littérature Europe de l'Est et Russie·premier roman·rentrée automne 2014

Yana Vagner, Vongozero

vongozeroQuinze jours que j’ai fini ce roman, et j’ai un peu l’impression d’avoir abandonné les personnages à leur sort ! Triste sort ou non, je ne vais tout de même pas vous dévoiler la fin, mais pour ce qui est de la situation de départ, c’est tout à fait possible… Vongozero, je l’ai appris avec la carte en début de roman, est un lac situé au nord de la Russie, pas très loin de la frontière finlandaise. Pas franchement le genre d’endroit où on a envie d’aller passer l’hiver, sauf si un méchant virus décime la population des villes et qu’il vaut mieux s’éloigner de tout risque de contamination.
Bien sûr, au début, chacun se croit à l’abri chez lui, notamment la famille d’Anna, dans leur jolie maison dans une banlieue éloignée de Moscou. Jusqu’au jour où la ville est fermée à tous, où les radios et télévisions cessent d’émettre, où plus aucune nouvelle ne vient des moscovites. Le père de Sergueï, le compagnon d’Anna, est le premier à s’alarmer et à déclarer que le seul moyen d’éviter le virus est d’aller se réfugier dans un endroit éloigné. D’autres membres de la famille, des voisins, se joignent à eux, et quatre voitures chargées de nourriture et autres objets indispensables prennent la route vers le Nord. Seul point qui m’a surpris, personne ne questionne ce choix, en plein hiver, j’aurais plutôt choisi de me diriger vers le sud !

En tout cas, nord ou sud, le périple au cœur de l’hiver russe est singulièrement prenant, on ne voit pas ce qui pourrait empêcher de tourner les pages pour savoir ce qu’il advient du convoi, comment tournent les relations entre les personnages, quels dangers vont émailler leur route, quel élément indispensable va venir à leur manquer. Les caractères sont assez communs, pas de héros ni de sur-homme, juste des gens comme vous et moi, confrontés à une tragédie où l’état protecteur ne joue plus son rôle, et où chacun se retrouve obligé de donner le meilleur de lui-même pour un groupe qu’il n’a pas forcément choisi. Le personnage principal, Anna, peut agacer, tant elle a du mal à se départir d’un égoïsme certain, mais j’ai trouvé intéressant ce parti-pris de l’auteure. Un léger bémol concernant certaines situations critiques dont le dénouement est somme toute assez prévisible. Même si on frémit pour le groupe de rescapés, lorsqu’ils font de mauvaises rencontres, lorsque la route est coupée, on sait qu’ils progresseront néanmoins.
Il existe en effet une suite, elle vient de sortir et s’appelle Le lac. Une tentation de plus dans une saison littéraire déjà bien fournie en sorties en tous genres ! Sachez d’ailleurs que Vongozero va sortir en poche dès le mois de mars !

Extraits : L’espace d’un instant, j’eus l’impression qu’il s’agissait d’une soirée banale, comme nous en avions déjà passé tant, que nous étions tout simplement en train de regarder un film insipide sur la fin du monde, dont le dénouement traînait un peu en longueur.

De la route, on découvrait un merveilleux hameau de conte de fées, avec ses chemins déneigés, ses murs ceints de troncs couleur chocolat et ses cheminées en brique, sauf qu’aujourd’hui, à la place de la maison la plus proche de la route, il n’y avait plus qu’une tache biscornue, d’un noir huileux, d’où saillaient les fragments calcinés de l’ancienne bâtisse.

L’auteure : Yana Vagner, née en 1973, a grandi au sein d’une famille russo-tchèque. Après avoir été interprète, animatrice radio, responsable logistique, elle écrit Vongozero, initialement sur son blog, et cette histoire attire l’attention des éditeurs. Yana Vagner vit près de Moscou.
482 pages
Éditions Mirobole (2014)
Traduction : Raphaëlle Pache

Repéré chez Aifelle mais aussi Cuné, Dominique et Zarline. Sandrine s’y est ennuyée, dommage !

littérature Europe du Sud·rentrée automne 2014

Elena Ferrante, L’amie prodigieuse


amieprodigieuseQuelques bonnes pioches se sont succédées à la bibliothèque ces dernières semaines, et après Vie et mort de Sophie Starck, j’ai découvert L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante. J’en avais lu le plus grand bien, aussi ai-je été un peu surprise de ne pas accrocher plus que ça aux premiers chapitres.
Mais, pas d’affolement, je me suis immergée dans la suite avec un plaisir grandissant. Malgré un propos pas compliqué, ce roman n’est pas vraiment de ceux qui se laissent lire avec l’esprit ailleurs, et où les pages tournent toutes seules ! Il se mérite.
Deux jeunes filles se côtoient dans une banlieue populaire de Naples, à la fin des années cinquante, et deviennent amies. Elena, élève studieuse, va continuer des études sur le conseil de son institutrice, avec quelques camarades un peu plus favorisés. Pendant ce temps, son amie Lila, pourtant surdouée, quitte l’école, et aide son père dans la cordonnerie familiale. Leurs chemins ne se séparent pas vraiment, elles partageront beaucoup de choses durant leurs années d’adolescence, des meilleures et de moins bonnes. Autour d’elles gravite un grand nombre de familles, de jeunes de leur âge, lycéens, travailleurs, ou engagés dans des activités moins légales. Les premières amours, le collège et le lycée, la vie de famille composent la trame de fond, et surtout la ville de Naples et les années soixante, mais tout cela ne serait rien sans le talent de l’auteur à décrire avec habileté, conflits et douleurs, sentiments et passions adolescentes… Une suite va paraître début 2016, qui verra Lila et Elena devenir des femmes, et je me laisserai sans doute tenter. Et petit conseil supplémentaire : L’amie prodigieuse sortira en poche le 1er janvier, voilà une bonne occasion de ne pas le rater !

Extrait : J’eus l’impression – pour le formuler avec des mots d’aujourd’hui – que non seulement elle parlait très bien mais qu’elle développait un don que je lui connaissais déjà : encore mieux que lorsqu’elle était enfant, elle savait s’emparer des faits et, avec naturel, les restituer chargés de tension ; quand elle réduisait la réalité à des mots, elle lui donnait de la force et lui injectait de l’énergie.

Seule Lila me manquait, Lila qui pourtant ne répondait plus à mes lettres. J’avais peur qu’il ne lui arrive quelque chose, en bien ou en mal, sans que je sois là. C’était une vieille crainte, une crainte qui ne m’était jamais passée : la peur qu’en ratant des fragments de sa vie, la mienne ne perde en intensité et en importance.

L’auteure : Née en 1943, probablement à Naples, Elena Ferrante vivrait selon certains en Grèce, et selon d’autres, à Turin. L’auteur garde l’anonymat depuis et ne vient pas recevoir ses prix, depuis que son premier roman, L’Amour harcelant, en avait obtenu un en 1992. L’Amie prodigieuse est le premier volume d’une série de quatre, dont le deuxième (Le nouveau nom) sortira en janvier 2016 chez Gallimard.
400 pages
Éditeur : Gallimard (octobre 2014)
Traduction : Elsa Damien
Titre original : L’amica geniale

Les avis tentateurs d’Ariane, Clara, Delphine-Olympe, Eva et Laure.

littérature Asie·rentrée automne 2014·sortie en poche

Haruki Murakami, L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage

incoloretsukuruJ’en étais restée avec Haruki Murakami à une séparation pour semi-déception à la lecture du troisième tome de 1Q84 qui m’avait pourtant beaucoup plu dans les premier et deuxième volumes.
Toutefois, je n’aurais pas pu laisser de côté le titre mystérieux et l’idée de ce dernier roman, qui commence ainsi : Depuis le mois de juillet de sa deuxième année d’université jusqu’au mois de janvier de l’année suivante, Tsukuru Tazaki vécut en pensant presque exclusivement à la mort.
La raison de la profonde déprime de Tsukuru est l’abandon brutal de ses quatre amis de lycée, avec lesquels il formait un groupe inaltérable, en apparence. Tsukuru qui n’avait déjà pas trop confiance en lui, sauf en ce qui concernait son choix d’études d’architecture, s’en trouve dévasté. Il lui faudra des années, et la rencontre avec Sara, une jeune femme énergique et compréhensive, pour essayer de comprendre et organiser des retrouvailles avec ces amis éloignés, pour essayer de comprendre et de continuer à avancer dans sa vie. Petit à petit, commencent à s’esquisser les raisons pour lesquelles ses quatre camarades, deux filles et deux garçons, ont rompu tout lien avec lui.
Plus réaliste que Kafka sur le rivage ou 1Q84, à part quelques scènes oniriques, ce roman très réussi accompagne jusqu’en Finlande un personnage attachant avec ses blessures et son mal-être permanent. Les personnages secondaires ne manquent pas de chair, la quête du jeune homme ne laisse à aucun moment le lecteur sur le côté, l’auteur n’en fait pas trop pour susciter l’émotion, il décortique avec pudeur des relations amicales compliquées.
Un grand sourire pour avoir renoué avec Haruki Murakami, que je peux continuer à suivre.

Extraits : Il y avait là une sensation d’harmonie : chacun avait besoin du groupe – et le groupe avait besoin de chacun de ses membres.C’était comme une sorte de fusion chimique heureuse, obtenue par hasard. On aurait eu beau aligner les mêmes ingrédients et procéder à une préparation des plus méticuleuse, on ne serait jamais parvenu à reproduire les mêmes effets.

La souffrance d’avoir été rejeté brutalement par ses quatre amis les plus proches était toujours là, inchangée, en lui. Simplement, à présent, elle était semblable à un lac dont la marée monte et reflue. A certains moments, elle déferlait jusqu’à ses pieds, à d’autres, elle se retirait très loin. Au point de devenir invisible.

L’auteur : Né à Kyoto en 1949, Haruki Murakami a étudié la tragédie grecque, puis dirigé un club de jazz, avant d’enseigner dans diverses universités aux États-Unis. De retour au Japon, il écrit Écoute le chant du vent qui lui vaut un important prix japonais. De nombreux succès suivront dont Kafka sur le rivage, La Ballade de l’impossible, Saules aveugles, femme endormie et bien d’autres. Les trois tomes de 1Q84 se sont vendus au Japon à plus de trois millions d’exemplaires.
384 pages
Éditions Belfond (septembre 2014)
Traduction :
Hélène Morita
Paru en poche

Les anciens sont de sortie chez Stephie.
ancienssortis

littérature îles britanniques·rentrée automne 2014

Andrew Miller, Dernier requiem pour les Innocents

dernierrequiem

 

« Nous sommes les hommes qui allons purifier Paris. »
Versailles, 1785. Le jeune ingénieur Jean-Baptiste Baratte attend dans l’antichambre d’un ministre la mission qui va lui être confiée. Il rêvait de construire des ponts et des routes, voilà qu’il va devoir débarrasser paris d’un cimetière bondé, celui des Innocents, qui menace la santé des riverains. Il va devoir faire enlever les ossements, les faire transporter ailleurs, démolir l’église, sans froisser la population qui, par superstition, craint que l’on y touche.
Si l’air autour du vieux cimetière est brumeux, corrompu et fétide, l’air du temps, lui, est plus éclairé. Jean-Baptiste a étudié, connaît Voltaire et Rousseau, se plaît à imaginer des utopies, regrette de ne pas avoir, dans la maison où il est hébergé, de compagnon pour discuter de sujets intellectuels et progressistes.
L’auteur a fait merveille pour recréer l’atmosphère des rues de Paris, des Halles toutes proches, de la vieille église et du chantier tout autant que celle du village normand de Jean-Baptiste lorsqu’il y retourne pour Noël. Ses personnages, bien que nombreux, prennent chair et semblent singulièrement présents, et bien ancrés dans leur époque, ne s’exprimant, pour les moins lettrés d’entre eux, que par phrases courtes et signifiantes… pas d’ouvrier, de tailleur ou de maçon qui se lance dans de grands discours pour donner son point de vue, ce qui immanquablement fausserait l’impression de véracité. Leurs actes parlent pour eux, et c’est très bien comme ça. C’est un des aspects, avec un présent de l’indicatif qui coule naturellement, qui rend très vivante cette histoire. Dans ce roman, il n’y a pas de longueurs même si le rythme est assez lent, la lenteur des ouvriers qui creusent des fosses, tout autant que la lenteur de Jean-Baptiste à comprendre où le mène son ambition. Malgré cela, l’action ne manque pas, le travail du jeune ingénieur n’est pas sans retentissement, et les péripéties tiennent le lecteur en haleine. Vous le comprendrez, j’ai beaucoup aimé ce roman repéré à la rentrée dernière, et que je viens seulement de dénicher à la bibliothèque.

Extrait : Dans l’église des Innocents, la lumière d’une matinée parisienne tombe comme des cordes fines et grises depuis les hautes fenêtres, mais cela ne trouble guère les ténèbres permanentes du bâtiment. Les piliers, noirs ou presque, s’élèvent comme les restes d’une forêt pétrifiée, leur sommet perdu dans des voilures d’ombre. Dans les chapelles latérales, où aucune chandelle n’a été allumée en cinq ans, l’obscurité s’est assemblée par traînées.

L’auteur : Andrew Miller est né à Bristol en 1960, il a vécu en Espagne, au Japon, en Irlande et en France. Il est l’auteur de nombreux romans, dont plusieurs traduits en français, notamment son premier roman, L’homme sans douleur qui a rencontré un succès international, et plus récemment Oxygène.
298 pages
Éditeur : Piranha (août 2014)
Traduction : David Tuaillon
Titre original : Pure

L’avis d’Yv.

Les anciens sont de sortie chez Stephie.
ancienssortis

littérature Europe de l'Ouest·rentrée automne 2014

Robert Seethaler, Le tabac Tresniek

tabactresniekL’auteur est né à Vienne, en Autriche, en 1966. Robert Seethaler est écrivain, acteur et scénariste. Il vit à Berlin. Le Tabac Tresniek est son quatrième roman, il a remporté un grand succès dans les pays germanophones. Un autre roman intitulé Une vie entière, paraît à la rentrée chez le même éditeur.
249 pages
Éditeur : Sabine Wespieser (octobre 2014)
Traduction : Elisabeth Landes
Titre original : Der Trafikant

Avez-vous envie de musarder dans la ville de Vienne en 1937 ? Saviez-vous que Sigmund Freud était encore vivant à cette époque ? Imaginez-vous comment l’Anschluss a été vécu par les petites gens, par exemple le jeune commis d’un buraliste ?
Le jeune Franz Huchel est expédié de la campagne par une mère aimante, mais brusquement démunie, pour travailler dans un bureau de tabac, à Vienne. Otto Tresniek l’accueille de manière un peu bourrue, mais lui apprend les rudiments du métier, et surtout, l’engage à lire la presse. Si au début, Franz n’y comprend pas grand chose, il va finir par s’intéresser à l’actualité, quoiqu’à son âge, l’intérêt pour les filles va croissant aussi. C’est à l’un des clients, le « docteur des fous » dont la réputation avait atteint le village natal de Franz, qu’il va s’adresser pour essayer de résoudre ses problèmes de cœur.
Ce court roman est à classer au rayon des lectures délicieuses, l’auteur réussissant à évoquer des événements dramatiques au travers du regard innocent de Franz, avec toujours un brin d’humour, et une délicatesse rare. La ville de Vienne est plus qu’une toile de fond, presque un personnage, on imagine le Prater, la grande roue, les rues et les bâtiments, s’assombrissant au fur et à mesure de l’emprise nazie sur l’Autriche.
L’évolution de ce jeune gars, le tour que vont prendre les choses, la part du Dr Freud dans l’histoire, je vous conseille de les découvrir par vous-même, et vous laisse avec quelques extraits, qui sauront, je l’espère vous donner envie de découvrir ce petit bijou !

Extraits : (le départ du village) L’avenir se profilait maintenant dans son esprit comme un lointain rivage aux contours imprécis émergeant de la brume matinale : encore un peu flou, mais riche de beauté et de promesses. Tout était soudain d’une délicieuse légèreté. Comme si, avec la silhouette de sa mère se brouillant au loin sur le quai de Timelkam, il avait laissé une bonne partie du poids de son corps.

 

(Franz et Sigmund) En outre, l’énorme différence d’âge entre eux instaurait d’emblée la juste distance, celle qui, avec la plupart de ses semblables, lui permettait seule, en fin de compte, de supporter une relative proximité. Franz était tout jeune, le monde du professeur, en revanche, vieillissait de jour en jour. Même sa fille dont il brossait encore les dents de lait assis sur le rebord de la baignoire pas plus tard qu’avant-hier, lui semblait-il, avait maintenant dépassé la quarantaine !


(dialogue avec le psychanalyste) « Je me demande quelle importance peuvent avoir mes petits soucis idiots à côté de tous ces événements, dans ce monde qui est devenu fou. »
« A cet égard, je peux te tranquilliser. D’abord, les soucis qu’on se fait à cause des femmes sont généralement idiots, certes, mais rarement petits. Ensuite, on peut inverser les termes de la question : quelle est la légitimité de ce qui se passe dans ce monde devenu fou, comparé à tes soucis ? »

Les avis de Dasola, Eimelle, Luocine et tout récemment, le billet enthousiaste de Marilyne.

non fiction·rentrée automne 2014

Olivier Rolin, Le météorologue

meteorologueL’auteur : Né en 1947, Olivier Rolin a passé son enfance au Sénégal. Il est diplômé de l’ENS. Il a été journaliste, puis éditeur. Son œuvre est constituée d’une vingtaine de romans, dont les très remarqués L’Invention du monde (1993), Port-Soudan (1994, prix Femina) et Tigre en papier (2002, prix France Culture). Il a également écrit des récits de voyage et des reportages, notamment en Amérique du Sud, et en Europe de l’est.
224 pages
Éditions du Seuil (septembre 2014)

Aujourd’hui, je tente un petit retour vers les billets de lecture, ou quelque chose qui va du moins essayer de ressembler à un avis sur ce livre. Je dois avoir du mal avec la chaleur, j’ai l’impression de ne pas réussir à aligner deux mots, et j’ai bien peur que ça n’aille pas en s’arrangeant !
Retour aussi avec Olivier Rolin que je ne connais que par Bakou, derniers jours. Retour encore en Russie où l’auteur a beaucoup voyagé, mais dans des régions beaucoup plus septentrionales que l’Azerbaïdjan, à savoir les îles Solovki, des îles en plein océan glacial arctique, en gros au nord-est de la Finlande. C’est là que le météorologue Alexeï Vangengheim fut confiné, sur ordre de Staline, pendant de longues années, avant de disparaître. Sort qu’il a malheureusement partagé avec des millions d’autres, du prêtre à l’étudiant, du paysan au médecin. Pourquoi Olivier Rolin a-t-il choisi de parler de ce scientifique plutôt que d’un autre disparu ? Cet homme n’a rien de grandiose, d’extraordinaire, son destin n’a rien de particulièrement original, si ce n’est son métier d’observateur de nuages, mais aussi de chercheur pour les débuts de la conquête spatiale. Olivier Rolin est tombé sur des séries de dessins que Vangengheim avait fait en captivité pour sa fille, qui lui ont donné envie de mieux le connaître. Ils sont d’ailleurs reproduits en fin de livre, c’est là une très bonne idée.
L’auteur revient sur la jeunesse, la famille, les études, le travail d’Alexeï, puis sur les événements qui conduisent à son arrestation, une dénonciation d’un collègue envieux, probablement. « C’est un innocent moyen » dit-il, mais la machine stalinienne est telle qu’il ne proteste pas de manière trop forte contre son arrestation arbitraire, de crainte de représailles contre sa femme et sa fille. Il restera toujours soviétique dans l’âme et persuadé que l’erreur va être réparé, et qu’il sera libéré.
J’ai, comme dans le premier récit d’Olivier Rolin que j’ai lu, apprécié le style assez détaché et tranquille, les petites notations personnelles, le vocabulaire recherché, l’usage immodéré des parenthèses, le tout lié à une recherche documentaire solide. C’est franchement passionnant, et comme bien souvent, un destin individuel permet d’en comprendre autant, sinon plus, qu’un essai qui reviendrait de manière exhaustive sur cette période noire de la Russie. Cela complète aussi d’autres de mes lectures, je pense notamment à L’homme qui aimait les chiens, roman de Leonardo Padura à propos de l’assassinat de Trotsky sur ordre de Staline.

Extrait : Une chapelle de bois assez cabossée au bout d’une petite langue rocheuse. En-dessous, une estacade écroulée. Plus loin, les restes d’un môle rustique plongent sous l’eau, gabions de tronc d’arbres emplis de pierre. Le chemin côtier emprunte le tracé de la bretelle ferroviaire qui menait de la gare jusqu’à l’entrée du camp. On voit encore, enfoncées dans le sol sableux, des traverses, et sur les côtés les pierres du ballast. (Émotion de voir se matérialiser des choses qui viennent de la double immatérialité du passé et des lectures : ce qui est advenu il y a très longtemps, que je ne connais que par des livres, en voici la trace concrète, ici et maintenant.) A la descente des wagons, on était accueilli à coups de poing et de crosse, d’après les souvenirs de l’écrivain Oleg Volkov.

Repéré chez Dominique et Papillon. Sandrine et Alex l’ont lu récemment aussi.
Participation de juin au projet non-fiction de Marilyne (in extremis !)

littérature îles britanniques·mes préférés·premier roman·rentrée automne 2014

Taiye Selasi, Le ravissement des innocents

ravissementdesinnocentsL’auteure : Taiye Selasi est née à Londres et a passé son enfance dans le Massachusetts. Elle est titulaire d’une licence de littérature américaine de Yale et d’un DEA de relations internationales d’Oxford. Le Ravissement des innocents, son premier roman, sera traduit en près de 20 langues. Taiye Selasi a vécu à Paris, à Rome et vit désormais à Berlin.
368 pages
Editeur : Gallimard (septembre 2014)
Traduction : Sylvie Schneiter
Titre orignal : Ghana must go

« Kweku meurt pieds nus un dimanche matin avant le lever du jour, ses pantoufles tels des chiens devant la porte de la chambre. »
Une première phrase intrigante inaugure le roman de cette jeune auteure anglaise d’origine ghanéenne et nigériane. Kweku est père de quatre enfants, tous nés aux Etat-Unis. Il est venu du Ghana, a rencontré Folà, devenue son épouse, mais on apprend qu’il l’a quittée de façon brusque, et vit désormais au Ghana, où il meurt donc, comme l’annonce l’incipit.
Ce roman possède un rythme propre, une chronologie qui est aussi une géographie, alternant vie aux Etats-Unis, départ, retour au Ghana. L’auteure dit l’avoir sciemment écrit en trois mouvements comme une symphonie : la première partie est semblable à un morceau de jazz, il est normal qu’on s’y perde un peu entre tous les personnages et les débris de leurs vies, ainsi que des drames qu’on ne fait que deviner. La seconde est un adagio, un cercle parfait, la troisième un allegro où tous les personnages jouent ensemble leur partition.
Cette lecture a quelque chose de fascinant, un rythme hypnotique, autour du thème principal, les liens qui unissent les membres d’une même famille. J’ai appris le rôle très particulier des jumeaux dans la culture Yoruba (le premier « sorti » est le plus expansif, social, le deuxième le plus intelligent). Ainsi en va-t-il des jumeaux Taiwo et Kehinde, encadrés par l’aîné Olu et la petite Sadie. La famille Sai, des paroles même de Taiye Selasi, que j’ai écoutée avec grand intérêt lors d’une conférence aux Assises Internationales du Roman, compose une sorte de patchwork, ses membres, malgré leurs tourments individuels, retrouvent une certaine unité lorsqu’un événement grave survient.
Chacun de ces afropolitains, (dérivé de cosmopolitain : être de partout et de nulle part), de la première génération ou de la seconde, souffre de sa famille, ne supporte tout simplement plus le mot famille, et réagit différemment au manque, à la solitude, aux regrets et aux rancunes accumulées. Mais heureusement, chacun a son propre refuge dans l’art, la peinture, la musique ou la danse…
Les situations vécues touchent à l’universel, et j’ai eu un mélange de plaisir et d’émotion à accompagner chaque personnage. Ce roman pourtant n’est pas des plus faciles, ne se laisse pas faire, met du temps à faire son chemin. Le style y contribue en introduisant une sorte de dimension supplémentaire, de regard extérieur de chaque membre de la famille sur lui-même.
La discussion avec l’auteure autour de son roman, menée par des lycéens qui avaient choisi des mots-clefs renvoyant au livre, a été passionnante, d’autant plus que je venais tout juste de finir ma lecture. Mais je vous laisse apprécier les extraits de ce « presque coup de coeur » !

Kweku meurt pieds nus un dimanche matin avant le lever du jour, ses pantoufles tels des chiens devant la porte de la chambre. Alors qu’il se tient sur le seuil entre la véranda fermée et le jardin, il envisage de retourner les chercher. Non. Ama, sa seconde épouse, dort dans cette chambre, les lèvres entrouvertes, le front un peu plissé, sa joue chaude en quête d’un coin frais sur l’oreiller, il ne veut pas la réveiller. Quand bien même il le tenterait, il n’y parviendrait pas.

La jeune Ama, loyale, simple, souple, débarquée de Krobotité empestant encore le sel (et l’huile de palme, la lotion capillaire, le parfum « Carnation » évaporé) pour dormir à son côté dans la banlieue d’Accra. Ama, dont la sueur et les ronflements pendant son sommeil abolissent les milles de l’Atlantique, les fuseaux horaires et l’infini du ciel, dont le corps est un pont entre deux mondes sur lequel il marche.
Le pont qu’il cherche depuis trente et un ans.

Se rappeler son enfance ne le rendait pas malheureux ; c’était rare, même à quarante-neuf ans, après son retour au pays. Il la cernait de plus en plus, s’approchait du centre, du point de départ, des lieux — Jamestown à une heure de chez lui. Mais il n’en avait pas conscience. Dans son esprit, il continuait à avancer, à aller plus loin, sa vie entière pareille à une ligne droite s’étirant depuis le début.

Les avis de Clara, Jules, Papillon

Même si ce roman vous emmène des États-Unis au Ghana, il participe au mois anglais organisé par Titine, Cryssilda et Lou puisque Taiye Selasi est né à Londres.
moisanglais2015

littérature Europe du Sud·rentrée automne 2014

Daria Bignardi, Accords parfaits

accordsparfaitsL’auteure : Journaliste pour Vanity Fair et présentatrice sur la Rai, Daria Bignardi a publié un premier roman autobiographique, Non vi lascerò orfani. Son deuxième roman, Accords parfaits, a créé l’événement en Italie où il s’est vendu à 150 000 exemplaires.
240 pages
Éditeur : Les escales (octobre 2014)
Traduction : Anaïs Bokobza
Titre original : Acustica perfetta

Ce roman n’a pas fait beaucoup parler de lui à la rentrée et pourtant… Une histoire d’amour et de désamour, pas mièvre ni exagérément dramatique, une histoire de couple sans clichés, une histoire de famille aussi, des enfants, des grands-parents, des amis, et l’Italie en toile de fond, que ce soient les villes ou la nature, bien présente… Je continue ainsi mon petit aperçu de la littérature italienne contemporaine !
Sara et Arno se sont connus tout jeunes, sur la plage de leurs vacances, lors de l’été de ses quinze ans pour lui, des treize ans pour elle. Ils ne se sont revus que des années plus tard à Milan, et l’évidence était toujours là, ils se sont mariés et ont eu des enfants. Pourtant le quotidien s’effiloche un peu, et Sara disparaît un jour, ne laissant qu’un court mot sur la table, et ne donnant des nouvelles que par intermittence. Son mari, musicien à La Scala de Milan, toujours aussi amoureux de Sara, ne comprend pas cette fuite. Il lui faudra du temps, des déplacements dans différentes régions d’Italie, et des rencontres avec des personnes sorties du passé de Sara pour essayer de mettre bout à bout ce qu’il sait d’elle, ce qu’il ne sait pas, pour commencer à la comprendre. Et pour cela peut-être écouter autre chose que sa musique…
COP_Daria Bignardi_Acustica_perfetta.inddSubtilité et vérité dans la description des sentiments, c’est ce qui frappe dans cette histoire où les non-dits prennent une place réaliste, pas exagérée. Chaque personnage a un petit quelque chose d’attachant, et les pages tournent facilement jusqu’à un épilogue tout en justesse, sans mélodrame.

Extrait : Ce soir-là, dans la queue pour les taxis, je pensais à l’étrange journée que je venais de vivre, à la veillée nocturne, à tout sauf à Sara, que je n’avais pas vue depuis seize ans. Depuis le jour où elle m’avait quitté je rêvais de la rencontrer et j’imaginais que cela se produirait à un de mes concerts : je lèverais les yeux après un solo parfait et elle serait là.
Je ne m’attendais pas du tout à la croiser dans cet aéroport gris, un soir de pluie.
Pourtant, je fus bien moins étonné par ce qui se produisit ce soir-là – c’était écrit – que par ce qui arriva treize ans plus tard. Si quelqu’un me l’avait prédit, j’aurais ri.
Sara semblait tout savoir, en revanche. Comme si elle m’attendait.

Les avis qui m’ont donné envie, ceux de Gwenaëlle et Lewerentz.

littérature Amérique du Nord·premier roman·rentrée automne 2014

Justin Gakuto Go, Passent les heures

passentlesheuresL’auteur : Justin Gakuto Go est né à Los Angeles d’une mère américaine et d’un père japonais. Il est diplômé de Berkeley et de University College London. Justin Gakuto Go a vécu à Londres, Paris, Tokyo, New York et Berlin. Son premier roman, Passent les heures, a créé l’événement et a été acheté dans plus de 20 pays.
512 pages
Editeur : Les Escales (novembre 2014)
Traduction : Isabelle Chapman
Titre original : The steady running of the hour


Tristan Campbell, étudiant californien, reçoit une lettre d’un cabinet d’avocats londoniens à propos d’une succession. Pour faire court, il lui reste un mois pour prouver qu’il est le descendant d’Ashley Walsingham, disparu en tentant d’escalader l’Everest en 1924. Les termes du testament précisant qu’il ne doit en parler à personne, ni se faire aider par quiconque.
Si on admet ces prémisses un peu tarabiscotées, on se laisse emporter à la suite d’un personnage plutôt sympathique, à la poursuite d’une fortune immense, qui est plutôt prétexte à voyager de Londres à Berlin, de la Suède jusqu’aux tranchées de Picardie et à l’Islande, et à faire diverses rencontres. Il s’agit en cela plutôt d’un roman doudou, léger, et permettant de se sentir bien entre ses pages.
Je suis toutefois un peu gênée par les commentaires dithyrambiques relevés ici et là dans la presse (
« Un best-seller littéraire haletant appelé à entrer dans la liste des meilleures ventes » « Un roman remarquable » « un grand souffle romanesque épique ») qui me paraissent un poil exagérés, si ce n’est qu’il s’agit tout de même d’un joli tour de force pour un premier roman.
J’émettrai donc, puisque les critiques semblent ne pas le faire, un léger bémol concernant plutôt le rythme, et la longueur…
Bizarrement pour un roman tout de même assez long, quelques petites choses manquent d’explications, alors que certaines conversations sont trop détaillées, bien qu’elles soient sans incidence sur l’intrigue. Le personnage de l’arrière-grand-mère putative de Tristan, Imogen, est un peu trop tête à gifles pour l’époque, et le milieu bourgeois qui était le sien, mais pourquoi pas, cela ajoute un peu de piquant à la romance.
Bien documenté dans ses parties historiques, mais sans en avoir l’air, sans faire étalage d’érudition, ce roman est un vrai roman d’aventures, mais un roman d’amour aussi, d’amours contrariées, en raison des mœurs du début du XXème siècle, un roman de guerre aussi, et un roman d’initiation dans ses parties contemporaines. Beaucoup d’ambitions donc, pour une presque réussite. Je serais bien entendu curieuse de lire d’autres avis sur les blogs.

Les premières phrases : La lettre est arrivée la semaine dernière par coursier.
J’ai su rien qu’en palpant l’enveloppe que ce serait du beau papier à lettres. Une texture fine et poreuse de «pur chiffon» ; le tracé brillant d’un filigrane lorsque j’ai levé la feuille face à la lumière. Pour l’instant, je ne peux pas la sortir de mon sac consigné dans le coffre à bagages au-dessus de mon siège, mais je revois son grain fin, sa blancheur teintée de jaune et l’en-tête gravé : Maîtres Twyning & Hooper, avocats à Londres, 11 Bedford Row.
Le coursier, lettre sous pli à la main, a toqué à ma porte. Il a prononcé mon nom.
– C’est un service spécial, m’a-t-il expliqué. L’expéditeur exige la présentation d’une pièce d’identité.
Je lui ai montré mon permis de conduire et j’ai signé l’accusé de réception. Sur le comptoir de la cuisine, j’ai ouvert la fermeture à zip du sachet plastique. À l’intérieur, il y avait l’enveloppe couleur crème au grammage élevé.
J’ai lu la lettre debout devant l’évier.

littérature Amérique du Nord·rentrée automne 2014

Jake Lamar, Postérité

posteriteL’auteur : Jake Lamar, romancier, est né en 1961 à New York, dans le Bronx. Après des études à Harvard, il a été journaliste à Time Magazine. Depuis 1993, il vit en France, à Paris.
334 pages
Editions Rivages (juillet 2014)
Traduction : Françoise Bouillot
Titre original : Posthumous

Ce livre ferait partie des oubliés de la rentrée littéraire, si le Festival America n’avait pas invité son auteur. J’ai eu l’occasion de l’écouter et d’entendre des extraits de son nouveau roman au cours d’une rencontre intitulée « Vivre pour l’art » à laquelle participait aussi Jim Fergus pour Chrysis. Comme dans Chrysis, le personnage principal est une femme peintre, mais Femke Versloot a été imaginée de toutes pièces par l’auteur. Les premières pages du roman mettent en scène la façon dont Toby White, jeune professeur d’histoire de l’art, décide au début des années 2000 d’entamer des recherches sur Femke Versloot, une peintre néerlandaise de la mouvance « expressionnistes abstraits » comme Jackson Pollock ou son compatriote Willem de Kooning.
Venue habiter aux États-Unis à la fin de la deuxième guerre mondiale, Femke s’y est mariée et a eu une fille. Toby White essaye d’approcher l’artiste, maintenant âgée de quatre-vingts ans, par l’intermédiaire de sa petite-fille. Mais Femke se montre rétive à répondre à ses questions, comme elle l’a fait toute sa vie, se contentant d’affirmer que son art parle pour elle. On imagine bien la peinture explosive, témoin du caractère bien trempé, des émotions et des passions de Femke.
Le lecteur sent vite que cette artiste cache un secret, et c’est là que le livre a pour moi un peu perdu de sa force… Une fois de plus, un secret de famille, soigneusement enfoui, trouvant ses racines dans une guerre, cela m’a semblé déjà lu et relu. Pourtant, ce n’est pas exactement ce que l’on imagine, et ce n’est du reste pas le sujet principal, qui reste le mariage difficile, voire impossible, de l’art et de la vie de famille. L’auteur d’ailleurs, dessine avec finesse des portraits des membres de la famille que le fait de côtoyer une telle artiste a durablement perturbés.
L’ensemble est bien écrit, et intéressant dans la mesure où il permet de découvrir, dans une fiction, mais avec réalisme, le milieu de l’art new-yorkais après-guerre, et les débuts de l’art contemporain.


L’avis de Marjo. 

La rubrique « Conseils de lecture » sur L’art et le roman.