littérature îles britanniques

Julian Barnes, Le fracas du temps

fracasdutempsAutrefois, un enfant pouvait payer pour les péchés de son père, ou de sa mère. A présent, dans la société la plus avancée sur terre, les parents pouvaient payer pour les péchés de l’enfant, avec les oncles, tantes, cousins, la belle-famille, les collègues, les amis, et même l’homme qui vous souriait distraitement en sortant de l’ascenseur à 3 heures du matin. Le système punitif était très amélioré, et tellement plus complet qu’il ne l’avait été.
Le roman débute par une construction en spirale qui tourne autour d’un moment-clé de la vie de Dmitri Chostakovitch, tout en revenant sur des ép
isodes plus anciens. Cette organisation rend bien compte de l’état d’égarement du compositeur à ce moment précis de sa vie où il s’attend à une arrestation imminente. Il attend devant l’ascenseur, sur le palier de son appartement, avec une valise. Ainsi pourra-t-il éviter d’être arrêté devant ses enfants, et leur épargner que son déshonneur ne retombe sur eux.
Tout a commencé avec la présentation de son opéra Lady Macbeth de Mzensk éreinté par un éditorial de la Pravda juste après que Staline ait assisté à sa représentation. Dmitri se sent soutenu et protégé par le maréchal Toukhatchevski, mais lorsque celui-ci est arrêté, ses certitudes s’effondrent. Que faire d’autre dès lors que de sembler faire son mea culpa et renier une partie de son œuvre, faire mine de suivre la ligne imposée par le dictateur ? Il faut choisir entre poursuivre son idée de la musique, ou accepter de voir sa famille en pâtir. L’état d’esprit du compositeur est particulièrement bien rendu dans cette première partie tourbillonnante, et aussi dans les suivantes plus rectilignes, telles la ligne imposée suivie par Chostakovitch.
J’ai eu du mal à quitter ce roman qui a quelque chose de fascinant, notamment en ce qu’il permet d’apercevoir du stalinisme du côté d’un artiste obligé de se tenir sur le fil très très mince qui consiste à ne pas choisir entre rester dans les bonnes grâces du dictateur et conserver ses propres convictions.
Le style de Julian Barnes et la traduction très efficace sont pour quelque chose sans doute dans cet attrait du roman. Ceux qui avaient aimé Une fille qui danse apprécieront sans doute ce roman biographique, ainsi que ceux qui aiment à retrouver les années du stalinisme… Je plaisante, je ne pense pas que quiconque souhaiterait y revivre, mais les comprendre de l’intérieur, par la grâce d’un roman, oui, sans doute. Quant à découvrir Julian Barnes, pourquoi pas avec ce roman ou avec celui cité plus haut. J’ai lu également Le perroquet de Flaubert, mais cette lecture date tellement que je ne saurais me risquer à la recommander, même s’il me semble avoir aimé !

Extrait : Mais il n’était pas facile d’être un lâche. Être un héros était bien plus facile qu’être un lâche. Pour être un héros, il suffisait d’être courageux un instant – quand vous dégainiez, lanciez la bombe, actionniez le détonateur, mettiez fin aux jours du tyran, et aux vôtres aussi. Mais être un lâche, c’était s’embarquer dans une carrière qui durait toute une vie. Vous ne pouviez jamais vous détendre. Vous deviez anticiper la prochaine fois qu’il vous faudrait vous trouver des excuses, tergiverser, courber l’échine, vous refamiliariser avec le goût des bottes et l’état de votre propre âme déchue et abjecte. Être un lâche demandait de l’obstination, de la persistance, un refus de changer – qui en faisaient, dans un sens, une sorte de courage. Il sourit intérieurement et alluma une autre cigarette.

L’auteur : Né à Leicester en 1946, Julian Barnes est l’auteur de plusieurs recueil de nouvelles, d’essais et de romans, parmi lesquels Le perroquet de Flaubert (1986), Love,etc (1992), England, England (2000), Arthur et George (2007). Plus récemment Une fille, qui danse a remporté le Man Booker Prize 2011. En France, il est le seul auteur à avoir remporté à la fois le Prix Médicis and le Prix Fémina. En Angleterre il a reçu également de nombreux prix. Il vit à Londres.
200 pages.
Éditeur : Mercure de France (mars 2016)
Traduction : Jean-Pierre Aoustin
Titre original : The noise of time

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31 réflexions au sujet de « Julian Barnes, Le fracas du temps »

  1. C’est Chostakovitch qui m’intéresse, j’aime beaucoup sa usique et je connais déjà un peu ses liens « sur le fil » avec Staline. Ce roman attend sagement son heure donc. En plus je veux réessayer avec Julian Barnes, parce qu’il y a longtemps, Le perroquet de Flaubert ne m’a pas du tout séduite !

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  2. Tout à fait intéressant. Comme tu le soulignes, personne n’a envie de se plonger vraiment dans le stalinisme. Mais lire un roman, ou une biographie romancée autour d’un artiste qui s’interroge sur son art sous une dictature est un très bon moyen de réflexion et de compréhension d’une époque.

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  3. J’avais lu de bonnes critiques presse et avais noté ce titre. Et puis, il y a eu tellement d’autres lectures que je n’ai pas eu l’occasion de penser à ce livre. En lisant ton avis, je regrette un peu.

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