Publié dans littérature Amérique du Nord

Dany Laferrière, Le cri des oiseaux fous

cridesoiseaux« On avait dans ce taxi minable, il y a à peine quelques minutes, un groupe de gens misérables, et voilà maintenant une nation souffrante. Un peuple en peine. Une collectivité pensante. »
Dans ce taxi se tient Vieux Os, surnom original pour un jeune homme de vingt-trois ans, assommé par l’annonce du fait que son meilleur ami, journaliste libre-penseur comme lui, figure très connue à Port-au-Prince, vient d’être assassiné. La dizaine de passagers de ce taxi collectif partage son abattement à cette nouvelle. En réaction, la mère du jeune homme fait tout ce qu’elle peut pour lui obtenir un passeport, afin que, comme son père dix-huit ans auparavant, il prenne la route de l’exil. Il a vingt-quatre heures pour choisir de rester ou se préparer au départ, mais il est vital qu’il n’en parle à personne. Vieux os entame une tournée de ses lieux préférés pour voir ses amis.

« Le futur et le passé entremêlés. C’est exactement ça, ma conception du présent. »
Les premières pages donnent le ton du roman, avançant avec quelques digressions vers une annonce très forte, une nouvelle qui terrasse le narrateur, qui vient de perdre son ami très cher, tué sur une plage par une bande de tontons macoutes. Le texte semble accuser alors une petite baisse de rythme, en revenant vers des événements plus anciens, mais ce sera en fait le même mode de narration tout au long, des sortes d’intermèdes entre des moments plus dramatiques.
Si à faire alterner les moments forts et les passages plus légers, à mélanger temps présent et souvenirs, l’auteur soulage le lecteur, évite le pathos, il court aussi le risque de le perdre un peu.
Toutefois, le tout se tient bien et réalise même le tour de force de faire durer le roman moins de vingt-quatre heures, pendant lesquelles il déroule les pensées de Vieux Os. Ce laps de temps correspond au temps passé entre le moment où il apprend la mort de Gasner, et le moment de son possible départ en exil. Il n’y a évidemment pas à proprement parler de suspense pour qui connaît Dany Laferrière, et devine les éléments autobiographiques nombreux qui se nichent dans ce roman, mais une tension certaine parcourt le texte.

« Les faits les plus banals m’étourdissent, impressionné que je suis par leur richesse, leur profondeur, leur éclat caché. Étant déjà absorbé par la simple réalité, si subtile et si abondante, je n’ai plus besoin de l’aide du surnaturel pour rêver. Je ne rêve pas d’un autre monde. Je rêve de ce monde. Le seul que j’ai. »
Je ne dirais pas que ce monologue intérieur ponctué de rencontres et de dialogues ne possède pas quelques petites longueurs, j’avoue avoir faibli parfois, car il faut admettre que c’est une lecture assez exigeante. Ce texte est également un peu redondant par rapport à L’énigme du retour que j’ai lu il y a quelques mois, et dont j’ai préféré le style et la construction.
Toutefois les réflexions du narrateur sonnent juste, et ne manquent pas de profondeur, tout en traduisant parfaitement son jeune âge. J’ai beaucoup aimé son analyse de la culture, de la religion en Haïti, et même de l’importance de la grammaire sur fond de dictature, j’ai été très touchée par ses relations avec sa mère et sa grand-mère, par les liens d’amitié profonds qu’il a avec plusieurs camarades, un peu moins par ses amours juvéniles.
Je conseillerais ce roman à qui est intéressé par le thème, et qui voudrait découvrir Dany Laferrière, mais cet auteur est prolixe, et donc le choix très large.

Le cri des oiseaux fous, de Dany Laferrière, éditions Zulma (2015), première parution en 2000, 316 pages.

Cette deuxième participation à Québec en novembre est une lecture commune avec Claudialucia et A propos de livres (Tout bouge autour de moi) Anne,Valentyne et Enna, (Je suis un écrivain japonais) Isallysun (Chronique de la dérive douce) allons voir ce qu’elles ont pensé de leur lecture de l’auteur haïtien qui vit au Québec.
quebec_2018

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36 commentaires sur « Dany Laferrière, Le cri des oiseaux fous »

  1. J’ai commencé ce roman pour la LC mais j’ai arrêté après un tiers mais j’ai aimé la plume alors je lui redonnerai une chance l’an prochain 😉 J’avais tellement aimé « L’énigme du retour »!

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  2. Je n’ai pas beaucoup aimé « Je suis un écrivain japonais ». Je n’ai pas fait d’autre tentative avec l’auteur. Je note « l’énigme du retour » qui semble être plus intéressant.

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  3. Oui, « Tout bouge autour de moi » est passionnant et facile à lire. On s’aperçoit au fur et à mesure de la richesse des réflexions. J’ai beaucoup aimé L’énigme du retour et je suis en train de lire Le goût des jeunes filles; Par contre je ne connais pas celui-ci. Bon, je vais aller lire des billets des autres participantes et mettre des liens vers vous toutes dans mon blog.

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    1. Tout bouge autour de moi est vraiment celui qui me tente le plus parmi les nombreuses publications de Dany Laferrière… je verrai aussi ton avis sur Le goût des jeunes filles. C’était sympa cette lecture commune !

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    1. Triste, pas vraiment, parce que le narrateur est jeune et plein de vie, et pas dénué d’humour, même si la situation ne s’y prête guère… C’est sûr que d’autres romans de l’auteur montrent sans doute davantage son humour.

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  4. Je l’avais vu au moment de sa première publication, ça commence à dater. A l’époque j’ai tout lu de lui. L’odeur du café et Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer restent mes romans préférés.

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  5. je l’ai remarqué parmi les titres de la rentrée et comme je n’ai encore rien lu de l’auteur je pensais commencer par celui-ci mais je note qu’il est préférable de commencer par « L’énigme du retour »

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    1. C’est un roman qui est paru en 2000 pour la première fois, mais je crois que Zulma réédite ses anciens romans, une très bonne idée d’ailleurs… Le choix est vaste pour découvrir cet auteur, peut-être un roman sur son enfance serait plus logique ? (mais on peut aussi, comme moi, ne faire preuve d’aucune logique !) 😉

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  6. Ta chronique me donne très envie de découvrir ce livre, malgré ses petites longueurs, et son auteur dont j’entends beaucoup parler sans jamais me jeter à l’eau ! 🙂 Merci ! 🙂

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  7. Je te recommande Le Charme des après-midi sans fin, où il parle de son enfance. J’avais beaucoup aimé, c’est mon préféré parmi ceux que j’ai lu. Il me reste à découvrir L’Énigme du retour…

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  8. Je n’avais pas été très emballée par L’énigme du retour mais je l’avais lu en audiolivre et j’ai du mal avec ce format. Une amie m’avait recommandé celui que tu as lu. Ce que tu en dis me parle, je pense que je le lirai.

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    1. Je l’ai noté par rapport au commentaire que tu as fait sur ma dernière lecture de D Laferrière, je pense. J’ai été moins enthousiaste que toi, mais je n’avais encore ma précédente lecture (l’énigme du retour) présente à l’esprit.

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    1. Je recommande plutôt L’énigme du retour et suis très tentée par Tout bouge autour de moi, mais ils sont assez récents, tu peux avoir envie de commencer par un plus ancien…

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