Publié dans littérature Europe du Sud, non fiction, rentrée littéraire 2018

Javier Cercas, Le monarque des ombres

monarquedesombresRentrée littéraire 2018 (14)
« La décision fut d’écrire d’autres histoires, mais qu’entre-temps je glanerais des informations sur Manuel Mena, même si c’était entre deux livres et à mes heures perdues, avant que la trace de sa courte vie s’estompe complètement et disparaisse de la mémoire précaire et usée de ceux qui l’avaient connu ou de l’ordre volatil des archives et des bibliothèques. »

Cela faisait des années que l’auteur espagnol Javier Cercas tournait autour de ce héros de la famille, jeune homme mort à vingt ans sur les bords de l’Ebre, mais le fait que rétrospectivement il ait été du mauvais côté, à savoir du côté du franquisme, était très certainement un frein à cette entreprise. Cela et aussi la mémoire des contemporains de Manuel Mena qui commençait à s’effacer… Pourtant, grâce à la proposition de son ami le cinéaste David Trueba qui lui propose de l’accompagner dans son village d’Estrémadure pour interroger et filmer ceux qui ont connu le jeune phalangiste, un projet de livre se dessine.
C’est avec plaisir que je retrouve Javier Cercas, dont j’avais lu avec un très grand intérêt L’imposteur.
Le présent livre relate scrupuleusement les recherches, les rencontres, en quête de la personnalité de Manuel Mena, mais curieusement, l’auteur parle de lui tantôt à la première personne, tantôt, notamment pour les membres de sa famille, en les nommant « le grand-père de Javier Cercas » ou « l’oncle maternel de Javier Cercas », un curieux dédoublement qui surprend, mais ne soulève aucun doute quand à la sincérité du propos.

« En prenant le café, je racontai à David que pendant des années cet endroit avait abrité le cinéma et le dancing du village et que c’était là que j’avais embrassé une fille pour la première fois et où j’avais vu mon premier film.
– C’était quoi comme film ? demanda-t-il.
Les quatre fils de Katie Elder
, répondis-je.
– Eladio avait raison, tu vois ? dit David.
Je le regardai sans comprendre.
Il précisa sa pensée :
– On est de là où on a embrassé pour la première fois et où on a vu son premier western.
Il paya les cafés et ajouta :
– Ici, ce n’est pas le village de tes parents, mec : ici, c’est ton foutu village. »
Les dialogues entre l’auteur et David Trueba rendent très vivante cette quête, près de quatre-vingts ans après les faits, ainsi que le retour au village natal qui m’a rappelé le très beau livre de Carine Fernandez, Mille ans après la guerre. Impossible de ne pas se passionner pour tous les doutes et les questionnements soulevés par l’enquête de l’auteur, et ils sont nombreux, car il n’est pas forcément facile d’évoquer un ancêtre franquiste dans l’Espagne actuelle. Tous les moments où il réussit à faire remonter des réminiscences de la part de proches parents ou de voisins de son village s’avèrent également très émouvants, et j’ai vraiment été emballée par le style. La traduction me semble d’ailleurs parfaite pour mettre en valeur ce texte.
Un seul petit bémol concerne les recherches qui relèvent davantage des textes d’archives. Les formulations manquent parfois un peu de clarté pour qui ne connaît pas parfaitement les protagonistes de la guerre civile espagnole : les franquistes, les républicains, ça va, les phalangistes, on voit bien de quel côté ils sont, mais lorsqu’est évoquée « l’armée de Yagüe » de quel côté se situe-t-on ? Il faut quelques lignes à rechercher des indices pour trouver la réponse, retomber sur ses pieds et reprendre le fil, compliqué par des phrases très longues. J’aime beaucoup habituellement les phrases longues, mais lorsqu’il s’agit de guerre, de différentes factions, ça n’aide pas à la compréhension… Certains épisodes sont toutefois captivants comme l’approche de Teruel à la fin de l’année 1937, connue par les photos de Robert Capa et Gerda Taro, et qu’on retrouve ici, vue de l’intérieur. La fin est également une grande réussite, très belle et émouvante, elle révèle enfin la signification du titre…

Le monarque des ombres de Javier Cercas (El monarca de las sombras, 2017) éditions Actes Sud (août 2018), traduit par Aleksandar Grujicic et Karine Louesdon, 320 pages.

Le billet de Marilyne, (merci !) ou celui de Delphine-Olympe.

28 commentaires sur « Javier Cercas, Le monarque des ombres »

  1. J’ai lu ce roman que je vais le commenter prochainement. J’ai été intéressée par la description de la montée du franquisme. Mais j’ai été agacée par les hésitations de l’auteur, sur le fait d’écrire ce roman . Il pouvait hésiter sans le dire ni le répéter aussi souvent.

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    1. Ces hésitations ne m’ont pas gênée, j’aime bien voir le processus de création à l’œuvre… ou pas ! Mais ça a pu m’agacer dans d’autres livres, alors je comprends ! 😉

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  2. Ah ravie que tu n’aies pas été déçue par cette lecture ( j’avais peu de doute ^-^ ). Le livre dans le livre. Je l’ai trouvé passionnant, sous tous ses aspects. Et ce titre, si bien trouvé.

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  3. Tiens, c’est drôle, je n’ai pas du tout pensé au livre de Carine Fernandez en le lisant. La narration en est beaucoup plus classique… Mais tous les deux travaillent sur la mémoire et l’enfouissement de celle-ci. J’adore Cercas !

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    1. J’ai souvent un manière très visuelle d’imaginer les lieux des romans, et celles des deux romans se sont superposées… d’où la comparaison.
      Je n’ai pas tout aimé de cet auteur, je n’avais pas accroché aux Lois de la frontière, mais je referais bien un essai !

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  4. Un auteur qu’il me reste à découvrir et j’espère sauter le pas prochainement. J’avais noté L’imposteur. Je suis très curieuse de sa plume et de son univers.

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  5. C’est une méthode narrative chère à l’auteure, que cette façon d’approcher son sujet tout en détaillant la manière dont il en prend connaissance et le construit. Il fait de même dans Les soldats de Salamine et Les lois de la frontière (quoique dans ce dernier, c’est un personnage qui joue le rôle de « rapporteur d’histoire »). Je trouve que cela enrichit le propos. L’imposteur est sur ma PAL, et je lirai aussi ce Monarque des ombres.

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    1. Tout à fait d’accord, j’ai aimé cette construction.
      Il faudrait que je relise Les soldats de Salamine, quelque peu oublié, ou que je reprenne Les lois de la frontière en ayant à l’esprit les autres romans lus… (quoique il me semble que dans ce cas, c’était les personnages qui m’avaient déplu, pas la forme)

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  6. C’est un livre que je me fais offrir pour Noël; J’ai tellement aimé Les soldats de Salamine ! Mais j’ai l’impression que celui-ci emporte moins l’adhésion ?

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    1. Technique, pas vraiment, et pas non plus besoin d’être un spécialiste de la guerre civile espagnole… désolée si j’ai donné cette impression, ce n’était qu’une simple constatation. La partie contemporaine de la recherche de Cercas en rend la lecture plutôt facile.

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