littérature Amérique du Nord·policier·rentrée automne 2016

Andrée A. Michaud, Bondrée

bondree« Il lui faudrait classer cette affaire parmi celles qui vous hantent longtemps après que la poussière est retombée, les cas boomerangs, ainsi qu’il les nommait, qui vous reviennent en plein visage un soir d’été, alors que vous buvez tranquillement une bière dans le jardin, et vous pourchassent jusqu’aux premières neiges, sinon jusqu’à Noël. »
Cela faisait un moment que j’avais repéré ce roman et bien envie de le lire, tous les avis étant assez unanimes à son sujet. Le roman démarre assez lentement, en annonçant de manière voilée ce qui va ce passer, à savoir qu’une jeune fille va disparaître. J’ai bien aimé ce début subtil et installant l’ambiance petit à petit. A l’été 1967, les alentours d’un paisible lac de vacances dans une région frontalière, entre Québec et état américain du Maine, sont un lieu où plane une légende, celle Landry, le trappeur amoureux malheureux d’une femme à la robe rouge flamboyante. Les jeunes filles qui fréquentent le lac sont tout aussi brillantes, surtout Zaza Mulligan et Sissy Morgan, « les princesses de Boundary, les lolitas rousse et blonde qui faisaient baver les hommes depuis qu’elles avaient appris à se servir de leurs jambes bronzées pour appâter les regards. »

« Il était revenu à son idée de départ, la mort n’avait de sens que si le cœur s’arrêtait de fatigue, que si elle était le résultat d’un geste conscient, d’une trop grande inadaptation à la vie. »
Le thème de la mort omniprésente et l’atmosphère délétère qui envahit petit à petit ce lac, pourtant évocateur de loisirs en famille, sont bien rendus par l’auteure, mais au bout d’un moment, mon intérêt a faibli parce que je n’ai pas réussi à m’accoutumer au style à la fois lyrique et basé sur un certain nombre de répétitions, et ponctué de phrases dites en anglais, ou répétées en anglais puis en français. Le lieu induit ce mélange de langues puisque les vacanciers autour du lac de Bondrée sont tant québécois qu’américains du Maine, comme le policier en charge de l’enquête, mais cela m’a semblé assez fabriqué. Le mélange de roman noir et de poésie n’a pas fonctionné pour moi. Dans un roman, je suis sensible à la musique des phrases et cette composition n’a pas résonné agréablement à mes oreilles. Je précise que ce n’est nullement une question de lenteur du roman, je ne suis pas fan des thrillers où l’action est privilégiée à la psychologie, non, j’aurais pu m’accommoder de cette relative lenteur, mais j’ai eu vraiment du mal avec le style.

« Michaud aurait voulu imprimer ce tableau dans un album parlant d’immortalité, deux fillettes et un chien dans la lumière de l’été, le photographier en vue de le garder à portée de la main, pour les moments durs, pour pouvoir l’opposer aux tableaux rongés de grisaille qui encombraient son esprit, mais il savait la chose inutile. »
Certes, l’auteur réussit parfaitement à créer une ambiance inquiétante à souhait, à faire intervenir différents narrateurs avec fluidité, à installer des points de vue originaux, notamment celui de la petite Andrée qui observe tout, rêve de faire comme les jeunes filles qu’elle regarde, et qui comprend bien plus que les adultes ne l’imaginent. Je me rends bien compte que je suis relativement seule à ne pas être emballée par l’écriture de ce roman, mais cela permettra de relativiser un peu les attentes des futurs lecteurs, sans les décourager pour autant.

Bondrée d’Andrée A. Michaud, éditions Rivages (2016) prix des lecteurs Quais du Polar 2016, 363 pages

Les avis sont élogieux, d’Aifelle et Cathulu à Eva, parmi beaucoup d’autres…

Enregistrer

Enregistrer

littérature îles britanniques·rentrée automne 2016

Jonathan Coe, Numéro 11


numero11« Elle l’avait vue de l’œil des caméras, de l’œil de ceux qui avaient monté l’émission; or cet angle-là ne pardonnait pas. Il ignorait le filtre de l’amour. »
Il est encore temps de découvrir des romans de la précédente rentrée littéraire, qui n’ont encore rien perdu de leur force, comme ce roman de l’auteur britannique Jonathan Coe. Composé en cinq grandes parties qui semblent de prime abord indépendantes, le roman commence avec une « nouvelle » à la manière d’Enid Blyton, et des références à Alfred Hitchcock, texte qui soulève le thème de l’esclavage moderne et de la mondialisation. Cela vous semble improbable et saugrenu ? Sous la plume de l’auteur anglais, rien n’est impossible !

« Plusieurs semaines déjà qu’il n’était plus assiégé par les micros et les caméras. Arrêter le rédacteur en chef d’un journal national qu’on soupçonnait du meurtre de deux humoristes en vue avait toutes les chances de le ramener sous les feux des projecteurs. »
La deuxième partie est une satire de la société de spectacle dont le ton rappelle un des précédents romans de Jonathan Coe, La vie privée de Mr Sim. Les autres parties voient réapparaître des personnages déjà vus, et la manière dont les histoires sont reliées les unes aux autres est réjouissante. L’auteur profite de ce qu’il raconte pour dresser un portrait à charge de l’Angleterre contemporaine et de ses dirigeants, au travers d’histoires où les personnages se croisent, se trouvent et se retrouvent, évoluent dans des univers qui vont de l’extrême pauvreté à la richesse insolente, du milieu de la presse à celui de l’art ou de la télé-réalité.

« Moi, je pourrais vous raconter ce qui arrive quand on est trop nostalgique de son innocence. »
Le roman se déroule sur une douzaine d’années et les personnages qui parcourent les cinq parties, Rachel et Alison, évoluent de douze ans à vingt-cinq ans, de monde de l’enfance à celui de la perte des illusions. Elles passent d’un univers mystérieux qui propose des réponses simples, à un monde non moins opaque mais régi par des mécaniques de profit et de pouvoir autrement plus compliquées. Et le lecteur, la lectrice, pendant ce temps ? Il savoure ce roman aussi intelligent que passionnant !


Numéro 11, de Jonathan Coe, éditions Gallimard (octobre 2016) traduit par Josée Kamoun, 448 pages

Les avis de Delphine-Olympe, Keisha, Krol et Lewerentz.
Du même auteur, sur le blog : Désaccords imparfaits, des nouvelles !

littérature France·premier roman·rentrée automne 2016

Elisa Shua Dusapin, Hiver à Sokcho

 hiverasokcho« La porte n’était pas complètement fermée. En collant ma joue contre l’embrasure, j’ai vu sa main courir sur une feuille. Il l’avait posée sur un carton, sur ses genoux. Entre ses doigts, le crayon cherchait son chemin, avançait, reculait, hésitait, reprenait son investigation. »
L’automne dernier, j’avais repéré, sur différents blogs ou publications, ce petit roman d’une jeune auteure suisse, pour son intrigue qui se déroule en Corée, et par ce qu’on disait de la délicatesse du texte.
L’histoire, toute légère, tient en peu de mots : une jeune femme franco-coréenne, employée dans un hôtel de la ville portuaire de Sokcho fait la connaissance d’un client français, et découvre qu’il est auteur de bandes dessinées. Aucun des deux n’est très bavard, ni très entreprenant, l’hiver dans cette région frontière avec la Corée du Nord ne prête peut-être guère aux rapprochements, seulement aux rencontres qui n’en sont pas vraiment.
La jeune femme, qui est aussi la narratrice, accompagne Yan Kerrand, c’est le nom du dessinateur, jusqu’à un observatoire qui surplombe le no man’s land entre les deux Corée, dans un parc naturel, va manger quelquefois avec lui. La narration est très délicate, imagée, par moments pleine de sensibilité, à d’autres un peu plus froide, comme le temps à Sokcho. Le lieu est de ceux qui font rêver tout en étant somme toute assez peu prédestinés à plaire, assez peu touristiques.

« Du beige et du gris à perte de vue. Roseaux. Marécages. Il fallait rouler deux kilomètres pour atteindre l’observatoire. Un convoi armé nous a escortés avant de bifurquer. Nous étions seul sur la route. Elle s’est mise à serpenter entre des fosses remplies de neige. »
A la fin du roman, j’ai presque l’impression d’avoir lu une bande dessinée, tant les petites touches qui montrent le paysage de Sokcho, les personnages ou les situations, parlent à l’imagination. J’entrevois fort bien cette histoire transposée dans des cases, à l’encre de Chine noire. Je devine le trait léger pour les détails sur la neige dans les montagnes, lourd pour les vagues qui manquent de geler en s’écrasant sur la côte lors des longues nuits glaciales, suggestif pour les scènes à l’intérieur des chambres de l’hôtel. Le sujet de la langue est lui aussi amené de manière intéressante, les deux jeunes gens s’expriment en anglais, alors que la jeune femme a étudié le français, et il en résulte entre eux une certaine distance.
Le rapport à la mère et à l’alimentation de la jeune coréenne, son rapport au corps en général, sont assez particuliers, mettent un peu mal à l’aise, quant aux plats concoctés dans les cuisines, on peut pas dire que la description des préparations mettent toujours l’eau à la bouche.
Ces quelques points de détail mis à part, ce roman m’a beaucoup plu, il est à lire en prenant son temps, aucune phrase n’y est inutile, aucun mot mal employé, aucune image superflue. Cette jeune auteure sera sans nul doute à suivre dans les années à venir !


Hiver à Sokcho, d’Elisa Shua Dusapin, éditions Zoé (août 2016) 140 pages, prix Robert Walser 2016.

Les avis de Aifelle, Cécile, Jérôme, Lewerentz, Moka, Noukette et Sabine.

Lire le monde passe par la Suisse !

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

rentrée automne 2015·rentrée automne 2016·vie de lectrice

Que reste-t-il de la rentrée littéraire 2016 ?

Le bilan d’Eva sur la rentrée littéraire 2016 m’a donné l’envie de faire mon propre bilan, avant que ne s’ouvre le bal des multiples avis sur les sorties d’août et septembre 2017.
Je n’ai eu entre les mains « que » 28 livres de la rentrée 2016, qui me semble rétrospectivement pas l’une des plus heureuses à mon goût. En effet, je n’ai pas du tout accroché à un certain nombre d’entre eux, et les ai laissé repartir à la bibliothèque sans regrets !

Ceux que j’ai adorés ou simplement aimés :
14 Juillet d’Eric Vuillard, New York, esquisses nocturnes de Molly Prentiss, Voici venir les rêveurs de Imbolo Mbue, Romanesque de Tonino Benacquista, Nora Webster de Colm Toibin, Station eleven d’Emily St John Mandel, Éclipses japonaises d’Eric Faye, Les bottes suédoises d’Henning Mankell, Le garçon de Marcus Malte, Le rouge vif de la rhubarbe de Audur Ava Olafsdottir, Anatomie d’un soldat de Harry Parker.
14juillet newyorkesquisses voicivenirlesreveurs romanesque norawebster stationeleven eclipsesjaponaises bottessuedoises garcon rougevifdelarhubarbe anatomiedunsoldat

Ceux que j’ai aimés, sans plus :
Police de Hugo Boris,
Légende de Sylvain Prudhomme, L’enfant qui mesurait le monde de Metin Arditi, Les règles d’usage de Joyce Maynard, Un travail comme un autre de Virginia Reeves, Tropique de la violence de Natacha Appanah, Soudain, j’ai entendu la voix de l’eau d’Hiromi Kawakami, A tout moment la vie, de Tom Malmquist.

Ceux qui ne m’ont pas emballée, ou me sont tombés des mains : Un paquebot dans les arbres de Valentine Goby, Sur cette terre comme au ciel de Davide Enia, Alice ou le choix des armes de Stéphanie Chaillou, De profundis d’Emmanuelle Pirotte, Une bouche sans personne de Gilles Marchand, Beckomberga de Sara Stridsberg, Six mois dans la vie de Ciril de Drago Jancar, Les petites chaises rouges d’Edna O’Brien, Sacrifice de J.C. Oates.

En reculant encore dans le temps, je trouve que la rentrée 2015 avait été bien plus riche en belles découvertes, avec des vrais coups de cœur et des lectures mémorables comme L’imposteur de Javier Cercas, Neverhome de Laird Hunt, La vie, quand elle était à nous de Marian Izaguirre, Tout ce qui est solide se dissout dans l’air de Darragh McKeon, Six jours de Ryan Gattis, Il était une ville de Thomas B. Reverdy, Une forêt d’arbres creux d’Antoine Choplin, La terre qui penche de Carole Martinez, Une Antigone à Kandahar de Joydeep Roy-Bhattacharya, L’intérêt de l’enfant de Ian McEwan, D’après une histoire vraie de Delphine de Vigan, Quand le diable sortit de la salle de bains de Sophie Divry, Nous serons des héros de Brigitte Giraud, La petite femelle de Philippe Jaenada, Une vie entière de Robert Seethaler, Les nuits de laitue de Vanessa Barbara… mais il est vrai que je n’ai lu certains de ces livres que très récemment, lors de leur sortie en poche.

 

J’ai aussi constaté que j’écris de moins en moins de billets sur les sorties récentes, d’autres blogueurs et blogueuses le font très bien, et la motivation me manque pour ajouter des billets à propos de titres qu’on voit déjà partout. Je préfère parler des livres plus tard, tranquillement, un bon moment après leur sortie…
Et vous, vous reste-t-il de bons, de très bons souvenirs de la rentrée d’août 2016 ?

 

 

 

littérature Europe de l'Ouest·rentrée automne 2016

Metin Arditi, L’enfant qui mesurait le monde

enfantquimesurait« À cette période de l’année, l’amphithéâtre était submergé de coquelicots rouge sang. »
J’ai lu avec des bonheurs variés quelques romans de l’auteur suisse d’origine turque Metin Arditi. Si je garde un excellent souvenir du Turquetto et de Loin des bras, j’ai été beaucoup moins emballée par Prince d’orchestre. Comment allai-je réagir à ce dernier roman qui vient de paraître en poche ?
Eliot Peters est un architecte new-yorkais. Sur l’île de Kalamaki, il parcourt l’amphithéâtre, discute avec le père Kostas, et berce de douloureux souvenirs. Il fait la connaissance et devient proche du fils de sa voisine, un jeune garçon autiste qui rêve d’un monde où tout obéirait aux chiffres, où aucun désordre ne règnerait. Un projet hôtelier disproportionné (ça, c’est mon avis, pas celui des habitants de l’île) va pousser tout un chacun à faire des choix, à l’heure où la crise grecque va heurter de plein fouet la petite communauté.

« Je crois que c’est çà, l’ordre du monde, tu sais Yannis. C’est quand tu ne peux pas savoir à l’avance comment les oiseaux vont crier, ou comment le meltème va souffler entre les pierres, ni quand la mer va s’écraser contre le parapet. Mais tu es heureux d’écouter ces bruits comme ils viennent à toi. L’ordre du monde, c’est quand tu es heureux. Même si les choses changent. »
Si la lecture de ce roman s’est faite rapidement et sans résistance, il me manque toutefois quelque chose pour me faire dire que j’ai aimé ce que j’ai lu. Les personnages, comme l’île, sont plutôt hospitaliers, les sentiments décrits ne manquent pas de profondeur, est-ce justement la présence d’un peu trop de bons sentiments qui m’aurait gênée ? Il manque sans doute dans ce roman du liant aussi, trop de thèmes sont abordés entre l’autisme, la transmission, l’architecture, la philosophie, le deuil, la crise grecque… trop de thèmes pour un si court roman ? Car l’écriture, évocatrice quand il s’agit de paysages et de rencontres humaines, reste un peu en deçà lors de certaines situations, qu’une description dépouillée ne permet pas de ressentir vraiment. Et là, je suis restée un peu à l’extérieur, pas vraiment concernée… et c’est dommage !

L’enfant qui mesurait le monde, de Metin Arditi, paru en poche chez Points (juin 2017), 250 pages

Plus enthousiastes que moi, Hélène d’Irlande et d’ailleurs, Hélène Lecturissime et Leiloona. Florence émet quelques restrictions…

Lire le monde : la Suisse
Lire-le-monde

littérature France·mes préférés·rentrée automne 2016

Alexis Michalik, Edmond

edmond« Nous sommes à Paris, en décembre 1895.
Il y a cinq ans, l’Eole de Clément Ader s’est brièvement envolé. Le mois dernier, un train roulant trop vite est tombé dans la rue par la fenêtre de la gare Montparnasse. »
Ce soir-là, au théâtre de la Renaissance, Sarah Bernhardt joue une pièce en vers d’un jeune auteur, Edmond Rostand. Ce n’est pas franchement une réussite, les spectateurs s’ennuient… Pourtant le célèbre acteur Coquelin demande une pièce à Edmond, une pièce en trois actes, de préférence une comédie, pourquoi pas avec un duel ? Et dans un délai de quelques jours à peine ! J’avais grande envie de voir ou à défaut, de lire Edmond, pièce d’Alexis Michalik après Le cercle des illusionnistes et Le porteur d’histoires. (lu en bande dessinée)

« Alors, votre pièce ? Comédie ? Tragédie ? Vous avez deux minutes. »
La pièce est particulièrement dynamique, les péripéties s’enchaînent qui semblent à tout moment devoir empêcher Edmond Rostand de créer son Cyrano. Cela en dit beaucoup sur le processus de création, de manière un peu fantaisiste, mais qui sait, peut-être pas si éloignée que ça du réel processus d’écriture ? L’histoire d’amour platonique entre Edmond, qui est marié à Rosemonde, et la jolie Jeanne, lui inspire ainsi les magnifiques vers de la scène du balcon…

« C’est une romantique, tu lui fais un vaudeville. Il faut la faire rêver, lui dire des belles choses, abandonner la prose. Passe aux vers. »
Cette pièce est absolument délicieuse à lire, (et pourtant je ne suis pas trop adepte de la lecture de pièces de théâtre) grâce aux multiples trouvailles, et aussi à l’occasion qui est donnée au lecteur, qu’il connaisse par cœur, ou très imparfaitement, la pièce de Rostand, d’en retrouver les grandes lignes, les scènes-clefs, les répliques inoubliables. Ce doit être des plus réjouissants à voir, avec les lieux qui changent sans cesse, et les nombreux personnages qui entrent, sortent, s’interpellent, discutent en aparté… En attendant l’occasion de la voir, vous pouvez faire comme moi, et vous délecter de ces trois cent et quelques pages !

Edmond, d’Alexis Michalik, éditions Albin Michel (2016) 320 pages

Les avis de Karine http://moncoinlecture.com/2017/03/edmond-alexis-michalik/ et d’Yv http://www.lyvres.fr/2016/09/edmond.html

littérature France·rentrée automne 2016

Tonino Benacquista, Romanesque

romanesqueUn jour, un homme qui se rendait en ville pour négocier le fruit de son braconnage croisa une femme qui s’aventurait en forêt pour y remplir son panier de baies.
Cela commence comme un conte… Un homme et une femme se croisent au Moyen-Âge, quelque part en France, dans la pièce d’un dramaturge anglais, elle-même inspirée d’une légende qui a eu des fondements réels, ceux d’une histoire d’amour hors-norme. Un homme et une femme assistent à cette pièce de théâtre. Ils sont en fuite, essayent, venant de Californie, de gagner le Canada. Quel est le rapport entre l’histoire contemporaine et la légende ?


La débâcle des médecins, des poètes et des sorciers donna aux amants une notoriété qui cheminait plus vite que tous les coursiers du pays.
Je voudrais vous inciter à découvrir ce roman sans trop en révéler, car ce qui fait de cette lecture un délice est justement de ne pas trop savoir à quoi s’attendre. Cette histoire d’amour et d’aventure, qui fait voyager dans l’espace autant que dans le temps, a le grand mérite, malgré une construction solide, de rester toujours surprenante, et de donner à réfléchir tout en distrayant.

Rares sont les occasions pour les spectateurs venus assister à une pièce d’en réécrire la fin.
Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu de roman de Tonino Benacquista, découvert avec des romans policiers de bonne tenue tels que La maldonne des sleepings ou Les morsures de l’aube. Plus récemment, je m’étais amusée à la lecture de Saga ou de Malavita, mais c’est ce dernier roman qui remporte complètement mon adhésion. Une jolie parenthèse d’optimisme, malgré les vicissitudes auxquelles les deux tourtereaux font face, entre deux lectures plus sombres.

Romanesque de Tonino Benacquista, éditions Gallimard (2016) 232 pages.

Elles ont aimé : Delphine-Olympe, Estelle, Florence et Papillon

littérature Asie·rentrée automne 2016

Hiromi Kawakami, Soudain, j’ai entendu la voix de l’eau

soudainjaientendu« Depuis l’enfance, Ryô n’est pas d’une nature à parler de ce qui lui tient à cœur. Il n’est pas pour autant taciturne, mais tant qu’il n’a pas la certitude de pouvoir aller jusqu’au bout de son idée, il préfère rester sans rien dire. »
Comme souvent avec Hiromi Kawakami, c’est de l’intime qu’il s’agit, de la famille dans ce qu’elle a de plus secret. Là où un américain aurait installé une montée en puissance, à plusieurs voix probablement, jusqu’à une révélation finale, l’auteure japonaise va et vient dans les pensées de Nahoko, une femme d’âge mûr qui revient sur son enfance, sa jeunesse, ses relations avec ses parents et son frère Ryô. La part la plus cachée de ces relations familiales compliquées est dévoilée assez vite, en passant, et Nahoko y revient à plusieurs reprises, comme on retourne en pensée à un épisode saillant de sa vie.

« Pourquoi la mémoire ne faiblit-elle pas ? »
Soudain, j’ai entendu la voix de l’eau est tout le contraire d’un roman fluide, il avance d’un coup, puis retourne en arrière, s’égare dans le passé, revient au présent. De longs passages racontent des rêves de Nahoko à propos de sa mère, ce ne sont pas ceux que j’ai préférés, et c’est un soulagement ensuite de revenir à sa vie présente ou à ses souvenirs d’enfance. Le roman flotte un peu, il y existe peu de descriptions, peu de repères temporels, il s’agit plus de créer une atmosphère, à base de bruits, de sensations et d’odeurs, et de rendre palpable les relations entre l’intériorité de chacun et l’ambiance.

« Je n’ai toujours pas trouvé la réponse. Vais-je mourir sans l’avoir trouvée ? »
Les questions que se pose Nahoko sont nombreuses et comme, en lisant, on ne sait parfois même pas de quelle question il s’agit, une force irrésistible pousse à tourner les pages, jusqu’à la toute fin qui est très belle.
Je ne recommanderais pourtant pas les romans d’Hiromi Kawakami à tout le monde, mieux vaut avoir une certaine sensibilité à cette manière très japonaise de tourner autour des choses. À chaque fois que j’ai lu un roman de cette auteure, ça a été sans déplaisir, mais sans coup de cœur non plus. J’aurais aimé une forme un peu plus classique de récit, peut-être.

Chez le même éditeur, je me souviens de quelques belles lectures, les voici en images : La brocante Nakano de la même auteure, Baguettes chinoises de Xinran (2008), La prière d’Audubon de Kotaro Isaka (2011), Compartiment pour dames d’Anita Nair (2002) ou Appel du pied de Risa Wataya (2008).
brocantenakano baguetteschinoises prieredaudubon compartimentpourdames appeldupied

Hiromi Kawakami, Soudain, j’ai entendu la voix de l’eau (Suisei, 2014), éditions Philippe Picquier (2016) traduction Élisabeth Suetsugu, 211 pages.


Pour en savoir plus sur Un mois un éditeur, ou sur les éditions Philippe Picquier.
un-mois-un-editeur-2

Enregistrer

littérature Amérique du Nord·premier roman·projet 50 états·rentrée automne 2016

Virginia Reeves, Un travail comme un autre

untravailcommeunautre« On perd déjà tant de courant en l’acheminant : ce qu’on prendra n’est rien en comparaison. C’est une goutte d’eau dans un lac, ça ne manquera à personne. »
La force du roman de Virginia Reeves tient tout d’abord à la singularité du sujet : Roscoe T. Martin, un homme passionné par la force nouvelle de l’électricité, vient s’installer dans les années 20 dans une région rurale de l’Alabama où les fermes sont encore éclairées au pétrole, et où tout le travail se fait à la main. Pour réduire le travail de son ouvrier agricole et de son épouse, il imagine détourner quelques kilowatts des lignes d’Alabama Power, opération aussi risquée qu’illégale. Ses connaissances en électricité lui permettent de réussir, mais un ouvrier de la compagnie meurt quelques temps plus tard au pied de son transformateur.

Il avait ses propres souvenirs, sa compréhension des événements, puis il y avait le récit hostile et biaisé du procureur, et ensuite la version des journaux, limitée aux minutes les plus sensationnelles.
La suite du roman alterne entre la prison où Roscoe purge une longue peine et le retour sur les événements qui l’y ont mené, sur le procès, sur sa vie de couple compliquée, sur sa relation avec Wilson, l’ouvrier agricole de couleur. Les tensions raciales ne sont pas absentes du roman, mais sont traitées d’un point de vue pas exactement habituel.

Si les trois hommes assis derrière la grande table de chêne m’accordent une remise de peine, j’irai voir l’océan. J’en suis sûr. Je me trouverai un phare comme celui-là et j’en deviendrai le gardien, alors j’allumerai ma lanterne dans l’obscurité pour tenir les navires loin du péril.
Je ne m’attendais pas en ouvrant le roman à voir une grand partie des pages se passer entre les murs d’une prison, mais cet aspect ne m’a pas rebutée. La langue utilisée par l’auteure, et très bien rendue par la traduction, est sobre et précise, avec de belles échappées lyriques, et s’accorde bien avec l’époque qu’elle décrit. Les trois parties, la troisième venant renouer les deux premières qui alternaient, abordent avec précision et empathie à la fois, des aspects de l’affaire qui a bouleversé la vie de Roscoe.
Encore un roman découvert grâce au festival America qui était décidément très riche cette année.

 

Virginia Reeves, Un travail comme un autre (Work like any other) éditions Stock (2016) traduit par Carine Chichereau, 326 pages

Lu aussi par Ariane, Cathulu, Sandrine.
50 états, 50 romans, en Alabama
USA Map Only

Enregistrer

littérature Europe du Nord·premier roman·rentrée automne 2016

Auður Ava Ólafsdóttir, Le rouge vif de la rhubarbe

rougevifdelarhubarbe

Avant de vous emmener en Islande, je vous souhaite tout d’abord une belle année 2017, que vos lectures, entre autres menus plaisirs, vous apportent joie et sérénité !

« – La plupart des gens oublient de regarder ce qui relie les choses entre elles. La lacune ou l’intervalle, ça compte aussi.
– Tu veux dire que ce n’est pas seulement ce qui se passe qui a de l’importance, mais aussi ce qui ne se passe pas. »

Cette citation évoque au mieux ce court roman, le premier de l’auteure islandaise. Ce doit être ce qui est dit entre les mots qui est important, je dis « ce doit être » parce que je ne suis pas sûre d’avoir parfaitement tout saisi, mais j’ai pris plaisir à ce que j’ai lu, même au premier degré, comme les phrases venaient…

Avant Rosa candida
Le roman contient déjà ce qui va faire le charme des suivants, et que j’ai beaucoup aimé lors de mes premières lectures : un personnage pas gâté par la vie, mais plein de ressources, un entourage qui est loin d’être banal, des ambitions d’aller voir plus loin, ailleurs. Dans L’embellie, une jeune femme part faire un tour d’Islande, dans Rosa Candida, un jeune homme s’envole pour un pays plus clément, dans Le rouge vif de la rhubarbe, une adolescente handicapée projette d’escalader une montagne…

« Là, au soixante-sixième degré de latitude nord et à deux cents mètres au-dessus du niveau de la mer, la rhubarbe atteignait soixante centimètres en août, mois privilégié pour sa récolte dans l’île. Une hauteur suffisante pour dissimuler deux corps nus étendus de tout leur long. »
C’est à cet endroit qu’Agustina a été conçue. Un père marin vite reparti, une mère toujours à l’étranger à étudier la migration des animaux des tropiques, la petite est laissée à Nina, qui, entre confitures et tricots, s’en occupe fort bien. Mais Agustina ne suit jamais le droit chemin, au sens propre comme au figuré.
Tout est attachant dans ce roman, un peu léger, aérien et poétique aussi. Il faut accepter le style et se laisser porter, tout en sachant que ce ne sont là que les prémices de l’univers de l’auteure.

Amusant
Comme dans La valse de Valeyri, le village voit arriver une chef de chœur. Cela semble être particulier à l’Islande, de faire venir, même de loin, des chefs de chœur itinérants qui dirigent une saison ou deux la chorale locale…

Le rouge vif de la rhubarbe (Upphaekuð jörð, 1998) chez Zulma (2016) traduit de l’islandais par Catherine Eyjolfsson, 156 pages
L’avis d’Hélène.

 

Enregistrer