littérature France·premier roman·rentrée automne 2012

Nathalie Démoulin, La grande bleue

Rentrée littéraire 2012
L’auteur : Nathalie Démoulin est née en 1968 à Besançon. Elle est l’auteur de deux romans publiés dans la Brune : Après la forêt (2005) et Ton nom argentin (2007).
205 pages
Editeur :
 Le Rouergue (septembre 2012)

Cette rentrée littéraire regorge de bonnes surprises, tout de même, non ? Et, fait assez inhabituel pour être noté, voilà que plusieurs de mes coups de cœur sont des romans français !
Dans celui-ci, la décennie 1968-1978 est vue du côté de la Franche-Comté, par une toute jeune fille. De ses dix-huit ans où elle laisse tomber ses études, pour se marier, enceinte d’un garçon rencontré lors d’une sortie du samedi soir, jusqu’à ses vingt-huit ans… Le mariage, l’installation dans la maison des beaux-parents, les bébés dont il faut s’occuper, et puis l’usine, le HLM à Vesoul, l’envie de passer des vacances à la mer, de voir enfin la grande bleue… C’est surtout de la condition féminine qu’il s’agit, de la « libération » de la femme du côté de la campagne française. Au-delà d’une fresque frappante des années 70, on entre de plein pied dans le monde ouvrier de cette décennie : Peugeot, Lip, Myrys, comme autant de balises dans un récit très poétique. « Marie voudrait tout avaler. Les biscuits trempés de café. Le petit garçon qui pleure dans son berceau. Les doigts de sa fille couverts de purée. Le robinet qui fuit dans son dos. Tout avaler et grosse de tout s’assoupir, sans prendre même le temps d’aller jusqu’au lit, s’endormir d’une masse, les bras croisés sur la table. »
C’est le coup de maître de Nathalie Démoulin, d’avoir trouvé une manière aussi poétique de rendre compte d’un destin somme toute morne et balisé d’avance, d’avoir su toucher la lectrice que je suis, avec une histoire de gens simples dont les rêves, les aspirations et les chagrins ne sont pas moins grands que ceux de leur chefs ou de leurs patrons. J’ai été un peu déroutée au début par la forme, avant d’être complètement emportée. Des phrases courtes, très sensuelles, alternant le « elle » avec un « on » plus générique, dessinent Marie, sa famille, ses amis et collègues, avec une netteté extraordinaire. J’espère, que dis-je, je suis sûre que ce texte ne passera pas inaperçu parmi les nouveautés si nombreuses, car il mérite un très bel accueil !
Extraits : Son père lui en a assez raconté : les façades interminables, les barres de ciment devant les fenêtres, un château de béton au pied duquel subsistent les édifices des premières usines qui produisirent ici de la rayonne, à la fin du dix-neuvième siècle, le tout se regroupant en une masse considérable entre la rivière et un versant de forêt (il en restera, quarante-trois ans plus tard, au temps des friches industrielles, des portes grossièrement murées par des agglos, des tags maculant le tout avec la rouille, les lianes et les charmilles, les arbres s’enracinant dans les escaliers et, perçant les maçonneries, le logo de Rhône-Poulenc cloué sur la ruine, datant vaguement le tout des années cinquante).

Dans le salon, on a conduit le feuillage du philodendron afin qu’il grimpe le long du mur et jusqu’au dessus de la baie vitrée. L’ourson rose qu’on ramasse par l’oreille, c’est celui de notre fille. Le visage qu’on aperçoit de biais et de loin, par un curieux accident de perspective, à travers les portes ouvertes du séjour et de la salle de bains, dans le miroir au-dessus du lavabo, c’est bien le nôtre, avec ses pommettes marquées, trop larges. Le temps que Michel aille chercher les enfants chez les Sauvageot, on reste seule, on voudrait commencer quelque chose, on remplit une casserole d’eau, on allume la lumière dans toutes les pièces, on a une paire de chaussons à la main, on marche sans bruit d’une fenêtre à l’autre, en posant la main sur le radiateur on croit qu’on va la brûler, et puis non, on repart, on craque une allumette, on a les chaussons aux pieds maintenant, et dans la main une poignée d’oeufs, qu’on laisse glisser dans l’eau frémissante, un par un.

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3 réflexions au sujet de « Nathalie Démoulin, La grande bleue »

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