Publié dans littérature Europe de l'Ouest, rentrée hiver 2018

Bernard Quiriny, L’affaire Mayerling

affairemayerlng« Ce n’est pas nous qui choisissons l’endroit où nous voulons vivre, c’est l’endroit qui nous choisit. Quand vous visitez un logement à vendre, c’est en fait lui qui vous regarde. Il se demande s’il veut de vous, si votre bobine lui revient. »
Commençons en fanfare le mois belge avec un roman lu en février et dont la chronique a été gardée sous le coude pour le mois belge ! Je me suis souvenu in extremis que Bernard Quiriny était originaire du plat pays, et pourtant j’avais déjà lu Contes carnivores et Le village évanoui, ce n’est donc pas une première rencontre avec l’auteur dont j’ai déjà pu apprécier l’humour et l’acuité à observer le monde contemporain. Il exerce ici ses talents sur le thème du logement et l’habitat. Avec le voisinage, ce sont des sujets de préoccupation universels, et pourtant assez peu traitées en littérature, surtout sur un mode mi-humoristique, mi-dramatique.

« Il y a une armée pour défendre le pays. Eh bien, toutes proportions gardées, il y a des riverains pour défendre le quartier. »
En effet, tout ne va pas pour le mieux dans l’immeuble de prestige baptisé le Mayerling par ses promoteurs, à Rouvières, quelque part dans une banlieue bien cotée. Alléchés par une somptueuse brochure vantant les mérites de ce futur immeuble, les acheteurs n’ont pas hésité longtemps, qui à réaliser un premier achat, qui à trouver un nid douillet pour ses vieux jours, qui à investir dans la pierre. Mais dès les premiers temps, des écarts entre le rêve et la réalité apparaissent : un copropriétaire est assommé par les bruits de ses voisins, un autre se plaint d’odeurs envahissantes, un jeune couple amoureux devient agressif et nerveux, une dame veuve très pieuse se met à recevoir de nombreux « messieurs », d’autres connaissent des problèmes de plomberie insolubles… On reconnaît là des aléas de la vie en immeuble, mais il semblerait que le Mayerling cumule tous les problèmes.

« Les touristes veulent des immeubles avec vue sur la mer ; les promoteurs, pour les satisfaire, pompent sur les plages le sable nécessaire au béton ; les touristes n’ont plus ensuite qu’à s’installer dans leurs immeubles neufs face à la plage disparue, remplacée par un paysage lunaire. »
Tout ne va donc pas pour le mieux, et le rêve sur papier glacé se transforme en cauchemar pour tous. Même une union entre habitants peine à rétablir pendant quelques temps un semblant de quiétude, avant que d’autres ennuis ne pleuvent sur les malheureux copropriétaires. Satire à charge de la vie en immeuble collectif, le roman décrit avec un humour un peu potache assorti de réflexions souvent subtiles, des dérives qui, prises une à une, se produisent bien souvent, mais qui, ajoutées les unes aux autres, rendent la vie vraiment impossible. On rit, mais un peu jaune, des déboires des pauvres habitants du Mayerling, coincés dans une union indissoluble avec leur 80 ou 100 mètres carrés que la mauvaise renommée croissante de l’immeuble rend invendable.
L’auteur pousse son affaire jusqu’au bout de sa logique, intrigue en se demandant si ce n’est pas le bâtiment lui-même qui se retourne contre ses habitants, et on a hâte de savoir comment tout cela va se terminer ! Ce n’est pas le roman du siècle, mais cela se lit fort bien, et souvent avec le sourire.

L’affaire Mayerling de Bernard Quiriny, éditions Payot et Rivages (janvier 2018), 300 pages.

Les avis de Mic-Mélo et Virginie.


Première lecture pour le mois belge à retrouver chez Anne.
mois_belge2

Publié dans littérature Europe de l'Ouest, rentrée littéraire 2016

Metin Arditi, L’enfant qui mesurait le monde

enfantquimesurait« À cette période de l’année, l’amphithéâtre était submergé de coquelicots rouge sang. »
J’ai lu avec des bonheurs variés quelques romans de l’auteur suisse d’origine turque Metin Arditi. Si je garde un excellent souvenir du Turquetto et de Loin des bras, j’ai été beaucoup moins emballée par Prince d’orchestre. Comment allai-je réagir à ce dernier roman qui vient de paraître en poche ?
Eliot Peters est un architecte new-yorkais. Sur l’île de Kalamaki, il parcourt l’amphithéâtre, discute avec le père Kostas, et berce de douloureux souvenirs. Il fait la connaissance et devient proche du fils de sa voisine, un jeune garçon autiste qui rêve d’un monde où tout obéirait aux chiffres, où aucun désordre ne règnerait. Un projet hôtelier disproportionné (ça, c’est mon avis, pas celui des habitants de l’île) va pousser tout un chacun à faire des choix, à l’heure où la crise grecque va heurter de plein fouet la petite communauté.

« Je crois que c’est çà, l’ordre du monde, tu sais Yannis. C’est quand tu ne peux pas savoir à l’avance comment les oiseaux vont crier, ou comment le meltème va souffler entre les pierres, ni quand la mer va s’écraser contre le parapet. Mais tu es heureux d’écouter ces bruits comme ils viennent à toi. L’ordre du monde, c’est quand tu es heureux. Même si les choses changent. »
Si la lecture de ce roman s’est faite rapidement et sans résistance, il me manque toutefois quelque chose pour me faire dire que j’ai aimé ce que j’ai lu. Les personnages, comme l’île, sont plutôt hospitaliers, les sentiments décrits ne manquent pas de profondeur, est-ce justement la présence d’un peu trop de bons sentiments qui m’aurait gênée ? Il manque sans doute dans ce roman du liant aussi, trop de thèmes sont abordés entre l’autisme, la transmission, l’architecture, la philosophie, le deuil, la crise grecque… trop de thèmes pour un si court roman ? Car l’écriture, évocatrice quand il s’agit de paysages et de rencontres humaines, reste un peu en deçà lors de certaines situations, qu’une description dépouillée ne permet pas de ressentir vraiment. Et là, je suis restée un peu à l’extérieur, pas vraiment concernée… et c’est dommage !

L’enfant qui mesurait le monde, de Metin Arditi, paru en poche chez Points (juin 2017), 250 pages

Plus enthousiastes que moi, Hélène d’Irlande et d’ailleurs, Hélène Lecturissime et Leiloona. Florence émet quelques restrictions…

Lire le monde : la Suisse
Lire-le-monde

Publié dans littérature Europe de l'Ouest, rentrée hiver 2016

Armel Job, Et je serai toujours avec toi

etjeseraitoujoursMon père estimait qu’il avait fait tout ce que pouvait faire un homme raisonnable évaluant toutes les hypothèses au seuil de l’inconnu. Il ne restait qu’une chose qui le chagrinait : la tristesse de ma mère. Il se mit à l’assurer qu’il ne la quitterait jamais. « Même mort, je serai toujours avec toi. » répétait-il.
Deux frères, André et Tadeusz, jeunes adultes, racontent à tour de rôle le récent veuvage de leur mère Teresa, comment elle retrouve goût à toutes choses avec l’arrivée d’un homme qui est en panne sur la route, près de chez eux. C’est un réfugié croate qui cherche du travail, Teresa qui, d’origine polonaise, se sent aussi exilée, lui propose de l’héberger quelques jours. Bientôt il prend une place de plus en plus importante dans sa vie. C’est alors que la mort violente d’une femme dans les environs va semer le trouble dans l’esprit des deux frères.

 

Je redoutais mon retour à la maison. Au mois d’août, lorsque j’avais annoncé que j’abandonnais l’économie, elle n’avait même pas ouvert la bouche pour répliquer. Simplement, elle s’était saisie de la photo où nous étions tous les deux au quartier Léopold à Bruxelles […] et elle l’avait déchirée en deux.
L’amour, le deuil, les relations mère-fils et les relations entre frères, la religion, la culpabilité, le pardon, ce sont les thèmes qui parcourent le roman, qui, de ce fait, est à la fois très prenant, puisque beaucoup de questions y restent sans réponse jusqu’à l’arrivée du dénouement, et en même temps, fait plonger dans les abîmes de réflexions passionnantes. Le thème du mensonge et de la vérité, de celle qui peut faire des dégâts bien au-delà du seul coupable, l’idée aussi que l’on peut devenir une personne très différente à divers moments de sa vie, tout cela fait de ce roman psychologique une très belle découverte. Et s’il peut se trouver des points de convergence avec le roman de Kate O’Riordan, La fin d’une imposture, celui d’Armel Job est à mon avis bien plus achevé, et va beaucoup plus loin. Les personnages, même secondaires, possèdent une présence d’une grande justesse, et je ne pense pas les oublier de sitôt. Quel autre roman de l’auteur pourrai-je lire ensuite, c’est ce que je vais savoir en écoutant vos suggestions ou en parcourant les « archives » du mois belge !

Et je serai toujours avec toi, d’Armel Job, éditions Robert Laffont, 2016, 301 pages.

Lecture pour le mois belge 2017, à suivre chez Anne.
mois_belge2

Enregistrer

Publié dans bande dessinée, littérature Europe de l'Ouest

Aimée de Jongh, Le retour de la bondrée

retourdelabondreeL’histoire
Simon est libraire, mais rien ne va plus pour lui, les ventes vont en diminuant et son épouse souhaite céder la librairie à un grand groupe plutôt que de mettre la clef sous le paillasson. Simon qui avait repris sans grand enthousiasme la librairie familiale ne souhaite pourtant pas lui voir perdre son âme.
Cet homme est un rêveur, passionné d’ornithologie, mais qui dissimule de sombres remords remontant à son adolescence. Un accident auquel il assiste passivement vient décupler sa culpabilité. Une rencontre va peut-être toutefois lui permettre de ne pas sombrer dans la déprime. Tout ce que je résume ici sommairement est amené petit à petit dans le récit, par petites touches, par subtils retours en arrière, comme un portrait qui apparaît progressivement sur une toile.

« Les partenaires hivernent chacun dans une contrée différente d’Afrique. Ils évitent ainsi de périr tous les deux dans une tempête de sable, par exemple. »
Cette citation concerne bien sûr les couples de bondrées…
Plusieurs moments et plusieurs histoires sont entremêlées dans ce texte : la fin d’une librairie, une histoire de couple qui tangue un peu, la culpabilité du personnage liée à un épisode dans sa jeunesse et la culpabilité nouvelle à la suite d’un autre événement, sa passion pour les oiseaux, notamment la bondrée, sa rencontre avec une jeune femme… Cela fait peut-être un peu beaucoup pour un seul livre, mais c’est un mince reproche pour une très belle construction, tout en délicatesse, qui se termine sur une étrange interrogation finale…

Un très beau roman graphique !
Les dessins sont vraiment le point fort de cette BD, superbes, avec des échappées sur la nature absolument magnifiques, sans oublier la vieille grange remplie de livres, et les oiseaux, bien entendu. Un joli trait et une mise en page comme je les aime…
retourdelabondree1.jpgCoïncidence
Je remarque que plusieurs parutions récentes portent sur le thème des oiseaux : Bondrée, un polar canadien d’Andrée H. Michaud, M pour Mabel d’Helen McDonald, un roman sur le deuil et la fauconnerie, La douleur porte un costume de plumes de Max Porter, également sur le thème du deuil, Le ruban de Ito Ogawa, où une grand-mère couve un œuf tombé du nid…
Avez-vous lu l’un d’entre eux, ou un autre sur ce thème ?

Aimée de Jongh, Le retour de la bondrée (De terugkeer van de wespendief, 2014) éditions Dargaud (2016) traduit du néerlandais par Monique Nagielkopf 160 pages

Repérée chez Jérôme et Noukette, et trouvée à la bibliothèque…

Publié dans littérature Europe de l'Ouest

Aurelia Jane Lee, Un endroit d’où partir t. 1

unendroitdoupartirC’est Anne et le mois belge qui m’ont donné envie de découvrir ce roman que je n’ai pas gagné lors du jeu final, mais qui m’a aussitôt attiré l’œil lors d’une opération Masse critique. Les premières lignes lues pour me faire une idée ont achevé de me convaincre, et d’avoir ainsi l’occasion de découvrir la maison d’édition Luce Wilquin.
Un personnage principal qui se nomme Juan Esperanza Mercedes de Santa Maria de los Siete Dolores pour un roman belge, avouez que ça titille vos appétits de lecture, non ? Juan, pour faire court, est un bébé recueilli par les sœurs d’un couvent, en particulier la jeune Mercedes qui s’occupe de lui comme une mère, jusqu’à ses neuf ans. Déjà prompt à s’approcher des limites, Juan se perd complètement en roulant à toute allure sur son vélo, et est recueilli dans un domaine éloigné, où il devient garçon à tout faire.
Dans cette Amérique latine imaginaire, l’histoire de Juan commence et se poursuit avec des rencontres, des déceptions et des amours, de la prime enfance à l’âge adulte. Il ne s’agit que de la première partie d’une trilogie dont je lirai avec plaisir la suite, car l’histoire est prenante et a trouvé un juste équilibre entre parcours personnel et situations insolites. Peut-être, malgré le côté addictif de l’histoire, Juan reste-t-il un peu insaisissable et  distant, pour le lecteur comme pour les personnes qui l’approchent, mais c’est sa nature…
Roman d’apprentissage et d’aventures, mêlant les thèmes de l’art et de la création, des liens et de la liberté, c’est tout à fait le genre de roman que j’aime, et si l’auteure cite Gabriel Garcia Marquez ou Véronique Ovaldé, j’ai pensé aussi à un pendant masculin et plus méridional de Karitas, lu récemment. A ajouter donc à la liste : Art et roman ! Sa particularité est aussi de n’être pas ancré précisément dans le temps, ni dans l’espace, ce qui en fait une sorte de conte pour adultes d’une harmonie intemporelle.
Voilà, j’espère vous avoir donné envie de faire connaissance avec Aurelia Jane Lee, qui a mis une écriture pleine de vivacité et d’intelligence au service d’une belle histoire, que demander de plus ?

Extraits : Il ne lisait pas trop vite, ne mangeait pas la fin des phrases et semblait, à chaque virgule, regarder à gauche puis à droite comme on le fait à un carrefour avant de traverser. À chaque point, il baissait les paupières un court instant, comme s’il était conscient qu’entre deux phrases, tout un éventail de variantes existait, alors qu’une seule se réaliserait ; et c’était comme s’il rendait par là un hommage silencieux à toutes les éventualités laissées de côté.

Peindre était une seconde nature pour Juan. La transposition de la réalité sur une toile tenait pour lui de l’évidence. Il pouvait manier le pinceau comme il parlait, avec la même facilité, comme s’il n’y avait pas de code entre les deux.

L’auteure : Née à Bruxelles en 1984, Aurelia Jane Lee a étudié la communication ainsi que la philosophie. Elle s’est fait connaître en 2006 avec un premier roman intitulé Dans ses petits papiers. Deux recueils de nouvelles et quatre romans suivent, avant la trilogie Un endroit d’où partir.
247 pages.
Éditions Luce Wilquin (avril 2016)

Publié dans littérature Europe de l'Ouest, rentrée hiver 2016

Bernhard Schlink, La femme sur l’escalier

femmesurlescalierLe choix de ce livre correspond à un des thèmes récurrents parmi mes lectures : j’aime à faire régulièrement des incursions dans le monde de l’art qui donne lieu, souvent, à des romans très intéressants.

Un avocat allemand d’un âge mûr, en voyage à Sydney, remarque un tableau dans une galerie, et des souvenirs ressurgissent. Il avait connu Irene, le modèle du tableau, et amie de l’artiste, Schwind, lors d’une affaire qui opposait ce dernier au propriétaire du tableau, Gundlach… une affaire bien tarabiscotée, d’ailleurs. L’essentiel n’est pas dans les démêlés juridiques passés, mais dans les rapports entre les quatre personnages, une femme et trois hommes. De Sydney, une rapide recherche va mener l’avocat vers le lieu où Irene a disparu depuis trente-cinq ans, ou presque.

Tout d’abord, notons un début de roman en deux époques, légèrement perturbant, où il faut prendre ses marques (bref, à ne pas commencer le soir, en piquant du nez sur le livre) mais rien de rédhibitoire. Toutefois, au bout d’une cinquantaine de pages, je me demandais toujours quel était le thème du livre : celui du conflit entre l’art et l’amour ? du pacte avec le diable ? de la jeunesse et des choix qu’on y opère ? Un peu tout cela à la fois. Il me semble que l’auteur revient essentiellement vers ses sujets de prédilection qui sont les trajectoires que prennent les vies, les erreurs, les changements et les bifurcations, les remords et les regrets…

Toutefois, j’ai été moins séduite par ce roman que par les précédents que j’ai lus : Le liseur, Le week-end, Le retour. J’ai trouvé que les motivations des personnages étaient un peu rebattues : l’idéalisme d’Irène, la soif de pouvoir de Gundlach, le rêve artistique de Schwind… Seul le personnage de l’avocat voit son intériorité et ses intentions plus fouillées, plus subtiles, plus changeantes. J’espérais aussi une réflexion profonde sur les rapports entre les artistes et leurs œuvres, sur le monde de l’art plus généralement, ce qui n’est pas tout à fait le cas. Bref, j’ai lu ce roman avec plaisir et intérêt, mais malgré le thème, il n’a pas été un coup de cœur.

Extrait : « Vous vous dites : s’il faisait de l’abstrait, ou au moins du Wharol. Des boîtes de potage ou des bouteilles de Coca ou Maryline Monroe, c’est ça qui vous plaît, avouez-le, ça vous plaît. Ici au bureau, vous avez des gravures anciennes, et chez vous vous avez le Goethe ou le Beethoven de Wharol, parce que vous voulez montrer que vous êtes cultivé, mais pas démodé, ouvert au contraire à ce qui est moderne. Ce n’est pas vrai ? »

L’auteur :
Bernhard Schlink est né à Bielfeld en 1944.
Il a débuté sa carrière en écrivant plusieurs romans policiers, parmi lesquels Brouillard sur Mannheim et Le Nœud Gordien. En 1995, il publie Le liseur, roman partiellement autobiographique qui devient rapidement un best-seller et est traduit dans 37 langues. Il écrit également des recueils de nouvelles : Amours en fuite (2000) et Mensonges d’été (2010), des romans : Le Retour (2006), Le Week-end (2008) et La Femme sur l’escalier (2014). Il exerce la profession de juge et partage son temps entre Bonn et Berlin.
256 pages.
Éditeur : Gallimard (mars 2016)
Traduction : Bernard Lortholary
Titre original : Die Frau auf der Treppe

Les avis de Jostein et Alex mot à mots.

Publié dans littérature Europe de l'Ouest

Tom Lanoye, Tombé du ciel

tombeducielA roman court, billet court ! Je ne voudrais surtout pas entrer trop dans les détails et vous donner l’impression d’avoir déjà tout lu si vous ouvrez ce roman…
Tout part d’un fait-divers qui s’est réellement produit en 1989. Le 4 juillet, un pilote soviétique en plein exercice s’éjecte de son MIG-23 en panne au-dessus de la Pologne, mais le moteur repart et l’avion continue sa course, à vide, en franchissant le rideau de fer, et se dirigeant sur l’Allemagne puis la Belgique. Réunion de crise à l’OTAN pendant que l’avion poursuit sa route… Pendant ce temps, Vera, habitante d’une jolie villa en briques rouges « de style mauresque » près de Kooigem, à défaut de regarder vers le ciel, regarde sa vie de couple partir en lambeaux. De manière bien peu charitable, son mari vient de lui apprendre son infidélité, et Vera cherche une réaction digne à cette nouvelle inopinée.
Tant la vie d’une famille moyenne, que les réactions des militaires et des représentants du gouvernement américain dépêchés sur place, donnent l’occasion à Tom Lanoye d’exercer un humour quelque peu grinçant, que j’ai découvert le sourire aux lèvres. Les variations de style, les dialogues, rappellent que l’auteur a aussi commis des pièces de théâtre, et qu’il est à l’aise dans ce genre. L’événement historique, si anecdotique soit-il, est replacé très justement dans son contexte, ce qui ajoute à la qualité du roman.
Bien sûr, le format est court, un peu plus de cent pages, et la fin semble prévisible, mais le roman garde quelques surprises tout de même. Je compte bien sur le mois belge pour me donner d’autres idées de titres, pour continuer à lire cet auteur.

Citation : Rogers avait une opinion un peu moins flatteuse des soldats français. Et d’abord de leur fameux général de Gaulle. Il ne restait pas grand chose de sa patrie après l’occupation allemande. Une grande partie des politiciens, de l’armée, de l’intelligentsia et des fonctionnaires avait même collaboré ouvertement. Mais ce grand échalas avec son cou de girafe s’était mis en tête de perpétuer la France à lui tout seul, comme si elle avait encore besoin d’un Roi Soleil.

L’auteur : Tom Lanoye est un auteur de langue flamande bien connu dans son pays. Dès ses études à l’Université de Gand, il déclame ses propres textes sur la scène de divers cabarets littéraires. En 1985, il se fait connaître avec Un fils de boucher avec de petites lunettes. Suivent des nouvelles, romans, essais, recueils de poèmes et pièces de théâtre dont deux, ont été montées à Avignon en 2007 et 2008, avant d’être représentées à Paris, puis en tournée dans tout le pays. Dans la lignée de Hugo Claus et de son célèbre Chagrin des Belges, il porte un regard ironique sur la société flamande.
141 pages.
Éditions de la Différence (2013)
Traduction : Alain van Crugten
Titre original : Heldere hemel

Repéré chez Inganmic, Laeti et Philisine.

Participation au mois belge d’Anne et Mina, en avance sur le jour dédié à un auteur flamand, le 22 avril… mais j’ai un mot d’excuse, je serai en voyage jusqu’à cette date, et même au-delà !

Logo Khnopff Bocklin 40 ombre grise

 

Publié dans littérature Europe de l'Ouest, policier

Mechtild Borrmann, L’envers de l’espoir

enversdelespoirDans une ferme allemande, un homme recueille une jeune femme originaire d’un pays de l’Est, traquée par des poursuivants déterminés. Mathias va-t-il lui donner un refuge, avec les risques que cela comporte ?
D
ans la zone interdite de Tchernobyl, Valentina, une femme seule, essaye de garder espoir dans le retour de sa fille, disparue après avoir postulé pour un échange universitaire avec l’Allemagne. Valentina note dans un cahier les différents moments de sa vie à Tchernobyl, ce qu’elle sait de sa famille, de la catastrophe et de tout ce qu’elle a deviné petit à petit à ce sujet. C’est son cahier pour garder espoir, pour ne pas baisser les bras, pour dire à sa fille tout ce qu’elle ne lui a pas dit…
Les thèmes entremêlés dans ce roman, d’une manière adroite, tiennent en haleine sans que cela semble jamais artificiel : la catastrophe de Tchernobyl, le trafic d’êtres humains, la corruption, les mensonges étatiques… Plusieurs points de vue alternent selon les chapitres, la mémoire de Valentina ramène aussi des souvenirs plus anciens, des bribes importantes de la vie de ses parents et grands-parents. J’ai aimé cet aspect qui donne une profondeur historique au roman policier.
Les personnages possèdent une réelle présence, et même si leur nombre fait courir le risque de se perdre un peu, à peine, il est impossible de ne pas vouloir connaître la fin, tant ils touchent et émeuvent. J’ai trouvé ce roman de Mechtild Borrmann, le deuxième que je lis, encore plus réussi que Le violoniste, et tout aussi solide et prenant. Une auteure à découvrir si vous ne l’avez pas encore fait !

Extrait :  Des doutes l’assaillent. Comment la mémoire fonctionne-t-elle ? A-t-elle fait le tri dans son passé, au fil des années, pour qu’il témoigne de son innocence ? Ces pauses qui la distraient, les ménage-t-elle dans le but d’arrondir les angles et les coins des vieilles images, pour leur donner une allure satisfaisante sur le papier ?

L’auteure : Mechtild Borrmann est née en 1960. Après une formation en thérapie par la danse et le théâtre, elle se consacre désormais à l’écriture. Elle a publié cinq livres en Allemagne. Rompre le silence, son premier roman traduit en français en 2013, a obtenu le prix du meilleur roman policier en Allemagne. Le violoniste a obtenu le Grand prix des lectrices de Elle.
288 pages.
Éditeur : Le masque (avril 2016)
Traduction : Sylvie Roussel
Titre original : Die andere Hälfte der Hoffnung

Publié dans littérature Europe de l'Ouest, policier

Georges Simenon, La fuite de Monsieur Monde, Maigret s’amuse

Pour Lire le monde, nous nous retrouvons aujourd’hui avec des lectures de Georges Simenon, pour la Belgique. En ce qui me concerne, ce sont des retrouvailles, j’avais dévoré un certain nombre de ses romans à l’adolescence, en particulier ceux avec le commissaire Maigret. Georges Simenon et Agatha Christie m’ont tout deux fait aimer les romans policiers et c’est sans doute à cause de ces antécédents que j’aime les polars assez classiques, et goûte peu la surenchère dans la violence et l’horreur.
J’ai choisi ce que j’avais sous la main, à savoir un volume qui regroupe trois Simenon ayant plus ou moins pour cadre la Côte d’Azur. Plus ou moins, car dans Maigret s’amuse, le commissaire prend des vacances un peu forcées… à Paris !
J’ai eu plaisir à retrouver le style de Simenon, que j’avais oublié, à retrouver le commissaire Maigret, qui est à l’opposé de ces policiers mal dans leur couple ou dans leur vie privé que l’on trouve si souvent dans les romans contemporains, et ça change agréablement !
fuitedemrmondeJe n’ai lu que les deux premiers romans de ce volume.
Le premier relève du roman noir, ou du roman psychologique, avec un homme mûr, foncièrement terne, qui prend la tangente, direction indéterminée tout d’abord, puis la Côte d’Azur, pour un changement radical de vie. Il va y côtoyer une jeune femme qui se cherche, elle aussi, et, entre rêve de gamine et triste réalité, devient danseuse de cabaret. Les personnages ne sont guère fascinants dans La fuite de Monsieur Monde, le personnage principal comme la donzelle qui croise sa route se remarquent essentiellement par leur banalité, mais pourtant quelle profondeur dans l’observation des attitudes et des sentiments ! C’est étonnant car il a été écrit en 1944, et pourtant il ne s’agit absolument pas d’une France en guerre dans ce roman, ce sont sans doute les années 30 qui servent de cadre, mais on peut simplement le supposer.

maigretsamuse

J’ai une petite préférence pour le deuxième roman, peut-être parce que le ton est plus léger dans Maigret s’amuse, en adéquation avec le titre. Pourtant cela commence avec le corps nu de la femme d’un médecin trouvé dans un placard. Deux suspects, le Docteur Jave, et son remplaçant, sont aussitôt dans la ligne de mire de l’adjoint de Maigret, en charge de l’affaire pendant les vacances de celui-ci. Toutefois, Maigret ne peut s’empêcher de suivre l’affaire dans les journaux, et de gamberger sur l’entourage du médecin, et certains éléments troublants de ce meurtre.
Au final, ces deux lectures fort différentes ont été aussi bien plaisantes, et m’ont permis de retrouver une touche, un style qui ne vieillissent pas ainsi qu’une profonde empathie pour ses semblables qui caractérise les romans de l’auteur belge.

Extrait : Il avait encore des pudeurs, des maladresses. Il était vraiment trop neuf. Pour bien faire, pour aller jusqu’au bout, il aurait dû descendre un de ces escaliers de pierre conduisant tout près de l’eau. Chaque fois qu’il avait franchi la Seine le matin, il avait jeté un coup d’œil sous les ponts, et c’était encore pour retrouver un très vieux souvenir du temps où il allait à Stanislas et où il lui arrivait de faire la route à pied en flânant : sous le Pont-Neuf, il avait aperçu deux vieux, deux hommes sans âge, hirsutes et gris comme des statues abandonnées ; ils étaient assis sur des tas de pierres, et l’un d’eux, pendant que l’autre mangeait un saucisson, s’entourait les pieds de bandes de cotonnade.

L’auteur : Georges Simenon est né en 1903 à Liège. Il a débuté dans le journalisme, a parcouru l’Europe et le monde pour des reportages. Il écrit tout d’abord des romans légers, puis signe « Simenon » à partir de 1931. Son œuvre comporte 192 romans, 158 nouvelles, plusieurs romans plus autobiographiques. Ses romans ont été souvent adaptés au cinéma. Il a vécu la fin de sa vie en Suisse et est mort à Lausanne en 1989.
La fuite de Monsieur Monde a été édité en 1945, Maigret s’amuse en 1957. Les couvertures présentées ici ne sont pas forcément celles d’origine.


D’autres billets pour Lire le monde aujourd’hui, chez Brize (La fuite de Monsieur Monde), Sandrine (Le chat), Hélène (Trois chambres à Manhattan). Le bouquineur a lu Le petit saint et Yueyin Pietr le letton.

Lire-le-monde

Publié dans littérature Europe de l'Ouest, rentrée littéraire 2014

Robert Seethaler, Le tabac Tresniek

tabactresniekL’auteur est né à Vienne, en Autriche, en 1966. Robert Seethaler est écrivain, acteur et scénariste. Il vit à Berlin. Le Tabac Tresniek est son quatrième roman, il a remporté un grand succès dans les pays germanophones. Un autre roman intitulé Une vie entière, paraît à la rentrée chez le même éditeur.
249 pages
Éditeur : Sabine Wespieser (octobre 2014)
Traduction : Elisabeth Landes
Titre original : Der Trafikant

Avez-vous envie de musarder dans la ville de Vienne en 1937 ? Saviez-vous que Sigmund Freud était encore vivant à cette époque ? Imaginez-vous comment l’Anschluss a été vécu par les petites gens, par exemple le jeune commis d’un buraliste ?
Le jeune Franz Huchel est expédié de la campagne par une mère aimante, mais brusquement démunie, pour travailler dans un bureau de tabac, à Vienne. Otto Tresniek l’accueille de manière un peu bourrue, mais lui apprend les rudiments du métier, et surtout, l’engage à lire la presse. Si au début, Franz n’y comprend pas grand chose, il va finir par s’intéresser à l’actualité, quoiqu’à son âge, l’intérêt pour les filles va croissant aussi. C’est à l’un des clients, le « docteur des fous » dont la réputation avait atteint le village natal de Franz, qu’il va s’adresser pour essayer de résoudre ses problèmes de cœur.
Ce court roman est à classer au rayon des lectures délicieuses, l’auteur réussissant à évoquer des événements dramatiques au travers du regard innocent de Franz, avec toujours un brin d’humour, et une délicatesse rare. La ville de Vienne est plus qu’une toile de fond, presque un personnage, on imagine le Prater, la grande roue, les rues et les bâtiments, s’assombrissant au fur et à mesure de l’emprise nazie sur l’Autriche.
L’évolution de ce jeune gars, le tour que vont prendre les choses, la part du Dr Freud dans l’histoire, je vous conseille de les découvrir par vous-même, et vous laisse avec quelques extraits, qui sauront, je l’espère vous donner envie de découvrir ce petit bijou !

Extraits : (le départ du village) L’avenir se profilait maintenant dans son esprit comme un lointain rivage aux contours imprécis émergeant de la brume matinale : encore un peu flou, mais riche de beauté et de promesses. Tout était soudain d’une délicieuse légèreté. Comme si, avec la silhouette de sa mère se brouillant au loin sur le quai de Timelkam, il avait laissé une bonne partie du poids de son corps.

 

(Franz et Sigmund) En outre, l’énorme différence d’âge entre eux instaurait d’emblée la juste distance, celle qui, avec la plupart de ses semblables, lui permettait seule, en fin de compte, de supporter une relative proximité. Franz était tout jeune, le monde du professeur, en revanche, vieillissait de jour en jour. Même sa fille dont il brossait encore les dents de lait assis sur le rebord de la baignoire pas plus tard qu’avant-hier, lui semblait-il, avait maintenant dépassé la quarantaine !


(dialogue avec le psychanalyste) « Je me demande quelle importance peuvent avoir mes petits soucis idiots à côté de tous ces événements, dans ce monde qui est devenu fou. »
« A cet égard, je peux te tranquilliser. D’abord, les soucis qu’on se fait à cause des femmes sont généralement idiots, certes, mais rarement petits. Ensuite, on peut inverser les termes de la question : quelle est la légitimité de ce qui se passe dans ce monde devenu fou, comparé à tes soucis ? »

Les avis de Dasola, Eimelle, Luocine et tout récemment, le billet enthousiaste de Marilyne.