et d’une chapka blanche en hermine, ainsi qu’une belle femme brune et un adolescent qui ne la quittait pas d’une semelle. La mère et le fils, après lui avoir dit au revoir, partirent bras dessus, bras dessous vers le bâtiment de la gare. Le regard rivé au sol, l’homme tourna le dos au vent glacé, pinça une Belomorkanal, la porta à ses lèvres, l’alluma et la téta un moment avec avidité, écrasa son mégot sous sa semelle et resta là, debout, à grelotter. Au troisième coup de cloche, il sauta dans le train. La jeune femme le regarda s’éloigner dans le couloir d’un pas chaloupé, priant pour qu’il n’aille pas dans son compartiment. Vain espoir.
Après avoir hésité un instant, elle regagna sa place et s’assit sur sa couchette, face à l’homme qu’entourait un halo de froid. Ils restèrent silencieux, lui la dévisageant d’un air renfrogné, elle fixant, indécise, l’œillet en papier. Quand le train s’ébranla, le Quatuor à cordes n°8 de Chostakovitch jaillit des haut-parleurs en plastique du compartiment et du couloir.

Les avis d’Hélène et Mimi Pinson, qui toutes deux, ont aimé l’atmosphère du roman…