littérature Amérique du Nord·premier roman·rentrée automne 2012

Carin Clevidence, La maison de Salt Hay Road

maisondesalthayL’auteur : Carin Clevidence, née en 1967, a grandi sur l’île de Long Island, « entourée d’eau et d’oiseaux ». La maison de Salt Hay Road est son premier roman. Carin Clevidence a remporté le Prix de la Fondation Rona Jaffe Writer et a reçu une bourse de la Provincetown Centre de travail des Beaux-Arts. Ses récits ont été publiés dans de nombreuses revues.
306 pages
Editeur :
Quai Voltaire (août 2012)
Traduction : Cécile Arnaud
Titre original : 
The House on Salt Hay Road

Comme le titre l’indique, c’est une maison qui est au cœur de ce roman, qui retient et fait revenir ses habitants à elle, une maison qui pourtant a déjà vagabondé… L’histoire de son installation à Long Island sort de l’ordinaire. Trois générations y cohabitent, le grand père Scudder, son fils célibataire Roy et sa fille Mavis mal mariée et revenue au foyer. Viennent s’y ajouter les enfants de la troisième fille de la maison, décédée. Nancy a dix-huit ans alors que Clayton sort à peine de l’enfance, lorsqu’elle rencontre un ornithologue qu’elle trouve particulièrement séduisant…
Passé un peu inaperçu à la rentrée littéraire 2012, La maison de Salt Hay Road est un roman familial américain comme je les aime, qui fait passer un bon moment, même s’il ne laisse pas un souvenir impérissable. Je me souviendrai toutefois de l’écriture claire et nette comme un ciel de Long Island, du thème des mariages qui se délitent qui m’a fait penser par moment aux romans de Richard Yates, la sensibilité à la nature en plus… et surtout de la fin où la nature justement se réveille et intervient de façon brutale et inévitable dans la vie de la famille.

Extrait : Mavis avait toujours eu un sommeil difficile. Chaque fois qu’elle se réveillait la nuit, elle se réjouissait de se retrouver dans son lit étroit, dans la maison où elle avait grandi. Elle laissait les rideaux ouverts afin de pouvoir regarder par la fenêtre et s’assurer qu’elle était bien là. Le clair de lune la réveillait souvent. Après être restée étendue pendant une heure, elle enfilait une robe de chambre en flanelle sur sa chemise de nuit et, ses cheveux fins se détachant de sa natte, elle descendait, pieds nus, en faisant le moins de bruit possible. Certaines nuits, elle parvenait à se rendormir après avoir préparé un pain de maïs.

Vu chez Cuné

littérature Amérique du Nord·rentrée automne 2012

Ron Rash, Le monde à l’endroit

mondealendroitL’auteur : Ron Rash est né en 1953 à Chester, en Caroline du Sud. Il a écrit à ce jour trois recueils de poèmes, trois recueils de nouvelles, et deux autres romans, Un pied au paradis et Serena. Il est actuellement professeur émérite au département d’Études culturelles appalachiennes de la Western California University. Il se revendique comme un écrivain du Sud. En 2013, Susanne Bier réalise Serena d’après le roman homonyme avec dans les rôles titres Bradley Cooper et Jennifer Lawrence.
281 pages
Editeur : Seuil (août 2012)
Traduction : Isabelle Reinharez
Titre original : The world made straight

Travis Shelton traîne ses dix-sept ans entre la ferme de son père, avec lequel il est sans cesse en conflit, les virées pour boire des bières avec ses copains, et les coins de pêche qu’il affectionne au pied des Appalaches. Lors d’une de ses sorties, il découvre un champ de cannabis et en prend quelques pieds pour revendre à Leonard, un ex-prof, petit dealer local. Malheureusement, l’envie d’un gain facile le fait retourner une fois de trop dans ce champ caché, et il y est surpris par le propriétaire.
Le moins qu’on puisse dire c’est que les personnages ne sont pas des tendres, et que Ron Rash réussit superbement à rendre une atmosphère pesante et menaçante autant qu’à faire surgir de magnifiques paysages. Quant à l’amitié qui finit par poindre entre Travis et Leonard, et aux épreuves qu’ils vont traverser, à l’histoire remontant à la guerre de Sécession qui les unit, et qui est présentée sous la forme des carnets de note d’un médecin, il n’est pas utile de trop en dire…
Dans la lignée de Serena et Un pied au paradis, j’ai encore été happée par l’Amérique rurale sauvage qu’affectionne l’auteur, et par l’alchimie très réussie entre roman d’initiation et roman noir. J’ai juste été un peu perdue une fois ou deux par les références historiques à la guerre de Sécession, à cause de ma méconnaissance de cette période.

Extraits : C’était peut-être parce que le soleil était à présent haut dans le ciel, mais le pré était baigné d’une lumière intense, sa pâleur concentrée, insistante, pratiquement comme si le lieu irradiait de l’intérieur quelque chose de lui-même. Travis se demanda si le pré lui ferait la même impression s’il ignorait ce qui s’y était passé.
Leonard vint se planter à côté de lui.
« Tu sais qu’un lieu est hanté quand il te paraît plus réel que toi. »
Dès que Leonard eut prononcé ces mots, Travis sut que c’était ce qu’il éprouvait, pas seulement à l’instant, mais pendant toutes ces années quand en labourant il déterrait des pointes de flèches.

 Pendant deux ou trois minutes, il fut incapable de répondre. Il s’était passé trop de choses ce soir-là, et rien ne tenait debout. Tout était déglingué, le monde n’était plus d’aplomb. C’était comme d’être sur un manège à la foire, tout, autour de lui, bruyant, aveuglant et tourbillonnant.

Déjà lu et commenté par AgatheAifelleClaraDasolaKeishaMimi PinsonPapillon et Theoma.

littérature France·mes préférés·rentrée automne 2012

Mathias Énard, Rue des Voleurs

ruedesvoleursL’auteur : Né en 1972, Mathias Énard a étudié le persan et l’arabe et fait de longs séjours au Moyen-Orient. Il vit à Barcelone. Il est l’auteur de cinq romans chez Actes Sud : La perfection du tir (2003, prix des Cinq Continents de la francophonie), Remonter l’Orénoque (2005), Zone (2008, prix Décembre, prix du Livre Inter), Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (2010, Goncourt des Lycéens) et Rue des Voleurs (2012), ainsi que Bréviaire des artificiers (Verticales, 2007) et L’alcool et la nostalgie (Inculte, 2011).
252 pages
Editeur : Actes Sud (août 2012)

Je ne savais pas trop à quoi m’attendre en commençant ce roman, d’un format et sur un sujet très différent du seul que j’avais lu, Parle leur de batailles, de rois et d’éléphants, et j’ai été aussitôt happée par le thème, l’évolution d’un marocain de Tanger, tout jeune homme rejeté par sa famille, et qui après des mois d’errance, ne trouve à se raccrocher qu’à ses romans policiers dénichés chez un bouquiniste et à son pote Bassam, qui fraye avec les barbus d’une mosquée du coin. Le jeune Lakhdar y trouve refuge pour quelque temps, vendant des livres édifiants aux fidèles. Il rencontre ensuite Judit, une jeune espagnole et rêve au départ.
J’ai beaucoup aimé le personnage de Lakhdar, son goût pour la littérature, d’Ibn Battuta, grand voyageur du XIVème siècle, aux polars américains ou ceux de Jean-Claude Izzo. Le style du roman colle à la naïveté du narrateur, à sa dérive dépressive, à sa façon de se moquer un peu de tout et surtout de lui-même, comme quand il constate en parlant à une jeune espagnole qui apprend l’arabe : Essayez d’avoir l’air marrant et séduisant en arabe littéraire, c’est pas du tout cuit, on croit toujours que vous êtes sur le point d’annoncer une nouvelle catastrophe en Palestine ou de commenter un verset du Coran.
J’ai aimé aussi que ce livre, sur fond de printemps arabes, ne mène jamais là où on s’y attend, jusqu’à une fin étonnante mais assez logique. J’ai noté des passages qui prêtent plutôt à sourire, mais il faut s’attendre à être ému aussi, et remué par la difficulté d’être du personnage. Une très belle découverte que je vous incite à faire aussi à l’occasion, et un auteur vraiment à suivre !

Extrait : C’était amusant de voir ces conspirateurs barbus en train de se lécher les doigts ; le cheikh avait étalé sa serviette sur sa poitrine, un coin dans le col de la chemise, pour ne pas se tacher -la sauce au safran, ça ne pardonne pas. Un autre tenait sa cuillère à pleines mains comme un gourdin et bouffait à dix centimètres de l’assiette, pour avoir le moins de chemin possible à parcourir : il engouffrait la semoule dans sa gueule grande ouverte comme du gravier dans une bétonnière. Bassam avait déjà terminé, deux larges traits jaunâtres lui agrandissaient la bouche jusqu’au milieu des joues et il suçait avec passion un dernier os de poulet. Les barbes prophétiques fleurissaient de grains de semoule, se maculaient d’une averse de neige dorée, et il fallait ensuite les épousseter comme des tapis.

A lire ailleurs : Alex a aimé ce parcours, c’est une très belle découverte pour Clara, un coup de cœur pour Enna, du grand art pour HélèneJostein n’est pas du tout déçue, pour Lo, c’est sa plus belle lecture de l’année, c’est un beau portrait pour Val qui s’est un peu lassée cependant.

littérature Amérique du Nord·livre audio·rentrée automne 2012

Toni Morrison, Home

home_audioL’auteur : Toni Morrison est née en 1931 à Lorain (Ohio) dans une famille ouvrière de quatre enfants. Après des études de lettres et une thèse sur le thème du suicide dans l’oeuvre de William Faulkner et de Virginia Woolf, elle fait une carrière de professeur aux universités de Texas Southern, Howard et Yale. Après avoir travaillé comme éditrice chez Random House, elle obtient en 1988 le prix Pulitzer avec Beloved.
 C’est en 1993 que le prix Nobel de littérature lui est décerné.
Editeur : Audiolib (mars 2013)
4 heures d’écoute 
Traduction : Christine Laferrière
Lu par Anna Mouglalis

Frank Money échappe à l’hôpital où il est soigné, à cause d’un appel à venir retrouver sa sœur gravement malade. Aller au chevet de la seul famille qui lui reste est une évidence pour Frank, mais traverser les Etats-unis pour un noir, même médaillé de guerre, dans les années cinquante, n’est pas une partie de plaisir. Le train avec ses wagons réservés reste un refuge, mais l’argent manque, et les bonnes âmes qui viennent à son aide sont rares. Le frère et la sœur se retrouveront-ils et parviendront-ils à revoir la ville de leur enfance, qui malgré les souvenirs tragiques, est peut-être le seul endroit où ils peuvent se retrouver, car, comme le dit un des personnages « Quelque part au fond de toi, il y a cette personne libre dont je parle… »
Intense est vraiment le mot qui me vient à l’esprit pour décrire ce roman concis et percutant qui ne cache rien des discriminations, abus et agressions dont les noirs étaient victimes dans les années suivant la guerre de Corée. L’auteur réussit à ne jamais ou presque, dire des mots faisant allusion à la couleur de la peau. Les comportements à eux seuls permettent de déterminer à quel groupe appartiennent tels ou tels protagonistes. Les scènes de voyage et les souvenirs de Frank et de sa jeune sœur Cee se succèdent, de l’enfance sans amour à la guerre de Corée, du rencontres dramatiques faites par Frank aux déboires de Cee devenue jeune femme.
Découvert en livre audio, porté par la belle voix grave d’Anna Mouglalis, j’ai vraiment été touchée par ce roman, qui, d’après ce que j’ai lu ici ou là, concentre en quelque sorte tous les thèmes de prédilection de Toni Morrison. Je l’avais découverte il y a fort longtemps avec Le chant de Salomon, et n’avait rien relu d’elle depuis. J’ai seulement regretté de ne pas pouvoir noter telle ou telle phrase qui résonnait de belle façon, ou simplement relire un paragraphe pour la musique des mots. C’est une autre expérience, le livre audio, qui rend le texte très vivant, mais impose son rythme.
Le livre est en tout cas à lire, un des sommets de la rentrée littéraire 2012, à mon avis !

Un extrait : Alors qu’on retraversait l’herbe en jouant des coudes pour regagner le passage et éviter la file de camions garés de l’autre côté, on s’est perdus. Bien qu’il nous ait fallu une éternité pour de nouveau apercevoir la clôture, aucun de nous deux n’a paniqué, jusqu’à ce qu’on entende des voix, pressantes, mais basses. Je l’ai attrapée par le bras et j’ai mis un doigt sur mes lèvres. Sans jamais lever la tête, juste en regardant à travers l’herbe, on les a vus tirer un corps d’une brouette et le balancer dans une fosse qui attendait déjà. Un pied dépassait du bord et tremblait, comme s’il pouvait sortir, comme si, en faisant un petit effort, il pouvait surgir de la terre qui se déversait. On ne voyait pas le visage des hommes qui procédaient à l’enterrement, seulement leur pantalon ; mais on a vu le tranchant d’une pelle enfoncer le pied qui tressautait pour lui faire rejoindre ce qui allait avec. Quand elle a vu ce pied noir, avec sa plante rose crème striée de boue, enfoui à grands coups de pelle dans la tombe, elle s’est mise à trembler de tout son corps. Je l’ai prise par les épaules en la serrant très fort et j’ai essayé d’attirer son tremblement dans mes os parce que, en tant que grand frère âgé de quatre ans de plus qu’elle, je pensais pouvoir y arriver. Les hommes étaient partis depuis longtemps et la lune était un cantaloup au moment où on s’est sentis suffisamment en sécurité pour déranger ne serait-ce qu’un brin d’herbe et repartir à plat ventre, en cherchant le passage creusé sous la clôture.

Les avis de Choco, DominiqueHélène, In cold blog qui regroupe de très nombreux avis, Jérôme, Sylire, Véronique… 

Lu grâce à Audiolib, ce roman participe au Challenge Ecoutons un livre de Val du mois de mars ! 

ecoutonsunlivre

littérature France·premier roman·rentrée automne 2012

Julia Deck, Viviane Elisabeth Fauville

vivianeelisabethL’auteur : Julia Deck est née en 1974 à Paris, d’un père français, artiste plasticien, et d’une mère britannique, traductrice. En 1991, après des études de Lettres à la Sorbonne , son mémoire est consacrée à « La princesse de Clèves ». Elle part vivre un an à New York où elle obtient de petits boulots dans l’édition. Après avoir été responsable de communications dans plusieurs groupes, elle quitte sa fonction en 2005 pour se consacrer à l’écriture. Viviane Elisabeth Fauville est son premier roman.
160 pages
Editions de Minuit (septembre 2012)

Curieuse personne que Viviane, quarante-deux ans, mère d’une petite puce de trois mois, fraîchement quittée par son mari, installée dans un nouvel environnement près de la gare de l’est, et, qui vient de… tuer d’un coup de cadeau de mariage, à savoir un couteau effilé, son psychanalyste. Très perturbée, on le serait à moins, Viviane répond à l’interrogatoire d’un inspecteur, pour justifier de son emploi du temps. Plus bizarrement, ensuite, elle approche, par différents moyens dignes des meilleurs détectives privés, les proches du psy et coupables idéaux aux yeux de la police.
Le lecteur entre dans l’esprit de la jeune femme par le jeu de l’écriture à la deuxième personne, qui alterne parfois avec d’autres formes de narration. Rien de trop perturbant à cela, et cela se justifie tout à fait par la personnalité complexe de Viviane. J’ai donc suivi l’histoire avec plaisir, même si… une huitaine de jours après en avoir terminé la lecture, il ne m’en reste pas un souvenir très puissant, juste une impression positive. La trame générale intrigante, l’écriture intéressante, les déambulations dans Paris, les questions qui se posent et se dénouent au final, cela en fait un premier roman plutôt solidement ficelé et, si vous en avez l’occasion, n’hésitez pas à rencontrer Viviane, ou bien est-ce Elisabeth comme elle se fait appeler ?
N’attendez pas la révélation de l’année, mais une bonne histoire, bien tournée, pas plus, pas moins !

Extrait : Tout en mixant les œufs à la fourchette, vous tentez de vous rappeler ce que vous avez fait aujourd’hui. Le bébé vous a réveillée à six heures. Une faible plainte s’élève dans la chambre encore sombre malgré l’absence de volets. Vous ouvrez un œil, murmurez un air bête, une de ces chansons pop apprises à quinze ans qui sont les seules berceuses que vous connaissez. Puis vous faites chauffer le biberon et filez sous la douche en attendant qu’il arrive à température. L’enfant se retrouve à la cuisine dans vos bras, elle mange et ni l’une ni l’autre ne pensez plus à rien. Vous la reposez quelques minutes dans le berceau pour préparer ses affaires, brosser vos cheveux, allonger vos paupières au pinceau. Ensemble vous sortez.
La nourrice habite rue Chaudron. De votre immeuble, à l’angle des rues Cail et Louis-Blanc, c’est tout droit puis à gauche puis à droite. La nourrice s’en tient à la prestation minimale. Elle veille à la propreté des lieux avec une attention scrupuleuse, prodigue à l’enfant des soins irréprochables et ne se dépense jamais en politesses inutiles. Cela vous convient tout à fait.

D’autres avis chez AnneCachouCathuluClaraDasolaSharonYsYv

Vous pouvez découvrir les première pages sur le site de l’éditeur

 

littérature Europe du Sud·rentrée automne 2012

Goliarda Sapienza, Moi, Jean Gabin

moijeangabinAuteur : Goliarda est née en 1924 à Catane dans une famille anarcho-socialiste. Son père étaitavocat et animateur du socialisme sicilien jusqu’à l’avènement du fascisme. Sa mère,Maria Giudice, figure historique de la gauche italienne, dirigea un temps le journal Il grido del popolo (Le Cri du peuple). En 1940, une bourse d’étude permit à Goliarda Sapienza d’entrer à l’Académie d’art dramatique à Rome. Dans les années qui suivirent, elle se produisit sur les scènes de théâtre, entre autres dans des pièces de Luigi Pirandello. Son roman L’Art de la joie, écrit entre 1967 et 1976, refusé en Italie pour son contenu contestataire et féministe, ne fut publié qu’en 1998, deux ans après sa mort.
160 pages
Editeur : Attila (août 2012)
Titre original : Io, Jean Gabin
Traduction : Nathalie Castagné

Roman autobiographique écrit par Goliarda Sapienza à la fin de sa vie, Moi, Jean Gabin revient sur les années 30, où petite fille, elle passait plus de temps dans les rues de Catane ou au cinéma, qu’à l’école. Ses parents, ses nombreux frères et sœurs, les amis et compagnons de lutte de la famille, formaient une tribu recomposée et libertaire où le plus important était de penser par soi-même, de mériter par un petit travail les quelques pièces pour aller assister, du balcon, à la séance tant attendue. Car Goliarda admirait la liberté et la force de Jean Gabin, son jeune âge lui faisant confondre l’homme et ses rôles. Déambulant dans les rues, d’un basso (petit logement misérable d’une seule pièce) à un autre, elle imitait la démarche de son héros, se frottait au petit monde des rues siciliennes.
Cette enfance parfois idéalisée, voire fantasmée, émaillée d’évènements familiaux qu’elle évoque assez peu, forme une trame passionnante, avec en fond sombre et menaçant, la montée du fascisme. Ce court roman, au ton enjoué et frondeur, mis en valeur de très belle façon par les éditions Attila (extraits de manuscrits, photos, biographie détaillée accompagnent le texte) me donne envie de découvrir le roman principal de l’auteur : L’art de la joie.

Extraits : Seule, déambulant d’un pas court et énergique éclatant de courage altier, j’adaptais mes petits pieds à la démarche pleine d’autosuffisance virile de Jean Gabin, en fixant les yeux ténébreux de ma casbah de lave et la métamorphosant instantanément en l’enchevêtrement, d’une resplendissante clarté, de sa casbah à Lui, l’oeil attentif au mouchard qui toujours, parmi tant de visages sûrs et souriants, pouvait se cacher ou surgir à chaque recoin plus sombre, à chaque basso un peu plus ouvert que les autres.

La seule à admettre que l’amour était une chose digne d’être prise en considération était ma mère, mais elle en faisait quelque chose de tellement compliqué : ce devait être un amour libre de conventions, de chantages psychologiques ou financiers, et caetera. Bref, elle en faisait quelque chose de tellement officiel qu’il valait mieux détourner la conversation sur la Grèce antique, la politique ou la philosophie, qu’au moins, même si c’était difficile, en s’appliquant, on arrivait à comprendre…

C’est étrange, l’impossibilité de communiquer une joie est plus douloureuse que celle de ne pouvoir communiquer une souffrance. Ce doit être parce qu’on a tant à faire pour faire passer la souffrance que dans l’effort de s’en débarrasser on oublie les autres. Mais une joie ? Une joie est quelque chose qui réclame tout de suite, de toute urgence, d’être reconnue par les autres, partagée. C’est pour cela peut-être que les poètes s’attachent si rigoureusement (les pauvres) à parler toujours de malheurs ?

 

Les avis de JosteinLionelMirontaineNinaZazy

littérature France·mes préférés·rentrée automne 2012

Antoine Choplin, La nuit tombée

nuittombeeRentrée littéraire 2012
L’auteur :
Antoine Choplin est né en 1962. Depuis 1996, il est l’organisateur du festival de l’Arpenteur, en Isère, événement consacré au spectacle vivant et à la littérature. Il vit près de Grenoble, où il concilie son travail d’auteur, ses activités culturelles et sa passion pour la marche en montagne. Il est l’auteur de plusieurs livres, parmi lesquels : Radeau (2003, Prix des librairies Initiales), Léger fracas du monde (2005), L’Impasse (2006) Cour nord (2010) et Le héron de Guernica (2011). Antoine Choplin a reçu le Prix France Télévisions 2012 pour La nuit tombée.
122 pages
Editeur : La fosse aux ours (2012)

Un écrivain public venant de Kiev, sur une moto traînant une remorque bricolée, fait étape pour la soirée chez des amis dans la zone encore habitable aux alentours de Pripyat. Son but est de passer de nuit dans la zone interdite pour y rechercher un souvenir important à ses yeux. Il passe la soirée avec le couple touchant formé par Iakov et Eva, et un petit groupe de survivants qui n’ont pas voulu quitter la région malgré le danger, la maladie et la mort qui les environnent. Puis Gouri reprend sa moto à la tombée de la nuit…
J’avais déjà beaucoup aimé Le héron de Guernica, mais j’ai trouvé dans ce dernier roman le plus beau mélange qui soit de poésie et de sobre émotion tressé autour des survivants de cette région d’Ukraine, des victimes d’une catastrophe jamais nommée qui les laisse désemparés, meurtris mais plus forts cependant. L’écriture superbe, poétique, pose sur les séquelles de la tragédie des images inoubliables, aussi belles que bouleversantes. Que dire de plus, sinon d’en conseiller expressément la lecture ?

Extrait : Cela fait bientôt deux ans qu’il n’est pas revenu ici et forcément son regard balaye les espaces avec gourmandise. Il éprouve à nouveau l’attrait que la forêt a toujours exercé sur lui, ses odeurs, ses bruissements, ses sols tendres. Il se souvient des pique-niques et des parties de football entre les arbres. Il traverse les villages et les retrouve comme il les a quittés, gris et dispersés, sans traits singuliers. Les quelques enfants qui jouent sur les bas-côtés ressemblent à ceux d’avant, avec leurs yeux qui s’écarquillent lorsqu’ils se figent pour le regarder passer. Il y a aussi les vieillards assis, adossés à des palissades et qui profitent des dernières heures du jour. 
De la rue centrale s’échappent des chemins de terre qui rejoignent des fermettes que l’on peut distinguer au loin, entourées par les champs aux teintes sombres.

Les avis d’AgatheA propos de livres, CatheHélèneLeiloonaMarilyne, Philisine Cave.

littérature France·premier roman·rentrée automne 2012

Yassaman Montazami, Le meilleur des jours

meilleurdesjoursRentrée littéraire 2012
L’auteur :
Yassaman Montazami, qui vit en France depuis 1974, est née à Téhéran en 1971. Docteur en psychologie, elle a travaillé de nombreuses années auprès de réfugiés politiques et a enseigné à l’université Paris VII. Elle exerce actuellement en milieu hospitalier. Le Meilleur des jours est son premier roman.
138 pages
Editions Sabine Wespieser (août 2012)

Après la mort de son père, Samanou se met à écrire ses souvenirs de cet homme fantasque, venu de Téhéran en France avec femme et enfant pour y poursuivre ses études. Du bébé chétif qui ne devait pas vivre au jeune homme idéaliste féru de Karl Marx, du jeune père à l’éternel étudiant, le portrait de Behrouz, qui signifie en persan « Le meilleur des jours » est touchant et drôle à la fois. Ses parents, ses amis et relations, réfugiés politiques ou restés en Iran, tous ceux qui gravitent autour de Behrouz sont l’occasion de dresser des portraits qui ne manquent jamais de saveur.
Dans ce court roman, le ton est toujours très juste. Les anecdotes nombreuses et racontées de façon agréable éclairent les personnalités des membres de la famille de Samanou, et font naître l’émotion au détour d’une phrase, délicatement.
Ce premier roman est une jolie découverte, que l’on s’intéresse au 
passé tout récent de l’Iran, ou simplement que l’on aime lire des histoires de famille lumineuses et fines.

Citations : Karl Marx et mon père avaient un point commun : ils ne travaillèrent jamais pour gagner leur vie. « Les vrais révolutionnaires ne travaillent pas », affirmait mon père. Cet état de fait lui paraissait logique : on ne pouvait œuvrer à l’abolition du salariat et être salarié – c’était incompatible. Il fallait avoir l’esprit disponible, non accaparé par des questions d’ordre pratique.

Mais mon père était ainsi qu’il ne discriminait pas sa propre famille du reste de l’humanité. Tous les êtres se valaient à ses yeux. Ma mère l’envoyait-elle faire des commissions, il revenait les mains vides pour les avoir offertes en chemin à un mendiant. Il eût donné sa chemise à n’importe qui – je le vis d’ailleurs une fois se défaire en plein hiver de son manteau pour en couvrir les épaules d’un sans-abri qui tremblait de froid sur une grille de métro.

Les avis dAnneJostein, MarilyneMimi Pinson et Yv.

littérature Europe du Sud·rentrée automne 2012

Silvia Avallone, Le lynx

lynxL’auteur : Silvia Avallone, avant d’étudier la philosophie à Bologne, a vécu en Toscane, à Piombino, la ville industrielle qui sert de toile de fond à D’acier. A 25 ans à peine, ce premier roman la propulse en tête des meilleures ventes en Italie. Célébré par la critique, traduit dans 12 pays, adapté au cinéma, D’acier a été finaliste du prix Strega et couronné par le Campiello Opera Prima.
60 pages
Editeur : Liana Lévi
Traduction : Françoise Brun
Titre original : La lince

Le décor : une station d’autoroute quelque part dans la plaine du Pô, dans le brouillard et la nuit. Les personnages : Piero, la quarantaine, amateur de voitures rapides ne lui appartenant pas et Andrea, jeune homme encore adolescent, androgyne et peu bavard. Une rencontre improbable dans ce lieu et entre ces deux-là bouleversera la vie de Piero, sans qu’Andrea perde de son mystère.
Très court roman, plutôt une nouvelle, ce texte parfaitement maîtrisé a l’art de laisser flotter un léger voile sur les scènes qui pourraient être « casse-figure » et ainsi de faire travailler l’imagination… le flou sur les sentiments de Piero est des plus subtils. Comme dans
D’acier, (qui fut un vrai coup de coeur !) on peut trouver quelques poncifs dans la description des personnages, tels le macho italien, son épouse qui se laisse aller, le jeune homme à la beauté fragile… Mais l’ensemble fonctionne et ne permet pas de douter des qualités d’écriture de Silvia Avallone, qu’on espère retrouver très vite pour un roman un peu plus consistant !

Le début : Ils se rencontrèrent pour la première fois dans un restoroute, en pleine nuit. Une de ces nuits, toutes pareilles, qui flottent lourdes comme du pétrole sur la lande silencieuse entre Novara et Vercelli.
Une pancarte verte émergea, après des kilomètres de néant. D’instinct, Piero mit le clignotant et commença à ralentir. Presque une heure du matin. L’obscurité dense découpée par les phares peinait à s’ouvrir. Et dans le fleuve noir de l’autoroute, il n’y avait pas d’autres lumières que les siennes, solitaires comme deux étoiles.

D’autres avis : Anne, ClaraHélèneJérômeMéloNoukette… et celui des 8 plumes qui donne envie d’entonner « Lasciatemi cantare, perche ne sono fiero, sono un italiano, un italiano vero ! »

littérature Europe du Nord·rentrée automne 2012

Audur Ava Olafsdottir, L’embellie

embellieL’auteur : Audur Ava Ólafsdóttir est née en 1958. Elle a fait des études d’histoire de l’art à Paris et a longtemps été maître-assistante d’histoire de l’art à l’Université d’Islande. Directrice du Musée de l’Université d’Islande, elle est très active dans la promotion de l’art.
Rosa candida, traduit pour la première fois en français, est son troisième roman après Upphækkuð jörð (Terre relevée) en 1998, et Rigning í nóvember (Pluie de novembre) en 2004, qui a été couronné par le Prix de Littérature de la Ville de Reykjavík. En France, Rosa candida a été finaliste du Prix Fémina et du Grand Prix des lectrices de Elle. Audur Ava Ólafsdóttir vit à Reykjavík. Elle écrit actuellement un nouveau roman.
400 pages
Editeur : Zulma (août 2012)
Traduction : Catherine
Eyjólfsson
Titre original : Rigning í nóvember (2004)

Je vous avais promis le grand Nord, voici une deuxième étape en Islande, pendant un automne bien arrosé.
La narratrice de ce roman, (jamais nommée au cours du livre) traductrice trentenaire un peu dépassée par la vie, réagit à peine lorsque le même jour, son amant lui signifie la fin de leur relation et son mari la quitte… Mais trois semaines après qu’il soit parti « avec le matelas ergonomique du lit conjugal, le matériel de camping et dix cartons de livres » elle n’est plus tout à fait la même, et ces trois semaines constituent la trame de ce roman léger et pétillant. Trois semaines où elle s’est vue confier la garde de Tumi, un petit garçon sourd de quatre ans, où elle a gagné deux fois à la loterie, où elle a eu affaire à différents animaux morts, où elle a entrepris un périple autour de l’Islande sous la pluie de novembre, où elle a fait de nombreuses rencontres…
Il faut parfois laisser une deuxième chance à un livre. Voici ma conclusion après la lecture de L’embellie. Je l’avais en effet emprunté à la bibliothèque et commencé en novembre, mais la narratrice un peu agaçante et l’histoire trop loufoque avaient eu raison de moi, et je l’avais rendu sans le finir. Pourtant, quand le père Noël me l’a apporté, (merci, merci !) je l’ai recommencé avec plaisir, et, allez comprendre, en relisant les mêmes pages avec un tout autre sentiment sur les personnages. Cette fois, je me suis laissée emporter sans m’attacher à repérer les comportements irrationnels de la narratrice, et j’ai aimé la fantaisie de l’histoire, jusqu’à en percevoir finalement la profondeur. En effet, beaucoup de choses restent non-dites, notamment ce qui s’est passé au moment des quinze ans de la jeune femme, mais l’on devine petit à petit et cela explique très largement sa personnalité. Les relations originales entre les différentes personnes, le voyage sur les routes islandaises balayées par la pluie, le petit garçon tranquille et plein de sagacité, la réflexion empreinte de légèreté sur la maternité, tout concourt à en faire un moment de lecture agréable. Il s’en dégage une philosophie de la vie originale et pleine d’humour : Inutile de leur dire que j’ai dans la voiture un excellent manuel illustré de dessins explicatifs, ça prendrait autant de temps d’y apprendre comment changer un pneu crevé que de se faire un rinçage colorant – l’une et l’autre opération se déroulant d’ailleurs en quatre étapes selon les schémas. Je ne vois aucune raison d’emmagasiner des connaissances qui ne serviront probablement jamais ou de me préparer à une éventualité qui n’arrivera pas. Nous mourrons tous un jour, mais il y a plein de gens qui s’en tirent toute leur vie sans jamais avoir eu à changer un pneu, j’essaie donc d’aviser en fonction des événements.
Bien sûr, ce livre n’a pas l’attrait de la nouveauté qu’avait Rosa candida que j’avais repéré pratiquement dès sa sortie en 2010, mais il est très savoureux tout de même. Sachant qu’il s’agit d’un roman qui précède Rosa candida, contrairement à l’ordre de traduction en français, rien d’étonnant à ce qu’il soit un petit peu moins bien « ficelé ». Ce sont aussi ses imperfections, quelques petites longueurs, quelques traits de caractère un peu flous, qui font son charme. Sans oublier les recettes qui sont regroupées à la fin, et où l’on retrouve l’humour bien particulier qui éclaire très joliment la grisaille de novembre de ce périple islandais.

En musique ! Quand je prépare un poulet au citron et aux olives, je mets Sahra de Khaled, quand je fais de la soupe au potiron, c’est Pinetop Perkins ; pour les épis de maïs grillé, Rubén Gonzalez, quand je me lance dans l’osso-bucco ou la bacalla alla livornese, c’est Gianmaria Testa ; Dvorak ou Liszt occupent mes oreilles quand je prépare des dios palacsinta, ces espèces de crêpes aux noix ; bien que je ne sois pas une fan de Strauss, je m’en accommode quand je confectionne des Puztertaler Kasuppe ; le pot-au-feu de mouton islandais est accompagné, lui, de quelque morceau emprunté à Bjarni Thorsteinsson ; avec le bortsch et les choux farcis de Moscou, je passe les suites symphoniques de Prokofiev. Ce n’est peut-être pas très original, mais je ne suis pas non plus la première à faire des choux farcis.

Elles ont aimé : A propos de livresClaraJostein et Val.

Elles sont plus mitigées : DasolaGwenLilibaPapillon et Sandrine.