Publié dans littérature Europe de l'Est et Russie, premier roman, rentrée hiver 2018

Żanna Słoniowska, Une ville à cœur ouvert

unevilleacoeur.jpg« Aussi, plus les gens manifestaient dans les rues de Lvov, plus fort ils parlaient de choses autrefois entourées de silence, plus elle mettait d’acharnement à vérifier, le soir venu, que nos portes d’entrée étaient parfaitement closes. »
Une ville à cœur ouvert est un peu à la fois l’histoire d’une famille, l’histoire d’un immeuble, l’histoire d’une ville… La famille est composée uniquement de femmes, la narratrice, sa mère Marianna, soprano à l’opéra, sa grand-mère Aba qui est médecin, et son arrière-grand-mère. Les hommes sont venus, repartis, on n’en parle guère. L’appartement où elles cohabitent fait partie d’un immeuble, remarquable pour le haut vitrail art-nouveau qui court tout au long de la cage d’escalier. Il aura un rôle symbolique très fort tout au long du roman. La ville enfin, Lwow, Lvov ou Lviv selon les périodes, selon que la ville était polonaise, russe ou ukrainienne.

 

« Néanmoins, dès qu’elle a adopté l’ukrainien, je me suis mise à éviter de lui parler, comme si je m’étais métamorphosée en un dictionnaire dont quelqu’un supprimait des mots au fur et à mesure. »
Le roman commence avec la mort de Marianna, tuée d’une balle lors d’une manifestation de partisans ukrainiens en 1988. Ces manifestations anti-communistes ont réellement eu lieu, et l’auteure a imaginé le retentissement qu’elles auraient pu avoir s’il y avait eu une victime, les conséquences sur le cercle familial, professionnel, amical et amoureux de la charismatique chanteuse de l’Opéra.
Si je connais ainsi le projet de l’auteure, c’est que je l’ai entendu s’exprimer, en français (et parfaitement), au sujet de son roman, à la Fête du Livre de Bron. Je sais ainsi qu’elle s’est beaucoup documentée pour écrire son roman, et a interrogé des personnes âgées de Lviv, de différentes origines. L’histoire de cette ville, située à 70 kilomètres de la frontière polonaise, est très compliquée, et rien qu’au vingtième siècle, elle est passée par des phases soviétiques, polonaises et ukrainiennes. Différentes communautés y vivent, pas toujours en harmonie, et le roman le fait bien sentir.
Le thème de l’amour de l’art est très présent aussi dans le texte, on voit comment, de mère en petite-fille, se transmet l’amour de la musique, ou celui de la peinture, un peu à la manière des poupées russes, et comment chaque génération dévoile ses dons artistiques.



« Le vitrail était glacial et Mikolaj avait vite retiré sa main : il avait eu l’impression qu’elle allait geler là sur place, contre le verre, et qu’il devrait rester éternellement sous cette porte cochère. »
Alors, ai-je aimé ce roman ? J’ai trouvé au début le style lyrique un peu déroutant et j’ai eu à m’accrocher un peu pour suivre la narration fragmentée. Ce n’est pas tant les différentes époques dans lesquelles finalement on se repère bien, mais plutôt les faits qui sont décrits, parfois un peu anecdotiques et décousus, font qu’il est assez difficile de s’attacher aux personnages. Le plus passionnant est finalement l’histoire de la ville qui se dévoile par bribes mais finit par former un ensemble cohérent. Le style de la jeune auteure est intéressant, orné de figures lyriques, il est accentué parfois par la propension à chercher le côté douteux, voire morbide, des situations et des gens. Le choix de l’événement central du roman placé dès le premier chapitre, alors qu’il aurait été possible de faire culminer le texte autour de ce drame, peut aussi être perturbant.
Tout cela ne vous donne peut-être pas envie de vous précipiter sur le roman, mais l’avis de Delphine-Olympe ou celui de Sarah Gastel dans Page des Libraires vous convaincront sans doute davantage. Je le conseillerais surtout à ceux que l’histoire de cette région intrigue.

 

Une ville à cœur ouvert de Żanna Słoniowska, (Dom z witrazem, 2015) éditions Delcourt littérature 2018, traduit du polonais par Caroline Raszka-Dewez, 239 pages

Troisième lecture pour le mois de l’Europe de l’Est d’Eva Patrice et Goran, et Lire le monde.
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30 commentaires sur « Żanna Słoniowska, Une ville à cœur ouvert »

    1. C’est sûr qu’avant et après ce roman, j’ai trouvé des lectures qui me convenaient mieux. Mais si je ne l’avais pas lu, il ferait encore partie de ma liste de tentations, alors… 😉

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  1. le thème me plaît, et c’est la 3e critique que je lis … Le thème me plaît mais je connais peu l’histoire de l’Ukraine. il faut « réviser avant » ou on comprend facilement
    les longues phrases ne me rebutent pas mais trop de lyrisme si 🙂

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  2. Pour le roman, je ne sais pas, par contre j’aime beaucoup la couverture très pop, ça change des couvertures souvent déprimantes des romans sur les pays de l’est (genre ed. Noir sur blanc que j’aime beaucoup mais parfois leurs couvertures, my god!)

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  3. J’espère qu’i sortira en poche, car la géopolitique de ce pays m’intéresse et n’est pas toujours facile à comprendre.

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  4. C’est vrai qu’il faut un peu s’accrocher pour lire ce livre, mais j’ai aimé rentrer dans l’intimité de ces quatre femmes. Et j’ai surtout appris beaucoup de choses sur une ville et un pays que je connais finalement très mal.

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    1. Je ne suis pas sûre que je retiendrai grand chose sur l’histoire de la ville… j’ai trouvé que l’ensemble manquait de clarté. Mais c’était intéressant de découvrir la vie commune de ces quatre générations que le tarif des loyers obligeaient à cohabiter.

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  5. Ton billet en demi-teinte décourage un peu et c’est presque tant mieux si j’ose dire car j’ai noté tellement de titres au cours de ce mois de littérature de l’est que je ne sais plus où donner de la tête ! Claudialucia

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  6. j’ai lu récemment le livre de Philip Sands Retour à Lemberg (un des anciens noms de Lviv), récompensé par plusieurs prix littéraires, passionnant en particulier sur la période IIIème Reich, et le roman dont vous parlez ici me rappelle le roman de Diane Meur Les vivants et les morts, qui se passe aussi dans une ville de Galicie de 1848 au XXème siècle, originalité c’est une maison qui raconte son histoire et celle de ses habitants successifs tantôt Hongrois, Polonais… selon les caprices de l’Histoire.

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  7. En général, je suis attirée par ce type de sujet, l’histoire des villes, la parole de l’espace, les liens avec l’art, l’architecture. Mais à la lecture de la seconde partie de ta note, je me dis que non, le style lyrique, moi, ça ne passe pas. Pour les vivants et les morts, je garde un souvenir lointain d’une lecture confuse … Mais, c’est un souvenir lointain … Je note le Retour à Lemberg, par contre, qui semble plus historique.

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    1. Retour à Lemberg est un bouquin « important » puisqu’il retrace la vie des ancêtres de l’auteur, d’origine juive, et surtout celle des juristes initiateurs des notions de crime contre l’humanité et de génocide, au moment des procès de Nuremberg originaires, eux ou leurs familles de Lviv- Lemberg. Passionnant, mais ce n’est pas un roman qui se lit en un après- midi…

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