rentrée automne 2015·rentrée automne 2016·vie de lectrice

Que reste-t-il de la rentrée littéraire 2016 ?

Le bilan d’Eva sur la rentrée littéraire 2016 m’a donné l’envie de faire mon propre bilan, avant que ne s’ouvre le bal des multiples avis sur les sorties d’août et septembre 2017.
Je n’ai eu entre les mains « que » 28 livres de la rentrée 2016, qui me semble rétrospectivement pas l’une des plus heureuses à mon goût. En effet, je n’ai pas du tout accroché à un certain nombre d’entre eux, et les ai laissé repartir à la bibliothèque sans regrets !

Ceux que j’ai adorés ou simplement aimés :
14 Juillet d’Eric Vuillard, New York, esquisses nocturnes de Molly Prentiss, Voici venir les rêveurs de Imbolo Mbue, Romanesque de Tonino Benacquista, Nora Webster de Colm Toibin, Station eleven d’Emily St John Mandel, Éclipses japonaises d’Eric Faye, Les bottes suédoises d’Henning Mankell, Le garçon de Marcus Malte, Le rouge vif de la rhubarbe de Audur Ava Olafsdottir, Anatomie d’un soldat de Harry Parker.
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Ceux que j’ai aimés, sans plus :
Police de Hugo Boris,
Légende de Sylvain Prudhomme, L’enfant qui mesurait le monde de Metin Arditi, Les règles d’usage de Joyce Maynard, Un travail comme un autre de Virginia Reeves, Tropique de la violence de Natacha Appanah, Soudain, j’ai entendu la voix de l’eau d’Hiromi Kawakami, A tout moment la vie, de Tom Malmquist.

Ceux qui ne m’ont pas emballée, ou me sont tombés des mains : Un paquebot dans les arbres de Valentine Goby, Sur cette terre comme au ciel de Davide Enia, Alice ou le choix des armes de Stéphanie Chaillou, De profundis d’Emmanuelle Pirotte, Une bouche sans personne de Gilles Marchand, Beckomberga de Sara Stridsberg, Six mois dans la vie de Ciril de Drago Jancar, Les petites chaises rouges d’Edna O’Brien, Sacrifice de J.C. Oates.

En reculant encore dans le temps, je trouve que la rentrée 2015 avait été bien plus riche en belles découvertes, avec des vrais coups de cœur et des lectures mémorables comme L’imposteur de Javier Cercas, Neverhome de Laird Hunt, La vie, quand elle était à nous de Marian Izaguirre, Tout ce qui est solide se dissout dans l’air de Darragh McKeon, Six jours de Ryan Gattis, Il était une ville de Thomas B. Reverdy, Une forêt d’arbres creux d’Antoine Choplin, La terre qui penche de Carole Martinez, Une Antigone à Kandahar de Joydeep Roy-Bhattacharya, L’intérêt de l’enfant de Ian McEwan, D’après une histoire vraie de Delphine de Vigan, Quand le diable sortit de la salle de bains de Sophie Divry, Nous serons des héros de Brigitte Giraud, La petite femelle de Philippe Jaenada, Une vie entière de Robert Seethaler, Les nuits de laitue de Vanessa Barbara… mais il est vrai que je n’ai lu certains de ces livres que très récemment, lors de leur sortie en poche.

 

J’ai aussi constaté que j’écris de moins en moins de billets sur les sorties récentes, d’autres blogueurs et blogueuses le font très bien, et la motivation me manque pour ajouter des billets à propos de titres qu’on voit déjà partout. Je préfère parler des livres plus tard, tranquillement, un bon moment après leur sortie…
Et vous, vous reste-t-il de bons, de très bons souvenirs de la rentrée d’août 2016 ?

 

 

 

littérature France·rentrée automne 2015

Philippe Jaenada, La petite femelle

petitefemelle« De la rue (la vraie vie, les témoins) à la rue (l’opinion publique façonnée par la presse) en passant par le filtre de l’enquête de de la procédure, une fille comme une autre se transforme en créature de l’Enfer. »
Je n’ai pas écrit de billet de lecture depuis le 20 juillet, mais ce n’est pas pour autant que j’ai arrêté de lire, bien au contraire. Si je ne parlerai pas forcément de toutes ces lectures, il en est une que je ne veux pas rater, pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce qu’on va bientôt parler de La serpe, le prochain roman de Philippe Jaenada, qui contient un personnage commun avec La petite femelle, à savoir Georges Arnaud, l’auteur du salaire de la peur, et qui lui aussi part d’un fait-divers ignoble.
Mais évoquons d’abord Pauline Dubuisson, accusée d’avoir tué son amant, lors de l’un des plus retentissants procès d’après-guerre. Le roman retrace avec la plus grande rigueur, qui contraste souvent avec des remarques plus plaisantes, l’enfance et la jeunesse mouvementée de la jeune femme née dans la région de Dunkerque. D’une famille aisée, Pauline est la benjamine après trois frères, et pourtant c’est d’elle dont son père se sent le plus proche, tentant de lui inculquer sa philosophie (nietzschéenne) de la vie. Elle est à peine adolescente lorsque les Allemands occupent sa ville natale, et commerce rapidement avec eux, ce qui lui vaudra l’opprobre par la suite. Très intelligente, elle entame des études de médecine, mais Pauline semble toujours en avance, par sa liberté, sur son époque, et souffre d’un caractère cyclothymique exacerbé, qui la fait passer de moments joyeux à des périodes des plus sombres.

« Je ne la regarde pas d’un œil grave, noir, comme tant d’autres, elle a eu sa dose ; mais légèrement, le plus légèrement possible. Avec un mélange de bienveillance et de détachement (ça devrait aller – il me semble que c’est ce qu’on doit s’efforcer de faire avec tout le monde, avec les vivants qu’on croise). »
Le livre cherche à la réhabiliter d’une certaine manière, non en la déchargeant de toute culpabilité, mais en constatant combien le procès, à la fois celui de la cour d’assises et celui mené en parallèle par les médias, a été dressé uniquement à charge, noircissant le portrait d’une jeune femme qui n’avait rien du monstre qu’ils présentaient. Très bien documenté, ce roman, pourtant long, est tout à fait passionnant, même et surtout quand on le débute en ne connaissant rien de l’affaire. Des portraits des différents membres de la famille Dubuisson, aux années de guerre, avec des passages particulièrement marquants sur la guerre à Dunkerque, des faits eux-mêmes qui lui valurent d’être condamnée, jusqu’à sa mort, tout est très précisément documenté, argumenté, solide…

« Le passé est comme un chat qui retrouve son maître à des centaines de kilomètre – en général, le maître en question est heureux de le découvrir un matin sur son paillasson, tout amaigri et pouilleux, mais dans le cas de Pauline, c’est plutôt sa hyène de compagnie qui revient gratter à sa porte. »
Et puis bien sûr, il y a le ton Jaenada, son humour, ses comparaisons inédites, et les fameuses digressions que l’auteur élève au rang de discipline artistique, pour le plus grand plaisir du lecteur, du moins celui que peut amuser une recherche sur l’histoire de la culotte Petit Bateau ou sur l’occurrence du mot « saucisse » dans ses précédents romans (d’ailleurs, Mr Jaenada, aucun article de mon blog ne contenant le mot saucisse, une recherche de ce mot permettra dorénavant de tomber directement sur le billet parlant de La petite femelle, contrairement aux recherches sur le mot « saucisson » qui donneront deux résultats supplémentaires).

 

La dernière raison n’est pas la moindre, puisqu’il s’agit de lire un des fameux pavés de l’été, pour le challenge organisé par Brize. Six cent douze pages en grand format, voilà qui remplit bien le contrat, et sans aucune impression de longueur ou de lourdeur ! 

La petite femelle, de Philippe Jaenada, éditions Juillard (2015), 612 pages, paru en poche en Points.

Lu aussi par Athalie, Brize, Caroline, Charlotte ou Sandrine.
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littérature Europe du Sud·rentrée automne 2015

Marian Izaguirre, La vie quand elle était à nous

LA_VIE_QUAND_ELLE_ETAIT_A_NOUS_1-1.pdf« Notre vie, quand elle était à nous, elle me manque ! »
Une femme entre deux âges découvre, au cours d’une promenade dans les rues de Madrid, au fond d’une petite ruelle, une librairie de livres d’occasion. L’histoire se passe en 1951. La femme revient à la librairie, y fait quelques achats, fait la connaissance de la jeune femme du libraire. Une amitié naît autour d’un livre qu’elles découvrent ensemble.

« Aujourd’hui, nous étions deux femmes, une jeune et une vieille, unies par un livre. »
Il ne faut pas trop en savoir sur l’histoire avant de commencer le livre, les choses se dévoilent à leur rythme au fil des pages, avec plusieurs lieux, plusieurs époques, pas mal de choses qui demeurent longtemps non dites entre elles. Il faut savoir que la dame n’est pas espagnole, qu’elle ne subit donc pas de la même façon le régime franquiste que le couple de libraires qui étaient dans l’opposition, en ont souffert, et en souffrent encore, en la personne d’un sale type qui tourne autour de la jeune libraire. Cependant, malgré leurs parcours différents, une certaine manière de se reconnaître, de se comprendre, même en l’absence, du moins au début, de discussion de fond, naît entre les personnages.

« La réalité est fragile, très fragile, quand on lui tourne le dos. »
C’est une belle lecture que celle de ce roman, qu’on a assez peu vu sur les blogs et c’est bien dommage, il a beaucoup d’atouts pour séduire les amoureux des livres, qui ont leur importance, ne servent pas seulement de cadre à l’intrigue. Il y a même un livre dans le livre, un récit de souvenirs qui déroule au fur et à mesure des rencontres entre les deux femmes, dans la campagne française, puis un pensionnat anglais, et le Paris des années folles, une histoire de famille compliquée… Romanesque, mais avec un ancrage historique intéressant, ce roman possède beaucoup de charme et mérite qu’on le découvre !

La vie quand elle était à nous de Marian Izaguirre (La vida cuando era nuestra, 2013) traduit par Séverine Rosset, éditions Albin Michel (2015), 398 pages, sorti en poche (Pocket)

Sandrine a apprécié aussi.

Lecture du mois de juillet pour l’Objectif PAL !
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littérature Afrique·nouvelles·rentrée automne 2015

A. Igoni Barrett, Love is power ou quelque chose comme ça

loveispowerUne nouvelle ?
Ce recueil propose neuf nouvelles d’un jeune auteur nigérian, aux univers assez éloignés les uns des autres, de longueurs variables, mais décrivant toujours avec acuité des aspects particuliers de la vie nigériane. Que leur fin soit tragique, douce-amère, drôle ou optimiste, toutes sont bien construites et décrivent des personnages attachants.
Ma préférée est la première, « Ce qui était arrivé de pire » et s’il est un peu dommage d’entrer dans la nouvelle suivante en regrettant de ne pas rester plus longtemps avec les personnages du texte précédent, ce ne sera sans doute pas la même que chacun préférera.

« Tout le monde a sa vie à vivre, dit Maa Bille doucement. Je ne demande à personne de venir s’occuper de moi. Je ne demande à aucun d’entre vous de me donner à manger. Tout ce que je demande, c’est que tu m’accompagnes à l’hôpital demain pour mon opération. »
Voici Maa Bille, veuve de soixante-six ans, elle ne passe pas son temps à ruminer à propos de sa vie, elle ne se plaint pas. Ses cinq enfants ont réussi, mais vivent loin d’elle, elle a de beaux petits-enfants, elle entretient ses petites habitudes qui l’empêchent de penser au passé. Se préparant à entrer encore une fois à l’hôpital pour une opération de la cataracte, elle va voir la seule de ses enfants qui ne vit pas trop loin d’elle, pour lui demander de l’accompagner le lendemain. Mais elle tombe à un mauvais moment, sa fille pourtant aimante ne pourra rien faire pour elle. Et là, les souvenirs douloureux remontent, jusqu’à une fin qui ouvre des possibilités écartées jusqu’alors…

Alaba, sa troisième enfant, vivait dans la même ville qu’elle, Poteko, à quelques kilomètres de la maison maternelle. Elle avait épousé un Trinidadien à voix de tuba et au teint de houmous, Amos Stennnet, technicien chez Shell. Il passait plus de temps sur les plate-formes off-shore des gisements pétroliers de Bongo qu’avec sa famille. Chaque fois qu’il revenait à terre […] il rattrapait le temps perdu loin des siens en s’appliquant à féconder sa femme.
Il faut parler du style aussi, et de la traduction, formidables tous les deux, qui impriment un rythme propre à chaque nouvelle, et qui posent décors et personnages avec une précision non dénuée d’ironie, comme le montre l’extrait ci-dessus. La jeune littérature nigériane est décidément bien traduite en français avec Chimamanda Ngozi Adichie, Chigozi Obioma et sans doute d’autres qui me restent à découvrir !

Love is power ou quelque chose comme ça (Love is power, or something like that, 2013) Traduit de l’anglais (Nigéria) par Sika Fakambi (Zulma, septembre 2015) 352 pages
La bonne nouvelle du lundi c’est ici et j’aime aussi Lire le monde !

bonnenouvelle Lire-le-monde

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littérature France·rentrée automne 2015·sortie en poche

Antoine Choplin, Une forêt d’arbres creux

foretdarbrescreuxL’auteur
Après avoir lu plusieurs romans d’Antoine Choplin, force est de constater des thèmes récurrents, mais loin de moi l’idée de trouver cela critiquable ou contraire à mon goût. On y retrouve souvent en effet des humbles, des anonymes ou presque, soumis à la tourmente d’une guerre, d’une situation de crise, et qui, tout en douceur, tracent leur chemin d’hommes droits dans l’adversité. On retrouve aussi le thème de l’art, le jeune homme qui dessine des hérons à Guernica, les tableaux sauvés du Louvre dans Radeau, les dessinateurs du ghetto de Terezin dans ce dernier roman.

Le ghetto, permanence de la multitude. On ne sait pas à quel point, en se hissant dans les wagons qui vous transporteront jusqu’ici, disparaît pour de bon la possibilité de la solitude.
J’avoue qu’avant d’avoir entendu parler de ce livre, Terezin était pour moi un camp d’extermination, et les ghettos des quartiers fermés de grandes villes. Ce n’est pas tout à fait exact. Terezin était une forteresse conçue dans le genre de celles de Vauban. Les nazis y ont installé un camp de transit et un ghetto où furent déportés plus de 140000 juifs. Certains y sont morts de malnutrition et de maladies, d’autres en sont partis vers Auschwitz et d’autres camps, très peu y ont survécu.

Lorsque Bedrich, ayant rejoint son dortoir, se faufile entre les châlits, il lui semble souvent entrevoir le maigre éclat d’yeux écarquillés. De ceux qui peinent à trouver le sommeil, et qu’il imagine, sa propre fatigue aidant, occupés à épier ses faits et gestes, il craindra toujours, à cet instant incongru de la nuit, la question chuchotée, inquisitrice.
Parmi eux, Bredich Fritta, arrivé dans le ghetto en 1941 avec sa femme et son jeune fils âgé d’un an. C’était un dessinateur et caricaturiste tchèque, et il fut chargé d’un service de dessins techniques au sein du ghetto. Avec une quinzaine d’autres, il devait projeter des améliorations architecturales pour Terezin, dessiner sur ordre des bâtiments aux fonctions terribles.
Bedrich et ses collègues avaient toutefois, malgré la faim, la peur et la fatigue, réussi à se ménager un moment de paix nocturne où ils dessinaient pour témoigner de ce qui se passait dans le camp. Ces dessins compromettants étaient soigneusement cachés, ce qui a permis que quelques-uns parviennent jusqu’à nous.

Leo lui fait signe de se tenir immobile quelques instants encore. Il dessine maintenant par petites touches, estompant parfois ce qu’il vient de tracer du tranchant de sa main.
L’auteur raconte avec beaucoup de délicatesse et de retenue le travail sous le joug des allemands, les moments difficiles dans les dortoirs surpeuplés, les rares moments de retrouvailles en famille, les exactions à l’encontre des rebelles ou des plus faibles, la fin prévisible et tragique. Comme dans Le héron de Guernica ou les autres romans de l’auteur, je me suis laissé prendre à son écriture, à sa manière de dire les pires choses sans forcer le trait, ou appeler à tout prix l’émotion. J’ai apprécié cet équilibre qu’il a réussi à atteindre, et me suis intéressée au destin des dessinateurs Bedrich Fritta et Léo Haas, évoqués dans ce roman.

L’éditeur
Ce mois-ci, l’éditeur du mois est La Fosse aux Ours, éditeur situé à Lyon depuis 1997. On remarque dans son catalogue des romans traduits de nos voisins italiens, Mario Rigoni Stern, Beppe Fenoglio ou d’autres. En littérature française, les plus connus et sans doute les plus vendus sont Antoine Choplin, Philippe Fusaro et récemment Jacky Schwartzmann.

Sur ce blog, du même auteur : La nuit tombée et Radeau. De Philippe Fusaro, Palermo solo et L’Italie si j’y suis. D’autres livres ici et .
Ici, l’avis de Sandrine

et le site Un mois, un éditeur.
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littérature France·premier roman·rentrée automne 2015

Christophe Boltanski, La cache

cacheA la rentrée 2015, ce roman a fait pas mal parler de lui, à tort ou à raison, voilà ce que j’ai découvert en l’empruntant à la bibliothèque pour assouvir ma curiosité.
La cache est un premier roman dont le matériau est la famille Boltanski, dont le nom est connu par l’artiste plasticien Christian, oncle de l’auteur, et par le sociologue Luc, père de l’auteur. Mais c’est la maison de famille qui occupe la vedette dans le roman, avec des chapitres qui introduisent dans chaque pièce, repérée grâce à un petit plan, de l’hôtel particulier parisien qui abrite la tribu. De l’entrée à la cuisine, du cabinet médical aux chambres, on parcourt un domaine et on apprend à connaître une famille qui n’est pas à une excentricité près : repas fantaisistes, enfants déscolarisés, hygiène approximative, peur de tout et de rien… Tout tourne autour des grands-parents. La grand-mère est une enfant abandonnée, atteinte de poliomyélite à l’âge adulte, écrivain, pour qui la famille passe avant tout, le grand-père un médecin et brillant scientifique, juif d’origine ukrainienne. L’auteur revient sur le parcours de chaque membre de la famille, un peu à la manière d’un puzzle, au gré des souvenirs retrouvés par l’évocation de chaque pièce de la maison. Souvenirs qui sont souvent des légendes familiales, Christophe Boltanski est né au début des années 60, et beaucoup de récits de faits d’avant-guerre ou de la guerre elle-même lui sont parvenus, tronqués, modifiés, embellis ou amoindris, de la bouche des protagonistes eux-mêmes ou de seconde main. C’est un roman sur l’identité, identité par rapport à la famille, à la religion, au lieu d’habitation, identité multiple et mouvante, comme celle de tout un chacun, et plus encore dans le cas d’un cadre familial aussi peu conventionnel.
J’ai passé un bon moment avec ce roman, j’ai apprécié sa singularité, la manière de laisser le lecteurs renouer les fils, ramasser les bribes, remplir les vides. Je ne crie pas au génie, mais je suis sûre que ce livre saura intriguer et maintenir entre ses pages tous ceux que les histoires familiales, la généalogie et les décalages entre légendes et réalité intéressent.

Citations : En s’unissant à lui par un mariage qui la coupait de son milieu, elle avait tout épousé : ce qu’il était et ce qu’il ne voulait plus être. Elle lui mitonnait les plats de son enfance pour le réconcilier avec lui-même, lui redonner une fierté, un équilibre, une assiette.

 

Chacun de mes interlocuteurs en rapporte une version légèrement modifiée. Ces séries d’altérations font elles-même sens et donnent à ces faits minuscules une patine, une profondeur, une épaisseur. Elles racontent à leur tour une histoire, celle de l’exil, d’une immigrée contrainte, comme beaucoup de ses semblables, au mensonge pour survivre, celle de ses descendants en mal de cohérence et, aussi, celle du temps qui passe, de l’oubli.

L’auteur : Christophe Boltanski est né en 1962. Entré en 1989 au journal Libération, il y fut correspondant à Jérusalem et à Londres puis chef du service étranger, avant de rejoindre Le Nouvel Observateur. En 2015 il publie La cache récompensé par le prix Femina et le Prix Transfuge du meilleur premier roman français.
344 pages
Éditeur : Stock (août 2015)

Noté et surligné grâce à Aifelle, Cathulu, Clara, Edyta et Séverine.

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littérature îles britanniques·rentrée automne 2015

Christopher Nicholson, Hiver


hiverPlongée spéciale au cœur de mes livres à lire avec un titre idéal pour le mois anglais, et en particulier pour le thème « campagne anglaise » ! Thomas Hardy, l’auteur de Jude l’obscur ou Tess d’Uberville est un auteur qu’on associe à l’environnement campagnard, et c’est justement lui qui est le sujet de ce roman à intention biographique.

« Il n’en restait pas moins que si le vieil homme avait vu en Florence sa propre Béatrice, ce n’était plus le cas à présent. Soit elle avait changé, soit il avait changé, à moins qu’ils n’eussent changé tous les deux. » L’auteur a choisi de se focaliser sur quelques mois de la vie de l’écrivain anglais. Il a alors quatre-vingt-quatre ans, vit dans son domaine du Dorset avec sa seconde épouse Florence, bien plus jeune que lui, et qui a du mal à supporter la vie recluse, au milieu des arbres. L’auteur continue d’écrire régulièrement chaque jour, et à cette époque de sa vie, il se tourne surtout vers la poésie. Il porte aussi un intérêt profond à la mise en scène de la pièce qu’il a tirée de Tess d’Uberville. Cette pièce est jouée dans un théâtre des environs par une troupe d’amateurs. Plus qu’à la pièce elle-même, c’est vers la jeune et belle Gertrude Bugler, qui joue le rôle de Tess, que vont ses pensées, déclenchant ainsi la jalousie de Florence.
Mais le roman est bien plus que le récit d’une passion provoquée, bien innocemment, par une jeune femme chez un homme vieillissant, c’est aussi un portrait à la fois de la vie rurale et du milieu de littéraire anglais au début du XXème siècle. Thomas Hardy n’est pas un homme facile, l’homme derrière le poète a ses lubies, il a tendance à refuser toute intrusion de modernité chez lui, Florence est aigrie et suspicieuse, Gertrude un peu naïve, mais l’intérêt réside dans la construction à plusieurs voix, parfois discordantes, des différents protagonistes. L’écriture, adaptée à chaque personnage, est assez classique, mariant avec dextérité des descriptions sensibles de la campagne anglaise, des souvenirs obsédants, et des dialogues plausibles et pleins de vie.
L’auteur connaît manifestement Hardy sur le bout des ongles, et pourtant, jamais ne fait étalage d’érudition, ni ne disserte sur des points qui ne seraient pas utiles à la compréhension du poète tel qu’il était dans ses vieux jours. J’ai noté pas mal de passages pour illustrer ce que j’aimais bien dans le roman, mais je ne vais pas les recopier tous, pour vous laisser le loisir de vous immerger vous-même dans les brumes denses et froides de la campagne anglaise, où, selon Thomas Hardy, on peut plus aisément trouver le bonheur qu’à la ville.

Extrait : Obnubilé comme il l’était, il avait indubitablement perdu la matinée pour ce qui était du travail artistique, et lorsque, après un déjeuner frugal, il retourna à son bureau, il ne fut pas davantage en mesure d’écrire rien qui vaille. Il ne tarda pas à perdre patience, et dès que l’horloge eut sonné trois heures dans le hall d’entrée, il ôta son vieux pantalon pour en enfiler un plus convenable, en tweed cette fois. Il la guetta à la fenêtre, caressant sa moustache, tandis que le ciel, derrière les arbres, s’assombrissait de plus en plus.

L’auteur : Né à Londres en 1956, Christopher Nicholson a fait des études d’anglais à Cambridge. Rédacteur et producteur à la radio et à la télévision, il est auteur de The Fattest Man In America (2005) et The Elephant Keeper (2009). Hiver, où il met en scène Thomas Hardy à la fin de sa vie, est son premier roman traduit en français.
301 pages.
Éditeur : Quai Voltaire (2015)
Traduction : Lucien d’Azay
Titre original : Winter

 

Repéré chez Albertine et Dominique qui sont de fort bon conseil !

Le mois anglais me donne enfin pleine satisfaction avec ce roman…
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littérature France·rentrée automne 2015

Brigitte Giraud, Nous serons des héros

nousseronsdesherosDire comme j’étais envahi par l’océan, l’endroit où voguait encore mon père, je l’avais imaginé si longtemps à bord d’un cargo qu’il y resterait sans doute éternellement.
Comment dire à un enfant de huit ans que son père est mort dans les prisons de la dictature, et qu’il faut quitter le pays pour ne jamais revenir ? Olivio a vécu huit ans au Portugal avec son père, mais ses souvenirs plus précis commencent quand il arrive en France avec sa mère, et s’installe dans la banlieue de Lyon. D’abord hébergée chez des amis, la mère d’Olivio, devenu Olivier, commence à travailler puis, lorsque Olivier a douze ans, va vivre avec Max, père lui aussi d’un garçon plus jeune. Les rapports ne sont pas sans heurts entre l’adolescent et l’ami de sa mère. Olivier trouve refuge dans sa chambre sous les combles auprès de son chat Oceano. Il se lie également d’amitié avec Ahmed, déraciné comme lui.
Par petites touches, comme le travail de la mémoire, ces pages délicates retracent petits et grands moments d’enfance, évoquent l’apprentissage de la langue et des habitudes, la construction d’une personnalité, la connaissance de soi, les événements qui font grandir. Je ne connaissais pas l’écriture de Brigitte Giraud, j’ai beaucoup aimé sa manière d’aborder les gens et les sentiments, sans tomber dans l’excès, de donner de la couleur, des parfums, des sons, des goûts aux souvenirs d’Olivier, enfin de ne pas donner une impression de déjà-lu par rapport à un thème assez fréquent en littérature.

Extrait : Puis nous avons débouché sur une plate-forme naturelle, comme une falaise au-dessus du vide. La nuit tombait, et, au loin, nous apercevions les lueurs de la ville. Le feu d’artifice allait être tiré depuis la colline de Fourvière face à nous. Nous étions assis sur le sol en pierre encore chaud et nous espérions un spectacle à la hauteur de ce que nous avait annoncé Luis. Il était fier comme s’il était le fournisseur en personne du feu d’artifice.

L’auteur : Brigitte Giraud est née en Algérie et vit à Lyon. Elle a été journaliste et libraire. Elle est actuellement chargée de la programmation au festival de Bron, près de Lyon. Elle a publié huit livres aux éditions Stock parmi lesquels L’amour est très surestimé, prix Goncourt de la nouvelle 2007, Une année étrangère (2009) et Avoir un corps (2013).
198 pages.
Éditeur : Stock (août 2015)

Les avis d’Antigone, Cathulu et Nadège.

bande dessinée·mes préférés·rentrée automne 2015

Zeina Abirached, Le piano oriental

pianoorientalC’est une véritable découverte pour moi que le roman graphique de cette jeune dessinatrice libanaise, qui en a pourtant déjà fait paraître cinq ou six. Ce qui frappe tout d’abord, c’est le noir et blanc, qui ne s’accommode pas de demi-teintes, pas de gris donc, et qui déploie une inventivité extraordinaire : des bruits entourent parfois la page, des listes de mots encadrent un portrait, des vagues, des lignes de partitions ou d’autres motifs envahissent des pages… Ce graphisme très travaillé est un véritable plaisir, à la fois pour les yeux, et parce qu’on ne sait jamais à quelle surprise s’attendre en tournant la page.
Dans les années 50, Abadallah a imaginé un piano capable de jouer les quarts de ton des mélodies orientales, et il est invité à montrer son invention à un facteur de pianos à Vienne. Il part, accompagné de son ami Victor.
En parallèle, Zeina découvre dans son enfance les langues étrangères et notamment le français, en même temps que la lecture, et si cela lui ouvre des portes, le fait de parler deux langues, la fait aussi se sentir toujours un peu étrangère, un peu décalée : tricoter le français et l’arabe n’est pas une sinécure. Le regard porté par les français quand elle finit par aller à Paris ne manque pas de la perturber aussi.
L’autobiographie, l’expérience de la narratrice, alterne avec des éléments de la vie de son arrière-grand-père, qui joue le rôle de l’ami d’Abdallah. Beaucoup de thèmes abordés donc dans cette très belle et originale bande dessinée, qui mérite largement les prix qu’elle a remportés et la reconnaissance des lecteurs.
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pianooriental_planche1L’auteure : Zeina Abirached est une dessinatrice de bande dessinée libanaise née à Beyrouth en 1981, en pleine guerre civile. Elle a étudié à l’Académie libanaise des Beaux-arts, puis à l’École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris.
En 2006, elle sort ses deux premiers albums et participe au Festival d’Angoulême. Après Beyrouth catharsis et 38 rue Youssef Semaani, son roman graphique Mourir partir revenir, le jeu des hirondelles connaît un très large succès public et critique. Il est sélectionné à Angoulême en 2008.
En 2015, elle publie Le piano oriental qui obtient le Prix Phénix de littérature 2015 et qui fait partie de la Sélection officielle du Festival d’Angoulême 2016.
210 pages.
Éditeur : Casterman (2015)

Repéré chez Enna et Leiloona.
Lu pour l’opération La BD fait son festival avec PriceMinister #1Blog1BD
note attribuée : 17/20.

 

littérature France·rentrée automne 2015

Hubert Haddad, Corps désirable

corpsdesirableJ’avais bien aimé, ce qui signifie que le coup de cœur n’était pas tout à fait là, Le peintre d’éventail, il y a quelques années, et depuis ce jour, je m’obstine à lire les derniers romans de Hubert Haddad, alors que je devrais commencer à me faire une raison, et me dire que son style ne me convient pas tout à fait. Après avoir été franchement déçue par Théorie de la vilaine petite fille, j’ai récidivé avec un des deux derniers romans parus à la rentrée. Si le sujet est d’anticipation, ce n’est qu’une très courte tête qu’il prend sur l’avancée médicale, sur une manipulation que des médecins commencent déjà à étudier… Il s’agit en effet d’une greffe de tête, vous entendez bien, greffer une tête sur un corps en bon état, pour prolonger « dignement » la vie d’une personne, est un projet médical à l’étude.
Dans ce roman, Cédric Allyn-Weberson, un journaliste engagé, est victime d’un grave accident qui le laisse privé de tout usage de son corps. Son très riche père, avec lequel il était brouillé, engage le meilleur neurochirurgien pour une première : greffer la tête de son fils sur le corps sain d’un accidenté. Contre toute attente, la greffe prend et Cédric reprend vie peu à peu, reprend lentement des activités normales, retrouve la femme dont il venait de tomber amoureux.
Tout d’abord, ce court roman se dévore, et les données scientifiques et éthiques particulièrement bien posées sont passionnantes. Comment vivre avec le corps d’un autre, comment retrouver sa vie d’avant, s’alimenter, se déplacer, aimer, avec un corps qu’on ne connaît pas, quelle partie est le greffon de l’autre, finalement ? Les pages filent, et l’intérêt ne faiblit pas. Malheureusement, quelques clichés et facilités lorsqu’il s’agit de poser les personnages, Lorna la petite amie d’une beauté insurpassable, le père immensément riche, les médecins avides de célébrité, gâchent un peu ces questionnements existentiels.
D’autre part, le style ne m’a pas ébloui particulièrement, alors que dans Le peintre d’éventail, poétique, il faisait corps avec le sujet. Vous pourrez en juger par les extraits ci-dessous, que je n’ai pourtant pas choisis « à charge ». Je vous ai fait grâce des dialogues sonnant singulièrement faux, à mes oreilles, entre le journaliste et sa dulcinée… Bref, un avis un peu mitigé, mais un roman à lire pour voir jusqu’où la science peut aller, les aspects médicaux étant traités de manière vraiment captivante.

 

Extrait : Dehors, en quête d’un taxi, Lorna poursuivit mentalement l’invective. On l’avait instruite peu de jours avant l’accident de la véritable identité de son compagnon. Un courriel anonyme et sans doute malveillant dont elle avait dû assez vite admettre la justesse. Cette révélation glaçante s’était insinuée en elle jusqu’à lui inspirer la décision de rompre.

C’était presque l’été encore dans les vallées intérieures où un soleil d’aube ouvrait des perspectives éblouies vers l’horizon, tandis qu’à trois mille mètres d’altitude, entre deux saisons, l’haleine glaçante des sommets tombait sur les alpages et les forêts penchées.

L’auteur : Hubert Haddad est né à Tunis en 1947, mais passe son enfance à Paris. Auteur de poèmes, nouvelles et romans, il anime depuis 1983 une collection de poésie. Il publie aussi des romans noirs avec un policier récurrent. Son oeuvre aborde des genres bien différents avec par exemple Palestine (Prix Renaudot Poche), le Nouveau Magasin d’écriture, le Peintre d’éventail (Prix Louis Guilloux) ou Théorie de la vilaine petite fille.
176 pages.
Éditeur : Zulma (août 2015)

Lu aussi par Clara et Yv.