littérature Europe de l'Ouest·rentrée automne 2016

Metin Arditi, L’enfant qui mesurait le monde

enfantquimesurait« À cette période de l’année, l’amphithéâtre était submergé de coquelicots rouge sang. »
J’ai lu avec des bonheurs variés quelques romans de l’auteur suisse d’origine turque Metin Arditi. Si je garde un excellent souvenir du Turquetto et de Loin des bras, j’ai été beaucoup moins emballée par Prince d’orchestre. Comment allai-je réagir à ce dernier roman qui vient de paraître en poche ?
Eliot Peters est un architecte new-yorkais. Sur l’île de Kalamaki, il parcourt l’amphithéâtre, discute avec le père Kostas, et berce de douloureux souvenirs. Il fait la connaissance et devient proche du fils de sa voisine, un jeune garçon autiste qui rêve d’un monde où tout obéirait aux chiffres, où aucun désordre ne règnerait. Un projet hôtelier disproportionné (ça, c’est mon avis, pas celui des habitants de l’île) va pousser tout un chacun à faire des choix, à l’heure où la crise grecque va heurter de plein fouet la petite communauté.

« Je crois que c’est çà, l’ordre du monde, tu sais Yannis. C’est quand tu ne peux pas savoir à l’avance comment les oiseaux vont crier, ou comment le meltème va souffler entre les pierres, ni quand la mer va s’écraser contre le parapet. Mais tu es heureux d’écouter ces bruits comme ils viennent à toi. L’ordre du monde, c’est quand tu es heureux. Même si les choses changent. »
Si la lecture de ce roman s’est faite rapidement et sans résistance, il me manque toutefois quelque chose pour me faire dire que j’ai aimé ce que j’ai lu. Les personnages, comme l’île, sont plutôt hospitaliers, les sentiments décrits ne manquent pas de profondeur, est-ce justement la présence d’un peu trop de bons sentiments qui m’aurait gênée ? Il manque sans doute dans ce roman du liant aussi, trop de thèmes sont abordés entre l’autisme, la transmission, l’architecture, la philosophie, le deuil, la crise grecque… trop de thèmes pour un si court roman ? Car l’écriture, évocatrice quand il s’agit de paysages et de rencontres humaines, reste un peu en deçà lors de certaines situations, qu’une description dépouillée ne permet pas de ressentir vraiment. Et là, je suis restée un peu à l’extérieur, pas vraiment concernée… et c’est dommage !

L’enfant qui mesurait le monde, de Metin Arditi, paru en poche chez Points (juin 2017), 250 pages

Plus enthousiastes que moi, Hélène d’Irlande et d’ailleurs, Hélène Lecturissime et Leiloona. Florence émet quelques restrictions…

Lire le monde : la Suisse
Lire-le-monde

littérature France·mes préférés·rentrée automne 2016

Alexis Michalik, Edmond

edmond« Nous sommes à Paris, en décembre 1895.
Il y a cinq ans, l’Eole de Clément Ader s’est brièvement envolé. Le mois dernier, un train roulant trop vite est tombé dans la rue par la fenêtre de la gare Montparnasse. »
Ce soir-là, au théâtre de la Renaissance, Sarah Bernhardt joue une pièce en vers d’un jeune auteur, Edmond Rostand. Ce n’est pas franchement une réussite, les spectateurs s’ennuient… Pourtant le célèbre acteur Coquelin demande une pièce à Edmond, une pièce en trois actes, de préférence une comédie, pourquoi pas avec un duel ? Et dans un délai de quelques jours à peine ! J’avais grande envie de voir ou à défaut, de lire Edmond, pièce d’Alexis Michalik après Le cercle des illusionnistes et Le porteur d’histoires. (lu en bande dessinée)

« Alors, votre pièce ? Comédie ? Tragédie ? Vous avez deux minutes. »
La pièce est particulièrement dynamique, les péripéties s’enchaînent qui semblent à tout moment devoir empêcher Edmond Rostand de créer son Cyrano. Cela en dit beaucoup sur le processus de création, de manière un peu fantaisiste, mais qui sait, peut-être pas si éloignée que ça du réel processus d’écriture ? L’histoire d’amour platonique entre Edmond, qui est marié à Rosemonde, et la jolie Jeanne, lui inspire ainsi les magnifiques vers de la scène du balcon…

« C’est une romantique, tu lui fais un vaudeville. Il faut la faire rêver, lui dire des belles choses, abandonner la prose. Passe aux vers. »
Cette pièce est absolument délicieuse à lire, (et pourtant je ne suis pas trop adepte de la lecture de pièces de théâtre) grâce aux multiples trouvailles, et aussi à l’occasion qui est donnée au lecteur, qu’il connaisse par cœur, ou très imparfaitement, la pièce de Rostand, d’en retrouver les grandes lignes, les scènes-clefs, les répliques inoubliables. Ce doit être des plus réjouissants à voir, avec les lieux qui changent sans cesse, et les nombreux personnages qui entrent, sortent, s’interpellent, discutent en aparté… En attendant l’occasion de la voir, vous pouvez faire comme moi, et vous délecter de ces trois cent et quelques pages !

Edmond, d’Alexis Michalik, éditions Albin Michel (2016) 320 pages

Les avis de Karine http://moncoinlecture.com/2017/03/edmond-alexis-michalik/ et d’Yv http://www.lyvres.fr/2016/09/edmond.html

littérature France·rentrée automne 2016

Tonino Benacquista, Romanesque

romanesqueUn jour, un homme qui se rendait en ville pour négocier le fruit de son braconnage croisa une femme qui s’aventurait en forêt pour y remplir son panier de baies.
Cela commence comme un conte… Un homme et une femme se croisent au Moyen-Âge, quelque part en France, dans la pièce d’un dramaturge anglais, elle-même inspirée d’une légende qui a eu des fondements réels, ceux d’une histoire d’amour hors-norme. Un homme et une femme assistent à cette pièce de théâtre. Ils sont en fuite, essayent, venant de Californie, de gagner le Canada. Quel est le rapport entre l’histoire contemporaine et la légende ?


La débâcle des médecins, des poètes et des sorciers donna aux amants une notoriété qui cheminait plus vite que tous les coursiers du pays.
Je voudrais vous inciter à découvrir ce roman sans trop en révéler, car ce qui fait de cette lecture un délice est justement de ne pas trop savoir à quoi s’attendre. Cette histoire d’amour et d’aventure, qui fait voyager dans l’espace autant que dans le temps, a le grand mérite, malgré une construction solide, de rester toujours surprenante, et de donner à réfléchir tout en distrayant.

Rares sont les occasions pour les spectateurs venus assister à une pièce d’en réécrire la fin.
Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu de roman de Tonino Benacquista, découvert avec des romans policiers de bonne tenue tels que La maldonne des sleepings ou Les morsures de l’aube. Plus récemment, je m’étais amusée à la lecture de Saga ou de Malavita, mais c’est ce dernier roman qui remporte complètement mon adhésion. Une jolie parenthèse d’optimisme, malgré les vicissitudes auxquelles les deux tourtereaux font face, entre deux lectures plus sombres.

Romanesque de Tonino Benacquista, éditions Gallimard (2016) 232 pages.

Elles ont aimé : Delphine-Olympe, Estelle, Florence et Papillon

littérature Asie·rentrée automne 2016

Hiromi Kawakami, Soudain, j’ai entendu la voix de l’eau

soudainjaientendu« Depuis l’enfance, Ryô n’est pas d’une nature à parler de ce qui lui tient à cœur. Il n’est pas pour autant taciturne, mais tant qu’il n’a pas la certitude de pouvoir aller jusqu’au bout de son idée, il préfère rester sans rien dire. »
Comme souvent avec Hiromi Kawakami, c’est de l’intime qu’il s’agit, de la famille dans ce qu’elle a de plus secret. Là où un américain aurait installé une montée en puissance, à plusieurs voix probablement, jusqu’à une révélation finale, l’auteure japonaise va et vient dans les pensées de Nahoko, une femme d’âge mûr qui revient sur son enfance, sa jeunesse, ses relations avec ses parents et son frère Ryô. La part la plus cachée de ces relations familiales compliquées est dévoilée assez vite, en passant, et Nahoko y revient à plusieurs reprises, comme on retourne en pensée à un épisode saillant de sa vie.

« Pourquoi la mémoire ne faiblit-elle pas ? »
Soudain, j’ai entendu la voix de l’eau est tout le contraire d’un roman fluide, il avance d’un coup, puis retourne en arrière, s’égare dans le passé, revient au présent. De longs passages racontent des rêves de Nahoko à propos de sa mère, ce ne sont pas ceux que j’ai préférés, et c’est un soulagement ensuite de revenir à sa vie présente ou à ses souvenirs d’enfance. Le roman flotte un peu, il y existe peu de descriptions, peu de repères temporels, il s’agit plus de créer une atmosphère, à base de bruits, de sensations et d’odeurs, et de rendre palpable les relations entre l’intériorité de chacun et l’ambiance.

« Je n’ai toujours pas trouvé la réponse. Vais-je mourir sans l’avoir trouvée ? »
Les questions que se pose Nahoko sont nombreuses et comme, en lisant, on ne sait parfois même pas de quelle question il s’agit, une force irrésistible pousse à tourner les pages, jusqu’à la toute fin qui est très belle.
Je ne recommanderais pourtant pas les romans d’Hiromi Kawakami à tout le monde, mieux vaut avoir une certaine sensibilité à cette manière très japonaise de tourner autour des choses. À chaque fois que j’ai lu un roman de cette auteure, ça a été sans déplaisir, mais sans coup de cœur non plus. J’aurais aimé une forme un peu plus classique de récit, peut-être.

Chez le même éditeur, je me souviens de quelques belles lectures, les voici en images : La brocante Nakano de la même auteure, Baguettes chinoises de Xinran (2008), La prière d’Audubon de Kotaro Isaka (2011), Compartiment pour dames d’Anita Nair (2002) ou Appel du pied de Risa Wataya (2008).
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Hiromi Kawakami, Soudain, j’ai entendu la voix de l’eau (Suisei, 2014), éditions Philippe Picquier (2016) traduction Élisabeth Suetsugu, 211 pages.


Pour en savoir plus sur Un mois un éditeur, ou sur les éditions Philippe Picquier.
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littérature Amérique du Nord·premier roman·projet 50 états·rentrée automne 2016

Virginia Reeves, Un travail comme un autre

untravailcommeunautre« On perd déjà tant de courant en l’acheminant : ce qu’on prendra n’est rien en comparaison. C’est une goutte d’eau dans un lac, ça ne manquera à personne. »
La force du roman de Virginia Reeves tient tout d’abord à la singularité du sujet : Roscoe T. Martin, un homme passionné par la force nouvelle de l’électricité, vient s’installer dans les années 20 dans une région rurale de l’Alabama où les fermes sont encore éclairées au pétrole, et où tout le travail se fait à la main. Pour réduire le travail de son ouvrier agricole et de son épouse, il imagine détourner quelques kilowatts des lignes d’Alabama Power, opération aussi risquée qu’illégale. Ses connaissances en électricité lui permettent de réussir, mais un ouvrier de la compagnie meurt quelques temps plus tard au pied de son transformateur.

Il avait ses propres souvenirs, sa compréhension des événements, puis il y avait le récit hostile et biaisé du procureur, et ensuite la version des journaux, limitée aux minutes les plus sensationnelles.
La suite du roman alterne entre la prison où Roscoe purge une longue peine et le retour sur les événements qui l’y ont mené, sur le procès, sur sa vie de couple compliquée, sur sa relation avec Wilson, l’ouvrier agricole de couleur. Les tensions raciales ne sont pas absentes du roman, mais sont traitées d’un point de vue pas exactement habituel.

Si les trois hommes assis derrière la grande table de chêne m’accordent une remise de peine, j’irai voir l’océan. J’en suis sûr. Je me trouverai un phare comme celui-là et j’en deviendrai le gardien, alors j’allumerai ma lanterne dans l’obscurité pour tenir les navires loin du péril.
Je ne m’attendais pas en ouvrant le roman à voir une grand partie des pages se passer entre les murs d’une prison, mais cet aspect ne m’a pas rebutée. La langue utilisée par l’auteure, et très bien rendue par la traduction, est sobre et précise, avec de belles échappées lyriques, et s’accorde bien avec l’époque qu’elle décrit. Les trois parties, la troisième venant renouer les deux premières qui alternaient, abordent avec précision et empathie à la fois, des aspects de l’affaire qui a bouleversé la vie de Roscoe.
Encore un roman découvert grâce au festival America qui était décidément très riche cette année.

 

Virginia Reeves, Un travail comme un autre (Work like any other) éditions Stock (2016) traduit par Carine Chichereau, 326 pages

Lu aussi par Ariane, Cathulu, Sandrine.
50 états, 50 romans, en Alabama
USA Map Only

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littérature Europe du Nord·premier roman·rentrée automne 2016

Auður Ava Ólafsdóttir, Le rouge vif de la rhubarbe

rougevifdelarhubarbe

Avant de vous emmener en Islande, je vous souhaite tout d’abord une belle année 2017, que vos lectures, entre autres menus plaisirs, vous apportent joie et sérénité !

« – La plupart des gens oublient de regarder ce qui relie les choses entre elles. La lacune ou l’intervalle, ça compte aussi.
– Tu veux dire que ce n’est pas seulement ce qui se passe qui a de l’importance, mais aussi ce qui ne se passe pas. »

Cette citation évoque au mieux ce court roman, le premier de l’auteure islandaise. Ce doit être ce qui est dit entre les mots qui est important, je dis « ce doit être » parce que je ne suis pas sûre d’avoir parfaitement tout saisi, mais j’ai pris plaisir à ce que j’ai lu, même au premier degré, comme les phrases venaient…

Avant Rosa candida
Le roman contient déjà ce qui va faire le charme des suivants, et que j’ai beaucoup aimé lors de mes premières lectures : un personnage pas gâté par la vie, mais plein de ressources, un entourage qui est loin d’être banal, des ambitions d’aller voir plus loin, ailleurs. Dans L’embellie, une jeune femme part faire un tour d’Islande, dans Rosa Candida, un jeune homme s’envole pour un pays plus clément, dans Le rouge vif de la rhubarbe, une adolescente handicapée projette d’escalader une montagne…

« Là, au soixante-sixième degré de latitude nord et à deux cents mètres au-dessus du niveau de la mer, la rhubarbe atteignait soixante centimètres en août, mois privilégié pour sa récolte dans l’île. Une hauteur suffisante pour dissimuler deux corps nus étendus de tout leur long. »
C’est à cet endroit qu’Agustina a été conçue. Un père marin vite reparti, une mère toujours à l’étranger à étudier la migration des animaux des tropiques, la petite est laissée à Nina, qui, entre confitures et tricots, s’en occupe fort bien. Mais Agustina ne suit jamais le droit chemin, au sens propre comme au figuré.
Tout est attachant dans ce roman, un peu léger, aérien et poétique aussi. Il faut accepter le style et se laisser porter, tout en sachant que ce ne sont là que les prémices de l’univers de l’auteure.

Amusant
Comme dans La valse de Valeyri, le village voit arriver une chef de chœur. Cela semble être particulier à l’Islande, de faire venir, même de loin, des chefs de chœur itinérants qui dirigent une saison ou deux la chorale locale…

Le rouge vif de la rhubarbe (Upphaekuð jörð, 1998) chez Zulma (2016) traduit de l’islandais par Catherine Eyjolfsson, 156 pages
L’avis d’Hélène.

 

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mes préférés·rentrée automne 2016·vie de lectrice

Le meilleur de 2016

J’aime bien les bilans de fin d’année qui permettent de se souvenir du meilleur de nos lectures, et de laisser de côté celles qui sont tout à fait périssables. Ce bilan reste toutefois hautement personnel et ne permet pas de dire que ces livres plairaient à tout un chacun ! Ils m’ont emballée, c’est déjà ça !

Dans la catégorie « romans » : Nora Webster, Le garçon, Une vie entière
norawebster  garcon  unevieentiere

Dans la catégorie « premier roman » : Les pêcheurs, Anatomie d’un soldat, New York esquisses nocturnes
pecheurs  anatomiedunsoldat  newyorkesquisses

Dans la catégorie « ils sont sortis en poche » : Les douze tribus d’Hattie, La veuve, Karitas l’esquisse d’un rêve
douzetribuesdhattie  veuve  karitas

Dans la catégorie « bande dessinée » : Le piano oriental, Un petit goût de noisette
pianooriental  Unpetitgoutdenoisette

dans la catégorie « nouvelles » : Les braves gens ne courent pas les rues
bravesgensnecourent

littérature Amérique du Nord·premier roman·rentrée automne 2016

Molly Prentiss, New York, esquisses nocturnes

newyorkesquissesIci, la crasse était glamour, Engales l’avait compris. La destruction et la décomposition allaient de pair avec l’essor et le succès, la façon qu’avaient les artistes de converger vers les lieux les plus pouilleux et les uns vers les autres – de telle sorte qu’ils se sentaient tous riches. Alors qu’en réalité, la plupart étaient encore inconnus et très pauvres.
New York au début des années 80 est une pépinière d’artistes, l’art urbain s’y développe, les expérimentations en tous genres aussi, des artistes se regroupent dans des squats pour pratiquer leur art. C’est le moment où le jeune artiste Raul Engales, fuyant son Argentine natale, arrive parmi eux, avec un style de peinture bien personnel qui tarde à trouver une reconnaissance. Les critiques font un peu la pluie et le beau temps de ces jeunes artistes. L’un d’entre eux, James Bennett, a la particularité d’être atteint de synesthésie, pour lui chaque personne, chaque mot, chaque odeur a une couleur, et les sensations qu’il a à la vue d’un tableau sortent du commun, et lui inspirent des critiques flamboyantes et très personnelles. Le troisième personnage est Lucy, une toute jeune fille, assez naïve, qui a quitté l’Idaho pour la grande ville qui la fait rêver, et qui peine à survivre de petits boulots. Des rencontres vont bien évidemment avoir lieu entre les trois, mais l’auteure élargit le champ autour de ce triangle amoureux, fourmille de portraits d’aspirants artistes, de collectionneurs, de galeristes…
L’auteure réussit à rendre romanesque le milieu artistique new-yorkais du début des années 80, et quel plaisir de croiser des noms connus comme Jean-Michel Basquiat ou Keith Haring, ou d’autres un peu moins (notés aussitôt dans mes tablettes !). S’il est des romans où on a du mal à entrer, dans le cas de celui de Molly Prentiss, je me suis sentie bien entre les pages dès le début. Il n’y a rien qui sente le préfabriqué ou l’artificiel dans la construction, on s’attache vite aux personnages et surtout on a des attentes par rapport à eux, leur avenir, leurs perspectives. Attentes qui ne sont pas déçues, même si l’auteure prend des chemins qui ne sont pas ceux que l’on imagine. Pour un premier roman, c’est une belle réussite, et même si ce n’était pas le premier, il m’aurait plu tout autant !

Extrait : Au cours des quatre minutes et trente-trois secondes de silence de John Cage, présentées par un professeur enthousiaste à la tignasse einsteinienne, James vit exactement la même lumière mouchetée que lorsqu’il écoutait de la musique classique et il sentit dans sa bouche, assez distinctement, le goût du poivre noir, qui lui causa même des éternuements.

Rentrée littéraire 2016
L’auteure : Molly Prentiss a grandi à Santa Cruz, en Californie et s’est installée à Brooklyn. Diplômée d’une maîtrise de
creative writing, elle a publié de nombreuses nouvelles avant d’écrire un premier roman, paru en avril 2016 aux États-Unis et encensé par la critique.
416 pages.
Éditeur : Calmann-Lévy (août 2016)
Traduction : Nathalie Bru
Titre original : Tuesday nights in 1980

C’est un coup de cœur pour Antigone, Cathulu, Eva. Sylire a passé un très bon moment. Ariane a aimé l’écriture, mais n’a pas été sensible à l’aspect artistique. Goran n’a pas aimé !

Le thème « Art et roman » m’intéresse toujours autant et vous pourrez trouver d’autres idées dans la liste du même nom ! (et même en proposer d’autres pour la compléter, si vous voulez)

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deuxième chance·littérature France·rentrée automne 2016

Eric Vuillard, 14 juillet

14juilletJe ne prétends pas vous raconter le contenu de ce roman, il est probable que quelques profs d’histoire aient déjà, en leur temps, défloré un peu (on ne disait pas encore « spoilé ») ce qui se passa à cette date. Voilà donc, une journée, pas des moindres, devenue un mythe national, décrite du point de vue du petit peuple de Paris par Eric Vuillard. Il a laissé parler les documents d’archives, les rapports de police, les récits de première main que certains émeutiers ont fait après coup. Et il a tiré de ces documents un récit très vivant, une accumulation tout sauf accablante de détails qui placent le lecteur au cœur de l’action, de Versailles aux Invalides, des bas-fonds de Paris aux fossés de la Bastille.
Ce qui m’a plu dans ce roman : le parti-pris de donner la parole au peuple, pas seulement parisien comme je l’ai dit plus haut, mais venant pour certains des alentours, ou de régions plus éloignées comme le Limousin ou la Bretagne.
J’ai surtout aimé le style, les énumérations de noms propres, métiers, âges et même habillements, le tout donnant vie aux insurgés, j’ai aimé les mots inusités qui se comprennent dans le contexte, l’absence de clichés ou de formules passe-partout. Seuls les changement de temps, passant du présent au passé dans un même paragraphe, me restent assez incompréhensibles, je n’ai pas compris leur logique, ni même s’il y en avait une.

De petits groupes marchent sur les barrières. Ce sont des bandes d’ouvriers, de menuisiers, de tailleurs, gens ordinaires mais aussi des portefaix, des sans-emplois, des argotiers, sortis tout droit de leur échoppe ou du port au Bled. Et dans la nuit de la grande ville, il y eut alors une étincelle, cri de mica. L’octroi fut incendié. Puis un autre. Encore un autre. Les barrières brûlaient.

Les documents d’archives se laissent voir, ou plutôt deviner, derrière le texte d’Eric Vuillard, on sent la matière qu’il a utilisée pour composer son roman et pourtant ce texte est tout à fait personnel, et vraiment littéraire. Vous devez donc vous rendre compte que j’ai plutôt bien aimé ce livre, que j’adhère aux avis positifs lus ici et là, et qu’il n’y a donc guère besoin d’en dire plus !

Extrait : Le numéro 1 est un homme d’environ trente-cinq ans, il porte les cheveux longs noués en catogan, il a le nez aquilin et un visage en lame. Il est vêtu d’une veste de gros drap, d’un gilet rouge à boutons de cuivre, d’une chemise de grosse toile ; il porte un pantalon bleu et un tablier de coutil. Mais l’objet de la visite n’est pas de faire un portrait du défunt, ni de détailler sa vêture ; les émeutiers sont soupçonnés de vol. On va donc leur faire les poches.

Rentrée littéraire 2016
L’auteur :
Éric Vuillard, né en 1968 à Lyon, est écrivain et cinéaste. Il a réalisé deux films, L’homme qui marche et Mateo Falcone. Il est l’auteur de Conquistadors (2009), La bataille d’Occident (2012) et Congo (2013) ainsi que Tristesse de la terre (2014).
200 pages.
Éditeur :
Actes Sud (août 2016)

D’autres avis chez Brize, Clara, Delphine, Keisha, Luocine et Sandrine.
Je n’avais pas réussi à m’intéresser à Tristesse de la terre, le roman précédent d’Eric Vuillard, je lui ai donc accordé une deuxième chance !
deuxieme_chance_logo

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littérature France·rentrée automne 2016

Hugo Boris, Police

policeL’évacuation des retenus se fait sous une pluie de cendres et d’escarbilles, une atmosphère de fin du monde. L’incendie, déclaré dans l’après-midi, ne veut pas mourir. Mal éteint, il a repris avec plus de force. Sous leurs yeux, à quelques dizaines de mètres à peine, une aile entière du Centre nourrit la flamme maîtresse. Les portes et les fenêtres crevées vomissent une lente chevelure de fumée noire. Les phares font surgir les visages effarés des rondiers au pas de course, des scaphandriers armés de bouteilles d’air comprimé dans le dos.
Un incendie dans un centre de rétention pour clandestins oblige trois gardiens de la paix à une mission inhabituelle pour eux : reconduire un étranger à l’aéroport. Virginie, bien qu’empêtrée dans des problèmes personnels, compatit avec cet homme que la mort menace à son retour. Erik, le plus âgé, droit dans son uniforme, ne se pose pas trop de questions. Aristide, le beau gosse blagueur de la brigade, pense à autre chose…
Au début, j’avoue que c’est davantage le style qui m’a fait m’intéresser au roman que l’histoire, car j’ai déjà lu ou vu des plongées très réalistes dans l’univers de la police, et si les personnages m’intriguent, ce ne sont pas leurs atermoiements qui incitent à rester dans le livre, mais plutôt les mots de l’auteur qui manipule la langue avec un art bien à lui, capable de mêler dans la même phrase des pensées et des sensations d’ordres différents, comme dans cet extrait où, dans la voiture, Virginie pense à l’intervention qui l’attend le lendemain, s’attache à ses sensations intérieures tout en veillant sur le retenu, et sans perdre conscience du paysage qui défile :

Elle grimace encore malgré elle. Son ventre se creuse comme si la dilatation cervicale avait bien commencé, la gênant jusque dans le cou et les épaules. Elle doit rester à jeun à partir de minuit, ne pas boire, ne pas manger, ne pas fumer, ne pas mâcher de chewing-gum, ne pas regarder de tadjik dans les yeux, ne rien faire qui puisse augmenter l’acidité gastrique de son estomac. Elle se focalise sur sa respiration, se contente d’observer à la dérobée les mains menottées du retenu, en périphérie de son champ de vision, qui pendent mollement entre les pinces. Les ombres des éclairages publics accentuent les reliefs de leurs nervures. Elles sont si sèches qu’elles ont l’air de deux morceaux de cartilage tendus de crépines, deux omoplates qui ne se seraient pas encore ossifiées.

Au bout d’un moment, le style et un certain charme se mettent à agir, car, bien que l’auteur ait bien campé la psychologie de ses personnages, ils se permettent de ne pas agir forcément comme on s’y attendrait, et ça rend le roman plus prenant. Quelques passages encore, plus loin, lorsque la voiture arrive aux abords de l’aéroport, rappellent les mots et les longues phrases de Maylis de Kérangal, et c’est un délice. Parfois ce style lasse un peu également… Considérons le nombre de fois où la nuque d’Aristide est mentionnée ! C’est une nuque ambulante, cet homme. Certes, sa présence est très physique, plus que celle des autres personnages, mais là, on frôle l’overdose. En ce qui concerne les personnages, l’auteur a rendu les policiers aussi présents et humains que possible, presque plus que le sans-papiers, et ce point de vue inhabituel apporte une grande densité au texte.
Au final, par rapport au seul roman d’Hugo Boris que j’ai lu, Trois grands fauves, la différence est grande, mais donne justement une idée de la grande force de l’auteur, être capable de s’immerger complètement, en entraînant le lecteur à sa suite, dans un univers à chaque fois singulier. Et quelques jours après la lecture, il reste beaucoup de ce roman en mémoire, les impressions fugitives deviennent des empreintes marquantes, ce qui confirme la bonne opinion que j’en avais en tournant la dernière page.

Rentrée littéraire 2016
L’auteur :
Hugo Boris, diplômé de l’École nationale supérieure Louis-Lumière, travaille dans une école de cinéma le jour et écrit la nuit. Il est l’auteur de quatre romans publiés chez Belfond, ayant reçu un excellent accueil de la critique et des lecteurs : Le Baiser dans la nuque (2005), La Délégation norvégienne (2007), Je n’ai pas dansé depuis longtemps (2010), Trois grands fauves (2013).
189 pages.
Éditeur : Grasset (août 2016)

Quelques avis parmi d’autres : Anne,  Antigone, Brize et Delphine-Olympe. hugoboris

Challenge Hugo Boris chez Antigone

Lu pour les Matchs de la Rentrée littéraire.

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