littérature Asie·rentrée hiver 2013

Hiromi Kawakami, Les dix amours de Nishino

dixamoursdenishinoL’auteur : Hiromi Kawakami est née en 1958. Cette romancière japonaise est diplômée de l’université pour femmes d’Ochanomizu. Depuis ses débuts en 1994, elle est devenue l’un des écrivains les plus populaires au Japon, et l’un de ceux qui parviennent à être publiés et reconnus en Occident. En 2000, sa nouvelle Les Années Douces est récompensée par le prix Tanizaki. Parmi les traductions en français, on trouve également La brocante Nakano, Manazuru, Le temps qui va, le temps qui vient, toutes chez Picquier.
207 pages
Editeur : Picquier (mars 2013)
Traduction : Elisabeth Suetsugu
Titre original : Nishino Yukihiko no koi to bôken

Nishino raconté par les femmes de sa vie… De la toute jeune adolescente à la femme mûre, elles esquissent en creux le portrait d’un homme séduisant ou séducteur, qu’elles quittent parfois, dont elles tombent amoureuses ou non, qui se sentent plus ou moins proches de lui. Il faut dire que Nishino, que ces dix textes racontent en creux, est du genre insaisissable et cachant bien ses sentiments.
Ce sont pour moi des retrouvailles avec Hiromi Kawakami déjà lue dans La brocante Nakano et Manazuru, deux romans que j’avais appréciés pour leur ambiance feutrée et empreinte d’une sorte d’âme japonaise, comme on dit l’âme russe parfois. J’ai aussi retrouvé cette atmosphère suave dans les mangas de Jiro Taniguchi tirés des Années douces d’Hiromi Kawakami, de loin mon histoire préférée de l’auteure japonaise.
J’étais contente de dénicher ce dernier roman à la bibliothèque, mais mon enthousiasme est retombé comme un soufflé trop vite sorti du four ! Manque de vivacité, manque de rythme, les différentes amantes de Nishino ne se différencient pas tant que cela les unes des autres, on a plutôt l’impression d’une suite de nouvelles sans vraiment de lien et, qui plus est, dotées de dialogues un peu raplaplas… Nishino met tellement de temps à se dévoiler qu’il reste assez flou et inconsistant, et les déclarations concernant sa part de mystère n’ont pas suffi à me le rendre intéressant. La construction était pourtant prometteuse mais je ne me suis attachée à aucun personnage et me suis doucement, tranquillement ennuyée. Ce qui n’est pas vraiment ce que j’attends d’une lecture !


Extrait :
Lui qui est si peu loquace, comment expliquer qu’il n’ait pas du tout l’air rébarbatif ? On a l’impression qu’il lui suffit d’hocher la tête pour que son interlocuteur croie qu’il a prononcé dix mots. C’est en tout cas de cette façon que je ressentais les choses.
Il flotte autour de lui un climat mystérieux. Aucun autre garçon de la classe ne lui ressemble. J’avais l’impression que si l’on tentait d’avoir prise sur lui, on s’enfoncerait à l’infini, toujours plus loin, sans jamais pouvoir atteindre le Nishino qui devait exister au-delà de l’air qui l’enveloppait. Pourtant, l’atmosphère qui se dégageait de lui était douce, tiède, infiniment agréable. Une atmosphère qui faisait qu’insensiblement, ce qui se dégageait de sa présence donnait l’illusion de ne faire plus qu’un avec lui. Oui, une aura de cette nature.

Deux avis : Hélène, si elle lui trouve un certain charme, n’est pas très enthousiaste, Mango a aimé cette approche en biais d’un homme insaisissable…

littérature îles britanniques·rentrée hiver 2013

Julian Barnes, Une fille, qui danse

unefillequidanseL’auteur : Né à Leicester en 1946, Julian Barnes a écrit plusieurs recueil de nouvelles, des essais et des romans, parmi lesquels Le perroquet de Flaubert (1986), Love,etc (1992), England, England (2000), Arthur et George (2007). Parmi ses publications les plus récentes, Une fille, qui danse a remporté le Man Booker Prize 2011.
En France, il est le seul auteur à avoir remporté à la fois le Prix Médicis and le Prix Fémina. En 2004 il est devenu Commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres. En Angleterre il a reçu également de nombreux prix. Il vit à Londres.
208 pages
Editeur : Mercure de France (2013)
Titre original : The sense of an ending
Traduction : Jean-Pierre Aoustin

Ah, ces anglais ! Après Ian McEwan avec Opération Sweet tooth, je retrouve avec plaisir un autre britannique, Julian Barnes. Leurs deux romans ne sont d’ailleurs pas exempts de points communs…
Dans Une fille, qui danse, il s’agit aussi d’une histoire d’amour ou du moins de l’histoire d’une relation, qui a eu lieu quarante ans auparavant. Souvenirs et regrets, dissimulations et mensonges… En cours de lecture, beaucoup de phrases font mouche, sur le travail de l’historien, sur la jeunesse et la maturité, sur l’intelligence… Pourtant, c’est à la fin que tout s’éclaire vraiment, quoique j’ai eu l’impression de ne pas en avoir compris la moitié. Je l’avoue, tout s’est éclairé lorsque je suis allée lire les notes de lecture de Valérie, qui a fait une page spéciale à ne parcourir que si on a lu le roman. Et tout ce qu’elle a noté donne envie de relire le roman illico, à la lumière des révélations finales ! Toute la subtilité et l’intelligence du texte surgit, alors que j’avais noté en le terminant que la fin n’expliquait pas vraiment tout les événements survenus quarante ans auparavant.
Avec tout ça, je ne vous ai pas raconté l’histoire… et je n’en ai pas envie ! Sachez qu’un homme d’une soixantaine d’années se retourne sur un épisode de sa jeunesse, en recevant une lettre qui lui remet en mémoire ses années au lycée, son groupe de camarades d’université, sa relation avec une jeune fille, la rencontre avec sa famille, la rupture, et plus tard son mariage et sa vie de père… Un drame a eu lieu, qu’il essaye de comprendre, quarante ans plus tard, tout en répétant qu’il n’est pas très sûr de la véracité de ses souvenirs… Ce qui aura son importance.
Bref, la littérature anglaise est toujours aussi brillante, qu’on se le dise !

Extrait du début : Mes années de lycée ne m’intéressent guère, et ne m’inspirent aucune nostalgie. Mais c’est là que tout a commencé, aussi dois-je revenir brièvement à quelques incidents qui se sont mués en anecdotes, à quelques souvenirs approximatifs dont le temps a fait des certitudes. Si je ne peux plus être sûr des faits réels, au moins puis-je être fidèle aux impressions qu’ils ont laissées. C’est le mieux que je puisse faire. 

Nous étions trois copains, et il était maintenant le quatrième. Nous n’avions pas prévu un tel ajout à notre trio : les petits clans et les amitiés s’étaient formés longtemps auparavant, et nous commencions déjà à imaginer notre évasion dans la vraie vie. Il s’appelait Adrian Finn : un grand garçon réservé qui garda tout d’abord les yeux baissés, et ses pensées pour lui-même. Pendant un jour ou deux, nous fîmes peu attention à lui : dans notre école il n’y avait pas de cérémonie de bienvenue, et encore moins de son contraire, le bizutage. Nous nous contentâmes de noter sa présence et d’attendre.

Lu aussi par Alex mot à mots, Clara, Keisha, Saxaoul, Val et Véronique.

littérature Amérique du Nord·rentrée hiver 2013

Joyce Carol Oates, Le mystérieux Mr Kidder

mysterieuxmrkidderL’auteur : Née le 16 juin 1938, Joyce Carol Oates a commencé à écrire dès l’âge de quatorze ans. Elle a enseigné la littérature à l’université de Princeton. Depuis 1964, elle publie des romans, des essais, des nouvelles et de la poésie, plus de soixante-dix titres. Elle a aussi écrit plusieurs romans policiers sous les pseudonymes de Rosamond Smith et de Lauren Kelly. Elle occupe depuis longtemps une place au tout premier rang des écrivains contemporains (Les Chutes, Blonde, …)
170 pages
Editeur : Philippe Rey (2013)
Traduction : Claude Seban
Titre original : A fair maiden

L’été de Katya Spivak, seize ans, semble devoir se poursuivre tranquillement, dans la petite station chic où elle garde deux jeunes enfants, lorsqu’elle est abordée par un vieux monsieur qui l’étonne par l’intérêt qu’il lui porte et par ses manières surannées. Il faut dire que Katya est habituée à un univers bien plus simple, à des formes de relations humaines plus impersonnelles. Lorsque Mr Kidder lui révèle qu’il est artiste, lui demande de poser pour lui, elle a quelques réticences, mais finit par accepter. Cependant, le jeu qu’ils jouent tous les deux semble bien trouble, et pas seulement de la part du vieil homme, Katya ayant sans doute plus de maturité que son jeune âge ne laisse imaginer.
Quand l’envie prend de faire un petit tour dans l’Amérique profonde, un roman de J.C. Oates semble une valeur sûre. Là encore, comme dans Fille noire, fille blanche ou Délicieuses pourritures, pour ne nommer que certains que j’ai lus, elle promène le lecteur à sa guise, le laisse imaginer les motivations de Mr Kidder, et tourne et retourne une situation pas si banale. Quelle maîtrise dans l’étude des caractères, c’est vraiment sa force, mais sans l’écriture, cela n’aurait pas le même sel… Jugez-en vous-même :
Leur conversation, qui semblait capricieuse et légère, aussi imprévisible et spontanée que les cris des enfants jetant leur pain aux oiseaux, suivait en fait un cheminement plus profond, plus délibéré, comme un cours d’eau souterrain impossible à déceler à la surface.
Comment une jeune fille qui rejette, mentalement sinon dans les faits, sa famille, qui rencontre un vieil homme s’intéressant passionnément à elle, passe de manipulée à manipulatrice… Une lecture qui laisse bouche bée !

Extrait : A Vineland, dans les maisons où Katya faisait souvent du baby-sitting, il n’y avait pas de livres à lire aux enfants ; la télé était toujours allumée, que quelqu’un la regarde ou pas. A Bayhead Harbor, chez les gens comme les Engelhardt, tous les enfants recevaient des livres, de beaux livres illustrés avec des personnages d’animaux comme Ballot Lapin, qui parlaient et pensaient comme des être humains et vous faisaient sourire. Quelquefois les livres faisaient peur, mais juste un peu, et ils finissaient toujours bien. Ce qui étonnait Katya, c’était le prix de ces livres. Seuls les gens qui avaient de l’argent pouvaient les acheter et, bien qu’on puisse les emprunter à la bibliothèque, seuls les gens qui avaient de l’argent semblaient le savoir ou s’en soucier.

Les avis de Melo et Stephie.

liseuse_cybook

littérature France·premier roman·rentrée hiver 2013

Clément Bénech, L’été slovène

etesloveneL’auteur : Clément Bénech est né en 1991 à Paris. Découvre la littérature avec Patrick Modiano et Oscar Wilde, ce qui est un cocktail singulier. Il est licencié en lettres modernes, et tient un blog d’écriture, Humoétique. Il est aussi chroniqueur régulier sur Vents contraires, la revue collaborative du Théâtre du Rond-Point.
127 pages
Editeur : Flammarion (mars 2013)

Grâce à Entrée Livre, j’ai pu lire ce premier roman, d’un jeune auteur français. Il évoque en petites scènes qui ont toujours un parfum d’inédit, un voyage d’été en Slovénie, avec son amoureuse du moment. Justement, amoureux, ils ne le sont guère, ou plus trop, ou pas encore, ou ils ne le seront jamais… Ce qui n’est guère étonnant si on a affaire à quelqu’un qui déclare : Il me semble qu’en parlant le moins possible des choses on les fait disparaître et ma manière de résoudre le problème est de laisser pourrir, ça marche presque à chaque fois. C’est entre des mots qui décrivent une traversée d’un lac à la nage, un accident de voiture, une nuit dans un jardin public, que le lecteur devine les sentiments, car le narrateur reste assez discret et pudique sur le sujet.
J’ai aimé le ton léger, ironique, les parenthèses moins nombreuses que chez Philippe Jaenada, mais aussi surprenantes, les anecdotes de voyages un peu décalées, les petites phrases insolites… La nuit les coutumes tombent et nous redevenons nous-mêmes, à savoir de vils mangeurs de pizza. ou bien Au loin, au-dessus du château fortifié de Ljubljana, un feu d’artifice pétaradait avec l’ardeur des choses facultatives.
Et il y a quelque chose qui me fait plaisir, c’est bête à dire, c’est de pouvoir me trouver tout à fait à l’aise dans un univers a priori éloigné du mien, celui d’un écrivain très jeune, un tantinet branché, de sexe masculin ! J’ai apprécié de plus, qu’il répugne à se regarder le nombril, ou alors avec une auto-dérision tout à fait réjouissante à lire, si toutefois le personnage principal et narrateur peut être assimilé à l’auteur, ce dont je n’ai aucune idée. Ce n’est pas là l’important, ce qui compte c’est le mélange d’humour, de sens du détail qui fait mouche, de poésie. Il y a bien quelques petites maladresses, mais pas de longueurs ni de redites, la concision et l’ellipse font partie du bagage de ce jeune auteur au ton tout à fait original !

Extrait : Bon en gros, puisque tu fais semblant de ne pas comprendre, je te demande si on est ensemble parce que tu me considères comme un trophée ou parce que ça te rend heureux. Alors je l’air prise dans mes bras. Les deux mon général. En même temps c’est un plaisir intime, et en même temps je suis fier de t’exhiber comme une médaille quand il y a mes amis. D’accord, dit Éléna. Mais si tu n’avais pas d’amis ? Si je n’avais pas d’amis, je serais quand même heureux d’être avec toi, ne serait-ce que parce que tu me poses des questions compliquées comme celle-là. Cela dit, repris-je, si je n’avais pas d’amis, tu ne m’aurais jamais aimé, ce qui rend ce cas de figure inenvisageable. Mais si, mon chat. Enfin, si tu avais été exactement comme tu es, mais sans amis. (Nous n’avions plus qu’à conclure qu’on était à peu près amoureux.)

Les avis de Val et Sophie lit.

littérature France·rentrée hiver 2013

Hubert Haddad, Le peintre d’éventail

peintredeventailL’auteur : Hubert Abraham Haddad est né à Tunis en 1947. Il suit ses parents dans la banlieue parisienne quelques années plus tard. Auteur de poèmes, nouvelles et romans, il reçoit le Prix Renaudot Poche en 2009 pour Palestine. En 2007, paraît la suite du Nouveau Magasin d’écriture, dans lequel il interroge la littérature et l’imaginaire à travers 200 gravures choisies pour leur pouvoir d’évocation.
188 pages 
Editeur : Zulma (janvier 2013)

Un homme originaire de Kobe, Matabei, se réfugie dans une pension de famille de la région d’Atôra, au nord-est de l’île de Honshu. Il ne sait plus trop où il en est, après avoir percuté une jeune fille à la sortie d’un passage souterrain à Kobe, et causé sa mort. La tranquillité du lieu, l’observation des autres habitants, réguliers ou occasionnels, le distrait un peu de sa neurasthénie, ainsi que les promenades dans le jardin entretenu par un vieil homme. Ce jardinier auquel il s’intéresse avec révérence est aussi peintre d’éventails.
Après un début avec des narrateurs successifs et « emboîtés », l’histoire est surtout raconté du point de vue de Matabei, dans une langue poétique, où la métaphore coule tranquillement, avec de splendides paysages qui se dessinent au gré de la narration. Je me suis surprise deux ou trois fois à admirer la traduction, tellement ce roman sonne japonais… C’est très maîtrisé, un soupçon trop à mon goût, et je crois que je préfère lire le même genre de roman écrit par un auteur japonais, j’ai pensé à Akira Yoshimura et son Convoi de l’eau, par exemple.
Ceci dit, ce roman restera sur mes étagères pour une relecture future, il est de ceux qui se savourent à petites doses, au rythme de la poésie. Les haïkus qui le parsèment sont à eux seuls des petits bijoux… J’ai beaucoup aimé aussi le thème de la transmission, du passage de relais, le parallèle entre jardinage et peinture, l’évolution de Matabei, et surtout celle du jeune Hi-Han, et aussi la rupture d’atmosphère aux deux-tiers du livre, avec une intensité qui va croissant jusqu’à la fin. C’est donc une belle lecture, mais pas le coup de cœur attendu.

Extrait : L’exercice de la perspective ne s’arrêtait pas chez lui au principe des trois profondeurs, ses éventails en témoignaient : par ce qu’il appelait l’“harmonieux vertige”, il fallait inverser sans cesse l’impression de proche et de lointain à partir du plan intermédiaire, de sorte à désorienter le regard :

Pourquoi tout ranger ?
l’arbre entre l’herbe et l’étoile –
harmonieux vertige

Des coups de cœur pour GwenaëlleJérômeMarilyneMimi Pinson et Zazy. Seule Cachou a trouvé ce roman trop lisse. 

Ce livre a été extrait de ma pile à lire pour la Quinzaine Nippone de Choco et Marilyne.quinzaine-nipponne-2013

littérature Amérique du Nord·rentrée hiver 2013

Maria Semple, Bernadette a disparu

bernadetteadisparuL’auteur : Maria Semple a passé son enfance entre l’Espagne et les États-Unis, son père était scénariste. Après des études de lettres, elle a reçu une proposition d’Hollywood pour un scénario. Elle s’est alors consacrée à l’écriture télévisuelle. Après la naissance de son premier enfant et son emménagement à Seattle, elle s’est lancée dans l’écriture de romans. Bernadette a disparu est son deuxième roman, mais le premier traduit en français.
369 pages
Editeur : Plon (janvier 2013)
Traduction : Carine Chichereau
Titre original : Where’d you go, Bernadette

C’est vrai, Bernadette est agoraphobe et ne sort pratiquement jamais de chez elle, à tel point qu’elle délègue toutes les démarches à une assistante virtuelle vivant en Inde. C’est vrai, Bernadette ne supporte pas les parents d’élèves de l’école de sa fille qu’elle nomme « les bestioles ». C’est vrai, elle passe son temps au volant à insulter les conducteurs qui la précèdent. C’est sûr, l’immense maison où la famille a emménagé tombe pratiquement en ruine faute d’entretien. Pourtant, au fur et à mesure que son portrait s’affine, qu’elle apparaît, à l’inverse de ce qu’annonce le titre, Bernadette devient des plus attachantes, un personnage dont on regrette qu’il soit de fiction.
De manière très originale, c’est par différents documents, mails, notes et correspondances diverses que s’élabore le portrait de Bernadette, de son mari Elgin, chercheur génial chez Microsoft, de sa fille Bee qui n’a rien d’une adolescente ordinaire non plus.
J’ai adoré ce retour à Seattle, comme dans le (très différent de celui-ci) roman de Keith Sribner, L’expérience Oregon, auprès d’une famille à laquelle je me suis attachée, me demandant s’ils allaient réussir le voyage en Antarctique auquel tient tant leur fille. Les personnages secondaires sont décrits d’une manière plutôt féroce, mais sous la satire très drôle du milieu petit bourgeois de la côte nord-ouest des Etats-Unis, pointe quelque chose de plus universel : ne sommes-nous pas toutes des Bernadette, qu’une broutille pourrait faire craquer ? Le thème de la créativité, voire du génie, méconnus et étouffés, est très intéressant. En dire davantage serait vous priver de la jubilation ressentie à lire ce roman qu’il est vraiment difficile de lâcher une fois entamé !

Extrait : Il y a un an que je n’étais pas descendue en ville. Je me suis tout de suite souvenue pourquoi : le stationnement payant.
Non seulement il faut réussir à trouver une place (bonne chance !), se garer en épi en marche arrière (celui qui a inventé cette technique devrait être jeté en prison), trouver un horodateur qui n’est pas assiégé par un cercle aussi menaçant que répugnant de mendiants/clochards/drogués/zonards, ce qui vous oblige à traverser la rue, or vous avez oublié votre parapluie (c’est encore une fois vos cheveux qui trinquent, mais bon, comme vous avez arrêté de vous préoccuper de votre coiffure vers la fin du siècle dernier, c’est le cadet de vos soucis), ensuite vous glissez votre carte bancaire dans la machine (c’est un petit miracle si vous réussissez à en trouver une qui n’a pas été bouchée à l’époxy par quelque mécontent malintentionné), vous retournez à votre voiture (en repassant devant la horde susmentionnée, qui vous interpelle parce que vous ne leur avez pas donné la pièce en arrivant – et, oh, j’ai oublié de dire qu’ils sont tous flanqués de chiens galeux !), vous déposez le ticket à la bonne place (faut-il le mettre côté passager, à cause de la règle de l’épi en marche arrière, ou du côté du conducteur ? Je lirais bien la note inscrite au revers du ticket de stationnement, seulement je ne peux pas, car FRANCHEMENT QUI EMPORTE SES LUNETTES POUR VOIR DE PRES POUR SE GARER ?) et, pour couronner le tout, vous priez le dieu auquel vous ne croyez pas d’avoir encore la capacité mentale de vous souvenir de la raison pour laquelle vous êtes descendue en ville en premier lieu.
A ce stade, je regrettais déjà qu’un terroriste tchétchène ne puisse me tirer une balle dans le dos.

Comment pouvais y résister ? Aifelle, Brize, Cathulu, Choupynette, Clara, CunéKeisha et Lewerentz tour à tour, en avaient dit le plus grand bien ! 

littérature France·rentrée hiver 2013

Catherine Locandro, L’enfant de Calabre

enfantdecalabreL’auteur : Née à Nice en 1973, Catherine Locandro vit à Bruxelles. Scénariste, elle publie son premier roman, Clara la nuit, qui remporte le prix René Fallet, en 2005. L’enfant de Calabre est son cinquième roman.
263 pages
Editions Héloïse d’Ormesson (janvier 2013)

Je dois les attirer, ou ce sont eux qui m’attirent, toujours est-il qu’un roman d’enquête familiale, sur fond bien sûr de secret de famille, m’est encore tombé entre les mains. Mais pas tombé des mains, ce n’est pas du tout le cas !
La quête de Frédérique au sujet de son père Vittorio, ancien combattant d’Indochine, part d’une photographie où il tient la main d’une femme qui lui est inconnue. Au dos de la photo, le cachet d’une agence de détectives la ramène dans la ville de son enfance où elle espère en connaître davantage sur la part d’ombre (qu’on me pardonne cette expression à la mode) de son père.
Le style agréable, la construction en forme de puzzle qui alterne les époques et les personnages, font qu’on se laisse bien emporter par la recherche de Frédérique. Sa vie personnelle et amoureuse m’a un peu moins emballée, les dialogues en particulier m’ont semblé manquer de naturel. Je précise que cela n’a rien à voir avec le fait que Frédérique préfère les femmes, par les temps qui courent, ça m’ennuierait qu’on m’imagine dans le camp des intolérants… Les passages sur Dien Bien Phu sont par contre forts et bouleversants. Dans les rues de Nice puis à Gênes, la ville des fantômes, la jeune femme va à la recherche de l’explication qui lui permettra de commencer vraiment à vivre sa vie, tant on a l’impression que l’épisode inconnu, trouvant ses origines en Indochine, l’empêche de progresser, d’enfin être elle-même.
On sent dans ce roman un vrai questionnement, une sincérité, une honnêteté entre les lignes qui effacent quelques petites maladresses, pour laisser une très bonne impression. 

Extrait : La jeune fille lui racontait des choses anodines. Sa vie de tous les jours. Mais elle le faisait avec application, n’omettant rien de ses longues heures de travail à la filature de coton, ou de ses sorties du samedi après-midi, lorsqu’elle retrouvait ses amies de l’usine au Caffè Mulassano, sous les arcades de la Piazza Castello.
Elle s’appelait Lidia et avait dix-neuf ans. Sa lettre, cinq feuilles rose pâle recouvertes d’une écriture régulière, détaillait au fil de lignes droites et sans ratures les gestes simples d’une existence ordinaire. Il avait le sentiment de lire une langue étrangère. Les mots résonnaient dans sa tête, il en murmurait certains, comme pour mieux les comprendre, mais ils demeuraient des sons vidés de leur sens. Ce qu’ils dépeignaient appartenait à un monde qui n’était plus sien. Lui vivait comme un insecte, sous terre, dans des alvéoles qui menaçaient à chaque tir d’obus de s’effondrer pour l’ensevelir. Une termitière à échelle humaine cernée de collines sombres.

Repéré chez Mimipinson et Sophie, lu dans le cadre de Dialogues croisés.

littérature Europe du Sud·non fiction·rentrée hiver 2013

Fulvio Ervas, N’aie pas peur si je t’enlace

Wet Eye GlassesL’auteur : Fulvio Ervas vit à Trévise et est l’auteur de plusieurs romans noirs. Ce livre a reçu en Italie le prix Fahrenheit Rai3. Il sera bientôt publié dans plusieurs pays, dont la Chine, et adapté au cinéma.
267 pages
Editeur : Liana Lévi (février 2013)
Traduction : Marianne Faurobert
Titre original : Si ti abraccio non aver paura

Je suis étonnée de ne pas avoir entendu parler davantage de ce très beau roman qui retrace une histoire vraie, celle d’un père et de son grand fils autiste qui se lancent dans un périple à travers l’Amérique, de la Floride au Brésil. C’est un écrivain italien de polars qui a entendu parler de cette épopée et qui a eu envie de la raconter.
Andrea a dix-huit ans, il aime que tout soit bien rangé à sa manière et n’hésite pas à déplacer et aligner les objets, même dans un lieu public. Il a besoin de toucher les gens pour entrer en contact avec eux ou de les enlacer, d’où le titre, qui était la devise, en quelque sorte, qu’il portait sur son tee-shirt quand il allait à l’école. Loin de prétendre que la vie avec Andrea est facile, Franco, son père, fait toutefois preuve d’humour pour relativiser les situations délirantes qu’engendre la différence de son fils, et surtout d’un immense amour. L’idée lancée un peu en l’air d’un voyage à moto à travers les Etats-Unis prend forme, malgré les réticences de l’entourage, sur la réponse sibylline d’Andrea : « Amérique belle »… Là-bas, l’accueil fait à ce grand garçon est souvent sympathique et compréhensif, et Franco peut parfois se détendre un peu. Sa plus grande crainte est qu’Andrea se retrouve seul et égaré, pour une raison ou une autre.
L’histoire est passionnante et j’ai été très agréablement surprise par le style de l’auteur, et la traduction, qui donnent vraiment un très beau texte, tour à tour émouvant, drôle, passant avec virtuosité de l’anecdote de voyage à la réflexion sur la vie avec un enfant autiste. Dans une période où beaucoup de livres me tombent des mains, celui-ci m’a accompagnée de sa chaleur humaine pendant quelques jours et c’est à regret que j’ai quitté Andrea ! D’ailleurs, si le sujet ne vous tente pas plus que ça, allez au moins jeter un coup d’oeil au site d’Andrea et aux photos de ce voyage qui donnent envie, irrésistiblement, de le suivre.

Extrait : L’idée d’un grand voyage a commencé à me travailler, sans bruit. Sans que rien transparaisse. Comme un virus. Je ne ressentais pas le besoin d’un programme précis. Pour Andrea, tous les jours, chaque heure est un imprévu : ce sera le cas pour moi aussi, et advienne que pourra.
Un matin je suis parti à la rencontre d’Andrea sur le chemin de l’école. Je l’ai vu arriver, de son pas rapide, et je lui ai demandé s’il aimerait passer des vacances spéciales. Il s’est laissé distraire par du linge étendu dans la cour d’une maison. Il est parti en courant et s’est mis à tirer sur les draps, à déplacer les pinces et à redresser les chaussettes.
On part très loin d’ici ? lui ai-je demandé.
Il m’a regardé à la dérobée, avec un sourire.
– Andrea, on va en Amérique ?
– Amérique belle.

Pioché en bibliothèque à la suite d’un avis de Clara… 

littérature France·rentrée hiver 2013

Caroline Vermalle, L’île des beaux lendemains

iledesbeauxlendemainsL’auteur : Caroline Vermalle est une voyageuse, férue de dépaysement, d’aventure et de cinéma. Cette fille de pilote de chasse déménage dix fois avant de quitter le cocon familial à 17 ans. Elle obtient ensuite le diplôme de l’Ecole Supérieure d’Etudes Cinématographiques. Elle s’exile à Londres à 21 ans. Elle est embauchée par la BBC où elle devient productrice associée. En 2006, elle épouse un architecte sud-africain, démissionne de la BBC, et déménage en France. En 2009, Caroline Vermalle publie son premier roman, L’avant-dernière chance, aux éditions Calmann-Lévy.
245 pages
Editeur : Belfond (mars 2013)

Le choix des narrateurs surprend au début du livre. Ce sont des papillons, éphémères et légères créatures, qui observent et commentent les agissements parfois étranges de quatre septuagénaires. Ceux-ci cherchent à donner du sens à leur vie en sortant d’un chemin tracé qu’ils n’avaient pas forcément choisi. Jacqueline, d’abord, part brusquement de chez elle pour aller revoir sa cousine Nane perdue de vue depuis cinquante-six ans. Son mari, Marcel, passés les premiers étonnements à se retrouver seul, se décide à accomplir un projet un peu fou, descendre la Loire à pied et en radeau, avec l’aide logistique de son ami Paul.
Des personnages qui seraient ceux, un peu
vieillis, d’une chanson de Souchon… « attirés par les étoiles, les voiles, que des choses pas commerciales ». Du sourire, de l’émotion, des bons sentiments mais pas seulement, un rien d’amertume à la place de la guimauve qu’on pourrait craindre, voici les ingrédients d’une jolie fable sur les occasions manquées, celles qu’il n’est jamais trop tard pour essayer de réparer.
J’aurais un petit reproche, le personnage de Jacqueline qui manque peut-être un peu de cohérence, quand elle pense s’éloigner de ses démons le temps de ce qu’elle considère comme des vacances, mais qu’elle choisit de se réfugier chez sa cousine Nane, une des rares personnes à connaître son secret le plus enfoui. Un autre endroit aurait mieux convenu pour s’échapper…
L’écriture de Caroline Vermalle a un rythme particulier, une petite musique que j’aime bien, comme dans ses nouvelles, et les thèmes qu’elle développe  m’ont charmée, avec leur absence de mièvrerie, et leur ton très juste. C’est une pause tout en douceur, parfaite entre des lectures plus sombres, un peu comme dans La lettre qui allait changer le destin d’Harold Fry, mais d’une manière plus réussie à mon goût.

Extrait : C’était drôle d’entendre les histoires de ces vieux hommes. Il me semblait à moi qu’ils essayaient d’accomplir leur destinée, sans être sûrs de ce qu’elle était vraiment. N’avait-on pas inscrit, quelque part en eux, leur raison d’être ? Et pourquoi s’affairaient-ils à essayer de la trouver encore, si tard ?
Pour ma part, la contemplation de ce qui se passait à la villa m’avait quelque peu distrait de ma quête de papillon.

Ce livre a déjà fait un joli petit tour des blogs, par exemple chez AifelleAntigoneClaraKeishaLeiloona ou Lystig.

Merci à Babelio pour l’envoi.

littérature France·rentrée hiver 2013

Jean-Philippe Blondel, 06 h 41

06H41L’auteur : Né à Troyes en 1964, Jean-Philippe Blondel est un écrivain français. Il enseigne également l’anglais dans sa ville natale. Il a publié plusieurs romans pour adultes, dont Accès direct à la plage (Prix Québec-France du premier roman), Le passage du gué, Le baby-sitter, G229 et Et rester vivant, publié en septembre 2011. Il a écrit également pour la jeunesse : Un endroit pour vivre, Au Rebond, Blog et Brise-Glace (2011).
240 pages
Editeur : Buchet-Chastel (janvier 2013)

Elle prend le train de 6 heures 41 de Troyes à Paris un lundi matin, de retour d’un week-end-corvée chez ses parents. Il prend une journée de congé pour se rendre dans la capitale. Ils se retrouvent assis côte à côte et font mine de ne pas se reconnaître… Et pourtant… Vingt-sept ans auparavant ils avaient eu une histoire ensemble, la jeune fille mal dans ses baskets avec celui que toutes ses connaissances admiraient pour son aisance, son charisme, ses facilités. Ils ont bien changé, elle est devenue une femme d’affaires dynamique et avisé, il traîne des échecs et des kilos en trop.

Voilà, j’ai lu aussi ce livre que l’on a déjà beaucoup croisé sur les blogs, et fait avec lui une deuxième tentative avec Jean-Philippe Blondel. Et je suis toujours un peu mitigée. J’aime l’écriture, j’aime retrouver la région champenoise, j’aime les petites phrases qui évoquent bien les sentiments et les ressentiments des personnages, les failles et les doutes, phrases où on se retrouve parfois. Mais pour autant, je ne ressens aucun enthousiasme, aucun coup de cœur. C’est peut-être parce que tout le monde l’a déjà lu, et que j’aurais préféré vous faire découvrir un jeune auteur inconnu… Je reste un peu tiède donc, mais je comprends que certains, ou certaines, puissent aimer, voire adorer, sans manifestement faire partie de ceux-là.

Les petites phrases : Chaque fois que je reviens les voir, mes parents, j’ai l’impression de redescendre l’échelle temporelle et sociale que je grimpe avec circonspection mais ténacité. Dès que j’arrive à la gare, je retrouve mes oripeaux d’enfance – la voix qui tremblote, le geste mal assuré et l’agacement. Cet agacement profond qui me fait me demander pourquoi, mais pourquoi grands dieux est-ce que m’inflige cette visite bimensuelle ?

J’étais de celles dont on pense qu’elles ont le regard éteint, simplement parce qu’elles cachent sous des masques inexpressifs un véritable mépris pour toutes ces joutes, pour tous ces chevaliers servants en carton-pâte et ces princesses de pacotille. Et surtout pour elles-mêmes. Je me méprisais autant que je les dédaignais. Joli tableau.

Elle m’écoutait parler. Ceux qui écoutent se retrouvent toujours en position de supériorité – ils ne confient rien, restent entiers, intacts, alors que vous laissez voir vos failles.

Allez voir chez AlexBrizeClaraIn cold blogSylireVal... entre autres !