littérature France·mes préférés·rentrée automne 2013

Thomas B. Reverdy, Les évaporés

evaporesL’auteur : Thomas B. Reverdy est un romancier français né en 1974, auteur de trois romans publiés aux éditions du Seuil. Il obtient l’agrégation de lettres modernes en 2000 et enseigne depuis en lycée. Ses trois premiers romans, La Montée des eaux, Le Ciel pour mémoire et Les Derniers Feux, constituent une sorte de cycle poétique. Ils abordent les thèmes du deuil, de l’amitié et de l’écriture. En 2010, il publie L’Envers du monde. Publié en août 2013, Les évaporés est retenu dans la sélection de plusieurs prix et reçoit le Grand Prix de la Société des gens de lettres.
314 pages
Éditeur : J’ai lu (avril 2015)


En sautillant d’un livre à l’autre, j’aime bien changer d’univers mais aussi trouver des points communs, des liens. C’est le cas entre Les collines d’eucalyptus et Les évaporés où l’on retrouve le thème de la disparition volontaire.
J’ai commencé ce livre tout lentement, tout tranquillement, pour la bonne raison que déjà, dès les premières pages, il me plaisait énormément, et j’ai eu bien du mal à le quitter une fois la dernière page tournée. L’histoire se déroule par petites avancées, c’est plus un roman d’atmosphère que d’action, qui repose sur des personnages touchés par la vie, devenus des ombres dans leur propre pays. En premier lieu, Kaze, un japonais d’une cinquantaine d’années, employé d’une grosse société d’investissement, devenu un Johatsu, un évaporé, un disparu volontaire, par la force des choses.
Il y a aussi un jeune garçon nommé Akainu qui a pris la tangente après le tsunami, parce qu’il ne voulait pas savoir si ses parents étaient morts. Après ce genre de drame, ils sont de plus en plus nombreux à s’évaporer, c’est ce que découvre Richard B., qui accompagne Yukiko, la fille de Kaze, jusqu’au Japon, pour une enquête qu’il peine à mener. Car Richard, qui n’est autre que Richard Brautigan que l’auteur a fait renaître, est à la fois détective privé, poète, rêveur et pourvoyeur d’images sur ce Japon d’après Fukushima qui le frappe en pleine face.
Je ne regrette pas d’avoir attendu la sortie en poche de ce roman qui me tentait déjà à la rentrée littéraire 2013, je pourrai ainsi le garder, relire des passages, et prolonger un joli moment de lecture.

Citations : On ne voit pas la lune, juste sa lumière qui pâlit les nuages et les toits d’ardoise, le sable du chemin qui part dans la forêt et route, luisante encore des averses du soir.

Quand on n’est pas doué pour le bonheur, quand on ne sait pas retenir les belles choses, il vaudrait mieux s’abstenir de les fréquenter, parce que ça se termine souvent mal.

Ce qu’il aimait, c’était rêver. Passer des journées à pêcher la truite en rivière, assister à des rodéos, partir dans le désert ou à la montagne, tout ce qu’on peut faire sans être vraiment là, tout ce qui se déroule, quand on le fait, un peu en dehors de nous, comme écrire un poème sans raison, juste par goût du miracle.

Les avis de Clara, Estelle Calim, Hélène, Jérôme, Marilyne, Mior et Séverine parmi beaucoup d’autres !
Les anciens (romans des rentrées littéraires passées) sont de sortie chez Stephie.
ancienssortis

littérature France·rentrée automne 2013

Olivier Bleys, Concerto pour la main morte

concerto-main-morteL’auteur : Olivier Bleys est l’auteur de plusieurs essais, récits de voyages, bandes dessinées et romans comme Pastel (Prix François Mauriac de l’Académie française) ou Le Maitre de café (Grand prix SGDL du roman).
240 pages
Editeur : Albin Michel (août 2013)

Lu il y a déjà quelques semaines, j’ai tout de même envie de vous dire deux mots de cet auteur découvert avec ce roman. L’histoire, ce qui a tout pour me plaire, se passe au plus profond de la Sibérie, dans un petit village, à peine quelques bâtisses de bois au bord de l’Ienisseï… Rien que les noms des fleuves de là-bas, ça emporte déjà comme une musique, Ob, Léna, Ienisseï… Et justement, c’est un musicien qui débarque le jour du passage de l’avant-dernier bateau avant l’arrêt hivernal. Ce bateau que Vladimir Golovkine rêvait de prendre, mais d’où il s’est fait rejeter avec sa valise emplie de bric à brac. Ce sera l’occasion pour Vladimir d’essayer de récolter quelque argent. Car le nouvel arrivant, un français, cherche un endroit où loger avec son piano. Pour quelle raison a-t-il choisi ce village loin de tout pour répéter le concerto n°2 de Rachmaninov ?
Le point fort de ce roman est son écriture ! Parfaite autant pour évoquer la taïga que pour retranscrire des dialogues quelque peu inspirés par une grande consommation de vodka ! Un léger essoufflement apparaît lorsque le pianiste se trouve installé à Mourava et qu’il commence une période de travail sur son instrument. Mais apparaît alors un troisième personnage qui va relancer l’intérêt en tentant de venir à bout de la résistance de Colin à jouer Rachmaninov. La fin de ce conte, qui balance tout du long entre réalisme et fantaisie, est très réussie. Un joli moment de lecture !

Extrait : Ce piano droit avait l’ampleur d’un piano de concert ! Il considéra un instant cette singularité et présuma que la cabane, tout en bois, faisait office de caisse de résonance. Il s’interrogea même si a forêt alentour, qui serrait le village de très près, ces millions d’arbres dont les plus avancés se reliaient aux maisons par la pointe de leurs racines ou de leurs branches – si la forêt, donc, ne vibrait pas à l’unisson. Il aurai fallu s’en assurer en collant l’oreille au tronc des sapins, mais qui jouerait pour lui ?

Repéré chez Anne, Hélène, Jérôme, Noukette, Philisine et Yv.

ancienssortis

Les anciens sont de sortie chez Stephie.

littérature Europe du Nord·rentrée automne 2013

Jens Christian Grøndahl, Les complémentaires

complementairesL’auteur : Jens Christian Grøndahl est né à Copenhague en 1959. Il a suivi une formation de réalisateur de cinéma, puis étudié la philosophie. Il a commencé à écrire en 1985. Auteur d’une quinzaine de romans, il a également écrit divers essais, pièces de théâtre, et pièces pour la radio. Il est aujourd’hui un auteur vedette au Danemark et ses livres sont traduits dans de nombreux pays. Les romans publiés chez Gallimard depuis 1999 lui ont valu un accueil critique enthousiaste et un lectorat de plus en plus large.
236 pages
Editeur : Gallimard (septembre 2013)
Titre original : Det gor du ikke
Traduction : Alain Gnaedig

Cet auteur n’est pas un inconnu pour moi, j’ai déjà lu et aimé Bruits du cœur et Les mains rouges. Ce n’est pas un auteur de grands drames bruyants. Son domaine est plutôt de creuser sous les apparences d’une relation, d’une amitié, d’un amour, pour laisser entrevoir autre chose.
Au cœur de son dernier roman, un couple d’une cinquantaine d’années, l’avocat David Fischer et sa femme Emma. David est danois, Emma est londonienne, mais a quitté Londres depuis vingt-cinq ans. Leur fille Zoë étudie aux Beaux-Arts, renvoyant sa mère à ses aspirations, elle qui se contente très bien depuis des années de peindre en dilettante dans son atelier au fond du jardin. Deux événements vont fissurer l’image de couple harmonieux donnée par David et Emma. Leur fille Zoë leur présente son petit ami Nadeel lors d’un repas familial, et David découvre une croix gammée peinte sur leur boîte aux lettres. Quant au titre Les complémentaires, il renvoie à une exposition d’art conceptuel présentée par Zoë, et dont le vernissage constitue l’apogée du roman. Pour ceux qui connaissent Zadie Smith, j’ai trouvé un peu le même genre d’atmosphère, et de plume qui gratte là où ça fait mal que dans De la beauté
Les thèmes de l’affirmation de soi, de l’usure du couple, de l’héritage familial, culturel et religieux, de la transmission, de la pratique de l’art sont menés avec vivacité. Je me suis beaucoup attachée au couple formé par Emma et David, j’ai éprouvé beaucoup d’intérêt pour leurs interrogations, j’ai apprécié que l’auteur reste dans la mesure, et ne cherche pas à leur imposer des événements qui auraient été trop dévastateurs pour leurs personnalités. L’ensemble est très réaliste, les réflexions interpellent, j’ai d’ailleurs noté quantité de passages, dont voici un échantillon en-dessous. De quoi vous préparer à écouter Jens Christian Grøndahl ce soir dans l’Europe des écrivains !

Extraits : Aux yeux de beaucoup, comme elle était tellement dorlotée, elle avait certainement négligé de se battre, de brandir son étendard et de voir jusqu’où son talent aurait pu la porter. Elle peignait dans la serre et, pendant une période, elle avait enseigné les arts plastiques dans un lycée. De l’extérieur, elle ressemblait sans doute à un mélange médiocre de mondanité et de fiasco. L’épouse d’un homme aisé qui n’avait pas réalisé son rêve d’artiste.

Il voulait tant être comme tout le monde. Il ne désirait rien d’autre, à l’opposé de l’acharnement dominant à se rendre visible et unique. On pouvait tout bonnement dire qu’il était unique dans sa volonté d’être banal.


Elle avait prévu de passer le temps en compagnie de Louise, au café, puis en faisant les boutiques. Sa sortie abrupte avait créé un vide dans la journée et elle était désorientée. Elle avait l’habitude d’être seule, mais, en règle générale, c’était prévu et elle ne se sentait donc pas seule. Quand elle était dans la serre entourée de ses toiles, avec le jardin au-dehors, la solitude apparaissait comme un choix.


Emma n’était pas vulgaire parce qu’elle ne prenait pas les choses à bras-le-corps pour essayer qu’elles tombent bien et juste, qu’elles fassent sens. Parce que, plutôt que de voir le monde en noir et blanc, elle le percevait dans toutes ses teintes et nuances sans fin. Parce qu’elle ne laissait pas sa volonté saisir avec trop d’impétuosité les objets de ses désirs, et parce qu’elle se taisait quand les autres bafouillaient sur tout.

Pour David et Emma, la vie était devenue un registre cohérent de sentiments, d’idées, de mystères et de raison.

Lu aussi par Cathulu, Jostein, Krol et Laure.

Les anciens sont de sortie chez Stephie (c’était un roman de l’automne 2013) et c’est aussi L’Europe des écrivains avec Sandrine avec le Danemark ce 5 novembre.

ancienssortis l-europe-des-ecrivains-lire-ensemble-9646988

littérature France·rentrée automne 2013

Judith Perrignon, Les faibles et les forts

faiblesetlesfortsL’auteur : Judith Perrignon née en 1967 est auteur et ancienne journaliste à Libération. Entrée en 1991 au journal comme journaliste politique, elle fera un détour par la page « Portraits » du journal, avant de le quitter en avril 2007. Elle s’adonne depuis au travail de l’écriture. Elle a notamment publié C’était mon frère (2006), sur Vincent et Théo Van Gogh, Lettre à une mère avec le Pr Frydman (2008), Les chagrins (2012)…
156 pages
Editeur : Stock (août 2013)

 

Le début du roman donne, de très belle manière, la parole aux différents membres d’une famille qui viennent d’être confrontés à une brutale descente de police. Il y a la grand-mère, la mère, le grand fils, la fille adolescente, les enfants plus jeunes… L’absence des hommes est criante. La grand-mère, Mary Lee, possède la plus forte des voix, et celle à laquelle on s’attache le plus. Malgré le choc éprouvé par ces soupçons policiers envers le fils aîné, Marcus, la famille décide de ne pas changer le programme de sa journée, et de la passer au bord du fleuve. Par une brusque rupture, amorcée avec les souvenirs de May Lee, la deuxième partie retourne soixante ans en arrière vers un fait-divers terrible qu’on découvre, puis la troisième partie sera, ou devrait être, encore plus dramatique, dès lors qu’on comprend de quels faits il s’agit, et l’explication de cette tragédie.
Toutefois, malgré la force du sujet, je me suis sentie flouée, presque déçue par ce livre que tout le monde semble avoir aimé… Les faits du débuts, la descente de flics au domicile de la famille, sont déconnectés de la suite, et semblent plaqués artificiellement. Le drame principal n’arr
ive qu’après une construction qui m’a semblé laborieuse, et il est raconté au cours d’une reconstitution d’émission de radio, sans qu’on comprenne la raison de ce choix…
Alors, oui, certes, le sujet abordé ne laisse pas indifférent, on ne peut que se révolter et être ému par les séquelles invisibles de siècles de ségrégation, mais je ne trouve pas pour autant de qualités littéraires particulières à ce roman. Le manque d’homogénéité entre les trois parties me gêne. Si j’en reviens aux auteurs anglo-saxons qui ont toujours mes faveurs dès qu’il s’agit d’écrire sur le racisme ou la discrimination, je préfère largement Le temps où nous chantions, de Richard Powers, Home, de Toni Morrison, Zeitoun, de Dave Eggers, ou bien d’autres… Je ne déconseillerais pourtant pas cette lecture, car il ne me semble pas possible d’ignorer les faits dénoncés, mais sachez que la forme du récit peut interférer et vous empêcher tout enthousiasme, comme ce fut mon cas, mais pas celui de tous…

Extrait : Je sais ce qui t’attend, Marcus. Je suis vieille, je connais leurs suppositions, leurs certitudes nous concernant, je sais le cercle vicieux où tombent trop souvent nos garçons, j’ai tout vu, trop vu, j’ai le temps derrière moi, je sais sa pente, la fierté qui s’en va, vous a quitté et vous laisse glisser. La prochaine fois, c’est la prison. Tu vois bien comment fait la police, et puis les juges ensuite. Tu l’attends on dirait… J’ai honte. Envie de te battre. Tu ne comprends pas que tu ressembles à ce qu’ils pensent de toi, à ce qu’ils attendent de toi, que tu fais du mal aux tiens, à ceux qui sont là comme à ceux qui sont morts! Ceux qui sont morts, ils sont avec nous, plus que chez les autres gens, ils nous surveillent, ils vérifient qu’on fait bien les choses, qu’on bousille pas tout ce qu’ils ont obtenu pour nous.

Ailleurs : Clara a été remuée par le roman, In cold blog l’a trouvé superbe, pour Sylire il est poignant, Yv a été scotché par sa force, mais Luocine l’a trouvé un peu trop démonstratif…

rentrée automne 2013·rentrée hiver 2014·vie de lectrice

Avant de nouvelles parutions…

Avant la rentrée littéraire de fin août, dont on commence à entendre les premiers échos, je reviens comme Sylire, dont le billet m’a inspirée, sur la précédente rentrée, et aussi, puisque c’est là que les coups de cœur ont été les plus évidents, sur la rentrée d’hiver 2014. Quels livres m’ont fait battre le cœur ?

A l’automne 2013, sur 25 livres lus jusqu’à maintenant, mes préférés restent : Au revoir, là-haut, Le bruit de tes pas, Dans le silence du vent et Pietra viva.

au-revoir-la-haut  bruitdetespas danslesilenceduvent pietraviva

Pour la rentrée d’hiver, parmi 12 livres lus, je retiens le magnifique Réparer les vivants, Dans le grand cercle du monde et L’âme de Kôtarô contemplait la mer.
reparerlesvivants danslegrandcercle  amedekotarocontemplaitlamer
Et vous, quelles ont été vos plus belles découvertes ?

littérature Amérique du Nord·rentrée automne 2013

Jocelyne Saucier, Il pleuvait des oiseaux

 

ilpleuvaitL’auteur : Jocelyne Saucier est née en 1948 dans le Nouveau-Brunswick et a fait des études en sciences politiques et du journalisme. Il pleuvait des oiseaux est son quatrième roman, qui a remporté de nombreux prix au Canada. Ce roman traduit en anglais et en suédois, sera adapté au cinéma.
208 pages
Editeur : Denoël (août 2013)

Repéré depuis longtemps sur mes blogs préférés, je n’ai pas manqué de plonger sur ce roman à la bibliothèque dès que je l’ai vu ! Et je ne l’ai pas regretté…
On semble se placer tout de suite au rayon des romans qui font du bien au moral, mais il faut nuancer un petit peu cette première impression. Les investigations d’une photographe la mènent au fin fond d’une forêt pour faire la connaissance de deux vieillards encore vifs qui y ont élu domicile. Pour des raisons différentes ils ont disparu des écrans radar des services sociaux et vivent paisiblement avec l’aide ponctuelle de deux autres marginaux. Ils n’accueillent pas la photographe de très bonne grâce, mais peu à peu des liens vont se tisser. C’est un certain Boychuck qui est le sujet du travail de la photographe et notamment ce qui est arrivé à cet homme lors des grands incendies qui ont ravagé cette région de l’Ontario au début du vingtième siècle.
Sur les thèmes des choix individuels, de la liberté, de l’art et de la résilience, l’auteur brosse une jolie fresque, émouvante, sensible et poétique.
Mieux vaut ne pas en savoir trop avant d’ouvrir le roman, et se laisser porter…

Citations : J’aime les histoires, j’aime qu’on me raconte une vie depuis ses débuts, toutes les circonvolutions et tous les soubresauts dans les profondeurs du temps qui font qu’une personne se trouve soixante ans, quatre-vingt ans plus tard avec ce regard, ces main, cette façon de vous dire que la vie a été bonne ou mauvaise.

Ses cheveux, d’abord ses cheveux, c’est ce que j’ai vu en premier, un ébouriffement de cheveux blancs au-dessus du tableau de bord, des cheveux tellement vaporeux, on aurait dit de la lumière, un éclaboussement de lumière blanche, et sous l’éclat des cheveux, deux yeux noirs effrayés.


Lu par Aifelle, Antigone et Clara qui renvoient à de nombreux autres avis.

littérature Europe du Sud·premier roman·rentrée automne 2013

Valentina D’Urbano, Le bruit de tes pas

 

bruitdetespasRentrée littéraire 2013
L’auteur :
Le bruit de tes pas est le premier roman de Valentina D’Urbano, illustratrice de livres pour la jeunesse, née en 1985 dans une banlieue de Rome.
238 pages
Editeur : Philippe Rey (septembre 2013)
Traduction : Nathalie Bauer
Titre original : Il rumore dei tuoi passi

En préparant ce billet, j’ai été étonnée par la jeunesse de l’auteur. Elle décrit des événements qui se sont déroulés plus de dix ans avant sa naissance, elle entre au plus intime des vies, décrit des sensations qui pourraient lui être étrangères, comme s’il s’agissait de son vécu à elle. C’est le lot commun des auteurs de romans, mais dans ce cas, c’est assez impressionnant.
Le décor, nommé « La forteresse », un ensemble d’immeubles jamais terminés et squattés par leurs habitants, est décrit avec un réalisme qui est le mot venant immédiatement à l’esprit en parlant de ce roman. Il est dans le même registre que D’acier de Silvia Avallone, il va même encore plus loin dans la noirceur et le délitement dramatique des vies.
Beatrice a toujours vécu dans cette banlieue oubliée de tous, dans une famille très pauvre, mais qui tente de garder quelque dignité. A l’étage au-dessus vient s’installer un père alcoolique, violent, et ses trois garçons. Beatrice, au seuil de l’adolescence, va se lier avec Alfredo, au point qu’on les surnomme « les jumeaux ». Ils vont être trop vite catapultés dans les troubles de la jeunesse, les tentations de la liberté, sous toutes ses formes, même les pires… Des deux, Beatrice reste la plus forte, mais que peut-elle faire pour parvenir à son rêve de faire quelque chose de sa vie ?
Ce roman est un des plus rudes que j’ai lu récemment, et pourtant, je ne suis pas spécialement adepte de la guimauve ! Les dialogues comme les situations sont âpres, ça cogne, ça remue, on reçoit tout en pleine figure ! J’ai admiré l’écriture et la traduction qui rendent si bien l’atmosphère qu’on a l’impression de les avoir vraiment côtoyés, cette bande de jeunes romains… Des lignes d’introduction à la dernière page, grâce à une construction très maîtrisée, l’émotion court, et quelques scènes percutantes me resteront en mémoire…

Extraits : Parfois, on oublie les choses qu’on a vécues. On les laisse de côté parce qu’elles semblent infantiles, absurdes, et on les abandonne, on les refoule. Puis un événement vient les ramener à votre mémoire. Et la vision de la réalité se modifie.
C’est une sorte d’étang. Son eau est claire, inerte. Mais si l’on jette un caillou dedans, elle s’agite, se remplit de terre, se trouble.
Cette terre qui salit l’eau était là, immobile, avant qu’une main décide de la faire remonter à la surface. Mais ça ne durera pas, bientôt tout rentrera dans l’ordre.
C’est un cycle.

Alfredo ne s’apercevait jamais de rien. Il s’abandonnait aux choses sans opposer de résistance. C’était un geignard, un morveux, ce genre de mec qu’on a d’instinct envie de tabasser, ce genre de mec dont la seule présence vous insupporte. Moi, je le détestais.
Et je l’aimais plus que je ne le croyais.
Maintenant je le sais…


Les avis d’Antigone, A propos de livres, Laure, Noukette, Val, Yvon.  

littérature Amérique du Nord·non fiction·rentrée automne 2013

Richard Russo, Ailleurs

 

ailleurs L’auteur : Richard Russo est né en 1949 et a grandi près de Gloversville, dans l’État de New York. Il a obtenu un doctorat de philosophie en 1979 et un Master of Fine Arts en 1980 à l’Université d’Arizona. Il a été professeur de littérature avant de se consacrer à l’écriture. En 2002, son roman intitulé Le déclin de l’empire Whiting (Empire Falls) a été récompensé par le prix Pulitzer. Il a écrit cinq autres romans ainsi qu’une série de nouvelles, et été co-scénariste sur plusieurs films ou séries.
261 pages
Editeur : Quai Voltaire (septembre 2013)
Traduction : Jean Esch
Titre original : On Helwig Street : A memoir

Toutes mes lectures de Richard Russo m’ont emballée, sauf Le pont des soupirs, plus sombre et fort long, qui n’a pas dû tomber au moment adéquat. Sinon, j’ai aimé successivement Quatre saisons à Mohawk, Le déclin de l’empire Whiting, Mohawk qui tout trois plantaient de manière géniale le décor d’une petite ville et le portrait de leurs habitants. Un peu à part, Les sortilèges du Cape Cod, narrait sur un ton plus léger, quoique pas dépourvu d’émotion, une sorte de « Deux mariages et deux enterrements ». Autant dire que ce livre plus personnel me faisait de l’oeil.
Dans Ailleurs l’auteur parle en effet de lui, et plus particulièrement de sa mère, qui l’a élevé seule, enfin si on peut dire qu’elle l’ait élevé, tant très vite, le jeune Richard Russo fut son soutien plutôt que sa charge. Une mère étouffante, obsessionnelle, sujette à des crises d’angoisse, obsédée par la pauvreté. C’est tardivement qu’il se rendra compte qu’elle était malade, réellement malade, et non uniquement fragile des nerfs comme on le disait dans sa famille. Sa mère est omniprésente à tous les moments de sa vie, et ce n’est pas seulement de son enfance qu’il s’agit, mais aussi de ses années d’études, son mariage, sa carrière universitaire, son rôle de père. La finesse des descriptions de lieux, qui prennent vie à travers ses mots, sont une constante chez Richard Russo, et il en va ainsi pour les lieux réels tel Gloversville, sa ville natale qui vivait le l’industrie du gant, sœur jumelle de l’imaginaire Mohawk.onhelwigstreet
Il est impossible de ne pas être touché, tant quand il raconte son enfance, quand il décrit de manière factuelle les comportements erratiques de sa mère, que quand il analyse leurs ressemblances ou leur goût commun pour la lecture, tout sonne vrai dans cette déclaration d’amour inconditionnel. Ce que je trouve parfois gênant dans les livres autobiographiques, ne l’a pas été dans celui-ci, grâce à l’honnêteté du propos, qui ne cache rien, sans en faire trop. Et puis Russo ne peut s’empêcher de laisser poindre l’humour un peu grinçant qui le caractérise, et certaines scènes comme la traversée des Etats-Unis alors qu’il est conducteur débutant, à bord de la Mort grise, sa première voiture ainsi nommée, sont vraiment mémorables !
Un livre nécessaire à l’auteur, mais à ses lecteurs aussi, qui y retrouvent parfois l’origine de tel ou tel roman, comme Les sortilèges de Cape Cod.

Extrait : C’est grâce à ma mère que j’ai appris que lire n’était pas un devoir, mais une récompense, grâce à elle que j’ai eu l’intuition d’un vérité essentielle : la plupart des gens sont enfermés dans une existence solitaire, une vie restreinte par le manque et l’absence d’imagination; des limites que ne connaissent pas les lecteurs. Vous ne pouvez pas créer un écrivain sans créer d’abord un lecteur, et c’est ce que ma mère a fait de moi. En outre, même si je n’avais plus l’âge de m’intéresser à ses livres, ceux-ci participèrent à la fabrication de l’écrivain que je deviendrais plus tard, un écrivain qui, contrairement à beaucoup d’autres formés à l’Université, ne considérait pas le mot « intrigue » comme un gros mot, qui faisait attention au public et au rythme, et qui se montrait peu tolérant vis-à-vis des prétentions littéraires.


Lu aussi par Aifelle, Claudialucia (merci !) Cuné, Galéa, Keisha et Val.

littérature France·rentrée automne 2013

Pierre Lemaître, Au revoir, là-haut

au-revoir-la-hautL’auteur : Né à Paris en 1951, Pierre Lemaître a beaucoup enseigné aux adultes, notamment les littératures française et américaine, l’analyse littéraire et la culture générale. Il est aujourd’hui écrivain et scénariste. Son premier roman, Travail soigné, a obtenu le Prix Cognac en 2006. Il publie ensuite Alex, Robe de marié, Cadres noirs, Sacrifices, Les grands moyens… En 2013, Au revoir là haut est récompensé par le Prix Goncourt.
576 pages
Editeur : Albin Michel (2013)

Tout commence par une scène de guerre, un assaut mené en direction des lignes allemandes dans les derniers jours du conflit. Le moins qu’on puisse dire, c’est que les poilus ne sont pas enthousiastes à l’idée de tenter une percée, alors que les bruits d’un armistice proche parcourent les tranchées. Mais le lieutenant Pradelle l’entend autrement, un acte de bravoure (par procuration) lui conviendrait bien avant la probable démobilisation. Albert, dans cette scène mémorable où les obus pleuvent, aurait perdu la vie enfoui dans un cratère, sans le secours de dernière seconde d’Edouard, un de ses camarades. Albert s’en trouve redevable à Edouard, et lorsque celui-ci est défiguré par un éclat d’obus, le brave Albert le prend en charge. Edouard a d’autant plus besoin de soutien qu’il refuse absolument de retourner auprès de sa famille, pour des raisons qu’Albert devinera petit à petit. Tout deux et Pradelle auront l’occasion de se revoir… Mais ce n’est pas de là que vient le titre, mais des derniers mots écrits par un certain Jean Blanchard en 1914 :
Je te donne rendez-vous au ciel où j’espère que Dieu nous réunira.
Au revoir là-haut, ma chère épouse…
Derniers mots écrits par Jean Blanchard,
Le 4 décembre 1914


Le roman s’ouvre sur une bataille qui a la double qualité d’être très visuelle et de présenter les personnages principaux. On craint à l’issue de cette longue scène que le propos soit un poil manichéen, Pradelle étant tout noir, Albert tout blanc, mais la suite prouve que la nuance est aussi au programme.
Je suis rentrée facilement dans cette histoire, et l’ai lue sans ennui, trouvant un souffle et une envergure que je n’attendais pas. Je savais en effet que le sujet en était les escroqueries, aux cercueils, aux monuments aux morts, dans l’après-guerre. C’est cela, mais il est aussi question des gueules cassées,des hôpitaux, du retour des simples soldats qui se retrouvent seuls, sans travail, dont la pension tarde à arriver, des difficiles retrouvailles avec la vie civile… Tant il est vrai qu’ « A la guerre, on veut des morts franches, héroïques et définitives, c’est pour cette raison que les blessés, on les supporte, mais qu’au fond, on ne les aime pas. »
Et puis le tout est au milieu d’une formidable histoire de famille, d’amour, d’argent, de mort, de vengeance, et mon plaisir de lecture me rappelait la découverte du Comte de Monte-Cristo ! Les personnages sont attachants, ou crispants, c’est selon, mais très bien décrits, avec une grande finesse. Le style est clair et agréable, pas dénué d’humour. Bref, vous ne m’avez sans doute pas attendue pour vous faire un avis sur ce roman dont on a beaucoup entendu parler, mais sachez que je le recommande !


Extrait :
Pour remplir cette mission de reconnaissance, le lieutenant Pradelle choisit Louis Thérieux et Gaston Grisonnier, difficile de dire pourquoi, un jeune et un vieux, peut-être l’alliance de la vigueur et de l’expérience. En tout cas, des qualités inutiles parce que tous deux survécurent moins d’une demi-heure à leur désignation. Normalement, ils n’avaient pas à s’avancer très loin. Ils devaient longer une ligne nord-est, sur, quoi, deux cents mètres, donner quelques coups de cisaille, ramper ensuite jusqu’à la seconde rangée de barbelés, jeter un oeil et s’en revenir en disant que tout allait bien, vu qu’on était certain qu’il n’y avait rien à voir. Les deux soldats n’étaient d’ailleurs pas inquiets d’approcher ainsi de l’ennemi. Vu le statu quo des derniers jours, même s’ils les apercevaient, les Boches les laisseraient regarder et s’en retourner, ça serait comme une sorte de distraction. Sauf qu’au moment où ils avançaient, courbés le plus bas possible, les deux observateurs se firent tirer comme des lapins. Il y eut le bruit des balles, trois, puis un grand silence; pour l’ennemi, l’affaire était réglée. On essaya aussitôt de les voir, mais comme ils étaient partis côté nord, on ne repérait pas l’endroit où ils étaient tombés.

Les avis de Cathe, Hélène, Jostein, Sandrine (Tête de lecture), Sandrine (Pages de lecture) Violette.

littérature Europe du Sud·rentrée automne 2013

Mariapia Veladiano, La vie à côté

vieacoteL’auteur : Après des études de philosophie et théologie, Mariapia Veladiano est aujourd’hui proviseur dans un lycée en Italie. Elle collabore avec les journaux La Repubblica, Avvenire, Il Regno. Elle a reçu le prix Calvino en 2010 pour son roman La vie à côté.
224 pages
Editeur : Stock (2013)
Titre original : La vita accanto
Traduction : Catherine Pierre-Bon

Rebecca est-elle une petite fille laide, ou se voit-elle seulement laide dans le regard de ses parents, sa mère dépressive qui l’ignore, son père toujours occupé par son travail et plus inquiet de son épouse que de sa petite fille ? Jusqu’à l’âge d’aller en classe, Rebecca grandit en ignorant même son prénom, mais en comprenant très bien que cette laideur, cette tare jamais décrite dans le roman, sinon par quelques traits mal accordés, la met à part et l’empêche de prétendre aux mêmes activités que les autres enfants. Elle est pratiquement recluse, dans une maison bourgeoise certes, mais recluse tout de même, jusqu’à l’âge de six ans. Une amitié qui naît en classe, et surtout la découverte de ses dons pour le piano, feront évoluer sa situation, et aussi apparaître les non-dits qui brisent sas famille.
Avec une belle écriture, sobre et forte à la fois, une progression sans temps mort entre les moments dramatiques et les passages plus apaisants, à défaut d’être gais, ce premier roman commence très très fort, sur le thème de l’exclusion, vécu par une toute petite fille. J’ai été moins emballée par la fin, les inévitables secrets de famille commençant à me lasser un peu, mais j’ai apprécié l’évolution de Rebecca. L’ensemble laisse une impression de mélancolie mêlée d’une étrangeté touchante, notamment à cause de la grande maison au bord du fleuve, de la passion pour le piano. Il me semble avoir déjà senti cette ambiance dans d’autres romans italiens…
L’entretien avec l’auteur à la Fête du Livre de Bron était très intéressante, d’autant qu’il s’agissait d’un dialogue avec Florence Seyvos, à propos du Garçon incassable. Mariapia Veladiano écrit depuis qu’elle est enfant mais ne cherchait pas à être publiée. Le thème de l’exclusion lui parlait beaucoup en tant qu’enseignante, et en particulier l’exclusion basée sur l’apparence physique, même si elle s’est amusée lors de rencontres en Italie avec des lycéens de s’entendre demander si c’était autobiographique… Un roman pas forcément typiquement italien, mais à découvrir.

  • Citations : Une petite fille laide vit avec prudence, fait en sorte de ne pas causer plus de dérangement qu’elle n’en cause déjà par son apparence. Une petite fille laide ne fait pas de caprices, elle apprend vite à manger sans faire de miettes avec le pain, elle joue en silence en ne déplaçant que le nécessaire.
  • La vie n’est pas un objet précieux à conserver au fil des années. Bien souvent, elle nous tombe dans les mains déjà ébréchée sans que l’on nous donne les morceaux pour la réparer. Parfois, il faut la garder cassée. D’autres fois, au contraire, on peut construire ensemble ce qui manque. Mais la vie est devant, derrière, au-dessus et au-dessous de nous. Elle est là même si tu l’évites et que tu fermes les yeux et serres les poings.

Lu aussi par Argali, Mimi Pinson et Sevandthekid. Vous pouvez aussi écouter l’auteure ici.