littérature France·rentrée automne 2017

Sorj Chalandon, Le jour d’avant

jourdavantRentrée littéraire 2017 (11)
« Même le dimanche, même nettoyés dix fois, les cous, les fronts, les oreilles racontaient la poussière de la fosse. »
Je pourrais expliquer le thème de la mine, pas si souvent évoqué dans la littérature contemporaine, oublié depuis que les puits ont été fermé, mieux connu par Germinal que par nos écrivains du XXIème siècle. Je pourrais raconter comment quarante ans après, à la suite du décès de sa femme Cécile, Michel ne peut oublier la mort de son frère lors de la dernière grande catastrophe minière française, à Liévin en décembre 1974, dans la fosse 3bis. 42 morts, parmi lesquels Joseph, le grand frère, celui qui emmenait Michel au bar ou sur sa mobylette, celui que Lucien Dravelle avait convaincu de quitter son travail de mécanicien pour les galeries et les chevalets de la mine.

« Ils l’avaient envoyé à la mine. Deux salauds en embuscade au bar de « Chez Madeleine », qui faisaient passer les jeunes de leur première à leur dernière bière. »
Je pourrais rappeler tous les romans formidables de Sorj Chalandon, son style, l’émotion qu’il réussit à faire passer dans Mon traître ou Le quatrième mur, et qui une fois encore, entre les lignes, réussit à faire revivre les corons, les réveils avant le jour, la cohorte des mineurs qui se dirigent vers l’entrée de la mine, les galeries, le contremaître, le danger toujours présent, le rendement à respecter, contrairement aux règle de sécurité… Et Michel qui rumine une vengeance, qui la couve depuis quarante ans, depuis que son père lui a laissé un mot sibyllin dans ce sens : « Venge-nous de la mine. »


« Je me suis levé, ma tartine en main. À droite, à gauche, partout dans les ruelles, des femmes parlaient à voix basse. Des hommes sombres remontaient vers la mine par la grand rue. La ville ne respirait plus. Les corons étaient prostrés. »
Je pourrais enfin, même si d’autres l’ont fait avant moi, suggérer que l’auteur ne dévoile habilement un des thèmes principaux du roman qu’aux trois-quarts de la lecture, lui faisant prendre un virage inattendu et tout aussi passionnant que ce qui a précédé. Tout se joue autour du personnage de Michel qui n’est pas de ceux qu’on oublie, que ce soit le jeune garçon à peine adolescent ou l’homme mûr obnubilé par la perte de son frère qui se retourne sur son passé.
Sorj Chalandon voulait rendre hommage aux gueules noires, mettre en avant les impératifs de rentabilité qui ont coûté la vie à bon nombre d’entre eux, il y a réussi, mais en allant plus loin, en faisant plus fort, avec l’histoire incroyable de cette vengeance.

Le jour d’avant de Sorj Chalandon, Grasset (août 2017), 327 pages.

Lu aussi par Aifelle, Brize, Delphine-Olympe ou Luocine.

littérature Amérique du Nord·mes préférés·rentrée automne 2017

Colson Whitehead, Underground Railroad


undergroundrailroadRentrée littéraire 2017 (10)
« Pour son dernier jour aux champs, elle fora furieusement la terre comme si elle creusait un tunnel. Au travers, au-delà, c’est là qu’est le salut. »
Dès les premières lignes, le lecteur sait que Cora va s’enfuir avec Caesar, de la plantation de coton où elle est esclave. C’est le milieu du XIXème siècle, les planteurs ont depuis longtemps perfectionné les moyens de garder les esclaves, et de leur ôter toute velléité de s’enfuir, par la fatigue extrême, le manque de communication entre eux, les rumeurs terribles, la peur… Pourtant, la mère de Cora a disparu un jour, alors qu’elle-même n’avait que onze ans, sans lui dire adieu, et elle n’a jamais été rejointe. Caesar pense donc à Cora pour fuir avec lui, elle lui portera chance, sans doute. C’est tout en sobriété, en retenue, que Colson Whitehead dresse le tableau de la vie d’esclave en Géorgie. La fuite va avoir lieu, au long du « chemin de fer souterrain » réseau réel d’abolitionnistes qui viennent en aide aux esclaves au risque de leur vie, réseau de caches et de transports des plus discrets.

« Dès qu’ils sortaient de la plantation, les nègres apprenaient à lire, c’était un vrai fléau. »
Le récit de la fuite de Cora, de Géorgie en Caroline du Sud, puis en Caroline du Nord, du Tennessee à l’Indiana alterne avec les portraits, plus brefs, d’autres personnages, du chasseur d’esclaves à l’abolitionniste, à la mère de Cora. Ces portraits affinent le propos, nuancent et cernent mieux comment l’esclavage et la propriété illégale des terres sont conjoints à l’esprit même de l’américain blanc, qui n’est autre que l’ancêtre des suprématistes blancs actuels. Ridgeway, à la poursuite de Cora, va revenir sur le devant de la scène plusieurs fois, et d’autres personnages tout aussi ignobles vont croiser la route de la toute jeune fille, qui a heureusement des ressources et s’est créé une carapace qu’on pourrait croire de froideur, mais que faire d’autre sinon devenir folle ?

 

« Elle chassa une nouvelle fois la plantation de son esprit. Elle y arrivait mieux, désormais. Mais son esprit était rusé et retors. Des pensées qu’elle n’aimait pas du tout s’insinuaient par les bords, par-dessous, par les failles, par es lieux qu’elle pensait avoir aplanis. »
Chaque état traversé a ses propres lois, sa manière de traiter les Noirs, et les états qui ont aboli l’esclavage ne sont malheureusement pas des havres de paix, tant s’en faut. J’avais lu beaucoup sur la conquête des droits civiques au XXème siècle mais pas tant que cela à propos de l’esclavage, de la violence raciste des états du sud, ni du courant abolitionniste venu du nord au XIXème siècle. Les différences entre la Caroline du Nord et la Caroline du Sud sont particulièrement éclairantes, le grand danger à être abolitionniste et à aider les esclaves en fuite, ou même les affranchis, est tout à fait bien mis en avant par l’auteur.

« Après une accalmie dans les arrestations de Blancs, certaines villes augmentèrent la récompense pour qui livrerait des collaborateurs. Les gens se mirent à dénoncer des concurrents en affaires, de vieux ennemis intimes ou de simples voisins. »
Le tableau dressé fait froid dans le dos, et pour ce faire, le style est fluide, ne cherche pas à faire d’effets, et s’il a quelques singularités, rien ne fait pas obstacle à la lecture. Toutefois, il dérive parfois vers un style mi poétique mi elliptique, qui m’a fait passer à côté de quelques phrases. Je les ai lues et relues, et pourtant j’ai eu l’impression que leur signification m’échappait. Rien qui n’ait freiné mon enthousiasme, j’aime bien qu’un texte résiste un peu, pas trop, et je le répète, le style et la traduction m’ont semblé en parfaite osmose avec le sujet. Quant à avoir mêlé un chemin de fer imaginaire à des faits réalistes, cela ne m’a pas gênée du tout. C’est une bonne manière de mettre un peu de distance avec l’inhumanité des situations.
En évitant volontairement le romanesque, les situations trop attendues, l’auteur a parfaitement réussi à faire de l’histoire de Cora celle de tous les noirs d’Amérique, et à écrire un texte fort et inoubliable, qui va rester en bonne place dans ma bibliothèque !

Underground Railroad de Colson Whitehead (The Underground Railroad, 2016) éditions Albin Michel (août 2017) traduit par Serge Chauvin, 416 pages, prix Pulitzer de littérature 2017.

Si Ariane n’est pas convaincue et Hélène un peu mitigée, c’est un grand roman pour Cathulu, Dominique, Jérôme ou Laure. J’oublie certainement des lecteurs, mais le fait que ce roman ait été beaucoup lu et vu ne devrait pas vous en détourner.
Pour mon défi « 50 état
s, 50 romans », je le note pour le Tennessee… (la carte est plus lisible en suivant le lien)
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littérature Europe du Nord·rentrée automne 2017

Audur Ava Olafsdottir, Ör

orRentrée littéraire 2017 (9)
« – Depuis que tu es sorti du ventre de ta mère, 568 guerres ont été menées dans le monde, dit la voix depuis le fauteuil. »

Cela commence dans un salon de tatouage. Jonas, qui vit seul depuis huit ans et cinq mois, depuis que sa femme l’a quitté, choisit un nymphéa blanc sur le cœur. Après avoir rendu visite à sa mère, en maison de retraite, et l’avoir écouté disserter sur son sujet favori, les guerres, Jonas s’interroge sur la manière d’emprunter un fusil à son voisin Svanur, sans éveiller sa méfiance. Car Jonas ne voit plus rien qui le retient dans la vie…


« Une fois dehors, j’appelle les secours pour signaler qu’il y a une oie à l’aile brisée près de la maison de retraite.
– Un mâle, dis-je. Tout seul. Sans femelle. »
Mais Jonas a des scrupules à imposer à sa famille la vision de son corps, aussi décide-t-il de partir pour un pays étranger pour s’y donner la mort. Muni d’une perceuse et d’une caisse à outils, il débarque dans un pays qui sort à peine de la guerre, et s’installe dans un hôtel tout juste rouvert.
Audur Ava Olafsdottir fait partie des auteurs, pas si nombreux, dont j’achète les livres sans trop chercher à savoir de quoi ils parlent, ni si les avis sont bons. J’ai confiance, je sais qu’elle va créer de beaux personnages et une douce atmosphère, que je me vais me sentir bien entre ses mots. Et cela s’est vérifié une fois de plus. Le talent de l’auteure pour imaginer des caractères et cerner des personnalités, un peu hors du commun mais attachantes, est toujours présent et m’a enchantée d’un bout à l’autre du roman.
C’est une lecture douce sans être mièvre, teintée d’humour sans être loufoque, qui aborde des sujets difficiles sans jamais larmoyer. Aussi réussi que Rosa Candida, ce roman convient tout aussi bien pour une première découverte que pour entrer une fois de plus en connivence avec l’humanité irrésistible qui se dégage de toute l’œuvre de l’auteure islandaise.

 

Ör de Audur Ava Olafsdottir, éditions Zulma (octobre 2017) traduit par Catherine Eyjolfssson, 239 pages.


Les avis de Cathulu et Cuné.

Challenge littérature nordique chez Margotte.
LitNord

littérature Amérique du Nord·premier roman·rentrée automne 2017

Lee Clay Johnson, Nitro mountain

nitromountainRentrée littéraire 2017 (8)
« La ville était dans l’ombre des collines. Une route dans un sens, une route dans l’autre, et le malheureux croisement était la place principale, avec un palais de justice en briques, qui avait connu des jours meilleurs. »
La petite ville de Bordon, vue par les plus paumés de ses paumés. Y rester est à tous les coups finir par sombrer dans l’alcool, la drogue ou la violence. Pourtant, le jeune Leon a des velléités de devenir musicien de country, il ne se débrouille pas mal à la basse, mais un accident de pick-up va mettre un frein à ce semblant de rêve. C’est surtout son engouement pour Jennifer, jeune femme compliquée, sous la coupe d’un cinglé nommé Arnett, qui va provoquer un enchaînement de situations dramatiques, faisant passer ce roman du gris foncé au noir d’encre.

« Elle a empli mes paumes de ses poings. Les défauts du monde entier étaient facilement réparés. »
Que dire sur la lecture de ce roman, deuxième choisi parmi les propositions des Matchs de la Rentrée Littéraire de cette année ? Disons tout de suite que je n’ai pas été très convaincue par les toutes premières pages, mais je me suis sagement proposé de voir ce que me disait la suite. Il m’a fallu un peu de temps ensuite pour repérer l’humour distillé par l’auteur (mais on me dit souvent que je suis un peu lente à déceler cette chose mystérieuse qu’est l’humour). Dans ce cas, il permet, si cela est possible, de mieux faire passer la noirceur des sentiments et la férocité des situations, par exemple au tribunal ou au centre d’accueil des sans-abris, où Leon travaille au début du roman. Il faut toutefois avoir conscience que le ton général n’est pas vraiment, et même pas du tout, à la gaudriole, c’est cru, sombre, dérangeant. Je ne sais si cela vous est déjà arrivé, mais c’est assez inhabituel un livre qui vous donne envie de vous laver les mains en le refermant, tellement on a envie d’échapper à son univers poisseux.
Malgré mes réticences et mon manque de sympathie pour des personnages qui ne cherchent pas du tout à s’attirer les faveurs du lecteur, il m’a été impossible de mettre de côté cette lecture à partir du moment, qui n’arrive pas très rapidement, où les personnages et la situation sont bien en place. Il se produit alors si ce n’est un retournement de situation, du moins de changement de point de vue, qui intrigue et rend fiévreux à l’idée de ce qui va advenir dans la deuxième partie. C’est de ce point de vue fort bien fait.

« Elle sait qu’il s’inquiète pour Jones, qui est comme un fils pour lui. Ces deux-là se sont tellement soutenus l’un l’autre, sauf que désormais Larry ne sait plus comment voler à son secours. De même qu’elle ne sait plus comment voler au secours de Larry. »
Un des personnages, un peu moins mal en point que les autres, sent monter en lui une envie de venir en aide à un de ses amis à la dérive, et même si on devine qu’il n’y parviendra pas, ou à moitié seulement, cela fait du bien de sentir un peu d’humanité couler entre les mots. Après des litres de bière et de whisky ingurgités tout au long du livre, (par les personnages, s’entend) sans parler d’autres drogues moins légales, j’ai tourné la dernière page, où peut-être subsiste une légère note d’espoir, avec un sentiment de soulagement.

 

Nitro mountain de Lee Clay Johnson, (Nitro mountain, 2016) publié chez Fayard (août 2017), traduit par Nicolas Richard, 293 pages.

Des avis variés chez Antigone, Folavril ou Sylire.

lu pour les Matchs de la Rentrée Littéraire #MRL17

littérature Moyen-Orient·rentrée automne 2017

Ayelet Gundar-Goshen, Réveiller les lions

reveillerleslionsRentrée littéraire 2017 (7)
« Un homme est mort qui semble ne rien avoir laissé derrière lui, or c’est faux : il a laissé à sa femme une chaise, un paysage et un cours d’eau asséché. Quand on y pense, ce n’est pas rien. »
La nuit, les dunes aux alentours de Beer-Sheva… le neurochirurgien Ethan Green, dont le nom laisse croire qu’il sort de la série Urgences (mais il n’en est rien), renverse un homme et le laisse mourant au bord de la route. Tout ce qu’il pense à cet instant, ou ne pense pas, ses sensations brutes, sont détaillés. C’est le début d’un engrenage qui va l’amener à passer de plus en plus de temps à soigner clandestinement des malades dans un camp de réfugiés, en plus de son travail. Sa femme a beau s’inquiéter de ses absences nombreuses, il ne peut plus se dépêtrer de son acte, et des mensonges qui ont suivi. D’autant que son épouse Liath est le lieutenant de police qui mène l’enquête sur le délit de fuite.

« Comme il lui en veut à présent. À sacraliser ainsi le bon côté de la personnalité de son mari, elle avait, sans le vouloir, occulté le mauvais, poussé sous le tapis tout ce qui ne cadrait pas avec ses valeurs, avec l’homme qu’elle voulait voir en lui. »

Autour de cette situation inextricable, l’auteure israélienne brode avec virtuosité sur les thèmes de la culpabilité, de la confiance, de la paternité, de la manière dont chacun perçoit l’autre dans un couple, des choix qu’on fait dans sa vie, du respect de soi opposé à celui que les autres vous portent, peut-être pas pour de bonnes raisons…
Elle pose des mots sur des sentiments de manière claire et fluide. S’y greffent aussi des réflexions sur la différence, le racisme, surtout celui qui, bien enfoui au fond de personnes pourtant bien pensantes, fait qu’ils trouvent que les Bédouins « se ressemblent tous ». Les différentes communautés qui cohabitent dans cette région désertique, les israéliens blancs, les bédouins habitants du désert et les réfugiés érythréens, n’échappent en effet pas aux tensions raciales.

 

« Car on a tous besoin d’un endroit au monde où il n’y a ni questions ni doutes. Sinon, c’est vraiment trop triste. »
J’ai trouvé une voix neuve, singulière, dans l’écriture de Ayelet Gundar-Goshen. Elle a déjà publié un roman en France, que je n’ai pas encore lu, mais nul doute que je me pencherai dessus un de ces jours. L’enchaînement infernal de circonstances qui font approcher ce roman psychologique du thriller lui donne un petit air du Secret du mari de Liane Moriarty, en beaucoup plus fouillé en terme d’introspection. Seuls les lecteurs qui n’aiment pas l’approche psychologique dans les romans n’y trouveront pas leur compte.

Réveiller les lions d’Ayelet Gundar-Goshen (paru en Israël en 2014) éditions des Presses de la Cité (août 2017) traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, 416 pages

L’avis de Cuné.

 

 

littérature France·rentrée automne 2017

Carine Fernandez, Mille ans après la guerre

milleansapreslaguerreRentrée littéraire 2017 (6)
« Ce n’est pas sa vie qu’il défend, c’est sa liberté. Sa liberté a un œil cerclé de noir et un sourire miraculeux. Sa liberté s’appelle Ramon. »
Un vieil homme arpente avec son chien les rues de son village, bourg posé à l’écart de la voie rapide Madrid-Séville. Depuis la mort de sa femme, il ne s’écarte pas de ses petites habitudes, jusqu’au jour où il reçoit une lettre de sa sœur. Devenue veuve, elle lui annonce qu’elle vient s’installer chez lui. Medianoche, dont le surnom signifie minuit, réunit alors quelques affaires et se rend à la gare routière, où il prend l’autocar pour son village natal. Il n’y était pas retourné depuis la guerre civile, et la mort de son frère jumeau, Mediodia, ce qui veut dire midi.

« Madrid lui était donnée, et tant pis si c’était une ville blessée et exsangue. Elle s’offrait comme un fabuleux terrain de découvertes dans lesquels ils vagabondaient à deux, lui et son ombre. »

Si on ne fait pas l’erreur de s’attendre à un road-movie fantaisiste, on ne peut, à mon avis, qu’apprécier cette plongée dans l’histoire intime d’un homme, liée à celle de son pays. Medianoche va enfin, après soixante ans, se confronter à ce qui s’est passé aux premiers jours de la guerre d’Espagne, lorsque, tout jeune, il s’est trouvé aux côtés des Républicains, et qu’il a perdu une moitié de lui-même. Accompagné de son chien Ramon, il prend pension dans le village qui remplace en quelque sorte son village natal, englouti par les eaux d’un barrage, et il laisse enfin affluer ses souvenirs.
Je me suis laissé emporter par la très belle écriture de Carine Fernandez, que je découvrais grâce à une rencontre début septembre sur « La rentrée des auteurs en Auvergne-Rhône-Alpes ». Le style est lyrique, mais sans trop en faire, avec de belles images et une grande sensibilité, je l’ai vraiment beaucoup apprécié, et ai été touchée par ce vieil homme qui, depuis soixante ans, pense avoir raté sa vie, et essaye de ne plus penser aux moments douloureux de son passé. Tout va ressurgir, confronté aux paysages de son enfance.
Ce texte permet de se rendre compte une fois de plus à quel point les Espagnols ont occulté leur guerre civile, qu’on ne nommait même pas dans les familles, parlant de « ça ». La résistance au franquisme est évoquée également, et c’est très intéressant. Un très beau moment de lecture !

Mille ans après la guerre de Carine Fernandez, éditions Les Escales (septembre 2017) 231 pages.

Les avis d’Elora et de Gambadou 

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littérature Amérique du Nord·mes préférés·rentrée automne 2017

Ron Rash, Par le vent pleuré


parleventpleuréRentrée littéraire 2017 (5)
« J’attends un homme qui m’a menti pendant quarante-six ans. »
C’est l’été 1969, deux frères profitent de quelques moments de liberté accordés par leur grand-père, l’homme sévère qui les élève à sa manière, sans que leur mère ait grand-chose à dire, pour aller à la pêche au bord de la rivière. Ils y rencontrent Ligeia, jeune fille venue de Floride, libérée et insouciante. Pensez, la jeune fille a vécu dans une communauté ! Pour les deux frères, c’est un monde nouveau qui s’ouvre, surtout pour Eugene, le plus jeune. Bill, son aîné de deux ans, est fiancé, et se voit réaliser le projet grand-paternel, devenir chirurgien.
Quarante-six ans plus tard, des ossements sont retrouvés dans la Tuckaseegee, et Eugene repense au départ précipité de Ligeia, comment son frère avait dit l’avoir raccompagné à l’arrêt de bus…

« À San Francisco, le Summer of love, l’été de l’amour, a eu lieu en 1967, mais il a fallu deux ans pour qu’il atteigne le petit monde provincial des Appalaches. Sur l’autoroute, en février, on a aperçu un hippie au volant d’un minibus bariolé, un événement dûment signal par le Sylva Herald. Sinon, la contre-culture était quelque chose qu’on ne voyait qu’à la télévision, tout aussi exotique qu’un pingouin ou un palmier nain. »

Depuis 2010, et la première participation de Ron Rash aux Quais du Polar, j’ai lu tous ses romans traduits en français, et j’ai même en cours un recueil de nouvelles en anglais, superbe, mais que (dira-t-on) je savoure… Je n’ai donc pas raté ce dernier roman, prudemment emprunté en médiathèque, parce qu’il m’avait semblé que quelques avis manquaient d’enthousiasme.
Un été de l’adolescence, deux frères que tout oppose, une naïade disparue, une enquête très tardive, les ingrédients sont bons, mais il faut y ajouter le style de Ron Rash pour en faire un très bon roman. Pas un polar, non, même si une révélation finale apportera des réponses attendues, mais surtout le roman d’une relation fraternelle biaisée dès l’enfance par un grand-père qui place ses attentes dans un seul de ses petits-fils : il deviendra chirurgien. L’autre est gaucher, il le laisse magnanimement choisir une autre voie, mais la vie d’Eugene ne sera qu’une suite d’échecs, là où son frère réussit en tout. Et entre eux, il existe toujours cette ombre jetée par l’été 1969. Il va falloir pourtant que plusieurs décennies plus tard, ils réussissent à en parler.
Formidable Ron Rash, qui parvient à passionner avec une histoire assez classique, et des jeunes filles disparues au bord de l’eau, qui, de Bondrée à Summer, ne manquent pas dans la littérature ces derniers temps… La relation entre les deux frères, notamment à la période contemporaine, mais aussi les premiers émois adolescents, la vie dans une petite ville des Appalaches, tout est passionnant à lire sous sa plume, et avec une très belle traduction également. Je le conseille sans restriction, alors que j’étais restée un peu sur ma faim avec Le chant de la Tamassee.

Par le vent pleuré, de Ron Rash (The risen, 2016) éditions du Seuil (août 2017) traduit par Isabelle Reinharez, 200 pages.

Les avis de Daphné, Eimelle, Eva et Krol.

littérature Europe de l'Est et Russie·policier·premier roman·rentrée automne 2017

Magdalena Parys, 188 mètres sous Berlin

188metressousBerlinRentrée littéraire 2017 (4)
« Nous ne pouvions faire confiance qu’à nous-mêmes. Il s’agissait de la vie de plusieurs personnes. Creuser si près du but, ouvrir une brèche dans une cave, cela exigeait des nerfs d’acier. »
Le titre original de ce roman polonais est « Tunel », il se déroule sur plusieurs époques, avec différents narrateurs qui répondent aux questions de Peter. Cet enquêteur essaye de déterminer pourquoi un certain Klaus, passeur ayant participé au creusement d’un tunnel sous le mur de Berlin en 1980, a été tué des années plus tard, et par qui. D’emblée le roman frappe par sa richesse et sa complexité. De nombreux protagonistes prennent la parole tout à tour, Jürgen, Magda, Victoria, Roman, Klaus, Thorsten, et les rapports entre eux ne s’éclairent que au fur et à mesure de la lecture.
Si j’ai trouvé de nombreuses qualités à ce roman, je n’ai pas réussi à ressentir de réel enthousiasme. J’ai été obligée de me faire un pense-bête avec les noms des personnages et leurs liens, ce qui ne m’arrive jamais, et de m’y référer bien souvent, sous peine d’être perdue. Alors, au vu des autres avis que j’ai lus, vraiment plus enthousiastes, je pense que c’est moi qui n’étais pas très réceptive à un genre un peu différent, à une construction originale et complexe.

« On nous a vite sorti de la tête nos sympathies pour l’Est, mais cela s’est fait avec un certain savoir-vivre. Ils nous ont donc laissé le petit bonhomme vert, orange et rouge aux passages cloutés. Il a finalement été adopté par toute la ville de Berlin -par Berlin-Ouest aussi. Le bon petit bonhomme des feux de signalisation routière. »

Je ne regrette toutefois pas mon achat, j’ai aimé la restitution de l’atmosphère de Berlin coupée en deux par le mur, la manière dont les habitants ont vécu cette séparation, intimement, au plus profond. Mais je n’ai pas été passionnée par la recherche de la vérité concernant le personnage mort au début du roman, par le pourquoi et le comment…
Je conseillerais ce livre à ceux qui cherchent un roman d’atmosphère sur la période où Berlin était divisée en deux, qui aimeront prendre conscience de l’impact immense sur les familles séparées brutalement, à ceux aussi qui aiment se mettre dans la peau de l’enquêteur, réfléchir, déduire, bâtir ou éliminer des hypothèses, à ceux enfin qui aiment le roman choral. Pas à ceux qui chercheraient des techniques pour creuser un tunnel, cet aspect étant passé assez rapidement par les narrateurs !
Je plaisante à ce sujet, mais je suis restée un moment sidérée, au mémorial du Mur à Berlin, devant les marques au sol qui représentent les lieux de passage souterrains et aussi face aux photos et récits d’évasion… N’hésitez pas écouter, si vous avez un moment, le récit de la dernière évasion en 1989. C’est sur France Info et c’est saisissant.

188 mètres sous Berlin, par Magdalena Parys, (Tunel, 2011), éditions Agullo (septembre 2017) traduit du polonais par Margot Carlier et Caroline Raszka-Dewez, 375 pages.

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Les avis de Cuné, Claude Le Nocher ou Quatre sans quatre.

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littérature France·premier roman·rentrée automne 2017

Pierre Derbré, Luwak

luwakRentrée littéraire 2017 (3)
« Igor Kahn aimait les entre-deux. »
J’ai craqué pour cette nouveauté sous la sobre et délicate couverture des éditions Alma, sans trop savoir à quoi m’attendre, ce qui a, comme vous allez le voir, des avantages et de (très) légers inconvénients.
Il s’agit donc d’Igor Kahn, contremaître dans une usine de baignoires à débordement dans la région de Bordeaux, qui mène une petite vie tranquille et bien réglée. Suite à un événement malheureux et un autre heureux (j’ai décidé de ne pas trop vous en raconter, pour vous laisser l’envie de la découverte) Igor change de vie, et achète une petite maison dans un endroit qui le fait rêver, au bord de l’estuaire de la Gironde, se lance dans différentes activités et relations sociales des plus plaisantes.

« Il poursuivit cette idée en songeant qu’il pouvait bel et bien être question d’un gouffre intérieur né de l’absence de véritable passion. »
Toutefois, et c’est le thème central de ce conte un brin philosophique, quoique fantaisiste, la vie du quadragénaire lui semble un peu vaine et creuse, et il se met en quête d’un projet qui donnerait un sens à son existence. D’où les mystérieux luwaks qui vont le conduire à aller jusque dans la jungle de Sumatra…
Le roman aborde de manière très personnelle et originale la crise de la quarantaine, avec un personnage attachant et singulier, et qui pourtant se pose des questions universelles. J’ai dévoré ce petit livre bien servi par une écriture sensible, non dénuée d’humour, et très visuelle, comme je les aime. J’apporterai un léger bémol personnel concernant la construction : on sent à la lecture que le roman se dirige quelque part, mais (sauf à avoir lu des résumés ou des argumentaires détaillés) le lecteur aimerait avoir une toute petite idée de l’endroit où il va, sentir un fil qui le tire dans une certaine direction…
Ce détail, car ce n’est qu’un détail, correspond peut-être d’ailleurs à une volonté de l’auteur de montrer comment le personnage flotte dans sa vie, sans fil conducteur, sans perspective précise, et dans ce cas, c’est particulièrement réussi. A noter aussi le très sensible autoportrait final de l’auteur qui raconte comment il est venu à l’écriture. Une jolie découverte.

Luwak de Pierre Derbré, éditions Alma (août 2017) 208 pages

 

littérature Afrique·littérature France·rentrée automne 2017

Kaouther Adimi, Nos richesses


nosrichessesRentrée littéraire 2017 (2)

« Le matin, quand j’arrive à la librairie, je m’arrête devant la petite marche pour contempler ce lieu qui m’appartient. je reste parfois immobile si longtemps que le garçon de café d’à côté s’en inquiète et me demande si tout va bien. Eh oui, tout va bien : les livres sont rangés par ordre alphabétique, les oeuvres d’art accrochées juste au-dessus, et seuls ont droit de cité la littérature, l’art et l’amitié. »

Connaissiez-vous Edmond Charlot avant cette rentrée littéraire ? Le premier, et très important, mérite du roman de Kaouther Adimi est de faire revivre, de donner la parole à ce jeune homme devenu libraire et éditeur à Alger dans les années 30. L’histoire de l’installation de la librairie « Les vraies richesses », les auteurs qu’il fréquente et dont il publie les livres, sa passion pour la littérature qui s’accommode mal du côté marchand du métier, tout cela est passionnant à plus d’un titre. Ses idées étaient particulièrement novatrices, comme celle de publier des auteurs venus de tous les pays de la Méditerranée. L’auteure a choisi d’alterner narration des faits et extraits des carnets du libraire, donnant un aspect vivant et dynamique au récit, qui est particulièrement réussi. Le personnage qui retrouve la parole grâce à Kaouther Adimi est tellement passionné qu’il en est fascinant, et on compatit pour lui lorsque les revers s’accumulent, et l’empêchent de mener à bien ses nombreux projets.

« Et une nuit, alors que les jeunes du quartier refaisaient le monde en bas des immeubles, Ryad, vingt ans, est arrivé avec en poche la clef des Vraies Richesses. »

L’auteure a eu de plus la bonne idée de donner un versant contemporain à cette création de librairie, dans une ville où finalement les habitants lisaient peu, hormis quelques prix littéraires ou autres titres très vendeurs. Elle a en effet imaginé un jeune homme envoyé pour vider la librairie, devenue une bibliothèque de prêt, de tout le reste du fond, du mobilier, des souvenirs accumulés, pour en faire une boutique de beignets. Ryad qui n’était venu à Alger qu’une fois, à six ans, découvre la ville et le quartier, fait la connaissance des voisins. J’ai trouvé ce côté du roman un tout petit peu sous-exploité, un peu faible par rapport à l’aventure humaine autour d’Edmond Charlot, qui traverse des décennies aussi agitées à Alger qu’en métropole.


« Des écrivains chantent le soleil et la joie de vivre en Algérie. Quant à nous, nous haussons les épaules car nous ne pouvons pas lire leurs écrits et nous savons bien que tout cela est faux. »
Par contre, les pages avec le « nous » de narration, qui représente les algérois, sont plus fortes et réussies, et le rapprochement des différentes formes d’écriture subtilement dosé. Il en résulte un charme indéniable, une fascination certaine pour l’homme comme pour le lieu, cette minuscule librairie qui accueillit de si grands projets.
Je comprends le coup de cœur de mes libraires, je le partage presque, mais pas tout à fait, l’ensemble reste un peu trop sage. C’est cependant une lecture tout à fait agréable, et instructive, un voyage dans le temps et l’espace à recommander à ceux qui comme moi, ne connaissaient pas cet épisode de l’histoire de l’édition.


Nos richesses de Kaouther Adimi, éditions du Seuil (17 août 2017) 217 pages.

Jostein et Mimi Pinson sont séduites aussi.

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