littérature Asie·nouvelles·rentrée hiver 2015

Ambai, De haute lutte

dehautelutteJ’ai encore craqué pour un livre des éditions Zulma ! Il m’a tout de même fallu ensuite plusieurs mois pour l’ouvrir et le lire, ce que j’aurais sans doute fait plus rapidement s’il s’était agi d’un roman. Mais on trouve dans ce livre des nouvelles, quatre nouvelles assez longues. Elles permettent, c’est appréciable, de bien rentrer dans la vie des personnages et de comprendre ce qui les anime et les ronge. Ces portraits féminins sont passionnants et apprennent beaucoup sur la condition des femmes indiennes, ce qu’elles doivent accepter sous couvert de traditions, ce à quoi elles doivent renoncer.
Il s’agit, ce qui n’est pas si courant dans la littérature indienne, de femmes éduquées, artistes, universitaires, artistes, poètes, et pourtant, leurs relations avec les hommes sont compliquées, dès lors qu’elles tentent de sortir du schéma traditionnel. Il y a aussi des hommes ouverts et compréhensifs, tous ne sont pas rigides comme le personnage de la seconde nouvelle, Les ailes brisées. Il semblerait que ce soit plus le poids des traditions et des conventions qu’il est ardu de faire bouger, que les mentalités masculines.
Les trois premières nouvelles m’ont beaucoup plu, la quatrième, La forêt, beaucoup moins, je n’arrivais pas à y démêler le rêve de la réalité, ni à m’intéresser au personnage principal. J’ai de plus trouvé dommage de ne découvrir qu’après avoir passé la moitié du livre qu’il y avait un lexique bien utile à la fin, pour comprendre notamment tous les termes ayant trait aux divinités, ainsi qu’à la musique et à la danse, univers dont il est question dans la troisième nouvelle, De haute lutte. Quelques petits bémols, donc qui me font conseiller plutôt ces textes à des adeptes de littérature indienne, ou à des lecteurs curieux de la condition des femmes dans le monde.

Extrait : Les amis de sa mère, hommes et femmes, qui se rassemblaient chez elles le vendredi soir, étaient pour la plupart des poètes et des écrivains Lors de ces réunions, on lisait des nouvelles et des poèmes en différentes mangues, que l’on traduisait ensuite. Certains vers s’étaient ainsi gravés dans sa mémoire. Ils l’accompagnaient le matin au réveil, le soir pendant ses marches le long du fleuve, ou la nuit avant de dormir, quand elle fermait les yeux. Ils voletaient, légers, dans son espace intérieur tels des rubans à ses cheveux puis, sans crier gare, se faisaient pesants comme des balles en plomb.

L’auteure : Née en 1944 dans le Tamil Nadu, Ambai est le nom de plume de CS Lakshmi.
Écrivain, traductrice, universitaire, Ambai écrit en tamoul, tout en s’engageant pour la cause des femmes. Elle est l’un des écrivains tamouls contemporains les plus importants. Elle est la fondatrice d’une association pour l’archivage du travail des écrivains et des artistes féminines. Elle vit à Bombay.
214 pages
Éditeur : Zulma (février 2015)
Traduit du tamoul par : Dominique Vitalyos et Krishna Nagarathinam


Lu aussi par Cachou,
Jostein, Laurie, Yv, Zazy.

Lire-le-monde
Lire le monde : Inde.

littérature Amérique Latine·premier roman·rentrée hiver 2015

Miguel Bonnefoy, Le voyage d’Octavio

voyagedoctavioJe souhaite à tout un chacun de commencer un roman comme j’ai commencé celui-ci, à savoir en écoutant la lecture des premiers chapitres par des comédiens, en présence de l’auteur, dans une salle accueillante et au milieu d’autres spectateurs. C’est ce qu’il m’a été permis de faire grâce au festival Belles Latinas qui se déroulait à Lyon ces dernières semaines. Après, je n’avais plus qu’à ouvrir le roman, que j’avais déjà depuis quelques mois, pour réentendre chanter les mots et continuer.
L’auteur est vénézuélien, mais écrit en français, car c’est la langue dans laquelle il a étudié, notamment la littérature, et il lui a donc semblé évident d’écrire dans cette langue non maternelle pour parler de son pays. Et je trouve que ça sonne bien. Mais parlons plutôt d’Octavio…
Octavio vit dans un bidonville à flanc de colline, dans une banlieue de Caracas, et gagne sa vie en tant qu’homme à tout faire d’un curieux personnage. Du moins c’est ce qu’on devine de la vie d’Octavio, homme de peu de mots. Un jour où, à la pharmacie, embarrassé de devoir cacher une fois de plus, comme depuis des dizaines d’années, qu’il ne sait ni lire, ni écrire, Octavio rencontre une femme qui ne lui ressemble en rien, et pourtant des liens se tissent entre eux. Comment se poursuivra cette relation, et le pourquoi et le comment du voyage, il faut lire le livre pour le savoir.
J’ai apprécié l’imaginaire du jeune écrivain, l’écriture qui se déroule en méandres tissant, plus que l’histoire d’un homme, celle de la région où il habite, des coutumes qu’il respecte, des parfums qu’il respire, des paysages qu’il arpente… un zeste de réalisme magique, beaucoup de sympathie pour des personnages étonnants, tout cela fait de ce premier roman une lecture agréable et recommandable.

Extrait : A cette heure déjà, le soleil faiblissait sur Saint-Paul-du-Limon. L’ombre s’épaississait. Des milliers de petites maisons en brique s’étendaient sur la colline, entassées les unes sur les autres, dans un ordre sans discipline. Des cuisines à ciel ouvert, des terrasses vides, des hamacs tirés entre deux palmiers. Le soleil chauffait les murs. Sur les tôles, on distinguait encore les reflets tremblants d’un mirage. Un homme se tenait au loin à sa fenêtre, torse nu. Des femmes finissaient une cigarette, à la hâte, sous un porche. Des enfants lançaient des pierres sur un arbre, pour faire tomber une mangue. C’était peut-être là le premier paysage du monde.

L’auteur : Né à Paris en 1988, Miguel Bonnefoy est le fils d’un romancier chilien et d’une diplomate vénézuélienne. Il a remporté le prix du Jeune Écrivain, en 2013, grâce à une nouvelle intitulée Icare. Il s’occupe de la production d’événements culturels pour la mairie de Caracas, et est également professeur de français.
124 pages
Éditions Rivages (janvier 2015)

Des avis très très variés, tout un éventail, du coup de cœur à la déception : Ariane, Jostein, Mélo, Sandrine.

littérature Europe du Sud·rentrée hiver 2015

Alessandro Baricco, Trois fois dès l’aube

troisfoisdeslaube

Ayant éprouvé un coup de cœur pour ma première lecture d’Alessandro Baricco, Mr Gwyn, je n’ai pas pu résister à l’appel de ce petit livre préfacé ainsi : Dans le dernier roman que j’ai écrit, Mr Gwyn, il est question, à un moment donné, d’un petit livre écrit par un anglo-indien, Akash Narayan, et intitulé Trois fois dès l’aube. […] Le fait est qu’en écrivant ces pages, l’envie m’est venue aussi d’écrire ce petit livre […]
Ce court livre, très malin, est donc composé de trois nouvelles, la première nouvelle aussi surprenante que nocturne, et les deux suivantes dans la même veine. Sans vouloir trop déflorer (ce que je n’aime pas du tout, mais vous le savez sans doute déjà, et là, vu la taille du livre et les surprises que je préférerais vous laisser, je suis obligée de combler le vide par de longues parenthèses inutiles) sans vouloir trop en dire, donc, on retrouve dans les trois nouvelles les mêmes personnages, à des époques différentes, et avec une temporalité plutôt chamboulée. Un homme, une femme, trois histoires, du crépuscule à l’aube, trois faits qui sont racontés comme ayant été vécus, et qui ne sont peut-être que trois possibilités, que trois virages possibles de l’existence.
C’est bien écrit, avec des dialogues insérés d’une manière inhabituelle, et de belles images. L’idée de base surtout est parfaite, et répond bien à l’impression que je me faisais de l’univers de l’auteur après la lecture de Mr Gwyn et de Sans sang (non chroniqué). C’est un bel exercice de style, mais plus qu’un exercice de style aussi, trois situations troublantes, mais pas dépourvues d’émotion. Il me manque peut-être un petit quelque chose pour en faire un coup de cœur. Ne lisez pas la quatrième de couverture, trop bavarde, et plongez pour quelques heures dans ce monde à part…

Extraits : C’était un hôtel, d’un charme un peu suranné qui avait su probablement, par le passé, tenir certaines promesses de luxe et de raffinement. Par exemple, il avait une belle porte à tambour en bois, un détail toujours propice aux fantasmes.
C’est par là qu’une femme entra, à cette heure étrange de la nuit, apparemment perdue dans ses pensées, à peine descendue d’un taxi. Elle portait juste une robe du soir jaune, plutôt décolletée, sans l’ombre d’un châle sur les épaules : cela lui donnait l’air intriguant de ceux à qui il est arrivé quelque chose. Il y avait une élégance dans ses mouvements, mais on aurait dit aussi une comédienne regagnant les coulisses, libérée de la contrainte du jeu et renouant avec une partie d’elle-même, plus sincère.

Elle dit que presque personne en réalité ne recommence vraiment à zéro, mais qu’on n’a pas idée du temps que les gens consacrent à ce fantasme, souvent alors même qu’ils sont noyés dans leurs problèmes, et dans la vie qu’ils voudraient laisser tomber.

L’auteur : Alessandro Baricco est un écrivain, musicologue et homme de théâtre italien. En 1991, il publie, à 33 ans, son premier roman, Châteaux de la colère, pour lequel il obtient, en France, le Prix Médicis étranger en 1995. Alessandro Baricco s’intéresse beaucoup aux rapports entre musique et littérature.
121 pages
Éditeur : Gallimard (février 2015)
Traduction : Lise Caillat
Titre original : Tre volte all’alba

Lu aussi par Folavril et Papillon, et aujourd’hui par Hélène.
C’est le jour des lectures de romans d’Alessandro Baricco dans le mois italien, à retrouver ici et .
moisitalien

littérature îles britanniques·mes préférés·rentrée hiver 2015

Roma Tearne, Le nageur

nageurL’auteure : La famille de Roma Tearne a fui le Sri Lanka pour la Grande-Bretagne lorsqu’elle était âgée de dix ans. Roma Tearne est devenue une artiste reconnue, et elle dirige aussi un cycle d’ateliers d’écriture. Elle est l’auteur de cinq romans dont Retour à Brixton Beach, traduit dans une dizaine de pays.
384 pages
Éditeur : Albin Michel (février 2015)
Traduction : Esther Ménévis
Titre original : The swimmer

Ria, la quarantaine, vit seule dans la maison dont elle a hérité, dans le Suffolk, une région de bords de mer et de marais. La jeune femme, qui a pour seule famille son frère avec lequel elle ne s’entend pas et ses insupportables neveux, est une poète reconnue. Elle a besoin pour travailler du calme de cette maison, que l’imagination, aidée par les mots de l’auteur, dessine très vite. Ria préserve sa tranquillité jusqu’au jour où elle aperçoit un homme, un tout jeune homme, nager dans le bras de rivière qui borde son jardin. Ce nageur la trouble. Une rencontre et des sentiments naissent entre l’écrivain et le demandeur d’asile. Ceci n’est que le début de la première partie d’un roman qui en compte trois, avec un drame central et des sauts spatiaux et temporels.
J’ai beaucoup aimé ce roman sensible, subtil et émouvant, sur la rencontre des cultures, sur la difficulté de vivre dans un autre monde que celui où on est né, sur le chagrin et la douleur, sur les façons de surmonter les épreuves… Ces thèmes sont entrelacés avec la présence de la nature, une présence forte et pesant sur les destins.
La fin m’a tiré des larmes, ce qui ne m’arrive pas souvent, et que ne comprendront que ceux qui le liront. Étonnant que ce roman écrit par une anglaise dont la famille est venue du Sri Lanka, n’ait pas davantage fait parler de lui, il mérite qu’on s’y intéresse, et j’ai bien l’intention de lire aussi le premier roman de Roma Tearne, Retour à Brixton Beach. Après Hanif Kureishi, Monica Ali, Taiye Selasi ou Zadie Smith, encore une très belle découverte parmi les anglais issus des ex-colonies britanniques.

Extraits : Alors, j’ai repris le chemin de l’est et de mon passé, pour revoir cet immense ciel d’aquarelle et le gris tendre des marais qui se mariaient si bien avec la mer. Et, avec un peu de chance, pour trouver la paix. J’étais une femme de quarante-trois ans, une poétesse dont l’œuvre, même avant le départ d’Ant, explorait le sentiment vide : la couleur du néant, son odeur.

L’apparition du nageur, la veille, avait la consistance de ces rêves. Je me souviens d’une mosaïque vue autrefois au Musée archéologique de Naples. Elle aussi représentait un nageur. Les bras fins, légèrement levés, les hanches sveltes, la tête inclinée, il se penchait pour récupérer ses vêtements.

« Parfois, m’a expliqué la journaliste, quand les gens empruntent ces longs itinéraires impossibles, le voyage lui-même devient tellement incompréhensible que pour survivre et ne pas perdre la raison, ils se réinventent. Et ils pensent que leur véritable histoire est trop terrible pour être crue. »

Passez-vous aussi A year in England ?
ayearinengland

littérature Amérique du Nord·premier roman·projet 50 états·rentrée hiver 2015

Kim Zupan, Les arpenteurs

arpenteursL’auteur : Natif du Montana, Kim Zupan vit et enseigne la menuiserie à Missoula. Il a grandi du côté de Great Falls où se déroule son premier roman, Les arpenteurs, qu’il a mis six an à écrire. Il a exercé différents métiers comme fondeur, professionnel de rodéo, ouvrier agricole, pêcheur de saumon ou réparateur d’avions.
280 pages
Éditeur : Gallmeister (janvier 2015)
Traduction : Laura Derajinski
Titre original : The ploughmen

Attention, une série de très bonnes lectures commence aujourd’hui ! Mes bibliothèques prêtent pour six semaines et j’ai fait une razzia de nouveautés alléchantes… avec réussite, dans l’ensemble !
J’avais lu des avis très élogieux de ce premier roman américain mais je m’y suis avancée toutefois avec un peu de circonspection. Je craignais avoir affaire à plus de deux cent cinquante pages de huis clos, dans le style du film Garde à vue, dont les plus ancien(ne)s se souviendront, de tête-à-tête entre deux hommes, et de trouver cela un peu longuet.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit, en gros, mais avec une mise en situation prenante, un arrière-plan bien fourni, des personnages secondaires cohérents, et je vous annonce donc tout de suite qu’on ne s’y ennuie pas un instant.
D’un côté des barreaux, à distance prudente, il y a Valentine Millimaki, plus jeune adjoint du shérif du comté de Copper, dans le Montana, celui qui écope des gardes de nuit et autres missions peu engageantes. De l’autre côté, à moitié dans l’obscurité est assis John Gload, un homme âgé de soixante-dix-huit ans, qui attend sa condamnation pour un meurtre affreux, mais où les preuves de son inculpation sont des plus légères. Le lecteur sait très vite ce qu’il en est de la culpabilité de John Gload, le fond du roman n’est pas là, mais dans la manière dont deux hommes si différents se reconnaissent, s’apprivoisent, en viennent à une sorte d’amitié. Il faut dire que Val n’est pas un policier comme ses brutes de collègues, qu’il a eu une enfance douloureuse, qu’il est en pleine perdition conjugale… De plus, le plus jeune et l’homme âgé partagent un même goût pour la terre et l’agriculture. En quelque sorte, tous deux sont des laboureurs contrariés par la vie (d’ailleurs le titre américain est The ploughmen, Les laboureurs).
Tout le roman ne se passe pas dans les couloirs glauques de la prison, et permet de visualiser aussi bien les banlieues tristounettes de la petite ville que les canyons désolés où Valentine part à la recherche de personnes disparues. Car Kim Zupan excelle autant à décrire les rudes paysages de sa région que les sombres profondeurs des cœurs masculins. Un très beau roman que je conseille plus que volontiers !

Des citations valent mieux qu’un long discours : A l’automne de cette année-là, le garçon descendit du bus au bout de la route sèche, la haie de buissons vrombissant du crissement des sauterelles affolées qui bondissaient à son passage depuis les hautes herbes et le feuillage pâle et poussiéreux des oliviers de Bohême, se heurtaient à son pantalon et se précipitaient contre les pans de sa chemise.

Dans n’importe quelle profession, quelle qu’elle soit,  il y a les bons et les moins bons. Pas forcément les bons ou les mauvais, juste les bons et ceux qui sont juste un peu en dessous.

Peut-être avait-elle scruté d’un air interdit les étoiles naissantes, leur lueur laiteuse en superposition sur l’ordre implacable au-dessus de sa tête baignant la carte qui semblait contenir sa vie dans ses lignes et ses courbes obtuses. Peut-être que si elle s’allongeait avec ce nouvel angle de vue verrait-elle apparaître l’étoile Polaire, ou un autre lointain soleil qui la repositionnerait dans cet univers paradoxal. Rien qu’instant, quelques courtes minutes…

 

Depuis les hauteurs de la colline, les préfabriqués et les mobile homes doubles avaient des allures de boîtes à chaussures ou de cubes d’enfants déposés au hasard près d’un ruisseau en papier mâché.

Lu aussi par Athalie, Clara, Jostein, Keisha et Philisine Cave.

USA Map Only50 romans, 50 états : nous sommes dans le Montana, état qui regorge d’écrivains et de bons, de grands romans !
(un clic pour agrandir et voir la carte)

littérature îles britanniques·rentrée hiver 2015

Hugo Hamilton, Un voyage à Berlin

unvoyageaberlinL’auteur : Hugo Hamilton est né à Dublin en 1953, d’une mère allemande et d’un père irlandais. Il est journaliste, écrit des nouvelles et des romans. La parution de Sang impur (prix Fémina étranger, 2004) lui vaut d’être reconnu en Irlande comme un auteur de premier plan. Sont parus en France, aux éditions Phébus, puis en poche : Le Marin de Dublin, Berlin sous la Baltique, Déjanté, Triste flic, Comme personne.
272 pages
Éditeur : Phébus (février 2015)
Traduction : Bruno Boudard
Titre original : Every single minute

Un auteur irlandais que je n’ai pas encore lu, une jolie couverture, une allusion à Nuala O’Faolain, voilà de quoi me faire faire des infidélités à mes penchants littéraires du moment !
Bien plus qu’une allusion, le livre raconte, sous l’appellation de roman toutefois, le voyage à Berlin d’un narrateur qui ressemble fort à Hugo Hamilton, avec Una, une amie très proche qui a tout de Nuala. Malade, elle et son entourage savent qu’il ne lui reste que quelques mois à vivre, et elle souhaite visiter Berlin avec Liam qui connaît très bien la ville. Ils s’installent dans un de ces hôtels au charme un peu désuet, louent les services de Manfred, un chauffeur qui va leur devenir indispensable, réservent des places pour le Don Carlos de Verdi. Mais surtout, au travers de leurs confidences, ils réaffirment à l’heure de la fin, l’importance de leur amitié.
Hugo Hamilton a vraiment le sens de la formule, de la phrase qui en quelques mots, sans lieu commun, paraît pourtant décrire de manière concise un trait de personnalité de Una. Ainsi, il se souvient qu’« elle n’avait pas peur d’aborder le sujet de la mort » qu’« elle estimait que New York était un endroit merveilleux où être seul ».
Il constate également que « chaque écrivain possède sa rage familiale sinon il ne serait pas écrivain », « sa propre petite ligne de colère, de culpabilité, d’aigreur, de jalousie, d’échec et de désir désespéré d’être aimé plus que tout autre être au monde »
Il rappelle qu’« elle adorait les erreurs. Elle adorait les gens qui ne cherchaient pas à dissimuler leurs erreurs. Elle adorait tout ce que les gens faisaient et disaient par accident. » et aussi, à propos de son écriture, « elle n’était pas douée pour inventer de toutes pièces un univers. Elle préférait la réalité. Elle préférait être elle-même au cœur de cette réalité. C’est ainsi qu’elle écrivait ses livres, en consignant une liste de situations vécues de première main. »
Ce portrait est celui d’une femme écrivain exceptionnelle, c’est un
superbe et émouvant hommage à sa fantaisie, à ses doutes et ses errances. J’ai vraiment aimé la découvrir plus encore que dans ses récits déjà très autobiographiques, et j’ai noté des quantités d’extraits ! Je me souviendrai d’elle par le détail, sans doute véridique, de son peu de goût pour les sacs à main : elle transportait dans Berlin papiers, porte-monnaie, crème pour les mains, clefs ou médicaments dans un grand sac de plastique à fermeture à glissière, entièrement transparent…

Un autre extrait : Elle avait une façon très maternelle de s’immiscer dans votre vie et de vous asséner des commentaires détaillés sur tout, de vous dire si ce que vous faisiez était bien ou mal, alors même que vous étiez en train de le faire. Telle une mère, elle vous mettait sur la sellette, vous tenant le bras tout en scrutant ce que vous aviez à l’intérieur de la tête pour ensuite révéler à voix haute toutes vos pensées. Elle était capable de deviner ce à quoi vous pensiez. Pas étonnant que tout le monde la prît pour ma mère. Elle se comportait comme une mère avec chacun. Indifféremment. Même avec Manfred, le chauffeur, à qui elle tint le bras alors qu’il l’aidait à monter dans l’auto jusqu’à ce qu’il lui révélât qu’il était à moitié turc par sa mère, qu’il était marié et avait trois enfants de moins de dix ans.

Le billet de Maeve qui m’a donné envie de le lire !

littérature France·rentrée hiver 2015

Raphaëlle Riol, Ultra Violette

ultravioletteL’auteure : Raphaëlle Riol, née à Clermont-Ferrand en 1980, a fait des études de lettres à Clermont-Ferrand et Paris, notamment une maîtrise sur la poésie contemporaine. Elle vit et travaille à Paris où elle est professeur de lettres. Comme elle vient est son premier roman paru en 2011, suivi d’Amazones en 2013 et Ultra Violette en 2015.
189 pages
Éditions du Rouergue (janvier 2015)

Dans ce roman, Raphaëlle Riol, dont je me souviens avoir été charmée par le premier roman, Comme elle vient, fait revivre une criminelle qui a fait frémir la plume de chroniqueurs en tout de genres, de marchand de papiers sulfureux, dans les années 30.
Violette Nozière, vous vous en souvenez sans doute sous les traits d’Isabelle Huppert face à la caméra de Chabrol. Cette jeune fille de dix-sept ans, assez libre, à l’étroit dans le deux pièces familial, avait empoisonné son père un soir de l’été 1933, tenté la même chose sur sa mère. Lorsqu’elle a été arrêtée, les passions se sont déchaînées autour de son cas, les commentaires faisant le grand écart entre les partisans de la peine de mort, et les surréalistes qui y voyaient une figure de proue.
Comme Violette, ce roman n’est ni terne, ni mollasson, il amuse plutôt par son impertinence, ses trouvailles, sa construction originale. Ce qui peut paraître un peu casse-figure, tirer un roman d’un fait-divers criminel connu, des archives d’un procès célèbre, et y mêler sa propre vie d’auteur, est dans ce cas plein de fraîcheur. Le style agréable, le vocabulaire recherché, (j’ai découvert entre autres le verbe « obombrer » que je ne ressortirai pas forcément souvent) plus que la personne de Violette elle-même, un peu réfrigérante, en font une lecture qui sort de l’ordinaire, et une incursion intéressante dans les années 30.

Extrait : Pourquoi étais-je là ? Un auteur doit toujours savoir ce qu’il trafique sur le territoire de la fiction. Récapituler sur les faits avant de s’engager sur les mots. Peser la mesure de son engagement dans l’écriture avant de réveiller les morts.

Les avis de Cathulu, Clara et Leiloona.

littérature îles britanniques·rentrée hiver 2015

Kazuo Ishiguro, Le géant enfoui

geantenfouiL’auteur : Kazuo Ishiguro est un écrivain et romancier britannique d’origine japonaise. Il est né à Nagasaki en 1954 et vit en Angleterre depuis 1960. Ishiguro a suivi des études de littérature dans les universités du Kent et d’East Anglia. Il est l’auteur entre autre de : Lumière pâle sur les collines, Un artiste du monde flottant, Les Vestiges du jour (Booker Prize, 1989), L’Inconsolé, Quand nous étions orphelins, Auprès de moi toujours. Ses livres sont traduits en plus de trente langues.
416 pages
Éditions des Deux Terres (mars 2015)
Traduction : Anne Rabinovitch
Titre original : The buried giant

Sans la caution du nom de l’auteur sur la couverture, je n’aurais sans doute jamais emprunté ce roman. Mais Kazuo Ishiguro n’est pas un inconnu même si c’est un auteur plutôt rare. Son dernier roman date de 2005, c’est le très beau Auprès de moi toujours, qui brasse beaucoup de thèmes sur fond de roman d’anticipation. C’est la richesse psychologique qui m’a le plus frappée dans ce roman. J’ai lu aussi Quand nous étions orphelins, et même si cette lecture date, je me souviens encore de l’évocation très visuelle de Shanghai au début du vingtième siècle.
Dans Le géant enfoui, l’auteur remonte cette fois aux tout débuts du Moyen-Âge. Un couple de villageois âgés, Axl et Beatrice, décident de partir enfin revoir leur fils qui les a quittés depuis longtemps pour un autre village. Ils ont toutefois du mal à mettre ce projet en œuvre, tant leurs souvenirs semblent s’effacer. C’est le cas de tous les habitants de cette région habitée par des communautés de Bretons et de Saxons. Leur voyage va leur permettre aussi de comprendre pourquoi leur mémoire, et surtout la mémoire collective s’efface ainsi. Leur périple est semé de péripéties et de rencontres, amicales ou hostiles.
Le lecteur peut être un peu surpris de ce Haut-Moyen-Âge à la fois réaliste et fantaisiste : les personnages merveilleux, géants, dragons, fées, trolls, auxquels croient les paysans, apparaissent vraiment au cours du récit. Mais le plus intéressant porte sur le thème de la mémoire, et aussi la crainte de l’étranger, la récurrence des conflits religieux. Les dialogues sont nombreux, Axl et Beatrice passent au cours de leur voyage beaucoup de temps à discuter ensemble ou à interroger leurs compagnons de voyage, et cela aussi peut déstabiliser un peu. La quantité de dialogues peut apparaître importante, mais dans la mesure où le roman y gagne en profondeur, devenant un miroir de notre époque et de ses conflits, ces dialogues sont bien loin d’être inutiles.
J’ai beaucoup aimé la façon dont l’auteur a imaginé la langue de l’époque et aussi la traduction qui donne un ton particulier au langage, simple, mais absolument pas folklorique, ou de pacotille !
Au final, je me suis attachée aux personnages, qui ont une vraie présence, une profondeur psychologique certaine, et j’ai suivi leur quête avec inquiétude, m’habituant au contexte historico-poétique original. C’est un moment à part, une échappée dans un passé méconnu et réinventé, un conte qui envoûte et fait réfléchir à notre propre monde…

Extrait : Le pauvre Horace a sauté son petit déjeuner ce matin, car nous étions sur un sol rocheux quand nous avons ouvert les yeux. Ensuite j’étais si désireux de poursuivre mon chemin toute la matinée, et je le reconnais, de fort méchante humeur. Je ne l’ai pas laissé s’arrêter. Ses pas ont ralenti mais je connais très bien ses ruses à présent, et je n’ai pas cédé. Je sais que tu n’es pas fatigué, ai-je dit, et je l’ai un peu piqué des éperons. Les ruses qu’il emploie avec moi, mes amis, je ne les supporte pas ! Mais il va de plus en plus lentement, et comme je suis un idiot au cœur tendre, même si je sais qu’il se rit de moi, je cède et je dis, parfait, Horace, arrête-toi et mange. Et me voici donc, pris pour un benêt une fois de plus. Venez vous joindre à moi, mes amis.

Deux avis seulement sur Babelio.

littérature Europe du Sud·mes préférés·rentrée hiver 2015

Francesca Melandri, Plus haut que la mer

plushautquelamerL’auteur : Née à Rome en 1964, Francesca Melandri est scénariste pour le cinéma et la télévision, et également réalisatrice. En 2010, son documentaire Vera a été présenté dans de nombreux festivals. Eva dort, son premier roman, a connu beaucoup de succès en Italie, et obtenu plusieurs prix. Plus haut que la mer est son deuxième roman.
203 pages
Éditeur : Gallimard (janvier 2015)
Traduction : Danièle Valin
Titre original : Più alto del mare

« Si l’on veut garder quelqu’un vraiment à l’écart du reste du monde, il n’y a pas de mur plus haut que la mer. »
Vous devez penser que je fais une fixation sur la littérature italienne, ou plus bizarre encore, sur les livres dont le sujet est la prison. Mais quand j’ai vu ce roman chez Clara et qu’elle m’a dit avoir pensé à moi en écrivant son billet, je n’ai vraiment pas pu résister !
C’est l’une de ces histoires toute simples que vous avez envie de faire durer bien plus longtemps que leurs 200 pages. Un bateau entame la traversée d’une grande île italienne vers une plus petite où se dresse un pénitencier pour fortes têtes, prisonniers politiques ou autres récidivistes. Nous sommes dans les années de plomb italiennes, les années 80. A bord du bateau, un homme isolé, et une femme un peu usée qui prend pour la première fois la mer.
Les quarante premières pages laissent augurer un excellent roman, par leur construction, leur manière de poser des jalons, des caractères, des interrogations, des bribes de vie superposées… et la suite est tout aussi réussie.
Paolo et Luisa viennent chacun voir un proche, chacun porte le poids de l’histoire qui l’a conduit là. Un événement sur l’île, à l’issue des visites, conjugué à un gros temps, condamne les deux visiteurs à passer la nuit loin de chez eux, ce qu’ils prennent avec philosophie. Un des gardiens sera chargé de les surveiller, il ne faudrait tout de même pas leur laisser la possibilité de préparer une évasion. La nuit, le vent, la mer noire d’encre, un couchage de fortune, et surtout des paroles toutes simples, des émotions qui affleurent, des sensibilités qui se reconnaissent…
En dire plus ? Non, surtout pas, vous aurez compris que j’ai déniché là une pépite, le coup de cœur de ce début d’année 2015, et que je suis sûre que sa magnifique couverture apparaîtra encore souvent sur les tables des librairies et entre les pages des blogs pour vous rappeler son existence !

Extrait : Parfois, derrière la table des parloirs, Luisa avait même retrouvé le visage dont elle était tombée amoureuse lorsqu’il l’avait invitée à danser la première fois et qui avait bien vite disparu après leur mariage. Ce visage ne lui était revenu que bien des années plus tard, quand elle allait le voir avec un des enfants.

Repéré grâce à Clara et Dominique.
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littérature Europe du Sud·rentrée hiver 2015

Valentina d’Urbano, Acquanera

acquaneraL’auteure : Illustratrice pour la jeunesse, Valentina d’Urbano est née en 1985 dans une banlieue de Rome où se déroule son premier roman, Le bruit de tes pas (Philippe Rey, 2013). Acquanera est son deuxième roman.
352 pages
Éditeur : Philippe Rey (février 2015)

Traduction : Nathalie Bauer

Clara, Elsa, Onda et Fortuna, quatre générations de femmes se succèdent dans une petite maison, en Italie du Nord, dans le petit village de Roccachiara qui surplombe un lac. L’évocation de ces lieux, des autres habitants du village, plantent le décor, totalement différent de la banlieue romaine du premier roman de Valentina d’Urbano, et qu’on imagine pourtant tout aussi facilement.
Les retrouvailles sont très froides entre Onda et Fortuna, mère et fille, l’occasion pour elle de parler de la découverte d’un corps près du lac. Elles évoquent ensemble Luce, une jeune fille qui a été proche de Fortuna. Les souvenirs de Fortuna font remonter à quel point, malgré la protection de sa grand-mère, la petite fille a vécu une enfance difficile, dans l’ombre d’une mère incapable d’aimer, et a très vite pris conscience de leur marginalité. Car ces femmes, à la suite de la vieille Clara, première habitante de leur maisonnette, sont de celles qui savent tirer parti des plantes, et même sentir la présence des personnes disparues, ou leur parler. La mère, Onda, est tellement envahie par ses visions qu’elle pourrait ressembler à une droguée perdue pour son entourage…
Ce réalisme magique ne va pas convenir à tous les lecteurs, mais il ne m’a pas gênée, car l’histoire ne repose pas seulement dessus, loin de là, et pourrait parfaitement tenir sans cet aspect.
Le virage du deuxième roman est fort bien négocié par la jeune auteure italienne, qui réussit à donner vie à des personnages féminins forts et attachants, au sein d’histoires qui marquent d’une empreinte durable. Elle compose un très beau conte, sur les thèmes de l’exclusion, de l’amour maternel et filial, de la construction de soi, de l’amitié : une atmosphère un peu oppressante dont j’ai toutefois eu du mal à me séparer !

Extrait : Pendant quelques minutes, Onda contempla, incrédule, la porte close. Elle sentait que des yeux intrigués l’épiaient des fenêtres voisines et elle fut envahie par une rage sourde mêlée de honte. Mais aussi par une sensation plus enracinée et plus secrète, comme un fardeau amer pesant sur sa langue.
Elle aurait voulu insulter la femme qui l’avait traitée comme un chien errant, flanquer un coup de pied à la porte ou briser l’un des pots blancs qui décoraient l’entrée. Mais elle était incapable de faire le moindre mouvement.
Ces désirs lui enflammaient la tête, et son impuissance la blessait. Les gens qui croyaient en ses dons avaient peur d’elle. Ceux qui n’y croyaient pas la chassaient en l’accusant de mentir.
Ballottée de part et d’autre, elle ne savait à qui donner raison.

Les avis (divers et variés) de A propos de livres, Clara, Jérôme, Séverine, (un grand merci !), Sylire et Valérie (qui faisait étape chez Micmélo).