littérature France·rentrée hiver 2014

Edouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule

enfiniraveceddybelegueuleL’auteur : Édouard Louis a 21 ans. Il a déjà publié Pierre Bourdieu : l’insoumission en héritage (PUF, 2013). En finir avec Eddy Bellegueule est son premier roman.
219 pages
Editeur : Seuil (janvier 2014)

Si vous n’avez pas encore entendu parler d’Eddy Bellegueule, c’est en deux mots un témoignage sur une enfance et une adolescence, dans un petit village de Picardie. Sa voix aigüe, ses grands gestes, ses « manières » font qu’Eddy est moqué, pointé du doigt, rabroué, humilié, en particulier au collège, mais aussi au sein de sa propre famille. Les mots sont durs, les attitudes pires encore. Il tente pourtant de lutter, de se couler dans le moule du parfait dur, qui aime le foot, le catch à la télé et parle des filles avec des mots bien grossiers. Mais sa nature ne se laisse pas dompter comme ça…
Ce roman est encensé par là où il pêche, à mon avis, c’est-à-dire la jeunesse de l’auteur, d’où un certain manque de recul de sa part. La misère affective, sociale et intellectuelle qu’il décrit existe, bien sûr, et je ne pense pas qu’il ait grossi le trait, mais j’ai été gênée par le fait que ne se retrouvent dans son roman, surtout lorsqu’il s’agit de sa famille, que les moments, les anecdotes, le vécu le plus sordide. Il faut vraiment chercher pour trouver quelque chose de positif à propos de ses parents, comme le courage de sa mère ou un geste généreux mais maladroit de son père. Par contre, je comprends mieux qu’il ne garde que les aspects les plus malheureusement marquants de ses années de collège, qui durent être épouvantables, ou de sa famille élargie qui fut vraiment un fardeau pour lui. Je n’ai pas trouvé indispensable non plus que lorsqu’il retranscrit en italique des paroles de membres de sa famille, elles soient systématiquement pourvues d’une faute de français ou d’un mot vulgaire…
Certes, le coup d’oeil d’Edouard Louis sur les loisirs indigents, sur la fascination pour la télévision allumée en permanence, sur le carreau qu’on répare avec un bout de carton, ou l’hygiène inexistante, les justifications quand les parents vont passer une soirée à boire avec des amis, les monologues des mères de famille devant le portail de l’école, tout est finement observé et donne lieu à quelques moments de littérature. Mais je ne suis définitivement pas à l’aise avec l’auto-fiction et aurais préféré qu’il soit clairement indiqué qu’on avait affaire à un témoignage, et non à un roman. Par moments, on a du mal à se dire qu’il n’en rajoute pas un peu, par exemple à propos du bac, « J’en ai parlé à ma mère : elle savait à peine de quoi il s’agissait. »
J’ai fini par prendre en pitié ces parents peu éduqués, venus eux-mêmes de familles sans repères, essayant de vivre avec cinq enfants et quelques centaines d’euros par mois, en se fixant comme règle de ne pas les frapper (pour le père, ayant lui-même souffert de violences paternelles) ou de garder une certaine dignité. Je me répète, si je trouve ce livre indispensable, c’est en tant que témoignage et non en tant que roman. S’il peut éviter à d’autres Eddy de souffrir de la même manière…

Mon avis rejoint ceux de Malika Valérie et Eimelle, alors que ceux d’Aifelle, Cathulu, Inganmic, Sandrine, Véronique, Voyelle et Consonne sont plus positifs.

Extraits : J’avais dix ans. J’étais nouveau au collège. Quand ils sont apparus dans le couloir je ne les connaissais pas. J’ignorais jusqu’à leur prénom, ce qui n’était pas fréquent dans ce petit établissement scolaire d’à peine deux cents élèves où tout le monde apprenait vite à se connaître. Leur démarche était lente, ils étaient souriants, ils ne dégageaient aucune agressivité, si bien que j’ai d’abord pensé qu’ils venaient faire connaissance. Mais pourquoi les grands venaient-ils me parler à moi qui étais nouveau ? La cour de récréation fonctionnait de la même manière que le reste du monde : les grands ne côtoyaient pas les petits. Ma mère le disait en parlant des ouvriers Nous les petits on intéresse personne, surtout pas les grands bourges.
Dans le couloir ils m’ont demandé qui j’étais, si c’était bien moi Bellegueule, celui dont tout le monde parlait. Ils m’ont posé cette question que je me suis répétée ensuite, inlassablement, des mois, des années,
C’est toi le pédé ?

Elle ne disait pas toujours « j’aurais pu faire de grandes études, j’aurais pu avoir un CAP », elle disait, cela arrivait, que l’école ne l’avait de toute façon jamais vraiment intéressée. Il m’a fallu des années pour comprendre que son discours n’était pas incohérent ou contradictoire mais que c’était moi, avec une sorte d’arrogance de transfuge, qui essayais de lui imposer une autre cohérence, plus compatible avec mes valeurs – celles que j’avais précisément acquises en me construisant contre mes parents, contre ma famille -, qu’il n’existe d’incohérences que pour celui qui est incapable de reconstruire les logiques qui produisent les discours et les pratiques. Qu’une multitude de discours la traversaient, que ces discours parlaient à travers elle, qu’elle était constamment tiraillée entre la honte de n’avoir pas fait d’études et la fierté de tout de même, comme elle disait, « s’en être sortie et avoir fait de beaux enfants », que ces deux discours n’existaient que l’un par rapport à l’autre.

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43 réflexions au sujet de « Edouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule »

  1. Je n’ai pas lu ce livre, mais en ai beaucoup entendu parler et je pensais qu’il fallait le prendre comme un témoignage !!! Alors je comprends tes réticences mais peut-être que lorsque je le lirai, car c’est sûr je le lirai, j’aurai un regard plus indulgent que pour un roman.

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  2. Je finirai sans doute par avoir le courage de publier mon billet. Comme on commence à voir des billets moins enthousiastes, ça m’aidera aussi à sauter le pas. Mais ce que j’ai du mal à faire , c’est à modérer mes impressions, bien plus négatives que les tiennes. Moi aussi, je me suis parfois dit qu’il en rajoutait. Il y a même quelques scènes qui m’ont laissé sceptiques. Mais ce n’est pas ça qui m’a agacée.

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  3. J’allais faire le même commentaire que Zazy. De mon côté, je ne pense pas qu’il en ai rajouté, c’est son ressenti sur sa jeunesse, même si ce n’est pas la vérité absolue. Par contre, je te rejoins sur le fait qu’il a eu tort d’entretenir une confusion entre roman et témoignage.

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    1. Je pensais aussi avant de le lire, ayant été au courant de la polémique autour de ce livre, que c’était son ressenti… Mais en cours de lecture, je n’ai pas pu m’empêcher de me poser des questions.
      En ce qui concerne le fait de l’appeler roman, la confusion est peut-être un choix éditorial, et non du fait de l’auteur ?

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      1. Je l’ai entendu dire dans une émission de radio qu’il avait mis roman par lâcheté, parce qu’il pensait que ça blesserait moins les gens concernés. Il a ajouté que c’était raté. Lui, il est jeune, mais je me dis qu’il a été mal conseillé par l’entourage qui aurait dû évaluer les retombées.

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      2. Mais alors pourquoi son vrai nom bien visible dans le titre ? Changer les noms aurait pu donner un peu de distance… Il a été mal conseillé, nous sommes d’accord, et ceux qui l’ont conseillé ont pensé « effet médiatique »…

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  4. Nous avons effectivement eu la même lecture !! J’ai également ressenti de la compassion pour ses parents qui autant de victimes de leurs propres éducation, et le roman aurait gagné à une analyse psychologique des personnages … Mais est-on capable de cela lorsqu’on a 21 ans et que l’on est la victime principale de tout ce récit sordide ? Alors bien d’accord, témoignage, oui super , littérature, bof pas terrible !

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    1. Que tu sois sensible à ce sujet ne t’oblige pas à le lire, il n’est pas indispensable… enfin, disons, c’est bien qu’il existe, mais je ne prétends pas que tout un chacun doive le lire !

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  5. J’ai trouvé au contraire qu’il faisait preuve d’un certain recul, pas vis-à-vis de son milieu, mais de lui-même. Il analyse avec justesse sa propre évolution, se montre sans concession pour sa propre dureté (parce que oui, il est parfois dur avec ses proches)…
    Je rajoute un lien vers ton billet dans le mien.

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    1. Je comprends ce que tu veux dire ; il peut avoir du recul par rapport à lui-même et moins par rapport à sa famille… Vu son parcours et son jeune âge, c’est sûr que son enfance n’est pas encore digérée. On revient au point crucial de l’autofiction : si elle fait du bien à celui qui écrit, est-ce pour autant intéressant pour le lecteur ?

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      1. Je dirais que l’autofiction n’est intéressante que si, au-delà de son aspect « témoignage », elle se dote de qualités purement littéraires.
        Et je trouve que le roman d’Édouard Louis remplit bien cette condition.

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  6. J’aime beaucoup beaucoup ton billet Kathel.
    Je ne l’ai toujours pas lu (parce que je m’enlise avec les livres de Elle), mais je trouve que la blogo commence à faire surgir des avis divergents, des réserves, alors qu’il est totalement encensé par la presse littéraire. Il est dans mes priorités malgré tout, d’autant que l’auteur m’a subjuguée. Mais je pense vraiment que la question du roman et de l’auto-fiction que tu pointes est au coeur du débat de ce livre. Certaines blogueuses hésitent encore à publier leur billet tellement ce livre les a mises en colère. J’ai hâte de me faire mon avis pour voir de quel côté mon coeur penchera…

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    1. Merci Galéa. C’est vrai que les avis unanimes de la critiques avaient de quoi inciter à la méfiance… Cela commence à changer aussi. Hier soir, dans la Dispute (que je viens tout juste d’écouter) Laurent Nunez émet des réserves qui ressemblent assez aux miennes, notamment sur les deux niveaux de langage.
      J’attends comme toi le billet de Valérie qui semble avoir beaucoup à dire… et le tien quand tu te seras attaquée à ce livre. 😉

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      1. Je viens justement chercher ton lien pour mon billet de demain.Je n’ai jamais autant appréhendé la parution de l’un des mes billets.

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  7. J’étais assez tentée par ce livre (j’esquive les dénominations génériques, hein!) mais ton billet rejoint le propos de critiques entendus à la radio pas plus tard qu’hier soir. Bon, j’attendrai la sortie en poche, d’autant que je ne suis pas certaine d’avoir envie de ça en ce moment. Je me dis quand même que c’est troublant, cette absence de recul. D’un côté on la comprend, c’est son ressenti, son histoire, et il a été la victime de ces violences, de ces humiliations. D’un autre côté, il est sociologue, les critiques littéraires insistent là-dessus et du coup, on pourrait attendre une mise à distance ou en tout cas un regard plus nuancé.

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    1. Merci pour ton commentaire, Tasha ! Je viens d’écouter l’avis des critiques de la Dispute et je suis ravie de l’avis de Laurent Nunez qui dit exactement ce que j’ai tenté d’écrire ! Tu as raison de signaler que le fait qu’Edouard Louis est sociologue, mais ça me gêne encore plus. Si ces études donnent de l’acuité à ses descriptions, elles devraient garantir aussi une certaine objectivité, oui, mais : il est écrit roman sur la couverture !!!

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  8. On verra bien. Mais je vais avoir du mal à ne pas penser à un de mes élève au sujet duquel je me pose des questions… (sans rien laisser paraître, o course) Aux dernières nouvelles, ses camarades sont cool. Ou pas intéressés.

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    1. Même en élémentaire on se pose parfois des questions… Peut-être le cachent-ils moins que les collégiens. Pas trop de problèmes non plus avec les autres, même si les insultes à caractère homophobe existent (très occasionnellement) en cours de récréation, elles semblent distribuées au hasard, si on peut dire.

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  9. Bon, ben, me voilà bien dubitative sur ce coup-là, moi, maintenant … Lire ou ne pas lire … Je crois que ça va être attendre la parution en poche et être toute énervée après, ou pas … les échanges en tout cas sont bien interessants et donnent envie de rentrer dans le débat ! Il y a par exemple un truc qui me laisse, aussi, souvent dubitative. Il m’arrive fréquemment d’assister à des « échanges » entre ados où les termes de PD et autres joyeusetés fusent comme des insultes et d’entendre, ou de voir, les mêmes s’indigner de la résistance  » fasciste » (je cite) à la mise en place du mariage pour tous avec des arguments du type : « Si les homos veulent se marier entre eux, qu’on les laisse faire, du moment que l’on ne nous demande pas à nous » (je cite toujours)Glups !!! Etrange logique …

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    1. Oui, étrange… dans le livre d’Edouard Louis, il semble n’y avoir aucune acceptation du tout de la part des jeunes de son âge. Mais c’est son ressenti à lui… Pour ce qui est de lire le livre ou pas, franchement, quelques extraits et plusieurs billets que j’avais lus avant m’auraient pratiquement suffi.

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  10. Il est certain que les parents sont à plaindre aussi car la misère sociale n’est jamais réjouissante, ils sont eux aussi victimes. Mais les victimes deviennent bourreaux à leur tour…
    Là où je ne suis pas d’accord avec toi, c’est qu’il y a vraiment des gens comme ça, oh oui, aucune exagération là-dedans. J’en connais, et il se trouve qu’ils sont Picards aussi… Et je trouve Edouard Louis très clément à leur égard après tout ce qu’il a vécu, très compréhensif : il fait preuve d’une distance dont je suis personnellement incapable, moi qui ai le double de son âge et n’ai pas grandi dans ce milieu.

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    1. Je suis tout à fait d’accord, et je ne dis d’ailleurs rien d’autre, qu’il existe des gens comme ça… J’en ai déjà rencontré aussi, et même des pires. Mais, non, je n’arriverais pas à trouver Edouard/Eddy compréhensif à leur égard, parce qu’il les humilie à leur tour en les montrant incapables d’aligner deux mots correctement, en soulignant la crasse des logements et l’alcoolisme, et le sexisme… Oui, ça existe, et rien n’est ajouté, mais à trop vouloir souligner ces aspects, il les rabaisse au niveau d’animaux, au mieux. Je ne dis pas qu’il fallait enjoliver, on voit assez souvent dans les romans des « prolos » pleins de bons sentiments, et ça m’insupporte tout autant. Mais à part quelques rares passages, je ne vois pas où il fait preuve de distance.

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  11. ce fut une vraie claque pour moi en ce début d’année. Je trouve que le fait qu’il est repris le « parlé » de ses parents apportent vraiment au récit et renforce ses propos. Pour un écrivain de 19 ans punaise il assure quand même. je le vois comme toi plus comme un témoignage qu’un roman. Une lecture coup de poing que j’ai chroniquer sur mon blog.

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    1. J’ai trouvé qu’il en faisait un peu trop en rapportant les propos de ses parents… ils l’ont sûrement vraiment dit, ou Eddy l’a ressenti comme ça, mais entre ça et les détails sordides, il enfonce trop le clou. J’aime bien les écritures plus subtiles, les ellipses. Son âge (22 ans, tout de même) est sûrement l’explication de ce manque de nuances.

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  12. j’ai lu l’avis d’un sociologue (je crois) qui parlait d’un récit manquant cruellement de recul. C’est aussi ce qu’en pense Clara dans son billet du jour. Je crois que j’attendrai pour m’y essayer. Si jamais j’essaie, car l’autofiction, c’est pas torp ma tasse de thé.

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