deuxième chance·littérature îles britanniques·rentrée hiver 2016

Rachel Cusk, Disent-ils

disentils« J’imagine que c’est un peu comme le mariage, dit-il. On bâtit une structure entière sur une période d’intensité qui ne se répétera jamais. »
Rachel Cusk fait partie de ces auteurs dont je sens que je devrais aimer, un jour au moins, ce qu’ils écrivent, même si je n’ai pas eu pour le moment le sentiment de me retrouver dans ce que j’ai lu. J’avais eu l’impression que tout le monde aimait Arlington Park, alors que j’étais restée relativement indifférente tout en pensant qu’il fallait suivre cette plume. Avec Contrecoup, récit plus personnel d’une séparation, je n’avais pas non plus éprouvé grand chose.

Nous en sommes venus à attendre de l’existence ce que nous attendons des livres.
Disent-ils a au contraire su m’attraper tout de suite pour ne plus ma lâcher jusqu’à la fin. C’est sans doute dû en partie à sa structure originale où des personnes, rencontrées par la narratrice lors d’un séjour à Athènes, ville où elle va animer un atelier d’écriture, prennent la parole et dialoguent avec elle. Cette romancière anglaise a le don de savoir écouter, d’être vraiment à l’écoute, et de laisser venir à elle des confidences fort intéressantes, sur la vie, sur l’amour, la famille ou la création artistique.

Les gens intéressants sont comme des îles, dit-il : on ne tombe pas sur eux par hasard dans la rue ou à une fête, il faut savoir où ils se trouvent et s’arranger pour les rencontrer.
Le fait que cela se passe en Grèce, la diversité des personnes rencontrées, certaines d’entre elles étant fort originales, la subtilité des sujets abordés lors de conversations, tout ceci m’a subjuguée, et j’ai été ravie d’apprendre qu’il s’agissait du premier tome d’une trilogie. J’ai adoré toute cette réflexion sur le discours d’autrui et sur la manière dont on le reçoit, aucun des protagonistes ne m’a laissée indifférente avec une préférence pour certains, comme cette auteure qui se découvre différente hors de la présence de son mari.

J’ai aussi été plus qu’amusée par le voisin d’avion de la narratrice, qui se dévoile petit à petit, ou par cette femme qui n’arrive plus à écrire des pièces de théâtre, car elle a pris l’habitude de résumer toutes les situations qu’elle affronte d’un seul mot, aussi « Pourquoi se donner la peine d’écrire une longue et belle pièce sur la jalousie si jalousie la résumait tout aussi bien ? »


Je vous laisse avec une dernière citation en espérant avoir au moins convaincu quelques curieux de se tourner vers ce dernier roman de Rachel Cusk, si son côté philosophique, qui est contrebalancé par des moments souvent drôles, ne vous rebute pas, « Il est intéressant de remarquer que les gens voudraient toujours que vous fassiez ce qu’eux n’oseraient jamais, et avec quel enthousiasme ils vous poussent vers votre propre destruction. »


Rachel Cusk, Disent-ils (
Outline) éditions de L’Olivier (mars 2016) traduit par Céline Leroy, 208 pages

Clara est séduite, et Nadael aussi. Ce livre entre dans le cadre des deuxièmes chances.
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littérature Europe du Sud·rentrée hiver 2016

Elena Ferrante, Le nouveau nom

nouveaunom« Au printemps 1966, Lila, dans un état de grande fébrilité, me confia une boîte en métal contenant huit cahiers. »
La deuxième partie de la fresque napolitaine d’Elena Ferrante, Le nouveau nom, m’a permis de retrouver les personnages qui m’avaient touchée dans le premier, L’amie prodigieuse, à commencer bien sûr par Lila qui mène sa vie avec toujours autant de passion et de désespoir mêlés de combattivité. Elle est mariée et travaille dans l’épicerie de son mari. Quant à Lena, elle poursuit des études supérieures loin de Naples, et doit s’adapter à un environnement nouveau en tentant de gommer ses différences. Les deux jeunes filles fréquentent toujours les jeunes de leur quartier, et revoient la famille Sarratore au moment des vacances. Je ne peux guère en dire plus sans en dévoiler trop pour ceux qui n’auraient pas lu encore le premier tome.

« Le temps s’apaise et les faits marquants glissent au fil des années, comme des valises sur le tapis roulant d’un aéroport : je les prends, je les mets sur la page, et c’est fini.
Raconter ce qui lui arriva pendant ces mêmes années est plus compliqué. Alors le tapis roulant tout à coup ralentit, puis accélère, prend un virage trop serré et sort des rails. Les valises tombent et s’ouvrent, leur contenu s’éparpille ici et là. »
J’aime bien cet extrait pour montrer comment Lena déroule ses souvenirs en laissant une grande part à la jeunesse mouvementée de sa camarade d’enfance, reconstituée à partir de cahiers que Lila lui a donnés, et d’événements racontés par des amis communs. La sage et studieuse Lena se trouve elle-même moins intéressante, trouve sa vie plus morne et indigne de s’y attarder. Cependant la comparaison des deux parcours est ce qui fait tout le sel de ces romans.

Qu’est-ce qui fait l’attrait de cette quadrilogie ?
C’est sans doute tout d’abord la finesse de la psychologie qui plonge dans les profondeurs de l’âme adolescente si intimement qu’on se demande comment l’auteure a pu garder tout ses sentiments en mémoire avec autant de précision. Car il est difficile de douter de l’authenticité de ses ressentis, sans que pour autant cela soit forcément autobiographique. Peu importe d’ailleurs…
Ce qui plaît aussi sans doute est le fait que les lecteurs et surtout les lectrices nées après guerre se reconnaissent dans les années d’enfance puis d’adolescence et de jeunesse des deux jeunes filles, qui sont assez universelles. Et qui n’a pas eu une amie à laquelle elle a pu, après coup, comme Lena, comparer son parcours de vie ?

« Je ne possédais pas cette puissance émotionnelle qui avait poussé Lila a tout faire pour profiter de cette journée et de cette nuit. Je demeurais en retrait, en attente. Alors qu’elle, elle s’emparait des choses, elle les voulait vraiment, se passionnait, jouait le tout pour le tout sans crainte des railleries, du mépris, des crachats et des coups. »
Quant au style, que les quelques (rares) détracteurs d’Elena Ferrante trouvent plat voire inexistant, il n’est certes pas ce qui fait le succès de ces romans, mais il est précis, efficace et laisse toute latitude au lecteur pour se trouver transporté à Naples ou à Ischia dans ces années-là, et pour cheminer aux côtés de personnages qu’il a l’impression de connaître au bout d’un moment.
C’est une fresque, certes, mais intime et presque domestique, qui parle directement au lecteur, et ça marche. Je ne me ferai pas trop prier pour lire le troisième tome, en tout cas !

Le nouveau nom d’Elena Ferrante (Storia del nuovo cognome, 2012) éditions Gallimard (2016) traduit de l’italien par Elsa Damien, 554 pages

Le mois italien/ Il viaggio c’est cette année chez Martine.
Objectif PAL 2017
avec Antigone.
Elles ont aimé aussi : Ariane, Delphine-Olympe et Florence.
moisitalien  logo_objpal

littérature Amérique du Nord·premier roman·projet 50 états·rentrée hiver 2016

Ellen Urbani, Landfall

couv rivireCes libellules posées sur leurs paumes, une ode à la joie, furent le dernier point de contact entre leurs corps, mains désespérément entrelacées à travers le grillage derrière le Superdome, jusqu’à ce que Rosy retire la sienne pour se fondre dans la nuit, s’élançant au-devant de sa mort dans l’espoir de les sauver toutes les deux.
Landfall commence par un premier chapitre des plus saisissants, qu’il est particulièrement dommage de raconter, même dans les grandes lignes. Je vais donc essayer de donner envie de lire ce livre sans trop en gâcher la découverte future… Vous m’en serez, je l’espère, d’autant plus reconnaissants si vous commenciez à avoir quelque peu oublié la quatrième de couverture et les avis assez nombreux qui ont suivi sa parution en mars 2016.
Ce roman a pour cadre La Nouvelle Orléans en 2005 et l’ouragan Katrina. D’un côté, une jeune fille dont la mère qui refuse contre toute sagesse de quitter sa maison menacée par la montée des eaux du lac Pontchartrain. De l’autre, quelques jours plus tard, à quelques centaines de kilomètres de là, une autre mère emmène une jeune fille du même âge porter des vêtements aux sinistrés. Les deux parcours vont se croiser, s’entrelacer, et chacune des protagonistes se révéler.
Des portraits de femmes encore jeunes et de jeunes filles, leurs filles, ainsi que les relations entre elles, en particulier à l’âge critique de l’adolescence et du début de la vie adulte, sont au centre de ce roman. J’ai admiré ce que dégage ce texte, et ai été touchée par sa justesse et son sens du détail. Ces petits détails n’altèrent pas la densité du roman, bien au contraire et donnent envie de rester encore plus longtemps entre les pages !
Malgré les drames qui le traversent, Landfall ne joue pas sur la peur de l’autre, il est parcouru de bout en bout par l’espoir et la foi en l’humanité, et ça fait du bien.

J’ajoute qu’au sujet de l’ouragan Katrina, j’ai lu deux autres romans, Zola Jackson de Gilles Leroy et Ouragan de Laurent Gaudé, ainsi que Zeitoun de Dave Eggers, qui est davantage un essai… et que je les recommande tous !

Extrait : Avant que l’afflux d’eau entraîné par la rupture des digues n’oblitère leur petite maison, ce perron était distingué par deux cagettes à lait en plastique rose chapardées dans la rue un jour où elles étaient tombées d’un camion et avaient atterri dans le jardin. Elles étaient empilées l’une sur l’autre, à gauche de la porte. Ouvertures orientées vers l’extérieur, ces rangements de fortune abritaient les chaussures qui ne pénétraient jamais dans la maison : une seule paire de claquettes, de sandales, de baskets, et d’escarpins noirs aux talons éraflés. Une paire pour chaque occasion. Toutes les chaussures faisaient du 39 pour accommoder le 38 de Rosy et le 40 de Cilla.


Avis : Eva, Krol, Mimi Pinson, Sharon, toutes ont apprécié ce roman…
Deuxième billet du mois américain 2016, ce roman participe aussi à mon projet 50 états, 50 romans, pour La Louisiane.
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littérature Europe du Nord·premier roman·rentrée hiver 2016

Soffia Bjarnadottir, J’ai toujours ton cœur avec moi

jaitoujourstoncoeurJ’avouerais volontiers qu’en ce qui concerne ce roman, je me suis plus laissée entraîner par l’origine géographique, la couverture et la confiance en l’éditeur qu’autre chose. Résultat, je n’avais plus aucune idée du sujet du livre au moment où je l’ai ouvert, plusieurs mois après son achat. Les histoires de mères dépressives ou bipolaires ne m’attirent pas forcément par elles-mêmes, et pourtant dès la première page, c’est bien de cela qu’il s’agit.
Hildur s’envole vers l’Islande pour enterrer Siggy, sa mère qu’elle n’a pas revue depuis des années. On comprend rapidement que sa survie à elle dépendait de cette éloignement avec une mère qui n’en avait jamais vraiment été une. Hildur, devenue mère à son tour, se devait de rejeter cette enfance aux pieds d’argile, ces années passées à être la plus forte, la plus blindée, face à une génitrice éthérée… Hildur revient vers l’île de Flatey, et une petite maison jaune dont elle hérite, mais qu’elle n’a jamais connue.
C’est là une façon bien terre à terre de résumer ce roman, car avec Soffia Bjarnadottir, dont c’est le premier roman, cela part tout de suite beaucoup plus dans le bizarre, l’étrange, l’inhabituel… Des notations comme « l’hiver des lombrics », le « rêve des mûres » annoncent un récit rempli de métaphores, d’allusions à la nature hostile, de situations rêvées ou vécues, on ne sait pas trop, de brèches ouvertes dans des souvenirs trop présents encore. Heureusement, quelques rencontres, comme celle d’un ancien ami de sa mère, ou d’un homme aux yeux vairons, ramènent par moments les pieds sur terre à Hildur, laquelle en a bien besoin.
Même si le thème ne m’enthousiasmait donc pas, je me suis laissé porter par ces pages, qui plairont à celles et ceux que ne déroutent pas les récits parfois oniriques, emplis de situations insolites, et parfois déroutantes. Bravo au traducteur qui a, autant que je peux en juger sans connaître la version d’origine, bien rendu l’atmosphère singulière et la belle langue de ce court roman.

Extrait : Qui était cette femme ? Ce n’était pas ma mère. Pourtant, elle m’avait mise au monde. Voilà pourquoi il m’arrive de l’appeler maman. Je la vénère et je la crains, comme le dieu Shiva qui façonne et défait toute chose. Dans mon souvenir, elle a passé sa vie à mourir, et je ne sais pas s’il s’agit de son histoire ou de la mienne.

Dans ma jeunesse, elle possédait les pouvoirs caractéristiques du phénix. Un oiseau millénaire qui bat des ailes et renaît de sa propre déchéance. Régulièrement elle rejaillissait des cendres, belle et fraiche, le soleil éclairant son visage. Terre calcinée et odeur de brûlé à chaque pas.

L’auteure : Soffía Bjarnadóttir a grandi à Reykjavík. J’ai toujours ton cœur avec moi est son premier roman.
143 pages.
Éditeur : Zulma (janvier 2016)
Traduction : Jean-Christophe Salaün
Titre original : Segulskekkja

De jolis billets chez Anne, Célina, Jérôme et Lili.

littérature France·rentrée hiver 2016

Céline Curiol, Les vieux ne pleurent jamais

vieuxnepleurentjamais« La jeunesse n’est jamais l’âge du doute mais de l’excès de certitudes. »
Judith, new-yorkaise de soixante-dix ans, est veuve depuis peu de temps. Elle reste assez solitaire, ne fréquentant guère que sa voisine, la pétulante Janet. Judith a été actrice, mais elle fuit dorénavant ses contemporains, notamment tout ce qui ressemble à une activité organisée. Elle va pourtant suivre Janet, lors d’un voyage en car assez drôle à lire, surtout si comme Judith, on remarque essentiellement les aspects comiques des groupes de personnes âgées. Mais Judith vient de retrouver une photo entre les pages d’un exemplaire de Voyage au bout de la nuit, une photo qui fait remonter quantité de souvenirs, et elle se met en tête d’accomplir un autre voyage, de retour vers la France qu’elle a quittée depuis quarante-cinq ans.

« Être en vie, voilà ce qu’était l’exception, la seule véritablement digne d’intérêt. »

J’avais découvert Céline Curiol avec L’ardeur des pierres,  j’étais donc curieuse de ce dernier roman, que sa jolie couverture m’a fait repérer tout de suite sur le présentoir de la bibliothèque. Mes premières impressions sont que le style est beaucoup plus sage et moins original cette fois, la narration moins éclatée. Toutefois les réflexions sur les différents âges de la vie, sur les renoncements qu’on croit imposés par l’âge et qu’on s’est en fait imposés tout seul, sont intéressantes. La première partie a une tonalité plus ironique que la seconde, qui est plus tournée vers l’introspection et les retrouvailles avec le passé.
J’avoue avoir un peu moins aimé la seconde partie, n’étant pas particulièrement avide de savoir quel secret le passé de Judith pouvait receler. D’autant que cet épisode de sa vie est assez vite éventé, et, s’il est vraisemblable, il est un peu trop « monté en épingle ». Mais rien n’aurait pu me faire quitter Judith avant la fin ! C’est en effet un personnage bien attachant, quoique j’ai eu un peu du mal avec son âge, elle semblait agir et réagir comme quelqu’un de plus âgé, à certains moments. Un dernier point : j’ai été intriguée par le choix de l’auteur, anecdotique, mais qui interroge, de faire commencer les prénoms des principaux personnages par J (J comme « jeune » ???) puis ensuite par H, I ou K… Pourquoi cette série qui fleure bon le milieu de l’alphabet ?

Extrait : Les regards fuyaient lorsque je leur tendais le mien. C’était ceux de femmes plus jeunes que moi, traversant la place, et dont je devinais la pensée parce qu’à leur âge aussi, j’avais tenté d’appréhender la vieillesse en épiant les personnes âgées seules au café. Ô combien mes représentations étaient alors incomplètes, autant que devaient l’être les leurs.

L’auteure : Céline Curiol est née à Lyon en 1975. Diplômée de la Sorbonne, elle devient correspondante pour la BBC et Radio France, à New York. Elle commence à écrire en travaillant également à l’ONU. Elle publie son premier roman, Voix sans issue, en 2005, puis Exil intermédiaire, L’ardeur des pierres, A vue de nez, Un quinze août à Paris, L’ardeur des pierres, tous chez Actes Sud.
324
pages
Éditeur :
Actes Sud (2016)

Des avis un peu mitigés ou plus enthousiastes : Albertine, Luocine, Cathulu et plus récemment Keisha qui s’est amusée comme moi des prénoms choisis !

littérature France·premier roman·rentrée hiver 2016

Julie Moulin, Jupe et pantalon

jupeetpantalonMirabelle écarte ses orteils. Elle n’est pas d’accord. Elle veut leur montrer, à ces petites pointures, ce qu’on a dans le mollet. Malgré une nuit passée debout à bercer des enfants, nous pouvons encore fouler de jour la moquette de ce bureau avec détermination…
Jupe et pantalon devrait plutôt, si cela sonnait bien, avoir pour titre Pantalon et jupe pour respecter l’ordre des deux parties du roman, aussi différentes que complémentaires l’une à l’autre. Dans la première, ce sont Marguerite et Mirabelle qui prennent la parole, qui interpellent Brice et Boris, ou Babette, ou Camille. Qui sont-ils ? Que font-elles ? Marguerite et Mirabelle, depuis la petite enfance, soutiennent A., la guident dans ses déplacements, la portent, subissent blessures et lésions… Ce sont en effet les jambes de A., et les autres personnages sont ses bras, ses fesses et son cerveau. Mais arrive un moment dans la vie de cette jeune femme pressée, débordée, où ses membres se rebellent et refusent de répondre à ses sollicitations.
Elle se dirige lentement vers l’évier, vide le fond de sa tasse et ce qui lui restait d’estime de soi.
La deuxième partie se place alors du point de vue d’Agathe, victime de stress professionnel et familial : un mari, deux jeunes enfants, une maison, un travail prenant, mais un moment arrive où être à la hauteur partout devient trop lourd à porter. Et son corps se révolte, et elle se voit obligée de « l’écouter », comme le le sens commun le conseille bien souvent !
Chaque lecteur aura sans doute une légère préférence pour une partie ou une autre du roman, je les ai pour ma part trouvé bien complémentaires. L’auteure a donné la parole à Agathe juste lorsque je commençais à sentir un peu les limites de la première partie. L’humour s’allie à l’originalité, la finesse de l’observation à l’inventivité pour faire de ce roman une très agréable lecture, qui sort des sentiers battus, et parlera à toutes et tous, wonderwomen ou non ! Sous des abords plaisants, ce texte montre, sans démontrer, que le féminisme a encore bien des combats à mener, que ce soit dans le monde du travail, dans la ville ou dans l’espace domestique. Et qu’il ne faut pas attendre que son corps déclare forfait pour souffler un peu !

L’auteure : Née en 1979, Julie Moulin a passé enfance et adolescence en banlieue parisienne avant de rejoindre Paris pour des études. Passionnée par la Russie, elle a beaucoup voyagé en Europe de l’est, dans le Caucase et en Asie Centrale. Elle vit avec mari et enfants près de la frontière suisse. Jupe et Pantalon est son premier roman.
300 pages.
Éditeur : Alma (2016)

Repéré grâce à Eimelle, Leiloona, Miss Leo, Sabine et Séverine.

littérature France·rentrée hiver 2016

Isabelle Coudrier, Babybatch

babybatchDepuis quelques temps, Dominique, lycéenne de quinze ans, se précipite à la fin des cours pour retrouver son ordinateur, et le forum qu’elle fréquente avec assiduité. L’objet de toutes ses attentions est l’acteur de la série Sherlock, le britannique Benedict Cumberbatch.
Désormais en rentrant du lycée, Dominique montait directement dans sa chambre et allumait son ordinateur. Elle n’aurait même pas pu imaginer faire autrement, s’atteler par exemple à ses devoirs comme elle l’avait fait des années durant, quand elle ne savait pas encore que Benedict Cumberbatch existait.
Raisonnable et bonne élève, souvent mélancolique, Dominique n’est pas une adolescente tapageuse, ni à problèmes. Seule cette passion grandissante la distingue de ses camarades de classe, mais elle l’assume avec une bonne dose de maturité, allant jusqu’à rencontrer d’autres fans de l’acteur, dont certaines ont l’âge de sa mère.
Le roman comporte de subtils décalages, qui surprennent parfois, sans dérouter, ni empêcher d’adhérer au propos. Le ton et le style sonnent de manière tout à fait contemporaine, je me suis d’ailleurs demandé si ce roman n’aurait pas tout à fait convenu à une collection jeunesse, mais quoi qu’il en soit, je suis contente de l’avoir lu, ce qui n’aurait sans doute pas été le cas sinon.
Les scènes du lycée sont pleines de véracité, les discussions entre fans aussi, la justesse est une des grandes qualités de ce roman dont les personnages principaux ont une belle épaisseur. J’ai aimé la façon qu’a l’auteure de décrire Dominique, de montrer une jeune fille de quinze ans comme les autres, et cependant tout à fait singulière, de l’entourer de professeurs, d’amis, de ses parents aussi, qui font plus que de la figuration. Chacun a vraiment sa place dans le roman, le professeur d’anglais qui n’arrive pas à se faire entendre, la professeure de mathématiques très impliquée, le brillant camarade de classe, ou Rachel, la fan ambiguë de « Babybatch ».
Les interrogations de Dominique, surtout, sur son avenir, sur sa vie, sont la grande réussite de ce roman qui se dévore avec enthousiasme.


Citations : A cet instant, il sembla à Dominique que rien ne changerait jamais, et elle ne savait pas si cela l’inquiétait ou si au contraire cela la rassurait.

Dans le car qui la ramenait chez elle, rue Cassini, elle se trouva de nouveau vieille, antique, calcinée.

Rachel avait l’intention de lire la pièce dans le texte d’ici à la diffusion télévisée. Elle ferait probablement la même chose avec Hamlet, à l’automne 2015. C’était aussi, comme on le sait, le projet de Dominique, mais la jeune fille se demandait si tout cela serait vraiment possible, si elle ne vivait pas dans une totale illusion.

L’auteure : Isabelle Coudrier a publié deux romans aux éditions Fayard : Va et dis-le aux chiens (2011), traduit en italien et en espagnol, ainsi que J’étais Quentin Erschen (2013). Elle est scénariste pour le cinéma et a notamment collaboré avec André Téchiné.
400 pages.
Éditeur : Seuil (janvier 2016)

Ce roman a été un coup de cœur pour Albertine et Clara. Cuné a eu plaisir à le lire aussi…

littérature Amérique du Nord·projet 50 états·rentrée hiver 2016

Ron Rash, Le chant de la Tamassee

chantdelatamasseeJe n’aurais pas pu laisser passer une nouvelle parution de Ron Rash, après tant de lectures fascinantes comme Un pied au paradis, Une terre d’ombre ou son recueil de nouvelles Incandescences… et une fois de plus, je l’ai trouvé sans trop attendre à la bibliothèque.
Pourtant, les quelques mots que je savais du roman m’emballaient un peu moins que d’habitude. Pour faire court, Ruth, une fillette de douze ans se noie dans la rivière Tamassee, et à la douleur des parents, s’ajoute le fait que son corps ne peut être remonté, il reste coincé sous des rochers. Comme ce ne serait possible qu’en dressant un barrage provisoire, mais que la rivière est protégée par une loi très stricte concernant les rivières sauvages, remonter le corps devient un sujet éminemment politique, et qui donne lieu à des discussions intenses entre partisans et opposants.
Maggie, photographe de presse, est envoyée par son journal sur les lieux qu’elle connaît bien, puisqu’elle est originaire de la région. Elle est accompagnée d’un journaliste tourmenté, à qui cette affaire, censée le remettre sur les rails, rappelle de bien mauvais souvenirs.
Je suis moins convaincue par ce roman (qui n’est pas vraiment le dernier de l’auteur, mais son deuxième, ce qui explique sans doute bien des choses) que par les précédents lus. Je pense qu’il aurait été possible de l’épurer pour en faire une très bonne nouvelle, au lieu de quoi, il donne plutôt l’impression d’être un peu étiré, avec des pans entiers pas forcément utiles, comme une certaine histoire d’amour naissante, ou les souvenirs d’enfance ou de jeunesse de Maggie (qui est toujours assez jeune, contrairement à ce que ma phrase laisserait imaginer). Bon, je chipote, l’histoire se lit tout de même fort bien, sans ennui, l’auteur étant adepte d’une certaine concision. Les enjeux sont clairs, les positions des différents protagonistes aussi, un certain suspense est entretenu. Les descriptions des paysages de Caroline sont toujours aussi marquantes, et quelques scènes fortes rattrapent des moments un peu plus discutables.
Je ne découragerai pas un fan de Ron Rash de le lire, (et accessoirement de nous donner son avis) mais je ne le conseillerai pas pour découvrir l’auteur, qui a écrit bien plus fort et percutant par ailleurs…

Citations : « Tu es une vagabonde, m’avait dit tante Margaret. C’est la façon que tu as de regarder les montagnes tu veux savoir ce qu’il y a derrière. Et tant que tu ne le sauras pas, tu ne seras jamais franchement satisfaite. » J’avais huit ans et nous étions en train de cueillir des mûres sur le versant est de Sassafras Mountain.

Après la mort, tout dans une maison semble vaguement transformé – la couleur d’un vase, la longueur d’un lit, le poids d’un verre sorti d’un placard. Peu importe le nombre de stores qu’on relève et de lampes qu’on allume, la lumière est plus pâle. Les ombres qui, comme des toiles d’araignées, tapissent les encoignures prennent de l’ampleur et s’épaississent.

L’auteur : Ron Rash est né en 1953 à Chester, en Caroline du Sud. Plusieurs de ses romans sont traduits en français (Un pied au paradis, Serena, Le monde à l’endroit, Une terre d’ombre), ainsi qu’un recueil de nouvelles, Incandescences. Il est actuellement professeur émérite au département d’Études culturelles appalachiennes de la Western California University.
232 pages.
Éditions du Seuil (février 2016)
Traduction : Isabelle Reinharez
Titre original : Saints at the river

D’autres avis : Ariane, Clara, Jostein et Krol. Projet 50 romans, 50 états : Caroline du Sud.
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littérature Europe de l'Ouest·rentrée hiver 2016

Bernhard Schlink, La femme sur l’escalier

femmesurlescalierLe choix de ce livre correspond à un des thèmes récurrents parmi mes lectures : j’aime à faire régulièrement des incursions dans le monde de l’art qui donne lieu, souvent, à des romans très intéressants.

Un avocat allemand d’un âge mûr, en voyage à Sydney, remarque un tableau dans une galerie, et des souvenirs ressurgissent. Il avait connu Irene, le modèle du tableau, et amie de l’artiste, Schwind, lors d’une affaire qui opposait ce dernier au propriétaire du tableau, Gundlach… une affaire bien tarabiscotée, d’ailleurs. L’essentiel n’est pas dans les démêlés juridiques passés, mais dans les rapports entre les quatre personnages, une femme et trois hommes. De Sydney, une rapide recherche va mener l’avocat vers le lieu où Irene a disparu depuis trente-cinq ans, ou presque.

Tout d’abord, notons un début de roman en deux époques, légèrement perturbant, où il faut prendre ses marques (bref, à ne pas commencer le soir, en piquant du nez sur le livre) mais rien de rédhibitoire. Toutefois, au bout d’une cinquantaine de pages, je me demandais toujours quel était le thème du livre : celui du conflit entre l’art et l’amour ? du pacte avec le diable ? de la jeunesse et des choix qu’on y opère ? Un peu tout cela à la fois. Il me semble que l’auteur revient essentiellement vers ses sujets de prédilection qui sont les trajectoires que prennent les vies, les erreurs, les changements et les bifurcations, les remords et les regrets…

Toutefois, j’ai été moins séduite par ce roman que par les précédents que j’ai lus : Le liseur, Le week-end, Le retour. J’ai trouvé que les motivations des personnages étaient un peu rebattues : l’idéalisme d’Irène, la soif de pouvoir de Gundlach, le rêve artistique de Schwind… Seul le personnage de l’avocat voit son intériorité et ses intentions plus fouillées, plus subtiles, plus changeantes. J’espérais aussi une réflexion profonde sur les rapports entre les artistes et leurs œuvres, sur le monde de l’art plus généralement, ce qui n’est pas tout à fait le cas. Bref, j’ai lu ce roman avec plaisir et intérêt, mais malgré le thème, il n’a pas été un coup de cœur.

Extrait : « Vous vous dites : s’il faisait de l’abstrait, ou au moins du Wharol. Des boîtes de potage ou des bouteilles de Coca ou Maryline Monroe, c’est ça qui vous plaît, avouez-le, ça vous plaît. Ici au bureau, vous avez des gravures anciennes, et chez vous vous avez le Goethe ou le Beethoven de Wharol, parce que vous voulez montrer que vous êtes cultivé, mais pas démodé, ouvert au contraire à ce qui est moderne. Ce n’est pas vrai ? »

L’auteur :
Bernhard Schlink est né à Bielfeld en 1944.
Il a débuté sa carrière en écrivant plusieurs romans policiers, parmi lesquels Brouillard sur Mannheim et Le Nœud Gordien. En 1995, il publie Le liseur, roman partiellement autobiographique qui devient rapidement un best-seller et est traduit dans 37 langues. Il écrit également des recueils de nouvelles : Amours en fuite (2000) et Mensonges d’été (2010), des romans : Le Retour (2006), Le Week-end (2008) et La Femme sur l’escalier (2014). Il exerce la profession de juge et partage son temps entre Bonn et Berlin.
256 pages.
Éditeur : Gallimard (mars 2016)
Traduction : Bernard Lortholary
Titre original : Die Frau auf der Treppe

Les avis de Jostein et Alex mot à mots.

littérature Amérique du Nord·premier roman·rentrée hiver 2016

Celeste Ng, Tout ce qu’on ne s’est jamais dit

toutcequonnesestjamaisditCeleste Ng (prononcer Ing) déclare avoir ressenti le besoin d’écrire à propos de ce qui la terrifie le plus, perdre un être aimé. Cet effroi est compréhensible, surtout lorsqu’il s’agit comme dans ce roman d’une toute jeune fille de seize ans, qui disparaît subrepticement de la maison familiale un soir, pour être retrouvée noyée au terme de plusieurs jours d’immense angoisse pour ses parents.

Avant et après la macabre découverte, ses parents, son frère et sa sœur ont tout le temps de retourner en tout sens les derniers temps passés avec elle, pour essayer encore et toujours de comprendre… quant au lecteur, qu’il ne s’attende pas à un roman policier, surtout ! Même si la compréhension n’arrive qu’à la fin du roman, l’essentiel est ailleurs, dans l’histoire familiale, dans les malaises non exprimés, dans les échecs, les moments mal vécus, et les trop grands espoirs que ses parents ont projetés dans Lydia. Son père la rêve entourée de nombreux amis, populaire et bien insérée, contrairement à lui que sa couleur de peau a toujours mis de côté. Sa mère projette en Lydia ses rêves avortés de devenir une scientifique respectée dans un milieu essentiellement masculin. Tout cela a-t-il été trop lourd à porter pour la jeune fille, ou bien, sous son apparence de jeune fille studieuse, avait-elle des secrets bien gardés ?
Ce premier roman est remarquable, terriblement ensorcelant, et analyse avec une acuité singulière tout ce qui compose les rapports familiaux, les transmissions ratées ou réussies, les petits mensonges qui se mettent à prendre une place énorme, les petites jalousies qui rongent, les personnalités qu’on se compose pour contenter ses parents… L’auteure a fait le choix de situer son roman en 1976, et cela contribue à sa réussite, de faire évoluer ses personnages dans un monde sans téléphones portables, ni réseaux sociaux, pour se concentrer sur des rapports humains qui n’en sont pas forcément plus directs pour autant. A noter que la fin, qui aurait pu être le point faible pour un premier roman, est de mon point de vue, très réussie, ce qui ne gâche rien.

Citations : Quand ils s’étaient mariés, Marilyn et lui avaient accepté d’oublier le passé. Ils commenceraient une nouvelle vie ensemble, tous les deux, sans regarder en arrière.

Marilyn ne serait pas comme sa mère, à pousser sa fille vers un foyer et un mari, vers une vie bien rangée entre quatre murs. Elle aiderait Lydia à faire tout ce dont elle serait capable. Elle consacrerait le restant de ses jours à la guider, à la protéger, comme on s’occupait d’un rosier de concours : l’aidant à grandir, le soutenant avec des tuteurs, courbant chaque tige pour qu’il soit parfait.

L’auteure : Celeste Ng est née en Pennsylvanie, et elle a étudié à Harvard. Elle a écrit de nombreuses nouvelles publiées avant son premier roman, Tout ce qu’on ne s’est jamais dit. Elle vit dans le Massachusetts.
288
pages.
Éditeur : Sonatine (mars 2016)
Traduction : Fabrice Pointeau
Titre original : Everything I never told you

Noté chez Melo et lu grâce à NetGalley.