littérature Amérique du Nord·nouvelles

Alice Munro, Trop de bonheur

 

tropdebonheurL’auteur : Alice Munro, née en 1931 au Canada, s’est lancée dans l’écriture en 1968, après un bref passage à l’université. Son premier recueil de nouvelles, La Danse des ombres heureuses, a remporté un prestigieux prix littéraire canadien. Elle a depuis publié une dizaine de livres, notamment Amies de ma jeunesse, Les Lunes de Jupiter, Un peu, beaucoup, pas du tout… L’une de ses nouvelles, « Loin d’elle », a été adaptée au cinéma par Sarah Polley en 2007. Plusieurs fois évoquée pour le prix Nobel de littérature, unanimement admirée par ses pairs (notamment Joyce Carol Oates, Cynthia Ozick et Richard Ford), elle obtient ce fameux prix en 2013.
320 pages
Editions de L’olivier (2013)
Sortie en poche en collection Points ce 12 juin 2014
Traduction : Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso
Titre original : Too much happiness

Quel bonheur ? On se dit d’abord que ces nouvelles sont tout sauf empreintes de joie de vivre… La première est terrible, et la dose d’espoir que contient la fin assez infinitésimale. La seconde débute parfaitement bien, puis se transforme en jeux de miroirs ou mises en abyme parfaitement orchestrées ! Heureusement, au fil des nouvelles, une sorte d’accoutumance à l’atmosphère se fait, elle paraît moins lourde, et les personnages deviennent dans tous les textes attachants dans leur manière de se débattre avec la vie ou contre elle. Les nouvelles peuvent se terminer sur une note d’espoir, une accalmie ou une éclaircie parfois. Les souvenirs d’enfance ou de jeunesse sont souvent au cœur de ces textes, sans nostalgie aucune, mais beaucoup de remords et de mensonges, d’aigreurs et de blessures qui ne s’estompent chez Alice Munro qu’avec l’arrivée de la vieillesse.

L’écriture est d’une simplicité si évidente, les observations si parfaitement justes et tombant bien, qu’on ne peut qu’admirer. Les personnages sont nombreux, au fil des nouvelles, et leurs vies étalées en quelques paragraphes ou sur un nombre plus conséquent de pages pour les principaux. Ce qui est remarquable, c’est d’avoir, plus souvent que dans d’autres livres, l’impression de reconnaître des gens croisés dans la vraie vie, avec une précision qui laisse perplexe. Est-ce un talent particulier à Alice Munro, sans doute, et aussi les petites villes et leurs habitants qui sont les mêmes un peu partout dans le monde.

J’avais déjà lu Fugitives, qui avait été un coup de cœur, et cette deuxième lecture confirme toute l’étendue de l’art de l’auteur. Sans oublier la traduction, bien sûr, qui s’adapte à la concision de son écriture, un peu sèche, mais qui parle à l’intelligence du lecteur. Je ne regrette pas ce détour, ces nouvelles à deux exceptions près, m’ayant vraiment beaucoup plu.

Extraits et citations : Dans la voiture, ayant éteint les phares, rassemblant les provisions ou le courrier qu’elle rapportait à la maison, Joyce se réjouissait même de ce dernier trajet précipité jusqu’à la porte, à travers l’obscurité, le vent et la pluie glacée. Elle avait l’impression de se débarrasser ainsi de sa journée de travail pleine de tourments et d’incertitudes, consacrée à l’enseignement musical qu’elle dispensait aussi bien aux indifférents qu’à ceux dont il éveillait l’intérêt. Mieux valait, et de beaucoup, travailler le bois dans la solitude qu’avoir pour matériau l’adolescence imprévisible.

Elle aurait dû comprendre, et à ce moment précis, même si lui était encore bien loin de le savoir, qu’il était en train de tomber amoureux.
En train de tomber. Cela suggère une certaine durée, subreptice. Mais on peut l’envisager plutôt comme une accélération, l’instant ou la seconde de la chute. Jon n’est pas amoureux d’Edie. Paf. Maintenant il l’est.

Le genre de fille, songe-t-elle, dont la mission dans la vie est de mettre les gens mal à l’aise.

Chaque année, l’enfant devient quelqu’un d’autre. Généralement à l’automne, au moment de la rentrée scolaire, avec le passage dans la classe supérieure, quand on laisse derrière soi le désordre et la léthargie des vacances d’été.

Lu aussi par Antigone, Jostein et Nadael.

C’est le mois de la nouvelle chez Flo, les deux premières semaines (ici et) sont en ligne.

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38 réflexions au sujet de « Alice Munro, Trop de bonheur »

  1. J’ai aimé tout ce que j’ai lu d’elle, il y a longtemps. J’ai lu une partie des « fugitives », je le reprendrai dès que possible. C’est vrai qu’elle n’est pas joyeuse, mais c’est tellement bien vu et bien fait ..

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  2. J’ai lu Fugitives, et les trois premières de Trop de bonheur. Ce sont de longues nouvelles, on ne se plaint pas que l’on ne peut avoir un monde bien fourni, la troisième m’a donné un sentiment de malaise, j’ai donc fait un arrêt pour digérer.

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    1. Certaines nouvelles sont presque de courts romans. L’une d’entre elles m’a dérangée aussi, ce devait être la même… Après, ça va mieux, même si la dernière ne m’a pas emballée.

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  3. Je n’ai lu que Fugitives il y a pas mal d’années mais après avoir lu le billet d’Anne, je me suis souvenue de l’art de créer des atmosphères (que j’ai surtout ressenti dans mon début d’exploration – qui a commencé il y a plus d’un an – de son recueil The Love of A Good Woman) et après avoir lu ton billet, c’est l’art de la concision que je retiens (de Fugitives). C’est en ce sens que j’aime les nouvelles : elles démontrent que des centaines de pages ne sont pas nécessaires pour accoucher d’un texte parfaitement abouti mais cela demande plus de talent que d’écrire un roman.
    Je ne sais pas si ce recueil viendra s’ajouter à mes lectures un jour mais il faudrait que je me remette à Munro sérieusement en ré-empruntant le recueil que j’ai déjà commencé à « grignoter ».

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    1. Celles de Fugitives sont plus concises dans mon souvenir, celles de Trop de bonheur un peu plus longues, mais quel art de créer en 80 ou 100 pages des personnages aussi vivants, des ambiances aussi fortes, derrière lesquels toute une réflexion est présente !

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      1. C’est exactement cela : un art ! Et concilier tous les points que tu listes n’est pas chose aisée (c’est même possible en encore moins de pages 😉 ). C’est aussi en ce sens que je regrette que la nouvelle soit un peu « méprisée », considérée comme un sous-genre. Quand je lis que l’on n’a pas le temps de s’installer dans l’histoire, je déplore cette comparaison avec le roman (puisque c’est là que réside le problème). C’est le fond qui compte (quel que soit le genre d’ailleurs) et si l’auteur est talentueux, nul besoin d’une trilogie pour que les idées s’expriment pleinement.

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      2. Beaucoup de romans un peu mous du genou feraient d’ailleurs d’excellentes nouvelles ou novella si les auteurs avaient l’art de la concision…

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