littérature Afrique·premier roman·rentrée hiver 2014

Nii Ayikwei Parkes, Notre quelque part

notrequelquepartL’auteur : Romancier, poète du spoken word, nourri de jazz et de blues, Nii Ayikwei Parkes est né en 1974. Il partage sa vie entre Londres et Accra. Notre quelque part, premier roman très remarqué, finaliste du Commonwealth Prize, est une véritable découverte.
302 pages
Editeur : Zulma (février 2014)
Traduit de l’anglais par Zika Fakambi
Titre original : Tail of the blue bird

J’avais annoncé dernièrement trois romans étrangers, trois petits éditeurs, voici le dernier et le meilleur pour la fin !
Dans un petit village au cœur de la forêt, au Ghana, le vieux Yao Poku observe une agitation inhabituelle. Une voiture passe, une jeune femme aux cuisses maigres comme celles d’une antilope pénètre dans la case de son voisin et en ressort en criant. Plus tard, des policiers viennent l’interroger au sujet de restes humains dans la case. A Accra, Kayo, un jeune diplômé qui travaille dans un laboratoire est sollicité pour enquêter dans ce village. Son patron refuse qu’il prenne un congé, mais la police ne manque pas de ressources pour obtenir la participation plus ou moins volontaire de Kayo à leurs recherches.
Voici, en bref et sans trop en dévoiler, le sujet du roman, qui brasse deux langues, celle de la ville et celle du village (bravo pour le traducteur pour les passages dans une langue émaillée d’expressions originales consacrés à Yao Poku !) qui mélange deux cultures et surtout qui fait sourire de ce décalage délicieux entre technologies modernes et de croyances séculaires.
J’ai eu un coup de cœur pour les descriptions d’Accra et son bord de mer, du village et des villageois, de la forêt équatoriale, j’ai eu beaucoup de sympathie pour les personnages, je me suis agacée de la pesanteur administrative et du fonctionnement anarchique de la police, j’ai surtout passé un très bon moment de lecture, à suivre une enquête tranquille mais qui trouvera une résolution surprenante, à me baigner dans l’écriture fluide et agréable. Cela faisait longtemps que je le guettais à la bibliothèque et je n’ai pas été déçue !

Extraits : Alors on ne se plaint pas. Il fait bon vivre au village. La concession de notre chef n’est pas loin et nous pouvons lui demander audience pour toutes sortes d’affaires. Il n’y a que douze familles dans le village, et nous n’avons pas d’embêtements. Sauf avec Kofi Atta. Lui, c’est mon parent, mais avant même que j’aie su nouer mon pagne tout seul ma mère m’avait déjà averti qu’il nous apporterait de lourds ennuis. Je me souviens ; la nuit d’avant, mon père avait rapporté otwe, la viande d’antilope, et ma mère était en train de cuisiner une sauce abenkwan.

Kayo quittait souvent la maison à l’aube pour aider père et équipage à tirer les filets. Il se souvenait des chants des hommes ; du soleil lent à paraître, comme s’il avait été pris à l’autre extrémité du filet que les pêcheurs tiraient, puis qui émergeait enfin, illuminant l’océan d’une étincelante nuée rose orangé. Tout le long du rivage miroitait la lumière, qui se reflétait sur les grandes bassines d’aluminium des marchandes de poisson, en pâles éclats scintillants, comme autant de clins d’œil de l’horizon.

Découvert chez Hélène et Keishaon peut toujours leur faire confiance pour nous emmener hors de nos frontières ! 

littérature Amérique du Nord·mes préférés·rentrée hiver 2014

Ron Rash, Une terre d’ombre

terredombreL’auteur : Ron Rash est né en 1953 à Chester, en Caroline du Sud. Il a écrit à ce jour trois recueils de poèmes, trois recueils de nouvelles, et trois autres romans, Un pied au paradis, Serena et Le monde à l’endroit. Il est actuellement professeur émérite au département d’Études culturelles appalachiennes de la Western California University. En 2013, Susanne Bier a réalisé Serena d’après le roman homonyme.
243 pages
Editeur : Seuil (janvier 2014)
Traduction : Isabelle Reinharez
Titre original : The cove

Le vallon où habitent Laurel et son frère Hank, est sombre et humide, mais c’est là que leurs parents ont installé une petite ferme, bien des années auparavant. Quoique les habitants de la petite ville toute proche considèrent Laurel comme une sorcière, parce qu’elle porte une tache de naissance, les deux jeunes gens se soutiennent mutuellement, et courageusement, d’autant que Hank est rentré de la Première guerre mondiale avec un seul bras. Ce qui n’empêche pas Laurel de ressentir la solitude du lieu plus fortement que son frère, et de regretter de n’avoir pu poursuivre ses études. Jusqu’au jour où un homme se réfugie dans le vallon. Il est muet, certes, mais joue tellement bien de la flûte, et surtout il la considère comme la jeune femme séduisante qu’elle est, si bien que Laurel sent son cœur fondre. Mais si vous connaissez Ron Rash, vous saurez que nous ne sommes pas dans une version début de siècle de « L’amour est dans le pré »…
Quel magnifique roman ! Ça faisait un moment que je ne m’étais pas arrêtée au milieu d’un roman pour reprendre mon souffle après de beaux passages, pour les digérer, et en même temps pour ne pas aller trop vite, et depuis, je suis en attente d’un autre livre avec une atmosphère aussi prenante et de personnages aussi forts. Et puis tout n’est pas livré d’un coup, l’histoire se dévoile petit à petit, c’est un grand plaisir de lecture.
C’est le quatrième roman de cet auteur que je lis et je suis vraiment en admiration devant ce dernier ! J’ai encore des nouvelles en VO en attente (Keisha, ce n’est pas The cove que j’avais en anglais, comme je l’avais écrit chez toi, mais Nothing gold can stay) et je suis sûre de les aimer.
Pour les amateurs, Ron Rash sera au Festival America du 12 au 14 septembre à Vincennes !

Extrait : Maintenant que la moisson était terminée et qu’elle avait cueilli les tout derniers haricots et le maïs, ramassé les dernières pommes de terre, elle pourrait apprendre à lire et à écrire à Walter. Tout annonçait un hiver rigoureux. Des nids d’écureuils s’accrochaient aux branches basses et les chenilles du papillon vitrail se hérissait. La mousse plus épaisse sur les troncs d’arbres aussi. Il y aurait une belle abondance de journées de neige, qu’ils pourraient passer devant la cheminée, les traits et les courbes au crayon noir devenant petit à petit des lettres puis de mots. Elle se servirait des ouvrages que Mlle Calicut lui avait donnés, emprunterait peut-être quelques livres de lecture comme ceux dans lesquels elle avait appris. Mlle Calicut pourrait lui indiquer où acheter une ardoise et du papier réglé. Elle serait institutrice, finalement. Laurel sourit à cette pensée.


Les avis de Keisha, Krol et Jostein.

rentrée automne 2013·rentrée hiver 2014·vie de lectrice

Avant de nouvelles parutions…

Avant la rentrée littéraire de fin août, dont on commence à entendre les premiers échos, je reviens comme Sylire, dont le billet m’a inspirée, sur la précédente rentrée, et aussi, puisque c’est là que les coups de cœur ont été les plus évidents, sur la rentrée d’hiver 2014. Quels livres m’ont fait battre le cœur ?

A l’automne 2013, sur 25 livres lus jusqu’à maintenant, mes préférés restent : Au revoir, là-haut, Le bruit de tes pas, Dans le silence du vent et Pietra viva.

au-revoir-la-haut  bruitdetespas danslesilenceduvent pietraviva

Pour la rentrée d’hiver, parmi 12 livres lus, je retiens le magnifique Réparer les vivants, Dans le grand cercle du monde et L’âme de Kôtarô contemplait la mer.
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Et vous, quelles ont été vos plus belles découvertes ?

littérature Asie·rentrée hiver 2014

Manu Joseph, Le bonheur illicite des autres

bonheurilliciteL’auteur : Manu Joseph est journaliste. Les Savants, son premier roman, déjà traduit dans une vingtaine de pays, a été remarquablement accueilli par la critique.
330 pages
Editeur :
Philippe Rey (mars 2014)
Traduction : Bernard Turle
Titre original : The illicit happiness of other people

 

Le père d’Unni Chacko ne renonce pas, trois ans après, à comprendre pourquoi son fils est rentré un jour chez lui pour sauter du toit et se donner la mort. Il avait dix-sept, réalisait avec talent des bandes dessinées, était ami avec la fille de leurs voisins, et meneur d’un petit groupe de jeunes du lycée. Au travers des portraits et de la vie quotidienne de son père, journaliste raté, de sa mère, femme à la santé psychique fragile, de son petit frère Thoma, de ses voisins et amis, c’est le panorama de la vie à Madras dans les années 80 qui se dévoile sous les yeux du lecteur. Entre cynisme et dérision, l’auteur tire un peu sur tout ce qui bouge, rien n’échappe à ses piques !
On pourrait résumer en disant qu’il traite de la philosophie, de la question du sens de la vie, dans une version indienne qui n’est pas exempte d’humour. Le thème de la folie individuelle ainsi que du délire collectif s’y ajoutent. Pour conclure , c’est un roman original, qui ne se dévoile pas du premier coup, et peut sembler tirer un peu en longueur mais qui vaut la peine d’être découvert. Surtout si vous avez un faible pour la littérature indienne !

Extrait : Sai pousse un long soupir, bouge : d’un geste exagéré, il met les deux mains en visière pour signifier qu’il tente de deviner le numéro du bus à l’approche. Il transparaît que ce n’est pas le sien et il arbore un nouveau geste théâtral, exprimant son désarroi. Madras regorge de mauvais acteurs. C’est un point que les historiens ne notent jamais : la ville est pleine de cabotins. Le bus arrive, bondé, déverse un essaim de grêles jeunes gens mal nourris qui n’auraient jamais vécu aussi longtemps sans les vaccins gratuits.

Les lectures d’Antigone et d’A propos de livres.

littérature Moyen-Orient·rentrée hiver 2014

Etgar Keret, Sept années de bonheur

 

sept-annees-de-bonheurL’auteur : Etgar Keret, né en 1967 à Tel-Aviv, est écrivain, scénariste de bande dessinée et cinéaste. Il a écrit sa première nouvelle, alors qu’il avait 19 ans et faisait son service militaire. C’est une personnalité de premier plan dans son pays.
210 pages
Editions
de l’Olivier (mai 2014)
Traduction : Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso

Pour la première fois, Etgar Keret sort de la fiction et des scenarii de films pour parler de lui-même et de sa famille… Les voyages en avion, les chauffeurs de taxi, tout comme les attentats ou la naissance de son fils, toutes les anecdotes ou les faits marquants des sept années qui vont de la naissance de son enfant jusqu’à la mort de son propre père, donnent lieu à des scènes souvent drôles, parfois mélancoliques ou tendres, toujours racontées avec un humour incisif. Certaines pages sont réjouissantes, parmi lesquelles celle des dédicaces personnalisées imaginées par Etgar, ou la solution trouvée par son ami Uzi pour le débarrasser de cauchemars angoissants, ou les exploits de son petit Lev de quatre ans à l’école… Les portraits de sa famille sont touchants, sa mère et leurs conversations qui tournent en rond, son père malade, son frère à qui il a toujours tellement souhaité ressembler, sa sœur perdue depuis qu’elle est mariée à un orthodoxe.
J’ai vraiment pris plaisir à lire ces scènes de vie quotidienne, ces moments universels qui sous la plume d’Etgar Keret prennent une saveur particulière.

Extraits : Il y a plus bizarre encore : pour moi, ces vols ne consistent pas seulement à consommer l’espèce de plateau-télé réchauffé que le pisse-copie sardonique de la société aérienne à jugé bon de baptiser « Délices de Haute Altitude ». Ils représentent aussi une espèce de retraite, un moment de désengagement méditatif. Pendant tout le temps que durent ces vols, le téléphone ne sonne pas et Internet ne fonctionne pas. La maxime selon laquelle le temps de vol n’est que du temps perdu me libère de mes angoisses et de mes accès de culpabilité, elle me dépouille de toute ambition pour faire place à une autre sorte d’existence, une existence idiote, béate, du genre qui n’essaie pas de tirer parti, le meilleur parti possible, du temps mais se contente de trouver la façon la plus agréable de le gaspiller.

Quand je tente de reconstruire ces histoires que mon père me racontait voilà tant d’années, je me rends compte qu’au-delà de leurs intrigues fascinantes, elles étaient destinées à faire mon éducation. À m’apprendre quelque chose du désir non pas d’embellir la réalité, mais de ne jamais renoncer à trouver un angle qui mette la laideur sous un meilleur éclairage et suscite affection et empathie pour les verrues et les rides de son visage ravagé.

Lu par Aifelle (merci !) et Keisha (tu avais raison, il est trop court !)

 


littérature îles britanniques·rentrée hiver 2014

Louise Doughty, Portrait d’une femme sous influence

portraitdunefemmeL’auteur : Née en 1963 en Angleterre et résidant à Londres, Louise Doughty est romancière, critique littéraire et dramaturge. Elle est l’auteur de sept romans. Après Je trouverai ce que tu aimes, sélectionné pour le Costa Book Award, l’Orange Prize et le London Book Award, Portrait d’une femme sous influence est son deuxième roman à paraître en français.
382 pages
Editeur : Belfond (février 2014)
Traduction : Pascale Haas
Titre original : Apple tree yard

Une légère panne de lecture m’a fait sortir ce roman de mon panier à lire où il attendait depuis que je l’ai gagné à un concours… Rien de tel quand rien ne passe que de choisir un livre qu’on est presque sûr de ne pas aimer ! Ne cherchez pas, il n’y a pas de logique à ça. Finalement ce roman s’est avéré surprenant et pas du tout tel que je m’y attendais, bien plus fin psychologiquement aussi…
Dès le début, on apprend que la narratrice, Yvonne, est face à un jury populaire, mais pour quels faits et quel est son mystérieux coaccusé, on ne l’apprend que petit à petit. La construction parsème savamment le récit d’Yvonne d’informations, afin de ne pas en dévoiler trop, jusqu’aux révélations finales, et je peux vous assurer que l’effet page-turner est incontestable… Un petit week-end suffit pour avaler les 380 pages ! Si on doit le rattacher à un genre, c’est le suspense psychologique qui lui convient le mieux. Tout ne se passe pas lors du procès, par un retour en arrière Yvonne narre la rencontre inattendue qui va pousser la sage scientifique à la passion, à l’infidélité. Jusqu’à un événement qui la frappe et la laisse comme sidérée, et bouleverse sa vie.
Ça fait un peu mélo dit comme ça, mais c’est vraiment bien fait, et il est impossible de ne pas se demander ce que l’on ferait à la place d’Yvonne, qui tente de s’expliquer à elle-même, et de faire comprendre à ses proches, ce qui lui est arrivée. L’écriture est fluide et mène avec dextérité jusqu’aux révélations finales.
Ce n’est certainement pas le roman de l’année, mais vraiment une bonne surprise et une parenthèse de lecture londonienne bien agréable : le titre original Apple Tree Yard fait en effet référence à une ruelle du centre de Londres qui aura une importance fatale lors du procès.

Extrait : C’est cette lenteur en tout qui est fatigante : là, on est immergés dans le procès, accablés de détails. Les jurés se sentent étouffés. Ils ne comprennent pas plus que moi où veut en venir cette jeune femme.
Et dans le box lambrissé de bois, derrière l’épaisseur des vitres en verre trempé, il y a toi : mon coaccusé. Avant qu’on m’appelle à la barre, nous étions côte à côte, bien que séparés par deux agents du tribunal assis entre nous. On m’a conseillé de ne pas te regarder pendant qu’on interrogeait les témoins – j’aurais l’air d’être ta complice, m’a-t-on dit. Pendant que je témoignais moi-même à la barre, tu m’as regardée, simplement, sans émotion, et ton regard serein, presque vide, m’a fait du bien, car je sais que tu me veux forte. Je sais que me voir là toute seule debout, scrutée et jugée, éveillera en toi un sentiment protecteur. Et si ton regard en apparence lointain peut sembler absent à ceux qui ne te connaissent pas, je t’ai déjà vu l’avoir en plusieurs occasions. Aussi je sais ce que tu penses.

littérature Amérique du Nord·rentrée hiver 2014

Nell Freudenberger, The newlyweds

newlywedsL’auteur : Nell Freudenberger est américaine, née à New York en 1975. Elle a longuement séjourné en Asie, rédigeant des récits de voyage pour des revues américaines. Son premier roman, Le dissident chinois, est paru en 2006. Elle a été récompensée par de nombreux prix et citations.
284 pages
Titre français : Les jeunes mariés
Paru en 2014 chez Quai Voltaire

Je me souvenais de l’enthousiasme de Cathulu qui a lu deux ou trois livres de Nell Freudenberger, aussi n’ai-je pas trop hésité quand je l’ai trouvé en anglais… De plus, c’est quand je le lisais que j’ai vu un cardinal dans un arbre de Central Park ! Je suis sûre que c’est un signe que j’avais bien fait de le choisir !
Même si l’histoire m’en a rappelée d’autres que j’ai déjà lues comme Les fiancées d’Odessa
ou L’an prochain à Tbilissi, je me suis vite attachée au personnage d’Amina, une jeune fille qui a du abandonner ses études au Bengladesh faute de moyens et qui cherche à se marier aux Etats-Unis grâce à un site de rencontres. George correspond finalement à ce qu’elle cherche, ils se voient une première fois, puis décident de se marier.
La toute première scène a lieu dans la maison toute neuve des deux tourtereaux, je ne révèle donc rien en parlant de ce mariage. Amina va à la fois découvrir les Etats-Unis, en l’occurrence la ville de Rochester dans l’Etat de New-York, chercher un travail, apprendre à mieux connaître George et en savoir plus sur son passé.
Rien n’est totalement noir ou blanc dans ce roman, j’ai admiré sa subtilité sur ce genre de sujet où il est facile d’en faire un peu trop… La deuxième partie où Amina retourne au Bengladesh pour aider ses parents à venir la rejoindre dès qu’ils obtiendront leur visa montre que du côté de la jeune fille, tout n’avait pas été dit avant les noces non plus. Je ne sais quelle partie j’ai préférée, de celle qui montre la jeune femme s’habituant à son nouvel environnement, ou celle montrant le retour au pays. Retour dont on ignore, jusqu’à un certain point s’il sera temporaire ou définitif.
Les pensées d’Amina sont le fil conducteur du roman, et à aucun moment ne m’ont parues ennuyeuses ou inintéressantes. J’ai rêvé, été déçue ou craintive, agacée ou déterminée, à l’unisson avec cette jeune femme à la fois moderne et attachée à ses traditions. Les personnes qui l’entourent ne manquent pas de nuances non plus, et d’hésitations, de fêlures… J’ai trouvé ce livre vraiment réussi et ne demande qu’une chose, avoir l’occasion de relire cette auteure !

Citations : Amina hocha la tête, mais ce désir d’être « seuls ensemble » pouvait se comprendre si l’on vivait dans une maison animée, pleine d’enfants, de grands-parents, de tantes et d’oncles. Là ils étaient seuls ensemble, et comme le son de la télévision était coupé, ils n’entendaient que le ronflement de tous leurs appareils électriques. 

Une fois de plus, elle eut l’impression déroutante que son passé continuait à suivre son cours, parallèlement au présent, il n’y avait qu’au téléphone que les deux flots se croisaient.

Repéré chez Cathulu et Sharon.

littérature Asie·mes préférés·nouvelles·rentrée hiver 2014

Shun Medoruma, L’âme de Kotaro contemplait la mer

amedekotarocontemplaitlamerL’auteur : Né en 1960, Shun Medoruma est un des plus importants écrivains contemporains originaires d’Okinawa. Il a reçu le prix Akutagawa en 1997 pour sa nouvelle « Une goutte d’eau ». Les thèmes centraux dans l’œuvre de Medoruma sont l’occupation japonaise et la suppression de la culture et de la langue d’Okinawa, ainsi que la présence de soldats américains sur les îles de l’archipel. Il est également l’auteur d’un roman basé sur le scénario qu’il avait écrit pour un film (Fuon, 2004, réalisé par Higashi Yôichi).
281 pages
Editeur : Zulma (janvier 2014)
Traduction : Myriam Dartois-Ako, Véronique Perrin et Corinne Quentin.

J’ai du mal à résister à l’attrait des couvertures et des choix des éditions Zulma, et bien m’en a pris cette fois encore ! Les nouvelles de ce recueil, entre croyances traditionnelles et réalité, se déroulent dans l’univers très particulier de l’île d’Okinawa, cœur de l’archipel le plus largement au sud du Japon.
Que ce soit une vieille femme recherchant l’âme d’un homme qui est presque comme son fils, ou la transmission très touchante de savoirs et d’histoires entre un vieux pêcheur et un écolier, ou un thème plus classique, l’éveil à la sexualité finement raconté, qu’il s’agisse d’une passion pour les combats de coqs qui va faire s’affronter un jeune garçon et un caïd local, ou d’un bord de mer où une femme chante chaque soir sur l’îlot-cimetière, les récits mêlent réel et fantastique, parfois plusieurs époques, et toujours des paysages atypiques qui évoquent plus la Polynésie que le Japon. Les traditions semblent y être très vivaces et les croyances dans une vie des âmes après la mort plus grande encore. L’histoire particulière de l’île qui fut gérée par les Américains puis rétrocédée au Japon dans les années 70, a marqué l’enfance des héros de ces histoires, souvent très jeunes ou très vieux…
L’écriture, douce et imagée, sied particulièrement bien aux histoires et aux thèmes, les six histoires sont assez longues pour qu’on y prenne pied, la nature omniprésente leur apporte un apaisement et une lumière malgré la mélancolie qui s’en dégage. J’ai aimé les noms exotiques de poissons, de plantes et d’animaux ainsi que les mots non traduits qui se rapportent aux traditions de l’île. La traduction est d’ailleurs particulièrement réussie.

Extrait : Quand je ferme les yeux, ce qui me revient en mémoire, c’est l’odeur de la pluie en été. Les gouttes d’eau qui tombaient sur le bitume brûlant s’évaporaient en une brume dansante. A l’abri de la pluie sous l’auvent de l’épicerie du village, ma mère debout derrière moi, sa main posée sur mon épaule, le petit garçon que j’étais regardait l’image vacillante du chemin que nous allions prendre. La pluie et les rayons de soleil perçaient la fine couche de nuages. Les plants de canne à sucre chancelaient sous les gouttes et le chemin goudronné s’étirait au milieu comme un cours d’eau sombre.

littérature Amérique du Nord·rentrée hiver 2014

Joseph Boyden, Dans le grand cercle du monde

danslegrandcercleL’auteur : Joseph Boyden a des origines mêlées, irlandaises, écossaises et indiennes. Adolescent il est inscrit chez les jésuites, à la Saint Brebeuf High School de Toronto, puis au Northern College de Moosonee où il termine ses études littéraires. Il part pour le sud des États-Unis, il y sera tour à tour musicien dans un orchestre ambulant, fossoyeur ou barman. Il est l’auteur du Chemin des âmes et des Saisons de la solitude (couronné par le prestigieux Giller Prize). Traduit en une vingtaine de langues, il est l’un des romanciers canadiens les plus importants d’aujourd’hui. Il partage son temps entre la Nouvelle-Orléans, où il vit et enseigne, et le nord de l’Ontario.
608 pages
Editeur : Albin Michel (janvier 2014)
Titre original : The orenda
Traduction : Michel Lederer

 

Juste avant de commencer ce livre, j’ai eu une crainte, qu’il ne soit à peu de choses près une variation sur le thème du roman précédent de l’auteur, Les saisons de la solitude, qui m’avait très légèrement laissée sur ma fin, après le magnifique Chemin des âmes. Voulant garder intactes les premières impressions sur ce nouveau roman que je n’aurais pour rien au monde raté, je n’ai pratiquement rien lu le concernant. Je me suis donc retrouvée en plein XVIIème siècle, lorsque les missionnaires jésuites commencèrent à s’immiscer en Nouvelle-France pour tenter de convertir les populations locales. Leur intérêt se porta d’abord sur les groupes d’agriculteurs dont le mode de vie paraissait plus proche de celui des français, plutôt que les chasseurs. C’est ainsi qu’ils tentèrent d’approcher les Hurons et de les convertir.
Trois voix alternent dans ce roman, celle d’un jésuite « pionnier », un des tout premiers « Corbeaux » à entrer en territoire indien, celle de Chute-de-Neige, une toute jeune fille enlevée par une tribu ennemie, celle d’Oiseau, chef de cette tribu de Hurons.
Les points de vues, les sentiments, la spiritualité de chacun est ainsi vécue de l’intérieur d’une manière étonnante. Que cela ne vous laisse pas croire qu’il s’agit d’un livre contemplatif, vraiment pas, les évènements s’y succèdent sans laisser le temps de reprendre pied. Pour les âmes sensibles, sachez que les actes qui sont perpétrés entre ces pages sont parfois insoutenables (j’ai laissé deux ou trois fois glisser mon regard un paragraphe plus bas pour les éviter) mais vraiment pas de manière gratuite. Hurons et iroquois se menaient une guerre impitoyable, et de par leurs traditions, avaient à cœur de montrer le courage de leurs adversaires en les poussant jusqu’aux dernières limites de la douleur. L’auteur, dans un entretien que j’ai lu, avoue avoir hésité à décrire ces séquences, mais s’être senti obligé de ne pas les passer sous silence. Les scènes de vie quotidienne, d’entraide, de respect mutuel, d’amitié, viennent heureusement en atténuer le choc.
L’aspect historique m’a semblé parfaitement bien documenté, et je me suis prise d’intérêt autant pour les cultures pratiquées (les « trois soeurs » maïs, courge et haricot), que pour la création d’un village pour les premiers colons, le commerce des peaux et des armes, les épidémies qui touchèrent les indiens, les querelles fratricides, l’influence grandissante des jésuites ou les relations qu’ils faisaient de leurs expériences au Canada. La fin, d’un réalisme des plus angoissants, laisse bouche bée et le cœur battant…
Terriblement bien écrit, bien construit, c’est une fresque bouleversante, un hymne aux populations natives du Canada, un très grand roman !

Extrait (par la voix de Chute-de-Neige, à propos du jésuite) : Il a les mains derrière le dos, comme prisonnier de son propre fait. Le collier du Corbeau miroite, et je me demande ce qu’il peut bien se raconter. Est-il fou ou s’entretient-il vraiment avec quelqu’un que je ne vois pas ? Chez cette créature de haute taille, émaciée, je devine un pouvoir que je ne veux pas reconnaître. Il n’a peur de rien de ce qui l’entoure, et c’est certes stupide, mais dans le même temps, cela montre, comme le formulerait Petite Oie, qu’il pense que ce qui devra lui arriver arrivera quoi qu’il fasse pour l’en empêcher. Il avance à grandes enjambées, comme si le chemin était déjà tracé devant lui.

Les billets de Clara et Val.

Sainte-Marie Among the Hurons

Le village reconstitué de Sainte-Marie-au-pays-des-Hurons (colonie créée par les Jésuites en Ontario).

littérature France·policier·rentrée hiver 2014

Françoise Guérin, Les enfants de la dernière pluie

enfants-de-la-dernière-pluieL’auteur : Lyonnaise, Françoise Guérin s’est d’abord initiée à l’écriture radiophonique, avant de publier trois recueils de nouvelles. À la vue, à la mort a reçu le Prix Cognac du Festival du Film Policier en 2007 et le prix Jean-Zay des lycéens.On lui doit aussi Un dimanche au bord de l’autre (2009), Quatre carnages et un enterrement (2012), Cherche jeunes filles à croquer (2012).
333 pages
Editions du Masque (mars 2014)

C’est toujours agréable de retrouver un auteur aux Quais du Polar pour une petite conversation et une sympathique dédicace, le tout suivi d’un fort bon moment de lecture ! Après les deux premiers volets, A la vue, à la mort et Cherche jeunes filles à croquer, voici donc les retrouvailles avec Eric Lanester et son équipe, pour une enquête dans le cadre bien particulier d’un hôpital psychiatrique, celui-là même où est soigné le frère de Lanester (et non pas où il est enfermé !). Un patient défenestré sous ses yeux, et ce par un infirmier qui se suicide ensuite, voilà une affaire pour lui… Quoique son rôle étant de dresser le profil des coupables, et l’auteur des faits étant connu, cela semblerait devoir s’arrêter là. Mais cet endroit recèle bien des parts d’ombre…
L’évocation du monde de l’hôpital psychiatrique m’a parue bien plus exacte et véridique que celle imaginée par Johan Theorin dans
Froid mortel, qui m’avait semblé moins réaliste, sans parler de Shutter island qui se passe dans les années 50 et donc en est bien éloigné aussi…
Toutefois l’aspect historique existe aussi dans Les enfants de la dernière pluie (bien joli titre !) avec une plongée dans la psychiatrie au temps de la grande guerre. Cette enquête de Lanester donne toujours une part importante à la psychologie des personnages et c’est ce qui fait sa force. La construction et les rebondissements laissent peu de temps au lecteur pour reposer le livre, la suite l’appelle toujours de façon urgente, et voici un livre qui se dévore en deux jours ! Des dialogues qui sonnent juste, la curiosité éveillée pour des domaines tels que les soins en psychiatrie, l’architecture des hôpitaux, tout fonctionne bien, mais c’est surtout Lanester qui rend cette série attachante, tant les bagages qu’il traîne avec lui, que son manque de certitudes assorti de fulgurances subites. Un enquêteur qui a une belle épaisseur !

Extrait : Depuis toujours, je me fie à ce qui me traverse, lorsque je suis sur une affaire. Même quand j’ai du mal à voir où ça ma mène, je suis attentif aux associations incongrues qui me viennent ou à ce qui m’obsède, en marge de l’enquête. Cela finit toujours par me conduire quelque part, vers un savoir jusque là inconscient mais qui, au final, s’avère décisif. Sauf que, depuis quelques mois, mon esprit est encombré de trop de choses pour que je puisse me fier vraiment à ce que, parfois, mes hommes qualifient d’élucubrations.

Lu aussi par Clara.