Eduardo Fernando Varela, Patagonie route 203

« “Maytén”, répétait-il dans sa tête. Le son de ce prénom évoquait la terre et le paysage, les lacs bleutés de la cordillère, la brise tiède du printemps qui caressait les corps ; il produisait un écho fragile et cristallin, un accent, un final sans voyelle, ce qui ajoutait une grâce subtile, vaporeuse. Plus Parker se répétait ce prénom dans la pénombre du camion immobile sous les étoiles, plus il prenait de significations, jusqu’à devenir magique et parfumer l’aube. »
On l’aura compris avec cet extrait, il s’agit d’une histoire d’amour, compliquée par le fait que le coup de foudre se produit entre deux itinérants parcourant l’un comme l’autre la Patagonie de long en large.
Parker conduit son camion au gré des injonctions de son patron, et ne se soucie pas trop de ce qu’il transporte. Pour lui, l’essentiel est d’être loin de la capitale et de son ancienne vie, et de pouvoir déployer chaque soir son petit campement sous les étoiles. Il voit Maytén un jour, à la caisse d’un train fantôme. Elle est mariée à un homme grossier dont la dernière idée pour rebondir dans la vie est de traîner aux quatre coins de la Patagonie des remorques contenant des attractions susceptibles d’attirer la population. Il est aidé par Maytén et deux frères jumeaux boliviens pas très futés. A ces personnages s’ajoute un journaliste amateur de sujets de reportages particulièrement originaux.Et le décor, la Patagonie, ses caprices météorologiques, et ses routes rectilignes et infinies, à tel point qu’on y compte en jours de route plutôt qu’en kilomètres…

« Bon, alors prenez la 210 jusqu’à trouver un arbre abattu. Si vous dépassez les trois jours, revenez en arrière, parce que vous serez allé trop loin. Au croisement, prenez à gauche, c’est l’affaire d’un jour et demi, deux s’il pleut. »
C’est d’une manière originale qu’on indique les directions dans ces contrées, et les indications sont tout aussi vagues lorsqu’il s’agit de retrouver la trace de quelqu’un… Cela donne lieu en tout cas à des dialogues savoureux, où l’on se demande toujours qui se moque de qui ! C’est l’un des points forts du roman. J’ai beaucoup aimé également la façon de décrire les paysages, j’ai souvent eu l’impression de les avoir sous les yeux, et lorsque les dialogues arrivaient, ils sonnaient tout à fait juste. Cela ne m’a donc pas étonnée lorsque j’ai lu que l’auteur était scénariste. Ce roman m’a rappelé un de mes films argentins préférés intitulé Historias minimas, titre qui pourrait convenir également à ce roman, l’histoire n’est pas de celles où il se passe un nombre considérable d’événements, non, c’est plutôt une suite de rencontres et de tableaux de la vie quotidienne sur les routes et dans les villages disséminés au milieu d’un paysage sans limites, et si l’histoire est simple, elle n’en dégage pas moins une atmosphère dépaysante et un charme certain, qui en font une lecture agréable.

« La vie monotone et ennuyeuse dans ces régions obligeait les gens à inventer des légendes pour avoir un sujet de conversation le soir. »
Pour finir, j’aurais deux
petites remarques, qui n’entachent en rien la qualité du texte. Tout d’abord à propos du titre : je suis peut-être un peu rigide, mais j’aurais aimé que le titre français, qui n’est pas une traduction du titre argentin, ait un rapport direct avec le texte : or, s’il y a des numéros de route, la route 203 n’apparaît pas plus qu’une autre, voire même moins, et j’attendais à chaque instant que quelque retournement ou péripétie de l’histoire lui donne une certaine importance qui justifie le titre.
Ensuite, au début du roman se trouve une carte d’Argentine, mais aucun des noms mentionnés au cours du roman n’y figure, (et ils sont des plus originaux, comme Colonie Désespoir ou Mule Morte) je n’en vois donc pas trop l’intérêt, à moins qu’elle serve uniquement à montrer l’étendue de la Patagonie, mais merci, ça, je le savais déjà !

Patagonie, route 203 d’Eduardo Fernando Varela (La marca del viento, 2019) éditions Métailié, août 2020, traduction de François Gaudry, 358 pages.

Le challenge En Amérique Latine a lieu chez Goran et Ingannmic.

Valentyne  et Eeguab ont lu ce roman très récemment.

34 commentaires sur « Eduardo Fernando Varela, Patagonie route 203 »

  1. Je ne suis pas du tout entrée dans ce roman où je me suis traînée lamentablement jusqu’au bout. Il faut que je me résigne à ne pas être sensible à ce genre de littérature sud-américaine.

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    1. J’avais oublié ton avis fort opportunément, au moment de commencer le roman ! 😀
      Je ne me suis pas du tout ennuyée, mais ce n’est pas un coup de cœur. J’ai beaucoup aimé l’atmosphère très dépaysante, mais il m’a manqué un petit quelque chose, je ne sais pas quoi.

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  2. Tout à fait juste, l’allusion à Historias minimas. Quant aux traductions de titres étrangers il y a très longtemps que j’ai renoncé à comprendre. Le vent, si présent dans le livre et le titre original, a cessé de souffler en français. Ce fut ainsi pendant des années dans le cinéma qui maintenant conserve souvent le titre original. Bonne journée.

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  3. J’avais repéré ce titre à sa sortie (je surveille toujours attentivement les parutions des éditions Métailié) et lu ensuite quelques avis sympathiques, mais ta chronique (vraiment extra !) me fait penser que ce livre devrait me plaire. je le renote, du coup. Me plaire d’autant plus qu’avec tes bémols, je ne serai pas surprise de certaines choses 😉
    Et pour les traductions de titres, quelle calamité parfois je suis bien d’accord !

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  4. un billet qui décrit bien un roman que sans doute je ne lirai pas, (on ne peut vraiment pas tout lire!) car je suis toujours réservée à propos de la littérature Sud-américaine. Mais j’ai souri aux directions de trajets.

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  5. J’hésite depuis sa sortie… je souhaite le lire, je lis un avis mitigé ou négatif, je ne veux plus le lire, je veux de nouveau le lire, puis plus… bref ! On verra…

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  6. Je fais partie des déçues… J’ai bien aimé la première partie, l’humour décalé et les mésaventures drolatiques du personnage, puis j’ai trouvé que ça traînait en longueur et que ça tournait un peu en rond.

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    1. Non, pas du tout, à part les deux points que je note à la fin (qui relèvent plutôt de l’éditeur), je trouve qu’il a bien fait d’écrire ce roman qui ferait de plus un bon film. Ce n’est pas un coup de cœur mais toutes les lectures ne peuvent pas en être ! 😉

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  7. Ce livre est tombé pile au bon moment pour moi et j’ai adoré 🙂

    Effectivement la traduction du titre y perd dans ce cas précis

    Par contre parfois je trouve que c’est bien de ne pas avoir le titre traduit littéralement .
    Par exemple le titre « orange amère »   en français est excellent (Ann Patchett)
    Le titre original est «Commonwealth » et je n’ai pas vu le rapport avec l’histoire …

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    1. Tant mieux si tu as adoré. Je ne savais pas trop à quoi m’attendre et je me suis laissé emporter.
      Quant au titre, parfois le titre original est plus ou moins un jeu de mots ou un double sens (c’est peut-être le cas de Commowealth ?) qui devient intraduisible.

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  8. Je tourne autour de ce roman depuis sa parution. Je ne me suis pas précipitée parce que j’ai lu des avis très mitigés. Quant au titre… ce n’est pas la première fois que je constate ce type de  » surprise  » aux éditions Métailié.

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  9. J’ai quand même bien envie de le lire malgré les quelques déceptions … Quand il sera en poche pour ne pas trop m’engager. je note aussi le film Historias minimas, je voudrais bien faire une note ou deux sur le cinéma latino américain pour ce mois.

    Aimé par 1 personne

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