Serge Joncour, Chien-loup

« Ici, au tréfonds des collines, on n’imaginait pas que dans quelques heures, le tocsin vitrifierait les campagnes et qu’un vent soufflé des clochers abolirait l’été. Après-demain la guerre aspirerait les hommes du causses par trains entiers, avec au bout quatre années de feux, la disparition de quatre empires et plus de quinze millions de morts. »
Le premier chapitre, saisissant, se déroule en juillet 1914, à la veille de la première Guerre Mondiale, dans un petit village isolé sur le Causse.
Ensuite, en 2017, un couple vient prendre trois semaines de vacances dans une maison loin de tout, sans même de réseau ni de wifi. Pour Franck, producteur de cinéma, c’est inimaginable de passer tout ce temps sans téléphone, loin de ses associés qu’il soupçonne de vouloir le mettre sur la touche, mais pour sa femme Lise, actrice sans travail, c’est l’endroit parfait pour se ressourcer. Et quel endroit ! Une maison complètement isolée, en haut d’un chemin à la pente impressionnante, entourée de bois, de combes et de collines à perte de vue, une maison qui semble avoir une histoire tragique…
Puis on revient au village en 1914, lorsque les femmes se retrouvent presque seules à abattre le travail agricole et qu’un dompteur demande à se réfugier dans une maison isolée, avec ses tigres et ses lions, dont il craint qu’ils soient réquisitionnés ou abattus. Un dompteur allemand, qui plus est. Joséphine, la presque veuve du médecin du village parti combattre, est intriguée par cet homme…

« Le chien se posta en dehors de la cage, haletant et tendu, il jeta un œil à Franck qui finissait de descendre, attendant un ordre. Mais lequel devait le donner à l’autre, Franck ou le chien ? Lequel des deux devait prendre le dessus, la part du loup en l’homme, ou la part de l’homme en ce chien ? »
D’emblée, l’écriture m’a frappée. Je ne me souvenais pas avoir été aussi intriguée et emportée par le style de l’auteur dans L’écrivain national ou Repose-toi sur moi. J’ai aimé donc la manière de raconter et aussi le regard posé sur le couple formé par Frank et Lise, j’ai apprécié aussi cette manière de faire monter la tension à de nombreuses reprises pour la faire retomber deux chapitres plus loin, tout tranquillement. Ça marche particulièrement bien avec Franck, doué comme il est d’une capacité à se faire des films… Le suspense a son importance, mais plus passionnantes sont toutes les réflexions qui émaillent le roman.
De nombreux thèmes prennent place, et le roman me semble du coup beaucoup plus profond que les précédents que j’avais lus, qui m’avaient laissés un peu sur ma faim. En fait de faim, il est beaucoup question du végétarisme (avec Franck et Lise mais aussi Joséphine au début du siècle) du rapport entre les animaux et les hommes, mais aussi des humains entre eux qui ont des comportements proches du monde sauvage : de nombreuses images comparent ainsi les associés de Franck à des jeunes loups, et le monde du travail à la nature avec les faibles qui subissent, et les forts qui les dévorent. Bref, un roman riche, passionnant, pour lequel j’attendais peut-être une fin un peu différente, mais en tout cas, le plaisir de lecture était bien là !

Chien-loup de Serge Joncour, éditions Flammarion, août 2018, 476 pages, existe en poche.

D’autres avis : Antigone et Nicole plus emballées que Eva ou Une Comète.

24 commentaires sur « Serge Joncour, Chien-loup »

  1. Je n’ai toujours pas lu l’auteur ; je suis plus tentée par ce thème là que par ses précédents romans.

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  2. Je crois que ce n’était que la deuxième fois que je lisais Serge Joncour et effectivement j’ai trouvé ce roman plutôt riche, intrigant aussi dans sa façon de nouer les époques. Un bon souvenir de lecture.

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  3. Je vois que tu es enthousiaste et c’est toujours plaisant de voir des coups de cœur chez les copinautes même si on ne les partage pas tout à fait ! 😉

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  4. j’ai beaucoup aimé ce roman aussi… depuis ma première lecture avec « L’écrivain national » j’essaie de lire toute son œuvre, car j’aime énormément sa plume, les thèmes qu’il choisit…
    « Nature humaine » piaffe dans ma PAL 🙂

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  5. Mon expérience avec cet auteur a été fluctuante. J’ai beaucoup aimé In vivo, beaucoup ri avec « Vu », puis j’ai détesté « UV », au point de ne jamais avoir eu envie d’y revenir… mais ton billet m’intrigue, la thématique de ce Chien-loup est bien alléchante !!

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    1. Je n’avais jamais remarqué ces deux titres : Vu et U.V. c’est amusant ! Je ne connais pas ses romans les plus anciens, peut-être sont-ils à la bibliothèque… à voir !

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  6. J’ai décroché avec la lecture, décevante pour moi, de « Repose-toi sur moi », mais avec ton avis et les commentaires, je pourrais retourner de ce côté

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    1. Ses deux derniers romans ne semblent plus tout à fait dans la même veine, et remporte plus d’adhésion des lecteurs, me semble-t-il.

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  7. Je viens de découvrir pour la première fois Joncour récemment avec Nature humaine, et je m’en félicitais. Je mets ce titre sur ma liste !

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  8. Je l’ai lu et j’avais bien aimé les mises en tension et les chapitres plus calmes, relatant le rapport de l’homme à l’animal. Très belle comparaison aussi des associés aux loups…Je conseille ce livre sans hésiter!

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