Joe Meno, Prodiges et miracles

« Ce dernier dit une prière puis recouvrit l’oisillon de deux pelletées de terre. Vraiment pathétique, songea Jim, détournant le regard du visage de son petit-fils. Il percuta soudain que c’était cela, c’était cela qui n’allait pas avec le pays, le monde, aujourd’hui : voilà ce qui arrivait quand on cessait de voir les choses naître, vivre et mourir. »
C’est un plaisir de commencer l’année avec un roman qui opère la synthèse admirable de tout ce que j’aime en littérature : une histoire forte et prenante, des personnages auxquels je m’attache tout de suite, une écriture qui sort du commun sans pour autant me plonger dans la perplexité. Au bout de dix pages, déjà charmée par le style, je me demandais ce qu’il pourrait bien advenir de prodigieux ou de miraculeux à la famille composée de Jim, Deirdre et Quentin, respectivement grand-père, fille et petit-fils. Manifestement, cette famille vivant dans l’Indiana dans les années 90 tenait ensemble par habitude plus que par attachement réciproque : un grand-père, ancien du Vietnam, bougon et dépassé par l’attitude d’une fille à fleur de peau et constamment sous l’emprise de substances diverses, un petit-fils de seize ans renfermé et presque asocial. Ajoutons à cela des difficultés économiques croissantes que seul Jim semblait percevoir, et vous aurez le portrait complet de cette famille.
Heureusement les mots de Joe Meno ont réussi assez souvent à m’arracher un sourire alors même que la situation semblait éminemment triste, et à me faire réfléchir, grâce à l’ouverture des pensées des personnages sur un monde plus vaste que leur univers étriqué.

« Revenant à lui, le grand-père regarda la jument qui clignait des yeux, pensive. À la vue de ces paupières grises qui se soulevaient en frémissant, de ces longs cils de poupée, difficile de ne pas songer à ces choses que vous auriez pu accomplir, ces choses que la peur vous avait empêché de réaliser, ou celles perpétrées à votre grand regret. C’était une sorte de seconde chance, cet animal. Flattant l’encolure du cheval, il tâcha de rêver une vie meilleure pour lui-même, pour le garçon, pour les deux. »
Deux événements viennent bouleverser la relation du grand-père, Jim, et de Quentin son petit-fils : le brusque départ de Deirdre et l’arrivée encore plus inattendue d’un cheval, une magnifique jument blanche.
D’autres personnages malveillants vont apparaître et semer le désordre à un moment où il ne fallait pas grand chose pour perturber le duo formé par le grand-père et le petit-fils. S’en suivra un parcours mouvementé… Je vous conseille au passage de ne pas lire la quatrième de couverture du poche qui en raconte beaucoup trop à mon goût. Ce livre est présenté souvent comme un roman policier, ce que je nuancerais : le roman d’initiation s’y mêle au suspense, l’introspection au roman noir, avec de petites touches d’humour et beaucoup d’humanité. J’avais commencé il y a quelques années Le blues de la harpie sans accrocher, je pense tout lire de l’auteur maintenant ! Et tant pis si je me répète, la langue, qui entrelace le terre-à-terre et la poésie, y est pour beaucoup, elle magnifie le récit, et, chose peu habituelle, je suis même allée lire les premières pages en anglais pour comparer à la traduction : verdict, j’ai adoré les deux !
J’ai été complètement sous le charme de cette histoire très forte, des personnalités de Jim Falls et de son petit-fils, ainsi que de la présence du magnifique cheval blanc qui va modifier le cours, pas très drôle, de leur vie, et donner un sens nouveau à leur relation.

Prodiges et miracles de Joe Meno (Marvel and a wonder, 2015) éditions Agullo, 2018, Livre de Poche, 2019, traduction de Morgane Saysana, 432 pages.

Merci à Krol pour m’avoir donné grande envie de (re)découvrir Joe Meno. Alex (Mots à mots) et Ingannmic sont séduites aussi.

39 commentaires sur « Joe Meno, Prodiges et miracles »

  1. Un très bon roman oui, qui mêle tragique, humour et sensibilité en une parfaite osmose ! J’avais aussi beaucoup aimé Le blues de La Harpie, et lirai sans doute son dernier titre, sortie en poche maintenant. Merci pour le lien !

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  2. J’ai beaucoup aimé lire ce billet. On sent ton plaisir et tu argumentes bien pourquoi il a été si fort. J’ai donc deux solutions , le mettre dans ma liste qui s’étire à l’infini ou essayer de le garder en mémoire pour un achat compulsif en librairie.

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  3. J’ai déjà acheté deux poches à cause de toi ces derniers quinze jours et je vais recommencer pareil déjà le 4 Janvier !!

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  4. Bah dis donc, tu lis l’anglais ? Moi je ne sais pas si j’ai préféré Le blues de La Harpie ou celui-ci mais une chose est sûre, je lirai son dernier sorti en poche.

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    1. Je lis l’anglais mais un peu lentement, ce qui fait que ma paresse me pousse à attendre les traductions françaises. J’ai trouvé que le début de Marvel and a wonder sonnait particulièrement bien ! (et pour tout avouer, j’avais cherché le début parce qu’un mot m’avait paru bizarre dans le contexte et je voulais voir si c’était un problème de traduction).

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  5. je ne connais pas du tout cet auteur, mais ton billet est tellement enthousiaste que je m’empresse de le noter! bonne année!

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  6. Je l’avais repéré chez Ingannmic, vu ton enthousiasme, je n’ai plus qu’à filer en librairie ! J’ai hâte de découvrir cette écriture, cette initiation et ce roman noir ( tout ça à la fois !)

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