littérature Afrique·nouvelles·rentrée automne 2015

A. Igoni Barrett, Love is power ou quelque chose comme ça

loveispowerUne nouvelle ?
Ce recueil propose neuf nouvelles d’un jeune auteur nigérian, aux univers assez éloignés les uns des autres, de longueurs variables, mais décrivant toujours avec acuité des aspects particuliers de la vie nigériane. Que leur fin soit tragique, douce-amère, drôle ou optimiste, toutes sont bien construites et décrivent des personnages attachants.
Ma préférée est la première, « Ce qui était arrivé de pire » et s’il est un peu dommage d’entrer dans la nouvelle suivante en regrettant de ne pas rester plus longtemps avec les personnages du texte précédent, ce ne sera sans doute pas la même que chacun préférera.

« Tout le monde a sa vie à vivre, dit Maa Bille doucement. Je ne demande à personne de venir s’occuper de moi. Je ne demande à aucun d’entre vous de me donner à manger. Tout ce que je demande, c’est que tu m’accompagnes à l’hôpital demain pour mon opération. »
Voici Maa Bille, veuve de soixante-six ans, elle ne passe pas son temps à ruminer à propos de sa vie, elle ne se plaint pas. Ses cinq enfants ont réussi, mais vivent loin d’elle, elle a de beaux petits-enfants, elle entretient ses petites habitudes qui l’empêchent de penser au passé. Se préparant à entrer encore une fois à l’hôpital pour une opération de la cataracte, elle va voir la seule de ses enfants qui ne vit pas trop loin d’elle, pour lui demander de l’accompagner le lendemain. Mais elle tombe à un mauvais moment, sa fille pourtant aimante ne pourra rien faire pour elle. Et là, les souvenirs douloureux remontent, jusqu’à une fin qui ouvre des possibilités écartées jusqu’alors…

Alaba, sa troisième enfant, vivait dans la même ville qu’elle, Poteko, à quelques kilomètres de la maison maternelle. Elle avait épousé un Trinidadien à voix de tuba et au teint de houmous, Amos Stennnet, technicien chez Shell. Il passait plus de temps sur les plate-formes off-shore des gisements pétroliers de Bongo qu’avec sa famille. Chaque fois qu’il revenait à terre […] il rattrapait le temps perdu loin des siens en s’appliquant à féconder sa femme.
Il faut parler du style aussi, et de la traduction, formidables tous les deux, qui impriment un rythme propre à chaque nouvelle, et qui posent décors et personnages avec une précision non dénuée d’ironie, comme le montre l’extrait ci-dessus. La jeune littérature nigériane est décidément bien traduite en français avec Chimamanda Ngozi Adichie, Chigozi Obioma et sans doute d’autres qui me restent à découvrir !

Love is power ou quelque chose comme ça (Love is power, or something like that, 2013) Traduit de l’anglais (Nigéria) par Sika Fakambi (Zulma, septembre 2015) 352 pages
La bonne nouvelle du lundi c’est ici et j’aime aussi Lire le monde !

bonnenouvelle Lire-le-monde

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littérature France·rentrée automne 2015·sortie en poche

Antoine Choplin, Une forêt d’arbres creux

foretdarbrescreuxL’auteur
Après avoir lu plusieurs romans d’Antoine Choplin, force est de constater des thèmes récurrents, mais loin de moi l’idée de trouver cela critiquable ou contraire à mon goût. On y retrouve souvent en effet des humbles, des anonymes ou presque, soumis à la tourmente d’une guerre, d’une situation de crise, et qui, tout en douceur, tracent leur chemin d’hommes droits dans l’adversité. On retrouve aussi le thème de l’art, le jeune homme qui dessine des hérons à Guernica, les tableaux sauvés du Louvre dans Radeau, les dessinateurs du ghetto de Terezin dans ce dernier roman.

Le ghetto, permanence de la multitude. On ne sait pas à quel point, en se hissant dans les wagons qui vous transporteront jusqu’ici, disparaît pour de bon la possibilité de la solitude.
J’avoue qu’avant d’avoir entendu parler de ce livre, Terezin était pour moi un camp d’extermination, et les ghettos des quartiers fermés de grandes villes. Ce n’est pas tout à fait exact. Terezin était une forteresse conçue dans le genre de celles de Vauban. Les nazis y ont installé un camp de transit et un ghetto où furent déportés plus de 140000 juifs. Certains y sont morts de malnutrition et de maladies, d’autres en sont partis vers Auschwitz et d’autres camps, très peu y ont survécu.

Lorsque Bedrich, ayant rejoint son dortoir, se faufile entre les châlits, il lui semble souvent entrevoir le maigre éclat d’yeux écarquillés. De ceux qui peinent à trouver le sommeil, et qu’il imagine, sa propre fatigue aidant, occupés à épier ses faits et gestes, il craindra toujours, à cet instant incongru de la nuit, la question chuchotée, inquisitrice.
Parmi eux, Bredich Fritta, arrivé dans le ghetto en 1941 avec sa femme et son jeune fils âgé d’un an. C’était un dessinateur et caricaturiste tchèque, et il fut chargé d’un service de dessins techniques au sein du ghetto. Avec une quinzaine d’autres, il devait projeter des améliorations architecturales pour Terezin, dessiner sur ordre des bâtiments aux fonctions terribles.
Bedrich et ses collègues avaient toutefois, malgré la faim, la peur et la fatigue, réussi à se ménager un moment de paix nocturne où ils dessinaient pour témoigner de ce qui se passait dans le camp. Ces dessins compromettants étaient soigneusement cachés, ce qui a permis que quelques-uns parviennent jusqu’à nous.

Leo lui fait signe de se tenir immobile quelques instants encore. Il dessine maintenant par petites touches, estompant parfois ce qu’il vient de tracer du tranchant de sa main.
L’auteur raconte avec beaucoup de délicatesse et de retenue le travail sous le joug des allemands, les moments difficiles dans les dortoirs surpeuplés, les rares moments de retrouvailles en famille, les exactions à l’encontre des rebelles ou des plus faibles, la fin prévisible et tragique. Comme dans Le héron de Guernica ou les autres romans de l’auteur, je me suis laissé prendre à son écriture, à sa manière de dire les pires choses sans forcer le trait, ou appeler à tout prix l’émotion. J’ai apprécié cet équilibre qu’il a réussi à atteindre, et me suis intéressée au destin des dessinateurs Bedrich Fritta et Léo Haas, évoqués dans ce roman.

L’éditeur
Ce mois-ci, l’éditeur du mois est La Fosse aux Ours, éditeur situé à Lyon depuis 1997. On remarque dans son catalogue des romans traduits de nos voisins italiens, Mario Rigoni Stern, Beppe Fenoglio ou d’autres. En littérature française, les plus connus et sans doute les plus vendus sont Antoine Choplin, Philippe Fusaro et récemment Jacky Schwartzmann.

Sur ce blog, du même auteur : La nuit tombée et Radeau. De Philippe Fusaro, Palermo solo et L’Italie si j’y suis. D’autres livres ici et .
Ici, l’avis de Sandrine

et le site Un mois, un éditeur.
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littérature France·premier roman·rentrée automne 2015

Christophe Boltanski, La cache

cacheA la rentrée 2015, ce roman a fait pas mal parler de lui, à tort ou à raison, voilà ce que j’ai découvert en l’empruntant à la bibliothèque pour assouvir ma curiosité.
La cache est un premier roman dont le matériau est la famille Boltanski, dont le nom est connu par l’artiste plasticien Christian, oncle de l’auteur, et par le sociologue Luc, père de l’auteur. Mais c’est la maison de famille qui occupe la vedette dans le roman, avec des chapitres qui introduisent dans chaque pièce, repérée grâce à un petit plan, de l’hôtel particulier parisien qui abrite la tribu. De l’entrée à la cuisine, du cabinet médical aux chambres, on parcourt un domaine et on apprend à connaître une famille qui n’est pas à une excentricité près : repas fantaisistes, enfants déscolarisés, hygiène approximative, peur de tout et de rien… Tout tourne autour des grands-parents. La grand-mère est une enfant abandonnée, atteinte de poliomyélite à l’âge adulte, écrivain, pour qui la famille passe avant tout, le grand-père un médecin et brillant scientifique, juif d’origine ukrainienne. L’auteur revient sur le parcours de chaque membre de la famille, un peu à la manière d’un puzzle, au gré des souvenirs retrouvés par l’évocation de chaque pièce de la maison. Souvenirs qui sont souvent des légendes familiales, Christophe Boltanski est né au début des années 60, et beaucoup de récits de faits d’avant-guerre ou de la guerre elle-même lui sont parvenus, tronqués, modifiés, embellis ou amoindris, de la bouche des protagonistes eux-mêmes ou de seconde main. C’est un roman sur l’identité, identité par rapport à la famille, à la religion, au lieu d’habitation, identité multiple et mouvante, comme celle de tout un chacun, et plus encore dans le cas d’un cadre familial aussi peu conventionnel.
J’ai passé un bon moment avec ce roman, j’ai apprécié sa singularité, la manière de laisser le lecteurs renouer les fils, ramasser les bribes, remplir les vides. Je ne crie pas au génie, mais je suis sûre que ce livre saura intriguer et maintenir entre ses pages tous ceux que les histoires familiales, la généalogie et les décalages entre légendes et réalité intéressent.

Citations : En s’unissant à lui par un mariage qui la coupait de son milieu, elle avait tout épousé : ce qu’il était et ce qu’il ne voulait plus être. Elle lui mitonnait les plats de son enfance pour le réconcilier avec lui-même, lui redonner une fierté, un équilibre, une assiette.

 

Chacun de mes interlocuteurs en rapporte une version légèrement modifiée. Ces séries d’altérations font elles-même sens et donnent à ces faits minuscules une patine, une profondeur, une épaisseur. Elles racontent à leur tour une histoire, celle de l’exil, d’une immigrée contrainte, comme beaucoup de ses semblables, au mensonge pour survivre, celle de ses descendants en mal de cohérence et, aussi, celle du temps qui passe, de l’oubli.

L’auteur : Christophe Boltanski est né en 1962. Entré en 1989 au journal Libération, il y fut correspondant à Jérusalem et à Londres puis chef du service étranger, avant de rejoindre Le Nouvel Observateur. En 2015 il publie La cache récompensé par le prix Femina et le Prix Transfuge du meilleur premier roman français.
344 pages
Éditeur : Stock (août 2015)

Noté et surligné grâce à Aifelle, Cathulu, Clara, Edyta et Séverine.

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littérature îles britanniques·rentrée automne 2015

Christopher Nicholson, Hiver


hiverPlongée spéciale au cœur de mes livres à lire avec un titre idéal pour le mois anglais, et en particulier pour le thème « campagne anglaise » ! Thomas Hardy, l’auteur de Jude l’obscur ou Tess d’Uberville est un auteur qu’on associe à l’environnement campagnard, et c’est justement lui qui est le sujet de ce roman à intention biographique.

« Il n’en restait pas moins que si le vieil homme avait vu en Florence sa propre Béatrice, ce n’était plus le cas à présent. Soit elle avait changé, soit il avait changé, à moins qu’ils n’eussent changé tous les deux. » L’auteur a choisi de se focaliser sur quelques mois de la vie de l’écrivain anglais. Il a alors quatre-vingt-quatre ans, vit dans son domaine du Dorset avec sa seconde épouse Florence, bien plus jeune que lui, et qui a du mal à supporter la vie recluse, au milieu des arbres. L’auteur continue d’écrire régulièrement chaque jour, et à cette époque de sa vie, il se tourne surtout vers la poésie. Il porte aussi un intérêt profond à la mise en scène de la pièce qu’il a tirée de Tess d’Uberville. Cette pièce est jouée dans un théâtre des environs par une troupe d’amateurs. Plus qu’à la pièce elle-même, c’est vers la jeune et belle Gertrude Bugler, qui joue le rôle de Tess, que vont ses pensées, déclenchant ainsi la jalousie de Florence.
Mais le roman est bien plus que le récit d’une passion provoquée, bien innocemment, par une jeune femme chez un homme vieillissant, c’est aussi un portrait à la fois de la vie rurale et du milieu de littéraire anglais au début du XXème siècle. Thomas Hardy n’est pas un homme facile, l’homme derrière le poète a ses lubies, il a tendance à refuser toute intrusion de modernité chez lui, Florence est aigrie et suspicieuse, Gertrude un peu naïve, mais l’intérêt réside dans la construction à plusieurs voix, parfois discordantes, des différents protagonistes. L’écriture, adaptée à chaque personnage, est assez classique, mariant avec dextérité des descriptions sensibles de la campagne anglaise, des souvenirs obsédants, et des dialogues plausibles et pleins de vie.
L’auteur connaît manifestement Hardy sur le bout des ongles, et pourtant, jamais ne fait étalage d’érudition, ni ne disserte sur des points qui ne seraient pas utiles à la compréhension du poète tel qu’il était dans ses vieux jours. J’ai noté pas mal de passages pour illustrer ce que j’aimais bien dans le roman, mais je ne vais pas les recopier tous, pour vous laisser le loisir de vous immerger vous-même dans les brumes denses et froides de la campagne anglaise, où, selon Thomas Hardy, on peut plus aisément trouver le bonheur qu’à la ville.

Extrait : Obnubilé comme il l’était, il avait indubitablement perdu la matinée pour ce qui était du travail artistique, et lorsque, après un déjeuner frugal, il retourna à son bureau, il ne fut pas davantage en mesure d’écrire rien qui vaille. Il ne tarda pas à perdre patience, et dès que l’horloge eut sonné trois heures dans le hall d’entrée, il ôta son vieux pantalon pour en enfiler un plus convenable, en tweed cette fois. Il la guetta à la fenêtre, caressant sa moustache, tandis que le ciel, derrière les arbres, s’assombrissait de plus en plus.

L’auteur : Né à Londres en 1956, Christopher Nicholson a fait des études d’anglais à Cambridge. Rédacteur et producteur à la radio et à la télévision, il est auteur de The Fattest Man In America (2005) et The Elephant Keeper (2009). Hiver, où il met en scène Thomas Hardy à la fin de sa vie, est son premier roman traduit en français.
301 pages.
Éditeur : Quai Voltaire (2015)
Traduction : Lucien d’Azay
Titre original : Winter

 

Repéré chez Albertine et Dominique qui sont de fort bon conseil !

Le mois anglais me donne enfin pleine satisfaction avec ce roman…
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littérature France·rentrée automne 2015

Brigitte Giraud, Nous serons des héros

nousseronsdesherosDire comme j’étais envahi par l’océan, l’endroit où voguait encore mon père, je l’avais imaginé si longtemps à bord d’un cargo qu’il y resterait sans doute éternellement.
Comment dire à un enfant de huit ans que son père est mort dans les prisons de la dictature, et qu’il faut quitter le pays pour ne jamais revenir ? Olivio a vécu huit ans au Portugal avec son père, mais ses souvenirs plus précis commencent quand il arrive en France avec sa mère, et s’installe dans la banlieue de Lyon. D’abord hébergée chez des amis, la mère d’Olivio, devenu Olivier, commence à travailler puis, lorsque Olivier a douze ans, va vivre avec Max, père lui aussi d’un garçon plus jeune. Les rapports ne sont pas sans heurts entre l’adolescent et l’ami de sa mère. Olivier trouve refuge dans sa chambre sous les combles auprès de son chat Oceano. Il se lie également d’amitié avec Ahmed, déraciné comme lui.
Par petites touches, comme le travail de la mémoire, ces pages délicates retracent petits et grands moments d’enfance, évoquent l’apprentissage de la langue et des habitudes, la construction d’une personnalité, la connaissance de soi, les événements qui font grandir. Je ne connaissais pas l’écriture de Brigitte Giraud, j’ai beaucoup aimé sa manière d’aborder les gens et les sentiments, sans tomber dans l’excès, de donner de la couleur, des parfums, des sons, des goûts aux souvenirs d’Olivier, enfin de ne pas donner une impression de déjà-lu par rapport à un thème assez fréquent en littérature.

Extrait : Puis nous avons débouché sur une plate-forme naturelle, comme une falaise au-dessus du vide. La nuit tombait, et, au loin, nous apercevions les lueurs de la ville. Le feu d’artifice allait être tiré depuis la colline de Fourvière face à nous. Nous étions assis sur le sol en pierre encore chaud et nous espérions un spectacle à la hauteur de ce que nous avait annoncé Luis. Il était fier comme s’il était le fournisseur en personne du feu d’artifice.

L’auteur : Brigitte Giraud est née en Algérie et vit à Lyon. Elle a été journaliste et libraire. Elle est actuellement chargée de la programmation au festival de Bron, près de Lyon. Elle a publié huit livres aux éditions Stock parmi lesquels L’amour est très surestimé, prix Goncourt de la nouvelle 2007, Une année étrangère (2009) et Avoir un corps (2013).
198 pages.
Éditeur : Stock (août 2015)

Les avis d’Antigone, Cathulu et Nadège.

bande dessinée·mes préférés·rentrée automne 2015

Zeina Abirached, Le piano oriental

pianoorientalC’est une véritable découverte pour moi que le roman graphique de cette jeune dessinatrice libanaise, qui en a pourtant déjà fait paraître cinq ou six. Ce qui frappe tout d’abord, c’est le noir et blanc, qui ne s’accommode pas de demi-teintes, pas de gris donc, et qui déploie une inventivité extraordinaire : des bruits entourent parfois la page, des listes de mots encadrent un portrait, des vagues, des lignes de partitions ou d’autres motifs envahissent des pages… Ce graphisme très travaillé est un véritable plaisir, à la fois pour les yeux, et parce qu’on ne sait jamais à quelle surprise s’attendre en tournant la page.
Dans les années 50, Abadallah a imaginé un piano capable de jouer les quarts de ton des mélodies orientales, et il est invité à montrer son invention à un facteur de pianos à Vienne. Il part, accompagné de son ami Victor.
En parallèle, Zeina découvre dans son enfance les langues étrangères et notamment le français, en même temps que la lecture, et si cela lui ouvre des portes, le fait de parler deux langues, la fait aussi se sentir toujours un peu étrangère, un peu décalée : tricoter le français et l’arabe n’est pas une sinécure. Le regard porté par les français quand elle finit par aller à Paris ne manque pas de la perturber aussi.
L’autobiographie, l’expérience de la narratrice, alterne avec des éléments de la vie de son arrière-grand-père, qui joue le rôle de l’ami d’Abdallah. Beaucoup de thèmes abordés donc dans cette très belle et originale bande dessinée, qui mérite largement les prix qu’elle a remportés et la reconnaissance des lecteurs.
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pianooriental_planche1L’auteure : Zeina Abirached est une dessinatrice de bande dessinée libanaise née à Beyrouth en 1981, en pleine guerre civile. Elle a étudié à l’Académie libanaise des Beaux-arts, puis à l’École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris.
En 2006, elle sort ses deux premiers albums et participe au Festival d’Angoulême. Après Beyrouth catharsis et 38 rue Youssef Semaani, son roman graphique Mourir partir revenir, le jeu des hirondelles connaît un très large succès public et critique. Il est sélectionné à Angoulême en 2008.
En 2015, elle publie Le piano oriental qui obtient le Prix Phénix de littérature 2015 et qui fait partie de la Sélection officielle du Festival d’Angoulême 2016.
210 pages.
Éditeur : Casterman (2015)

Repéré chez Enna et Leiloona.
Lu pour l’opération La BD fait son festival avec PriceMinister #1Blog1BD
note attribuée : 17/20.

 

littérature France·rentrée automne 2015

Hubert Haddad, Corps désirable

corpsdesirableJ’avais bien aimé, ce qui signifie que le coup de cœur n’était pas tout à fait là, Le peintre d’éventail, il y a quelques années, et depuis ce jour, je m’obstine à lire les derniers romans de Hubert Haddad, alors que je devrais commencer à me faire une raison, et me dire que son style ne me convient pas tout à fait. Après avoir été franchement déçue par Théorie de la vilaine petite fille, j’ai récidivé avec un des deux derniers romans parus à la rentrée. Si le sujet est d’anticipation, ce n’est qu’une très courte tête qu’il prend sur l’avancée médicale, sur une manipulation que des médecins commencent déjà à étudier… Il s’agit en effet d’une greffe de tête, vous entendez bien, greffer une tête sur un corps en bon état, pour prolonger « dignement » la vie d’une personne, est un projet médical à l’étude.
Dans ce roman, Cédric Allyn-Weberson, un journaliste engagé, est victime d’un grave accident qui le laisse privé de tout usage de son corps. Son très riche père, avec lequel il était brouillé, engage le meilleur neurochirurgien pour une première : greffer la tête de son fils sur le corps sain d’un accidenté. Contre toute attente, la greffe prend et Cédric reprend vie peu à peu, reprend lentement des activités normales, retrouve la femme dont il venait de tomber amoureux.
Tout d’abord, ce court roman se dévore, et les données scientifiques et éthiques particulièrement bien posées sont passionnantes. Comment vivre avec le corps d’un autre, comment retrouver sa vie d’avant, s’alimenter, se déplacer, aimer, avec un corps qu’on ne connaît pas, quelle partie est le greffon de l’autre, finalement ? Les pages filent, et l’intérêt ne faiblit pas. Malheureusement, quelques clichés et facilités lorsqu’il s’agit de poser les personnages, Lorna la petite amie d’une beauté insurpassable, le père immensément riche, les médecins avides de célébrité, gâchent un peu ces questionnements existentiels.
D’autre part, le style ne m’a pas ébloui particulièrement, alors que dans Le peintre d’éventail, poétique, il faisait corps avec le sujet. Vous pourrez en juger par les extraits ci-dessous, que je n’ai pourtant pas choisis « à charge ». Je vous ai fait grâce des dialogues sonnant singulièrement faux, à mes oreilles, entre le journaliste et sa dulcinée… Bref, un avis un peu mitigé, mais un roman à lire pour voir jusqu’où la science peut aller, les aspects médicaux étant traités de manière vraiment captivante.

 

Extrait : Dehors, en quête d’un taxi, Lorna poursuivit mentalement l’invective. On l’avait instruite peu de jours avant l’accident de la véritable identité de son compagnon. Un courriel anonyme et sans doute malveillant dont elle avait dû assez vite admettre la justesse. Cette révélation glaçante s’était insinuée en elle jusqu’à lui inspirer la décision de rompre.

C’était presque l’été encore dans les vallées intérieures où un soleil d’aube ouvrait des perspectives éblouies vers l’horizon, tandis qu’à trois mille mètres d’altitude, entre deux saisons, l’haleine glaçante des sommets tombait sur les alpages et les forêts penchées.

L’auteur : Hubert Haddad est né à Tunis en 1947, mais passe son enfance à Paris. Auteur de poèmes, nouvelles et romans, il anime depuis 1983 une collection de poésie. Il publie aussi des romans noirs avec un policier récurrent. Son oeuvre aborde des genres bien différents avec par exemple Palestine (Prix Renaudot Poche), le Nouveau Magasin d’écriture, le Peintre d’éventail (Prix Louis Guilloux) ou Théorie de la vilaine petite fille.
176 pages.
Éditeur : Zulma (août 2015)

Lu aussi par Clara et Yv.

littérature Amérique du Nord·projet 50 états·rentrée automne 2015

Ryan Gattis, Six jours

sixjoursSix jours, c’est la période où Los Angeles fut embrasée par des émeutes suite à l’acquittement des policiers ayant passé à tabac le jeune Rodney King, en 1992. Le thème principal du roman ne tourne pas autour des émeutes elle-même, pas vraiment non plus autour des pillages et des incendies. Il montre plutôt comment, dans les quartiers, avec l’exemple d’un quartier particulier, les gangs de différentes origines, en ont profité pour régler leurs comptes, en misant sur le fait que la police et les pompiers étaient complètement débordés et occupés ailleurs.
La progression en spirale du roman, le grand nombre de personnages, rien de cela m’empêche de s’immerger profondément dedans et de ressentir la puissance des mots pour dire les événements de ces six jours. Je ne suis pas fan habituellement du langage parlé, mais là, il colle particulièrement bien à chacun des protagonistes, avec des nuances toutefois. Le langage ne varie pas tant selon leur milieu d’origine, qui est sensiblement le même pour tous, que selon leur niveau d’étude, ou leur niveau d’implication dans les gangs, ce critère étant sans doute le plus important.
Du gars bien qui essaye de s’en sortir à l’égérie du gang, de l’infirmière au graffeur, du pompier au petit lycéen sage, c’est le visage de la banlieue de Lynwood qui se dessine. Ce n’est pas le centre des émeutes, au contraire, les incendies sont lointains, mais chefs de gangs et opportunistes mettent cet éloignement à profit, et ces six jours et cinq nuits vont voir une escalade de vengeances, de représailles et d’exactions diverses.
Toutefois, l’escalade n’est pas pour le lecteur, puisque la scène la plus dure, à mon sens, est celle du premier chapitre. L’auteur a fait très fort en commençant de cette manière, rendant toute la suite inéluctable. Il alterne ensuite les points de vue, chaque narrateur étant présenté avec précision en début de chapitre, et malgré le nombre de protagonistes, je n’ai éprouvé aucune difficulté à me repérer ou à rester dans le roman… J’étais trop dedans, même, pétrifiée, incapable d’en sortir !
J’ajoute que l’objet livre est très bien présenté, d’un format et d’une typographie agréables, et cet exemplaire de la bibliothèque étant encore comme neuf, le plaisir de lecture a été complet. Bref, un roman coup-de-poing, dramatique mais irrésistible !

Citations : Mon patron a peur que ce qui se passe là-haut, sur la 110, se propage jusqu’ici. Il dit pas ennuis ni émeutes ni rien. Il dit juste : « Ce truc, là, plus au nord », mais il pense au secteur où les gens déclenchent des incendies, bousillent des devantures de magasins et se font tabasser.

Mes parents m’ont toujours dit que l’école me préparerait à tout, que l’école était la chose la plus importante de ce vaste monde sauf que l’école ne m’a jamais préparé à quelque chose de ce genre. Impossible. J’ai un nœud dans le ventre au moment où M. Park prend un virage sur Western, puis accélère. Pour la seizième fois au moins, mon père me montre où se trouve la sécurité de l’arme que j’ai dans la main, avec une différence majeure : cette fois, il la déverrouille.

Il y a une certaine vérité là-dedans, quelque part, et peut-être s’agit-il de cela : il y a une Amérique cachée à l’intérieur de celle que nous montrons au monde entier, et seul un petit groupe de gens la voit véritablement.

L’auteur : Né dans l’Illinois, Ryan Gattis a grandi dans le Colorado. Il vit actuellement à Los Angeles. Cofondateur de la société d’édition Black Hill Press, il est également intervenant à la Chapman University de Californie du Sud. En 2015, il publie Six jours, qui n’est pas son premier roman, mais le premier traduit en français.
432 pages.
Éditeur :
Fayard (septembre 2015)
Traduction :
Nicolas Richard

Qu’en pensent Brize, Jérôme, Sandrine, Séverine et Sylire ?

Projet 50 états, 50 romans : la Californie.

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littérature Amérique du Nord·rentrée automne 2015

Anna North, Vie et mort de Sophie Starck

vieetmortdesophie« On aurait dit qu’un extraterrestre était venu sur cette terre pour filmer les humains et nous montrer ce que nous étions, beaucoup plus honnêtement qu’aucun être humain ne pouvait le faire. »
Un des narrateurs de ce roman évoque ainsi Sophie Stark, pseudonyme choisi par une jeune cinéaste américaine hors normes. C’est d’abord son amante d’un temps, suivis par son mari, son frère ou son premier petit ami qui décrivent tour à tour cette jeune femme asociale, mais portée par le génie du cinéma. Roman choral, mais pas formaté, et original lui aussi à bien des égards, Vie et mort de Sophie Stark se projette à la fin du roman dès le titre, à la manière de Bresson annonçant dès l’affiche : Un condamné à mort s’est échappé.
Sophie devient au fil des portraits qui sont dressés, non plus attachante, mais plus présente, avec ses relations toujours biaisées aux autres, et les narrateurs prennent aussi de la consistance, à mesure qu’ils sont entraînés dans le sillage de Sophie, voire même qu’ils sont utilisés, pillés par la jeune cinéaste. L’ensemble est bien écrit, l’auteure semble connaître l’univers et les codes du cinéma, les critiques insérées dans le cours du roman le laissent imaginer. Anna North dissèque aussi entre ces pages le comportement de personnes dotées d’une personnalité caractérisée par un manque d’empathie perturbant pour leur entourage.
Je n’ai pas trouvé beaucoup d’avis sur ce livre qui pourtant dégage un charme certain. Et hop, une jeune auteure à suivre !

Extraits choisis : Et lorsque les gens me demandent pourquoi je l’ai épousée en ce mois de septembre, alors que je la connaissais depuis seulement trois mois et savais que ça ne durerait pas, je leurs réponds qu’une vie est un lourd fardeau, imaginez que quelqu’un puisse le porter à votre place pendant quelques temps, qu’il le ramasse, tout simplement, et le porte.

Je pensais qu’en réalisant des films, je ressemblerais plus aux autres… Mais parfois, j’ai l’impression que ça me fait ressembler encore plus à ce que je suis.

L’auteur : Anna North est née en Virginie en 1983. Diplômée de l’université de Stanford et de l’Atelier des écrivains de l’Iowa, elle est journaliste au New-York Times et vit à Brooklyn. En 2011, elle a publié un premier roman, America Pacifica. The Life and Death of Sophie Stark, son deuxième roman, est le premier traduit en français.
376 pages
Éditeur : Autrement (août 2015)
Traduction : Jean Esch
Titre original : The life and death of Sophie Stark

L’avis d’Eva Sherlev.

littérature Amérique Latine·premier roman·rentrée automne 2015

Vanessa Barbara, Les nuits de laitue

nuitsdelaitueRestons en Amérique du Sud, et après le Vénézuela, je vous propose un court détour par le Brésil. Changement de langue, mais un peu le même décor et la même atmosphère que le roman précédent. Les personnages peuvent vivre des choses graves, là Octavio souffrait de son illettrisme, ici Otto, un vieil homme, vit seul et désemparé depuis la mort de son épouse avec qui il partageait tout. Car c’est Ada qui était la plus sociable des deux, et lui ne se sent pas le courage d’affronter le monde extérieur. Pourtant, le ton reste souvent léger et les personnages des quartiers populaires, aussi hauts en couleurs que les petites maisons qui les abritent, sont prétextes à scènes loufoques, au comique de répétition, à des mystères qui n’en sont pas vraiment.
Bref, pour tout vous dire, je n’ai pas énormément à dire sur ce court roman, agréable à lire, bien écrit et joliment traduit, où le capital-sympathie des personnages est énorme. Comment ne pas aimer un couple passionné par les plats à base de choux-fleurs, un facteur qui s’embrouille quotidiennement et volontairement dans ses distributions, un commis pharmacien obnubilé par les effets indésirables des préparations qu’il vend. Sans oublier trois petits chiens affreusement pénibles…
J’avoue que je l’ai lu il y a deux mois, je ne vais donc pas entrer dans les détails, mais si vous cherchez un petit roman qui vous change les idées, qui ne vous ramène pas à une actualité perturbante, qui sent bon la solidarité et l’optimisme, je peux vous conseiller cette jolie parenthèse qui fait voir le Brésil et les brésiliens tout à fait différemment de ce qu’on imagine.

Extraits : La couverture sur les genoux, Otto eut l’envie subite de se préparer un bon petit chou-fleur, mais il se ravisa, il était tout de même trop tôt. Il resta dans son fauteuil, à cligner lentement des yeux. En rassemblant les indices sonores, olfactifs et visuels (robot mixeur, Blattix, chien féroce), il s’amusait à imaginer la vie des habitants du quartier.

Otto sentait le vent de la rue s’engouffrer dans la maison. L’air figé ne lui rappelait jamais Ada ; c’était le vent qui la faisait revenir, agitée, le tirant par la main les jours de pluie.

Rentrée littéraire 2015
L’auteure :
Vanessa Barbara est née à São Paulo en 1982. Elle écrit des chroniques pour le journal Folha de São Paulo et The International New York Times. Les Nuits de laitue est son premier roman.
224 pages.
Éditeur : Zulma (août 2015)
Traduction : Dominique Nédellec
Titre original : Noites de Alface

Et dans les autres blogs ? Hélène lui a trouvé un charme indéniable, Nadège aime ce livre qui fait du bien et Yv le trouve frais, original, mais un peu inégal… je suis d’accord avec les trois, je ne suis pas contrariante !