littérature Europe du Nord·rentrée hiver 2018

Gudbergur Bergsson, Il n’en revint que trois

ilnenrevint« Il savait d’expérience que le monde était aussi beau que multiple, mais ne se sentait nulle part aussi bien que dans cet endroit désert, abrité dans une ancienne grotte à moutons, au milieu d’un champ de lave. »
Tout se joue dans un périmètre très restreint, une maison exiguë, quelques murets pour enclore son terrain, un bord de mer, une faille, un champ de lave… Des personnages nommés seulement le vieux, la grand-mère, le fils, les gamines ou le gamin y évoluent, des visiteurs se présentent, à cause de la guerre qui crée un peu de passage dans cette région côtière : deux Anglais, un Allemand… Il n’y a pas vraiment de personnage principal, d’ailleurs dans la deuxième moitié du livre, c’est plutôt le gamin qui est au centre, alors qu’au début il n’apparaît que par intermittence. Puis le gamin vieillit, et est toujours nommé ainsi à plus de cinquante ans : au moins, on ne s’égare pas parmi les personnages.
Avec une écriture volontairement économe en descriptions, c’est au lecteur de démêler parmi les gestes, parmi les quelques activités décrites, ce qui fait avancer les personnages : l’apathie du grand-père, la passion du fils pour la chasse au renard, l’ennui des deux gamines abandonnées par leurs mères aux grands-parents, montrent un monde figé dans le passé. Les leçons données par la grand-mère, l’écoute de la radio, la lecture d’un livre montrent que la survie n’est plus seule en jeu, et que la culture entre progressivement dans la maison. La modernité arrive aussi , avec l’électricité, la route goudronnée et pourtant la maison ne semble pas y gagner en propreté ou en clarté.

« Le fils était fier de pouvoir assister à la guerre depuis le pas de sa porte sans qu’elle nuise à la maisonnée. »
Si le style de ce roman est intéressant, je n’ai pas été convaincue par les personnages, qui me semblaient plats et dépourvus de sentiments. En lisant, je les regardais bouger, se déplacer, mais leurs motivations restaient floues. Quand aux sentiments, ce sont le plus souvent la ruse ou l’indifférence, l’envie ou la curiosité, ce qui serait encore ce qu’il y a de plus sain dans cette famille. Je me suis demandé si cette image de la famille était représentative, ou si l’auteur leur faisait volontairement cumuler un certain nombre de tares. J’imagine que ce portrait à charge de l’Islande et de ses habitants ne manque pas d’intérêt pour les Islandais eux-mêmes. J’avoue que cela m’a plutôt laissée de côté.
J’ai été toutefois intéressée par l’histoire contemporaine de cette île battue des vents, les remous de la Deuxième Guerre mondiale, l’histoire de l’Islande après-guerre, qui sert de base stratégique aux Américains à tel point que certains Islandais souhaitent la voir devenir une étoile de plus sur la bannière étoilée. L’auteur compare à un moment l’Islande au le radeau de la Méduse, où le problème n’est pas tant la place que la rareté de la nourriture, et cela devait avoir à un certain moment quelque fond de vérité.
Il me reste un sentiment mitigé à la fin de ce roman. Je me tourne assez souvent vers la littérature des pays du nord, car j’aime les atmosphères et les personnages que les auteurs savent y créer, mais pour les raisons que j’ai évoquées, je n’ai pas été totalement séduite cette fois.

Il n’en revint que trois de Gudbergur Bergsson (Prir sneru aftur, 2014) éditions Métailié (janvier 2018) traduction d’Eric Boury, 207 pages

C’est une lecture commune avec Aifelle, allons voir ce qu’elle en dit… Hélène, Jostein ou Lectrice en campagne l’ont lu aussi, avec des avis variés.
Merci à Babelio pour cette Masse Critique.

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35 réflexions au sujet de « Gudbergur Bergsson, Il n’en revint que trois »

  1. J’ai été plus convaincue que toi, même si la noirceur de tous les personnages m’a également frappée. Je ne peux pas croire que ce soit le cas de tous les Islandais. D’ailleurs Indridasson évoque cette période dans ses deux derniers romans et c’est beaucoup plus varié, mais on sent malgré tout une certaine « arriération » d’une partie de la population. J’ai été sensible aussi au style de l’auteur, même si son abandon de certains personnages est déroutant (j’aurais aimé savoir ce que les gamines devenaient).

    Aimé par 1 personne

    1. Je complèterais bien cette lecture avec les romans d’Arnaldur Indridason sur cette période.
      C’est vrai que l’abandon des gamines est surprenant, j’ai eu l’impression que finalement l’auteur, né en 1932, s’identifiait plus au gamin… il raconte sans doute en partie des choses qu’il a vécues.

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  2. J’ai beaucoup aimé le début du roman (car je me suis attachée aux gamines) mais j’ai été déroutée par la suite des événements, comme Aifelle j’ai eu du mal à comprendre pourquoi les gamines disparaissaient brusquement du paysage…le contexte historique est intéressant mais le traitement qu’en a fait l’auteur me laisse perplexe. J’ai eu également un pb avec les dates, le gamin est enfant avant le début de la 2nde guerre mondiale (quand les Anglais arrivent), mais pourtant il ne semble pas si âgé à une période où Internet est utilisé pour promouvoir l’hôtel (donc minimum vers fin des années 90/début des années 2000) alors qu’il devrait par conséquent avoir dans les 70 ans…

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    1. Nos ressentis sont assez semblables.
      Je pense que la disparition des « gamines » et le problème avec les dates s’expliquent par le fait que l’auteur (né en 1932) est contemporain du gamin, et peut-être a-t-il vécu des choses assez semblables. J’imagine qu’il parle d’une ferme isolée où il a vécu, ou du moins, où il s’est rendu plusieurs fois, et de ses habitants. Ensuite, il ne sait pas trop ce que sont devenu les gamines, et il n’en parle plus. Quant à l’âge du gamin à la fin du livre, c’est également le sien, et il n’a pas du se voir vieillir. 😉
      Bref, je fournis des explications à ce qui m’a dérangée, mais je ne suis pas emballée pour autant…

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  3. Je viens de chez aifelle qui semble avoir plus apprécié que toi. Les personnages sont durs mais ils sont peut-être vrais ? Effectivement c’est la même période que « Dans l’ombre » d’Indridason.

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    1. Effectivement, je n’avais pas vu l’avis d’Electra… Des avis aussi variés (on peut lire celui d’Eva aujourd’hui) doivent donner envie de se faire sa propre idée, non ? 😉

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