littérature Asie·rentrée hiver 2017

Amulya Malladi, Une bouffée d’air pur

Unebouffeedairpur« J’avais toujours su qu’un jour, quelque part, je rencontrerais de nouveau Prakash. Simplement, je n’imaginais pas que ce serait aussi décevant. »
Au commencement du roman, Anjali, une jeune femme, attend son officier de mari qui doit venir la chercher à la gare de Bhopal. Lorsqu’elle est prise, comme toutes les personnes aux environs, de difficultés respiratoires, qui vont pour certains s’avérer fatales, elle frôle la mort. Pourtant Anjali se réveille à l’hôpital… Après un saut temporel de quinze ans, on la retrouve mariée à un professeur, et elle-même institutrice, et mère d’un garçon de douze ans. Le propos de Amulya Malladi n’est pas de recenser toutes les conséquences dramatiques de la catastrophe de Bhopal, mais de traiter de répercussions tout à fait intimes, propres à une famille, sur une quinzaine d’années après cette tragédie. Mêlant les points de vue de différents personnages, et les époques, elle compose une fresque tout à fait réussie.

« Je ne savais même pas si nous étions de la même caste. Non que j’y attache la moindre importance, mais cela pouvait en avoir pour elle et ses parents. »
J’ai trouvé ce livre émouvant et lumineux, à l’image du titre qui ne prend sa signification qu’à l’extrême fin du texte. Il traite de thèmes que l’on n’associe pas forcément à la culture indienne, comme le divorce, l’accès au travail pour les femmes, ou le féminisme. C’est donc un roman particulièrement riche sur les dernières années du XXème siècle en Inde. On peut y voir notamment le conflit entre les générations, celle des parents d’Anjali qui veulent rester fidèles aux traditions passées, et celle qui la suit, qui accepte, et même initie les changements de mentalité. C’est grâce à la chronique de Delphine que j’ai découvert ce roman, et je lirais bien volontiers Le foyer des mères heureuses, sorti plus récemment, et qui a beaucoup plu à Delphine aussi.

 

Une bouffée d’air pur, d’Amulya Malladi, (A breath of fresh air, 2002) éditions Mercure de France (janvier 2017) traduit de l’anglais par Geneviève Leibrich, 232 pages.

littérature îles britanniques·premier roman·rentrée hiver 2017

Paula McGrath, Génération

generation« Frank se plaignait qu’elle était toujours triste, mais elle n’y pouvait rien, la mélancolie paraissait remonter à plus loin qu’elle, peut-être à sa mère et à son enfance dans un endroit que Judy ne connaissait pas et ne pouvait pas imaginer. »
Voici encore un roman que j’ai emprunté à la bibliothèque sans trop en savoir à son sujet, et croyez-moi, c’est comme cela que l’on se procure les meilleures lectures ! Je savais que l’auteure était irlandaise, mais ignorais que l’essentiel du roman se déroule dans l’Illinois. Surprenant, ce roman fait appel à l’acuité du lecteur, l’incite à prendre des indices pour combler une première ellipse temporelle, puis une deuxième, l’encourage aussi à faire des déductions concernant les rapports entre les personnages.
On y croise d’abord un immigrant irlandais qui se tient à l’entrée d’un puits de mine canadien en 1958, et qui y travaillera de longues années… Ensuite, Aine, une trentenaire, en 2010, aspire à changer de vie, et débarque d’Irlande pour passer quelques temps en bénévole dans une ferme biologique de l’Illinois. Elle se lie avec Joe, le propriétaire… Ensuite d’autres personnages apparaissent dont on ne connaît pas immédiatement l’importance dans l’histoire, qui semble se tisser autour de Joe, l’agriculteur, individu plus trouble qu’il n’y paraît de prime abord.

 

« Jusqu’ici, elle a toujours été du genre voyage organisé, mais maintenant elle est une pionnière, un personnage des Raisins de la colère, une Thelma. Ou une Louise. »

C’est un de ces romans où la tension créée par une construction efficace pousse à avancer, et qui réussit encore et encore à étonner, jusqu’à la fin. Il s’avère passionnant sur le thème du passage de relais entre générations pas forcément consécutives. Des sortes de sauts générationnels apparaissent entre les lignes de l’histoire, et les rapports entre les protagonistes deviennent alors plus clairs. Le thème de l’immigration, de ses causes et conséquences, des attentes qu’elle porte et des déceptions qu’elle engendre, et là encore des impacts sur les générations suivantes, apparaît en filigrane, sans lourdeur, ni morale.
Une jolie découverte que ce premier roman un brin déroutant, comme je les aime, et une jeune auteure irlandaise à suivre, indiscutablement !

Génération de Paula McGrath, (Generation, 2015) éditions Quai Voltaire (janvier 2017) traduit de l’anglais par Cécile Arnaud, 225 pages.

Entre autres avis, ceux d’Albertine, de Cathulu, d’Eva et de Maeve.

Lire le monde pour l’Irlande.
Lire-le-monde

littérature îles britanniques·mes préférés·rentrée hiver 2017

Graham Swift, Le dimanche des mères

dimanchedesmeres« Étrange coutume que ce dimanche des mères en perspective, un rituel sur son déclin, mais les Niven et les Sheringham y tenaient encore, comme tout le monde d’ailleurs, du moins dans le bucolique Berkshire, et cela pour une même et triste raison : la nostalgie du passé. »
La narratrice, à la fin du vingtième siècle, revient sur le dimanche des mères, tradition anglaise qui lorsqu’elle était jeune, consistait à donner leur journée, une fois l’an, aux domestiques, pour qu’ils ou elles aillent rendre visite à leur mère. En ce dimanche de mars 1924, les autres bonnes s’éloignent à vélo ou par le train mais pour Jane, il s’agit d’une journée de liberté puisqu’elle est une enfant trouvée, élevée par les sœurs. Son jeune amant, le fils bien né de la famille voisine, Paul Sheringham, lui fait savoir qu’il l’attend, chez lui. Paul doit épouser une certaine Emma deux semaines plus tard, et ce sera donc la dernière fois où ils se verront ainsi. Il semblerait que le jeune homme ait décidé d’en faire une journée mémorable, il accueille Jane de manière inhabituelle dans sa chambre, la déshabille, et là aussi, c’est plutôt insolite…

« Toutes ces scènes ! Les imaginer se limitait à se représenter ce qui relevait du possible, voire à prédire ce qui se passerait en réalité. Mais c’était aussi conjurer ce qui n’existait pas encore. »
Jane ne peut s’empêcher de penser au futur mariage, mais sans rancœur, juste un peu de tristesse qu’elle cache à Paul, avant qu’il ne commence à se rhabiller pour aller déjeuner avec sa fiancée. Le jeune homme ne semble guère pressé. La scène est belle, baignée de lumière, malgré ce qui se trame. Après son départ, Jane prend son temps, elle aussi…

« Jamais il n’y avait eu un jour comme celui-ci, jamais il ne pourrait revenir. »
Quel petit bijou que ce roman ! Une pépite de concision et de virtuosité ! Quelle habileté possède l’auteur pour amener, phrase par phrase (et chacune à sa place, avec une signification parfaitement voulue), pour amener donc le lecteur à comprendre ! Il va notamment comprendre de quelle manière ce dimanche contient en quelques heures tout ce qui va devenir la vie future de Jane. Il va saisir bien d’autres choses, mais je ne veux pas en dire trop. Je n’en savais pas trop en commençant le livre, que j’avais d’ailleurs noté sans précipitation, et ce fut vraiment une lecture parfaite ainsi. Ne vous y trompez pas, le livre est court, mais dense, et certaines phrases méritent d’êtres relues, pour mieux s’en imprégner, et pour ne rien rater. Quant aux personnages, et en premier chef, Jane, ils sont hors du commun, et vous ne risquez pas de les oublier.


Le dimanche des mères de Graham Swift (Mothering sunday, 2016) éditions Gallimard (février 2017) traduction de Marie-Odile Fortier-Masek, 142 pages.


Repéré grâce à Cathulu, Marilyne, Nadège ou Une ribambelle.


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littérature Amérique du Nord·mes préférés·premier roman·rentrée hiver 2017

Taylor Brown, La poudre et la cendre

poudreetlacendre« Les rayons de l’aurore transperçaient à présent le plafond de verdure au-dessus de leurs têtes, dessinant de vagues halos de lumière au sol. Les autres hommes montèrent en selle à leur tour, raides et lourds, perclus, certains avançant au pas et se retrouvant tout à coup dans la lumière. Le garçon les voyait apparaître, irradiant au milieu des bois sombres, tels des spectres. »
1864, les derniers moments de la guerre de Sécession, en Caroline du Nord. Callum, jeune irlandais rescapé d’un naufrage se retrouve parmi les rangs d’un groupe de sudistes peu recommandables, pillards et violents, sous le commandement du Colonel. Callum est le bienvenu parmi eux pour sa faculté à se mouvoir en silence et à voler les chevaux. Lors d’une de leurs razzias, il n’hésite pas à protéger la jeune Ava et, par un concours de circonstances que je ne relaterai pas en détails, il prend la fuite avec elle. Ils se dirigent vers le sud, vers la Géorgie, suivant à distance les troupes de Sherman qui ne laissent que désolation derrière elles.


« Callum hocha la tête et fit claquer les rênes, vers le sud, la seule destination possible. Du nord arriveraient bientôt l’hiver et la troupe de guerriers assoiffés de sang et privés de leur chef, que rien ne rassasiait comme le goût de la vengeance. »
Pour compliquer cette fuite, ils sont recherchés par des chasseurs de prime sans vergogne. Dit comme cela, ça sonne comme un pur roman d’aventures, et pourtant, ce roman est bien plus que ça, mélangeant les genres avec virtuosité, et déroulant une écriture superbe au service d’une histoire palpitante. Le roman avance au rythme des deux fugitifs, et de leur cheval, le lecteur en sachant autant qu’eux-mêmes. Le paysage se découvre sous leurs yeux à mesure qu’ils fuient, une rivière, un sentier, une falaise, une forêt, un chemin, une autre rivière… Aucun narrateur omniscient ne vient nous en apprendre plus que ce qui leur apparaît, à part quelques paragraphes en italique qui se placent du côté des poursuivants, et accentuent alors l’anxiété ressentie pour la vie des deux jeunes gens.


« Ils ne quittèrent pas la crête de toute la journée, ils n’avaient nulle part où aller. Les feuilles étaient parées de leurs teintes les plus éclatantes, recourbées et cassantes sur les branches noires des arbres. »
C’est donc un coup de cœur que j’ai ressenti pour l’alléchant mélange entre roman historique et nature writing, entre western et roman d’amour, tous genres qui tiennent parfaitement et solidement ensemble par la grâce d’une écriture somptueuse, bien servie par la traduction.
Sans oublier le coup de cœur pour l’humanité opposée à la cruauté, la nature résistant à la guerre. Humanité qui mérite que l’on dépasse le titre et la couverture pas franchement engageants. Pour un premier roman, c’est tout à fait réussi, et j’espère bien relire cet auteur à l’avenir.

La poudre et la cendre (Fallen land, 2016) éditions Autrement (février 2017) traduit par Mathilde Bach, 384 pages.

Les avis de Léa ou de Lectrice en campagne.

Lu pour le projet 50 états, 50 romans (Géorgie) (liste des livres lus et carte en cliquant sur le lien)

 

littérature Europe du Sud·mes préférés·nouvelles·rentrée hiver 2017

Jaume Cabré, Voyage d’hiver

voyagedhiver« Mais le destin est ainsi : il ne raconte pas toute l’histoire, seulement le fragment qui lui convient et, afin de vous induire en erreur, il cache le reste avec un petit rire équivoque. »
J’ai enfin lu un livre de Jaume Cabré ! Mais pas le tant vanté et tant admiré Confiteor, que je crains tellement qu’il m’attend depuis presque deux ans ! Non, j’ai trouvé un recueil de nouvelles du grand auteur catalan sous une couverture qui ne pouvait que me faire de l’œil, et j’ai bien fait de me laisser tenter.
Voyage d’hiver est composé de quatorze nouvelles dont l’auteur a écrit plusieurs versions sur presque vingt ans, versions dont il dit dans la postface qu’il n’était pas vraiment satisfait jusqu’à ce qu’il leur trouve des correspondances, des connivences, des thèmes communs. La version définitive met donc légèrement l’accent sur ces coïncidences, et c’est un vrai plaisir de lecture !

« Promets-moi que… dans vingt-cinq ans -il regarda sa montre-, le 13 décembre à midi… nous nous retrouverons devant le tombeau de Schubert. »

Quatorze nouvelles qui m’ont toutes séduites à leur manière, « L’espoir entre les mains » a presque réussi à me faire pleurer avec son histoire de prisonnier qui attend des lettres de sa fille, le formidable « Deux minutes » rappelle un album pour enfant où tout s’enchaîne et pourtant fait appel à l’intelligence du lecteur avec sa fausse simplicité. Le Voyage d’hiver de Schubert revient à plusieurs reprises dans les nouvelles, ainsi qu’un tableau de Rembrandt, comme autant de clins d’oeil, mais nul besoin d’être un fin connaisseur en art ou en musique pour apprécier.

« Après cette expérience sensationnelle, j’ai parcouru tous les musées d’Oslo à la recherche d’autres non-tableaux. J’en ai trouvé trois ou quatre qui m’ont rendu très heureux. »
Ce sont des nouvelles à chute, ce qui est un peu à l’écart des modes, mais fonctionne bien quand l’écriture est à la hauteur. Drôles, émouvantes ou machiavéliques, ces nouvelles laissent une grande place à la musique, à la littérature et à l’art, et sondent les profondeurs de l’âme humaine en quête du mal ou de la bonté qui s’y cachent. Elles s’enchaînent en changeant de lieux et d’époques, mais sans égarer le lecteur. Bref, j’ai adoré ce recueil, et maintenant, je pense pouvoir profiter des longues soirées d’hiver pour m’attaquer enfin à Confiteor !

Voyage d’hiver de Jaume Cabré, (Viaje de invierno, 2014) éditions Actes sud (février 2017) traduit du catalan par Edmond Raillard, 304 pages.

Les billets d’Alex mot à mots et Noukette


Les bonnes nouvelles du lundi c’est ici
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littérature France·policier·rentrée hiver 2017

Colin Niel, Seules les bêtes

seuleslesbêtesIl y a un engouement certain pour le roman noir rural en ce moment, avec notamment les romans de Franck Bouysse, dont j’ai déjà parlé, sans être totalement convaincue. Colin Niel avait, lui, situé ses premiers romans en Guyane où il travaillait, il vient ici établir son roman dans une campagne isolée, sur un causse qui se désertifie…

« J’avais l’impression de faire un truc un peu fou. Je sais, il y a pire comme folie mais pour moi c’était déjà beaucoup. Il avait fallu quarante-deux ans pour ça, pour que je me comporte comme l’adolescente que je n’avais pas été quand j’en avais l’âge. »

Une femme, Evelyne Ducat, disparaît au cours d’une randonnée solitaire, seule sa voiture est retrouvée, mais pas de traces ou d’indices. Alice, l’assistante sociale dont le rôle est de venir en aide aux agriculteurs que leur isolement fragilise, prend d’abord la parole au sujet de l’enquête menée par la gendarmerie locale, et de Joseph, l’agriculteur dont elle est devenue proche, et qui pourrait bien avoir des raisons d’en vouloir au mari d’Evelyne Ducat. Quatre autres personnages vont intervenir à la suite d’Alice, chacun apportant son passé, son point de vue sur le mystère qui entoure cette disparition, suivie d’une autre, et levant le voile petit à petit…

« Je ne sais pas comment c’est pour les autres, mais moi la solitude, je dirais pas que je l’ai voulue. Et elle m’est pas tombée dessus du jour au lendemain. Non, c’est venu lentement, j’ai eu le temps de la voir arriver avec les années, de la sentir m’entourer comme une mauvaise maladie. »

L’organisation du texte, qui laisse la parole à plusieurs personnages dans cinq grandes parties, convient parfaitement au déroulement de l’histoire. J’ai trouvé aussi que chaque voix était bien différenciée, bien représentative de l’individu qu’elle incarnait. Le thème de la solitude est central, des amours se nouent pour tenter d’y remédier, mais au final, le constat est loin d’être tout rose… ni tout noir, d’ailleurs. Ce roman m’a tenu en haleine, au-delà de la simple distraction, en posant des questions intéressantes sur le monde rural. Un roman sombre mais touchant !
Et si vous vous demandez ce que la couverture a à voir avec l’histoire que je résume ici, il vous faudra lire le livre, il ne sera pas dit que je vais divulguer des points cruciaux.

 


Seul les bêtes de Colin Niel, édité par le Rouergue (collection Rouergue Noir, janvier 2017) 213 pages, Prix polar en séries Quais du Polar 2017, prix Landerneau polar 2017.

Les avis de Baz-art, Itzamna et Jean-Marc.

littérature Proche et Moyen Orient·rentrée hiver 2017

Zeruya Shalev, Douleur

douleur« Le passé désagrège l’avenir, le passé réduit l’avenir en poussière. »
Cela faisait un moment que je voulais découvrir l’écriture de Zeruya Shalev, depuis qu’elle était venue aux Assises Internationales du Roman en 2015 pour parler de Ce qui reste de nos vies. Je n’ai pas eu l’occasion de trouver ce roman à la bibliothèque, mais le dernier en date, Douleur, était parmi les nouveautés, et je me suis jetée à l’eau, imaginant une lecture des plus ardues. Pas du tout ! Douleur, malgré son titre et sa couverture assez rébarbatifs à mon goût, est un texte fluide, dense, mais sans longueurs.

 

« …il avait rapidement remis main et compassion dans sa poche et ça, elle ne lui avait jamais pardonné, aujourd’hui encore, elle lui en voulait, à Ethan Rozenfeld, son premier amour et d’une certaine manière son dernier, car elle n’avait plus jamais retrouvé cette évidence totale et absolue, impossible à remettre en cause. »
Iris, mère de famille d’une quarantaine d’années, a du mal à revenir sur ce qui s’est produit dix ans auparavant, lorsque, venant de déposer ses enfants à l’école, un bus a explosé juste à son passage. Grièvement blessée, elle a subi plusieurs interventions et des mois de rééducation. Les douleurs ressurgissent pile dix ans après, qui la poussent à consulter un centre anti-douleur. Elle y retrouve son premier amour de jeunesse, qui l’avait quittée quand elle avait dix-sept ans. Elle s’interroge sur ses sentiments pour lui. En même temps, sa fille qui vit et travaille à Tel-Aviv lui cause beaucoup d’inquiétude, sans compter son fils qui va bientôt être appelé à accomplir son service militaire…

 

« Nous ne cessons de nous mettre en situation d’échec pour tester jusqu’où nous arriverons à faire face et à prendre sur nous, un enfant de plus, du travail et un crédit en plus, ridicules Sisyphe que nous sommes ! »
De nombreux thèmes s’entrecroisent dans le roman de Zeruya Shalev, comme dans l’esprit d’Iris, habituellement efficace dans son rôle de directrice d’école comme dans celui de mère de famille, et qui se trouve, et pas seulement à cause de la douleur, complètement déboussolée… Les relations amoureuses, le féminisme, l’éducation des enfants, le rôle de l’école, la dépendance ou la solitude, autant de thèmes abordés par l’auteure qui s’est trouvée dans une situation analogue à celle d’Iris, gravement blessée il y a une dizaine d’années dans les rues de Jérusalem, et qui a réussi enfin à écrire sur cette douloureuse expérience, tout en parcourant des thèmes universels, qui parleront à chacun.

Douleur de Zeruya Shalev, éditions Gallimard (janvier 2017) traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, 400 pages

Les avis d’Itzamna partagée, et de Ludovic enthousiaste.
Lire le monde, c’est ici.
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littérature France·rentrée hiver 2017

Delphine Bertholon, Cœur-naufrage

coeurnaufragePourquoi avoir choisi ce roman ?
J’avais beaucoup aimé L’effet Larsen, et m’étais promis de relire l’auteure, ce que je n’ai jamais fait… Les nombreuses sollicitations m’en ont détourné ! Donc, malgré ce titre qui est pratiquement mon seul bémol, titre qui vraiment ne m’inspirait pas beaucoup, j’ai eu envie de lire ce roman proposé à la lecture sur NetGalley.

Certains jours, je m’attends des heures et ne me rejoins jamais ; je me pose un lapin, traître de moi-même.
Le quotidien morne de Lyla, traductrice trentenaire et solitaire, qui dit « aimer l’inertie », est un jour troublé par un message de Joris, son amoureux lorsqu’elle avait seize ans. Des flash-back remontent alors le chemin parcouru par la jeune fille d’alors, sa rencontre avec un jeune surfer taiseux, ses relations compliquées avec sa mère, sa grossesse inattendue. Du côté de Joris, maintenant marié et père d’une petite fille, beaucoup de questions aussi, car tout un pan de ce qui est arrivé dix-sept ans auparavant à Lyla lui est toujours resté inconnu.

Je ne suis pas normal, je fais seulement semblant. Semblant pour elle, puisqu’elle est mon virage, ma balise, ma sortie d’autoroute.
Malgré une petite impression de déjà-lu, les personnages m’ont accompagnée pendant trois jours et l’émotion m’a complètement gagnée à la fin, et même touchée dans le mille ! Delphine Bertholon semble avoir pour thèmes de prédilection la famille, la maternité, et la jeunesse. Revient aussi le thème de la mémoire, des séquelles douloureuses de la jeunesse, des zones d’ombre qu’elle contient et qui empêchent d’avancer tant elles brouillent tout, sentiments et conduites de vie. Et aussi de l’espoir qu’il est toujours possible de dépasser ces limites imposées par le passé. Tout ceci porté par une écriture sensible qui trouve toujours l’image simple pour dire les sentiments compliqués.

Ce que je disais de L’effet Larsen en novembre 2010 : « Dès les premières pages, ce roman a un petit goût de « reviens-y » qui ne trompe pas. Grâce à des personnages vrais, attachants, à un mélange, plein de vérité aussi, de drame et d’humour, les pages tournent et l’intérêt va en s’accroissant.
J’ai beaucoup aimé l’écriture de Delphine Bertholon, sensible et originale, la construction qui remonte par petites touches dans l’histoire familiale, les personnages éloignés de toute caricature. »
Je n’ai rien à ajouter concernant le style, je reste d’accord avec ce que j’avais écrit qui convient bien aussi à ce dernier roman. Une auteure à découvrir si ce n’est pas déjà fait !

Sur le même thème, La décision, d’Isabelle Pandazopoulos, très beau aussi.

Coeur-naufrage, de Delphine Bertholon, éditions JC Lattès (mars 2017) 304 pages

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littérature Europe du Nord·premier roman·rentrée hiver 2017

Tommi Kinnunen, Là où se croisent quatre chemins

laouquatrecheminsQu’est-ce qui m’a fait choisir d’acheter ce roman de la rentrée de janvier plutôt qu’un autre ?
La littérature finlandaise, tout d’abord, dont je ne connais pas les auteurs et les productions actuelles, alors que j’ai des souvenirs de lectures éblouissantes en Norvège ou en Islande. Le nord de la Finlande, ensuite, et une histoire familiale sur plusieurs générations, me rappelant des romans islandais tels Karitas ou norvégiens comme ceux d’Herbjorg Wassmo.


« Dans les douleurs de l’enfantement, elles l’écoutent, il faut bien croire à quelque chose. »
Le roman court de 1896 à 1995, sans respecter la chronologie, mais en composant un puzzle où des pans de l’histoire familiale peuvent se trouver racontés du point de vue de l’un ou l’autre des quatre personnages principaux : d’abord Maria qui est sage-femme à la fin du XIXème siècle, puis Lahja sa fille, ensuite Kaarina, la belle-fille de Lahja et enfin Onni, le mari de Lahja. Le roman porte bien son titre, puisque les quatre récits ne se nouent réellement qu’au terme du roman, après des allers et retours dans le temps, entre constructions de maisons, naissances, guerres, deuils et relations familiales compliquées.

« Souvent une personne qui n’a aucun talent pour jouer avec un bébé trouvera de quoi discuter avec un enfant plus âgé ou saura donner les bonnes réponses à un jeune. Lahja, elle, ne se faisait à la compagnie d’aucun enfant. Elle ne savait pas ou ne voulait pas. »
Lahja occupe une place centrale dans le roman, elle a une mère sage-femme et pourtant aucune aptitude visible à s’occuper d’enfants. Son but de jeune fille et de jeune femme est de se marier, mais quand elle y parvient, elle ne semble pas heureuse, et l’on comprendra progressivement pourquoi elle est si amère.

« Lahja laissait quelques pas d’avance à son mari, que les bigots n’aillent pas prétendre qu’elle essayait de marcher à son côté comme son égale. »
La Finlande qui nous est montrée en modèle de société actuellement a dû être le lieu d’une évolution particulièrement rapide des mentalités, c’est ce qui frappe en lisant cette histoire. En 1938, une femme ne pouvait pas marcher à côté de son mari, plus tard, dans les années 60 ou 70, le rôle de l’église était encore particulièrement fort, régissant jusqu’à l’intimité et la vie quotidienne. C’est la clef du roman, mais je ne vous en dirai pas plus.

Pour qui, ce roman ?
Clairement pour les adeptes de sagas familiales nordiques, comme Le livre de Dina ou Karitas, mais qui ne craignent pas d’être un peu bousculés par la chronologie. Quoique si on tient bien compte de la date présente à chaque début de chapitre, on se repère assez vite. Les personnages sont plutôt sombres et du genre taiseux, mais les dialogues ne sont pas absents et n’en ont que plus de force. Là où se croisent quatre chemins, grâce à des personnages rudes mais attachants, fera sans nul doute partie des romans qui ne se laissent pas oublier facilement !

Là où se croisent quatre chemins (Neljäntienristeys, 2014) éditions Albin Michel (janvier 2017) 351 pages, traduit par Claire Saint-Germain.

La lecture de Jérôme ou La Rousse bouquine.

littérature îles britanniques·policier·projet 50 états·rentrée hiver 2017

Ray Celestin, Mascarade

mascaradeIl se passait vraiment un truc inédit à Chicago et Louis fit un grand sourire en songeant à la singulière beauté de cet événement.
C’est tout d’abord un plaisir de retrouver les personnages de Carnaval. La fin du roman précédent était assez ouverte, et je savais que la jeune détective Ida Davies partait pour Chicago. Ce sont donc les deux détectives, Ida et Michael, ainsi que notre jazzman favori, Louis Armstrong himself, qui vivent, une décennie plus tard, en 1928, à Chicago.

Il y eut une espèce d’explosion, puis un torrent de whisky jaillit par les fenêtres et se déversa comme une cascade devant le bâtiment. Des milliers de litres giclèrent des orifices de la maison et de mirent à dégouliner pour former un lac qui ne tarda pas à engorger le caniveau et les bouches d’égout.
C’est la pleine époque de la prohibition. Al Capone règne sur le trafic d’alcool et gare à qui ose s’immiscer dans ses affaires ou lui faire de la concurrence !
Le début de la modernité, des premières automobiles, la grande époque des clubs de jazz va aussi avec une grande pauvreté, des discriminations moins marquées que dans le sud, mais réelles, des emplois physiques éreintants, notamment aux abattoirs, et un omniprésence du crime organisé.


Il observa la rue qui menait à l’Hôtel Métropole. C’était un bâtiment de sept étages, avec des fenêtres en saillie qui émaillaient la façade jusqu’en haut, ce qui donnait l’impression de tourelles à moitié incrustées dans la brique, comme si l’immeuble était en train de se transformer en château.
Une femme de haute bourgeoisie vient demander à Ida et Michael d’enquêter sur la disparition de sa fille et de son fiancé. En même temps, un homme est trouvé mort et mutilé dans une ruelle.
D’autres personnages vont mener des enquêtes à leur manière, un photographe qui se rêvait policier, et un type hanté par son passé qui revient pourtant à Chicago où tout lui rappelle ses malheurs. Les différentes affaires vont, on le pressent tout de suite, se croiser, mais Ray Celestin n’est pas un auteur qui traite à la va-vite la psychologie pour se précipiter dans les scènes d’action. Elles existent, certes, mais il prend le temps d’installer les personnages, de créer une atmosphère, de décrire les lieux, et cette fois encore, comme à La Nouvelle-Orléans en 1918, l’effet est magistral, on s’y croirait vraiment. Pour moi, ce roman est aussi réussi que Un pays à l’aube de Dennis Lehane, et ce n’est pas un mince compliment !
L’auteur s’est donné un projet des plus ambitieux, qu’il explique à la fin de Mascarade : écrire un cycle de quatre romans, sur l’histoire du jazz et la mafia, en changeant à chaque fois de décennie, de ville, de saison, de condition météorologique, et même en y associant un thème musical ! Le suivant sera en automne… à New York, bien entendu, et je me réjouis déjà de le lire.
Pour amateur de polars, certes, mais qui sont particulièrement sensibles aux aspects historiques, sociaux et géographiques.

 

L’atmosphère s’était alourdie, entre les hurlements perçants des animaux, l’odeur écœurante du sang et du fumier et les odeurs encore plus violentes de désinfectant et de combustion d’essence. Et au milieu de cette puanteur infernale, des excréments et de ce carnage industriel, Jacob remarqua quelque chose d’étrange : des touristes. Il y avait des groupes que des guides encadraient comme s’ils visitaient un studio hollywoodien.
Les lieux du roman : les grands hôtels de Chicago, là où Al Capone se retranchait pour plus de sécurité, les clubs de jazz, les ruelles sordides, les quartiers pauvres. Tout comme dans Carnaval où l’on découvrait les multiples aspects de la Nouvelle-Orléans en 1918, on visite cette fois le Chicago des années 20… Je vous propose quelques images aussi, pour vous mettre dans l’ambiance si bien restituée par l’auteur.


Ray Celestin, Mascarade (Le Cherche-midi, février 2017) Traduit de l’anglais par Jean Szlamowicz, Dead man’s blues (2016) 576 pages

Projet 50 états, 50 romans : l’Illinois

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