Delia Owens, Là où chantent les écrevisses

laouchantent« Plus tard, Kya s’installa de nouveau sur le perron et attendit longtemps, mais, alors qu’elle gardait les yeux rivés sur le bout de chemin, aucune larme ne lui échappa. Son visage restait imperturbable, les lèvres serrées et le regard attentif. Ce jour-là non plus cependant, Ma ne revint pas. »
Ce roman aurait pu s’appeler La fille des marais, mais je crois que ce titre était déjà pris, et l’expression qui sert de titre est bien plus poétique, et j’en ai beaucoup aimé l’explication. Dans les années 50, Kya est encore toute petite fille lorsque sa mère part avec sa valise, et ses chaussures de ville, quittant le marais où la famille, père, mère et cinq enfants, vit dans une cabane misérable. Ces cabanes construites dans les marais de Barkley Cove, en Caroline du Nord, des siècles auparavant, par les plus marginaux des colons, les « marins mutinés, renégats, débiteurs et autres fuyards » ont fini par être acceptées comme propriétés par le cadastre, et leurs habitants restent à part, tout en ayant toujours matière à se nourrir, le marais regorgeant de gibier d’eau, poissons, oiseaux et batraciens… Très vite, Kya qui est la plus jeune de la famille, se retrouve seule avec son père. Celui-ci, dans une bonne période, tente de lui apprendre la pêche, avant de sombrer de nouveau dans l’alcoolisme, puis de disparaître définitivement un jour. Pas de situation glauque à la manière de My absolute darling dans ce roman, si Kya est seule, de manière précaire, les services sociaux ayant renoncé à déjouer son habileté à se cacher dans les marais, elle n’est pas à la merci d’un adulte malade ou pervers. Vous me direz, elle est isolée, parfois affamée, parfois malade, c’est déjà bien assez charger la barque…

« Elle prit dans sa poche une plume de queue d’un jeune aigle d’Amérique qu’elle avait trouvée le matin même. Seule une personne qui connaissait bien les oiseaux se rendrait compte que cette plume tachetée et défraîchie provenait d’un aigle. »
C’est un roman, je le rappelle, et si on admet le fait qu’une enfant de dix ans puisse continuer à vivre seule dans une cabane isolée, c’est même un roman plutôt passionnant. L’enfant devient une jeune fille, quelques belles âmes lui viennent ponctuellement en aide. Le couple formé par Jumping et Mabel, en butte à des préjugés racistes, est sympathique et touchant, et le parallèle peut être fait avec Kya, rejetée et crainte par la communauté villageoise pour sa marginalité.
L’histoire alterne deux époques, pour finalement dérouler toute la vie de Kya, notamment sa manière bien à elle de réussir à vivre de sa passion pour la biologie, sans avoir fait d’études, et en restant éloignée de toute vie sociale. L’auteure a ajouté à l’histoire de Kya une intrigue semi-policière, avec la mort, qui n’a rien d’accidentelle, d’un jeune homme qui a fréquenté la jeune fille pendant une période. Vous pouvez imaginer quelle personne est suspectée…
Même si le rythme du roman est assez lent, il ne s’agit pas d’entrer dans les méandres de la psychologie des personnages, les méandres du marais suffisent à en donner une image, ainsi que les comportements imaginatifs des animaux en matière de parade amoureuse comparés aux comportements humains. C’est intéressant, la manière dont l’auteure introduit des connaissances scientifiques sur les animaux et leurs habitudes, et jamais lourd ni didactique.
S’il est un peu dommage que les personnages masculins aient moins de consistance que Kya, j’ai pris plaisir à lire ce roman. Sans être typiquement un « roman qui fait du bien », il fait la part belle aux sentiments positifs. L’omniprésence de la nature et de beaux passages émouvants, un personnage hors du commun, voilà des ingrédients qui m’ont séduite, et qui me laissent une impression très favorable. À noter que l’auteure est une biologiste, qui a écrit de nombreux ouvrages scientifiques, et dont c’est, à près de soixante-dix ans, le premier roman.

Là où chantent les écrevisses de Delia Owens (Where the crawdads sing, 2018) éditions du Seuil, janvier 2020, traduction de Marc Amfreville, 476 pages.

 

55 commentaires sur « Delia Owens, Là où chantent les écrevisses »

  1. Il a l’air de faire du bien ce roman, et d’avoir une certaine originalité. Je ne suis pas certaine de céder à l’appel des marais mais je n’oublie pas le titre 🙂

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    1. Je ne m’attendais pas à m’y plaire autant autant, j’aime à penser que c’est le roman d’une grande lectrice qui a écrit un livre qu’elle aimerait lire !

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  2. Le point de départ a des similitudes avec le roman que je viens de terminer, mais la comparaison s’arrête là. C’est assez tentant comme histoire, je note.

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    1. Je n’ai pas lu « Manuel de survie… », c’est peut-être celui qui lui ressemble le plus. Sinon, je n’ai pas du tout pensé à « Dans le forêt » en le lisant.

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    1. J’avais aimé My absolute darling, mais eu du mal à le recommander, alors que celui-ci a un (petit) côté « feel-good » qui change agréablement de tous les romans noirs américains.

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  3. décidément ce roman semble avoir du succès… Comme je n’ai lu aucun des autres romans cités dans les commentaires, je vais le noter… « my absolute darling » je n’ai même pas essayé, cela me semblait trop toxique… Et « dans la forêt » je ne l’ai pas encore lu 🙂

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    1. Je pense qu’il a bénéficié d’un bon lancement, mais au moins c’est mérité ! C’est beaucoup moins « glauque » que My absolute darling, tout n’y est pas rose, mais la bienveillance y est présente…

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    1. Pour le côté « feel good », ce n’est pas trop marqué, sauf si on compare avec d’autres romans américains très sombres… Là, c’est bien dosé.

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  4. Quel joli titre déjà ! Je le note pas dans mes urgences mais ça pourrait bien me plaire tout de même.

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  5. Un très beau titre et quelle magnifique couverture! Le fait qu’il s’agisse du premier roman d’une biologiste, et plus toute jeune qui plus est, m’intrigue au plus haut point…

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  6. j’aime bien le titre, très poétique en effet. je me le garde en mémoire, notamment pour les éléments positifs que tu notes.

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  7. J’ai passé un bon moment aussi, je te rejoins, l’histoire en elle-même n’a rien de bien singulier mais le rapport à la nature et à l’environnement est vraiment passionnant et l’héroïne hyper attachante. Bref, un divertissement à ne pas bouder.

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  8. je crois l’avoir tellement vu sur les sites anglophones (la faute à Oprah…) que je n’arrive pas à le lire….

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    1. Je l’avais repéré avant sa traduction, mais pas trop vu… je fréquente peu de sites anglophones ! Mais il mérite le détour, sans forcément crier au chef-d’œuvre.

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  9. Ce livre pourrait tout à fait me plaire. On verra s’il croise ma route une seconde fois (j’avais eu la proposition de babelio mais j’ai regardé mes mails trop tard).

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  10. Hmmmm … j’hésite. En fait, le côté « elle habite seule »… je ne sais trop si je réussirai à passer par dessus. We’ll see.

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    1. C’est assez finement mené pour ne pas sembler totalement invraisemblable… (il faut dire aussi que ça se situe dans les années 50)

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    1. Je le craignais un peu aussi au début (même si j’ai aimé My absolute darling, je n’avais pas envie de relire la même chose), mais non, c’est vraiment différent.

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    1. C’est une bonne surprise, certains l’ont trouvé un peu attendu, moi pas tant que ça… j’ai aimé le bon dosage entre nature, roman d’apprentissage, policier et romance (pas trop de romance) !

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  11. Voilà, je l’ai emprunté à la bibli juste avant les fermetures! et terminé hier. Ouf, pas de glauque là dedans (j’ai lâché fissa My absolute darling) mais je n’aurais pas pensé à du feel good. la romance m’a un poil lâchée (passages leus en diagonale, si si) et j’ai une question qui m’a empêchée d’apprécier la fin, mais je détaillerai ça dans mon billet (à écrire)
    Bien évidemment j’ai aimé le côté nature et biologie (et le couple Jumping Mabel)

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